SAINT AUGUSTIN
l'idéalisme étliique. A l'indéterminisme de Tertullien, il objecte que la loi morale ne dépend de personne, mais qu'elle est ellemême l'absolu^. Ce n'est pas la volonté divine qui constitue le bien, le beau, le vrai; mais c'est le bien absolu, le beau absolu, le vrai absolu qui constituent la volonté de Dieu. Est-ce parce que Dieu est le législateur suprême que la loi morale est bonne? Non. C'est parce que la loi morale est bonne que nous tenons Celui qui l'a promulguée pour le législateur suprême. Une chose n'est pas mauvaise parce que Dieu l'a défendue, mais Dieu la défend parce qu'elle est mauvaise. Saint Jérôme et saint Chrysostome excusaient et autorisaient même le mensonge offîcieux. Mensonge permis, péché permis! répond l'évêque d'Hippone-.
Saint Augustin ne se fait pas illusion sur les insolubles difficultés que présentent la question de la liberté humaine dans ses rapports avec la prescience divine, et la question de l'origine du mal. Si Dieu prévoit nos actions, celles-ci perdent leur caractère fortuit et deviennent nécessaires. Que penser dès lors du libre arbitre, de la responsabilité, du péché? Si Dieu est la source de toutes choses, comment ne pas admettre que le mal aussi procède de sa volonté? Et si même le mal n'était que privation, absence du bien, ce défaut de vertu ne serait-il pas la conséquence de la volonté divine, refusant d'éclairer l'ame et de la diriger vers le bien !
Aux raisons philosophiques qui portent saint Augustin au déterminisme, viennent se joindre les motifs religieux*^. Il se sent pécheur et incapable d'arriver au salut par ses propres efforts. L'homme naturel est esclave du mal, et la grâce divine seule peut le faire parvenir à la liberté. Or la grâce divine n'est motivée en aucune façon de la part de l'homme ; elle est uniquement le fait de la liberté de Dieu. Dieu sauve l'homme
^ De lib. arbitr., I, 3. — ^ Contra mendacium, c. 15. — ^ De civ. Dei, XX,
— De gralia Dei et lib. arbitr., 6. — De prœdeatinatione sanctorum, 18.
— Deprœd. et gratta, 2.
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parce qu'il le veut, mais il ne sauve pas tous les hommes. Il choisit parmi eux un certain nombre qu'il destine au salut. Celte élection est de sa part un acte éternel, antérieur k la création de l'homme, c'est-à-dire que parmi les hommes les uns sont prédestinés au salut, les autres ne le sont pas. Saint Augustin évite autant que possible de parler d'une prédestination à la damnation, mais logiquement il ne peut échapper à cette conséquence forcée de sa prémisse.
Quelque supérieure que soit sa doctrine à celle de Pelage, son adversaire, on conçoit qu'une fois engagée dans la voie du fatalisme théologique, sa pensée s'abaisse insensiblement au niveau de la morale de Laclance et de ïertullien. Le déterminisme auquel ont abouti les spéculations du métaphysicien est une doctrine absolue, embrassant dans son cadre l'homme et Dieu ; le déterminisme que postule sa conscience religieuse ne se rapporte qu'à l'homme et implique, pour Dieu, l'indéterminisme le plus complet. C'est, aux yeux du penseur, le bien absolu qui constitue la volonté divine; c'est, pour le champion de la prédestination, le bon plaisir divin qui fait que le bien est bien, et le mal, mal. C'est en vertu d'une nécessité interne que le Dieu du penseur platonicien s'est manifesté au monde en Jésus-Christ; selon le docteur de l'Église, l'incarnation n'est qu'un des mille moyens que Dieu aurait pu employer pour arriver à ses fins. Le philosophe s'est incliné avec respect devant les vertus antiques; le théologien n'y voit plus que des vices déguisés, splendida vitia^.
Nul mieux que saint Augustin ne personnifie la crise intellectuelle et morale qui termine l'époque classique et inaugure le moyen âge.
ï De civitate Dci, XIX, 25.
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§ 29. Agonie du monde romain. — Barbarie. — Premiers symptômes d'une philosophie nouvelle.
