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RÉALISME ET NOMINALISME

l'Église ne le lui pardonna pas. Le concile de Soissons condamna son hérésie et l'obligea de la rétracter (1092). Le nominalisme, frappé d'analhème, se tut pendant plus de deux siècles et ne reparut que vers J320, dans la doctrine d'Occam.

Dans la discussion soulevée par le chanoine de Gompiègne, les champions les plus ardents du réalisme avaient été saint Anselme et Guillaume de Champeaux, professeur à Paris, puis évêque de Ghàlons^. Saint Anselme combattait non seulement l'hérésie dogmatique, mais aussi l'hérésie philosophique, la négation de l'idéalisme platonicien, l'antithèse de la philosophie spéculative. Dans leur ame, dit-il ^ (il s'agit des nominalistes), la raison est à ce point mêlée d'idées corporelles, qu'il leur est impossible de l'en dégager, et de distinguer d'avec ces idées matérielles ce qui doit être considéré en soi et indépendamment de toute concrétion corporelle .... Ils ne peuvent comprendre que l'homme soit autre chose encore qu'un individu.

De son côté Guillaume de Champeaux pousse le réalisme jusqu'à ses dernières limites. Il n'admet de réel que l'universel, et ce sont les individus qui, pour lui, ne sont que des fJatus vocis. Au point de vue anthropologi(iue, par exemple, il n'existe réellement, selon Champeaux, qu'un homme, l'homme universel, l'homme-type, l'homme-espèce. Tous les individus sont identiques au fond et ne diffèrent entre eux que par des modifications accidentelles de leur commune essence. Champeaux n'a qu'un pas à faire pour être en plein panthéisme, et il est le défenseur de l'orthodoxie, l'adversaire passionné de l'hérésie de Roscelin! Étrange confusion des idées et des intérêts! Chaos intellectuel dont la théologie catholique de nos jours commence à peine à se dégager !

Entre le nominalisme extrême qui dit : Universale post rem.

^ JMoit en 1121. — ^ De fide Trin., c. 2. — Nous avons donc eu raison de traduire nominalisme par matérialisme (p. 220).

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et le réalisme extrême qui a pour devise : universale ante rem, il y avait place pour une doctrine de juste-milieu qui peut se résumer ainsi : Universale neque ante rem nec post rem, sed IN RE. C'est le conceptualisme d'Abélard.

§ 34. Abélard.

Pierre Abélard ou Abailard^, né à Palais près Nantes, en 1079, suivit à Paris les leçons de Guillaume de Champeaux, le plus habile disputeur de l'époque. Brouillé avec son maître, dont le talent brillant de l'élève excitait la jalousie, Abélard ouvre à 22 ans une école à Melun, puis à Corbeil. Sa réconciliation avec Champeaux le ramène à Paris, où il enseigne dès lors avec un succès inouï. Victime de la rancune du chanoine Fulbert, dont il a séduit la nièce, il se retire dans l'abbaye de Saint-Denis, tandis qu'Héloïse prend le voile à Argenteuil. Il profite de sa retraite pour écrire son traité De Trinitate, mais il attire ainsi sur sa tête les foudres de l'Eglise, qui, à Soissons, le condamne à livrer lui-même son livre aux flammes (1122). H fonde à Nogent-sur-Seine un oratoire qu'il dédie à la Trinité et spécialement au Paraclet, et qu'il abandonne plus lard à Héloïse, pour exercer les fonctions d'abbé de Saint-Gildas de Ruys. Dénoncé comme hérétique par saint Bernard de Clairvaux, il est condamné derechef, cette fois aux fers (11/tO); mais il trouve un refuge inespéré dans l'abbaye de Clugny, et un noble protecteur dans Pierre le Vénérable, dont les efforts réussissent à fléchir saint Bernard. Il meurt, épuisé par la lutle. en 11^2. Outre son De Trinitate il faut citer ses Lettres, son Introductio ad theologiam et sa Theologia christiana, son Ethique [Nosce te ipsum), le Dialogue entre un philosophe, un juif et un chrétien,

^ Abselardi Opéra, éd. Cousin, 1850-59. — Introduction de V. Cousin aux Ouvrages inédits d'Abélard, Paris, 1836. — Cousin, Fragments de philosophie scolastique, Paris, 1840. — Charles de Rémusat, Abélard, Paris, 1845.