Quand saint Augustin mourut, l'empire d'Occident était, lui aussi, sur le point de succomber. De toutes parts les peuples du Nord avaient entamé ses frontières. La Gaule et l'Espagne étaient en leurs mains, l'Italie était menacée. En même temps que l'État, la civilisation gréco-romaine tout entière tombait en ruines. De toutes ses institutions, l'Eglise seule avait chance de durer sans passer par une transformation profonde. D'une part, elle ouvrait les portes d'un monde meilleur à la foi juvénile des hommes du Nord comme au scepticisme blasé des gréco-latins ; mais elle les fermait aux indignes, et ce pouvoir des clefs, elle le tenait de Dieu même : elle disposait ainsi d'un moyen toutpuissant pour gouverner Romains et barbares. D'autre part, elle représentait, outre les idées anciennes que l'avenir devait élargir ou transformer, le principe essentiellement nouveau et fécond de l'égalité des nations et des individus devant Dieu, la doctrine de l'unité et de la solidarité du genre humain, en un mol l'idée d'humanité. Aussi, quand la catastrophe arriva, l'Église demeura debout et prit la succession de l'empire. Héritière de la culture classique en même temps que dépositaire des moyens de salut, elle dispensera désormais aux barbares l'éducation terrestre et tout ensemble le pain du ciel. Elle sera l'institutrice des nations nouvelles, et c'est dans son sein et sous ses auspices que la civilisation néo-latine et germanique donnera les premiers signes de vie.
Cependant l'agonie de l'antiquité et l'enfantement d'un monde nouveau durèrent des siècles. Les traditions littéraires de la Grèce et de Rome se continuèrent çà et là en Italie et dans l'empire d'Orient. Pendant que les derniers penseurs du paganisme se consumaient en efforts impuissants pour galvaniser la
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religion du passé, un chrétien, caché sous le pseudonyme de Denys TAréopagile^, dépassant les limides spéculations des Pères grecs, christianisa le système néo-platonicien et déposa dans la pensée chrétienne les germes qui se développeront dans Scot Érigène, Hugues et Richard de Saint-Victor, Eckart, Bœhme, Bruno. Marcianus Capella, vers lloO, tenta une exposition encyclopédique des sciences'. Jean Philopon^, contemporain du néoplatonicien Simplicius, commenta les ouvrages d'Aristote en même temps qu'il écrivait pour la défense du christianisme. Vers la même époque, le Romain BoëceA traduisait Platon et Aristote et écrivait son délicieux traité De consolatione philosophiœ, où règne un souffle d'Épiclète et de Marc-Aurèle; Gassiodore^, également Italien, mort en 575, publiait le traité Deartibus ac disciplinis liberaliam literarum, qui, conjointement avec les traités de Marcianus Capella et de Boë^e, devint la base de l'enseignement au moyen âge ^. Citons encore Isidore de Séville et ses vingt livres d'Etymologies; saint Jean de Damas, distingué à la fois comme théologien et comme érudit; Photius, patriarche de Constanlinople, auteur de la Bibliotheca ou Myriobiblion, sorte d'anthologie philosophique.
On le voit, c'est dans le sein de l'Église que les lettres se réfugient de plus en plus. En Occident surtout, la vie intellectuelle s'y concentra tout entière. Mais ce fut à peine si le
^ Dionysii Areopagitee Opéra, gr, el lat., Paris, 1615, 1G44 (2 vol. in-fol.). — Engelhardt, De origine scriptorum Areopagiticorum, Erlangen, 1823. — 2 Satyricon, éd. Kopp, Francl'., 1836. — ^ Ses commentaires sur les Analytiques, la Physique, la Psychologie, etc., ont été imprimés à différentes reprises au seizième siècle. — * Homme d'État exécuté sous Théodoi'ic en 525. Opéra, Bâle, 1546, 1570, in-fol. Gervaise, Histoire de Boëce, sénateur romain, Paris, 1715. — ^ Opéra omnia, Rouen, 1679: Venise, 1726. — Sainte Marthe, Vie de Cassiodore, Pai-is, 1695. — " D'après cet enseignement, il y a sept arts libéraux, dont ti'ois, la grammaire, la rhétorique et la dialectique, forment le trivium, et les quatre autres, la musique, l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie, le quadrivium , c'est-à-dire le triple et le quadruple chemin qui mène à la science par excellence, la théologie.