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publié par Reinwald (Berlin, 1831), et le traité intitulé Sic et non, publié par V. Cousin dans les Ouvrages inédits d'Abélard (Paris, 1836).

Abélard est à la fois trop spéculatif pour embrasser les idées de Roscelin, et trop positif pour souscrire à la théorie de Guillaume de Champeaux. Selon lui, l'universel existe dans l'individuel, mais il n'existe pas en dehors de l'individuel, autrement que comme co/i(?e/)^ Déplus, s'il existe réellement dans l'individu, il n'y existe pas essentiellement, mais individuellement. S'il y existait essentiellement, en d'autres termes, s'il épuisait l'essence de l'individuel, oii serait la différence entre Pierre et Paul? La théorie d'Abélard, sans être le nominalisme, s'en rapproche évidemment. Elle est à la doctrine ultra-idéaliste de Champeaux ce que l'idéalisme concret d'Arislote est à l'idéalisme abstrait de Platon. Abélard, qui ne connaît pas la Mélaplujsique d'Aristote, la devine par les quelques traits que YOrganon lui en a révélés. Cela seul suffirait à lui assurer un rang éminent parmi les docteurs du moyen âge.

Abélard est, d'ailleurs, le plus indépendant, le plus hardi, le plus tranchant des scolastiques. Respectueux envers l'Église, il ne craint pas, à l'occasion, d'encourir son blûme. 11 est d'accord avec l'auteur du Cur Deus liomo sur l'identité de la vérité révélée et de la vérité rationnelle, mais il ne souscrit plus avec Anselme au credo ut intelligam de saint Augustin. Dans son Introduction il condamne, avec une étonnante franchise, cette crédulité présomptueuse qui s'accommode au plus vite et sans discernement de la doctrine r/uon lui offre, avant d'avoir examiné ce quelle vaut et si elle mérite créance. Il parle avec enthousiasme de la philosophie grecque, que du reste, et de son propre aveu, il ne connaît que d'après saint Augustin ^. Il re-

^ Theologia christiana, 1. II : Quœ ex philosophis collegi testimonia, non ex eorum scriptis^ quœ nunquam fartasse vidi, imo ex libris B. Augustini collegi.

trouve chez les grands penseurs de l'antiquité toutes les doctrines essentielles du christianisme: Dieu, la Trinité, l'Incarnation, et de l'antiquité païenne à l'Évangile, la distance lui paraît moindre que de l'Ancien au Nouveau Testament. C'est notamment au point de vue moral que la philosophie grecque l'emporte, à ses yeux, sur la doctrine des livres sacrés d'Israël. Et s'il en est ainsi, pourquoi refuser aux penseurs païens la félicité éternelle parce qu'ils n'ont pas connu le Christ? L'Évangile est-il donc autre chose qu'une réforme de la loi morale naturelle, legis naturalis reformatio? Peuplerions-nous l'enfer d'hommes dont la vie et la doctrine révèlent une perfection tout évangélique et apostolique et qui ne s'écartent en rien, ou à peu près, de la religion chrétienne'^?

Comment Abélard arrive-t-il à découvrir dans les philosophes grecs des doctrines telles que la Trinité? C'est que les trois personnes se réduisent pour lui à trois attributs (proprietates non essentiœ) de l'Être divin : la puissance, la sagesse et la bonté. Séparées, dit-il 2, ces trois propriétés: pouvoir, savoir et vouloir, ne sont rien, mais unies, elles constituent la souveraine perfection {tota perfectio boni). La Trinité est l'Èlre qui peut ce qu'il veut et qui veut ce qu'il sait être le meilleur. Au point de vue théologique, c'est le monarchisme, hérésie opposée au trithéisme de Roscelin. Métaphysiquement, c'est le spiritualisme concret, niant que la force et la pensée soient des entités séparées, et affirmant leur unité dans le vmloir.

Si les temps de ferveur religieuse confondent la moralité avec la piété, la morale avec la théologie, les époques éclairées et sceptiques tendent à les séparer. C'est donc un symptôme important que la première apparition d'une morale distincte de la dogmatique. Tel est le traité de morale populaire de Hildebert de Lavardin : Moralis philosophia^^ imité de Cicéron; tel est

1 Theologia christiana, 1. II, — 2 Jbid. — 3 Voy. § 32.

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