DECADENCE DE LA SCOLASTIQLE
Opus lertium ^, sont le monument scientifique le plus considérable du moyen âge. Non seulement il insiste sur la slérilité des logomachies scolastiques, sur la nécessité d'observer la nature et d'étudier les langues, mais il comprend, mieux encore que son homonyme du seizième siècle, l'importance capitale de la déduction mathématique comme complément de la méthode expérimentale. Bien plus, il enrichit la science, et en particulier l'optique, de théories nouvelles et fécondes. Mais en 1267, époque à laquelle \'Opus majus vit le jour, son plan de réforme scientifique était prématuré. Soumis à la cour de Rome, il échoua grâce aux intrigues du parti obscurantiste et valut à Roger douze années de réclusion. La semence que cet esprit, le plus clairvoyant du moyen âge, jetait dans une terre desséchée par le scolasticisme, ne leva que trois siècles plus tard.
Sans atteindre à la hauteur de Bacon, mais avec une prédilection significative, Albert le Grand (§ 38) s'adonne, lui aussi, à l'étude de la nature, que son siècle et lui-même confondent avec la magie. A la même époque un personnage étrange, à la fois théologien et naturaliste, missionnaire et troubadour, dom Raymond Lulle^, de Palma, prend à tâche de vulgariser la science des Arabes au moyen d'une méthode universelle qu'il appelle an magna. Sa doctrine, consignée dans de nombreux écrits, lui vaut, dans les siècles suivants, d'enthousiastes adeptes, dont la grande préoccupation est la découverte de la pierre philosophale et la fabrication de l'or. A la faveur de cet enfantillage, l'esprit revient peu à peu à l'observation de la réalité et s'habitue à voir dans la nature un sujet d'étude non moins important qu'Aristole, si bien que vers l/iOO le médecin Ray-
^ Dans Royeri Bacon Opéra quœdam hactenus inedita, éd. J. J. Brewer, Londres, 1859. — Charles, Roger Bacon, sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inédits, Bordeaux, 1861. — ^ '1234-13'15. — Raymundi Lulli Opéra, Strasb., 1508. — Opéra omnia, Od. Salzinger, Mayence, 1721 ss.
raond de Sebonde^, professeur a Toulouse, ose préférer aux livres écrits par la main des homraes le livre de la nature, intelligible à tous puisqu'il est l'œuvre de Dieu.
La philosophie officielle, avec son formalisme stérile, son ignorance de la réalité, sa désespérante immobilité, avait contre elle la pensée, fatiguée du joug de l'Aristote ecclésiastique, avide de progrès et de liberté; elle avait pour adversaire la science naturelle préludant à sa grandeur future sous la forme rudimentaire de magie; enfin, elle répugnait au sentiment religieux et à la piété mystique par son impuissance à donner à 1 ame une nourriture substantielle, et à la vie chrétienne une impulsion sérieuse vers le bien. Le mysticisme a été pendant des siècles l'allié de la spéculation scolastique ; dans Scot Erigène, dans les sages de Saint-Victor, dans saint- Bonaventure, il a tempéré les froides régions du raisonnement comme un souille du midi, fécondé comme une bienfaisante rosée l'aride dialectique de l'École, élargi le cercle étroit d'une orthodoxie intolérante, en faisant insister ces hommes sur la fuies qua creditur bien plus que sur la pdes qu/e creditur, sur la foi elle-même, comme fait subjectif et vie de l'âme, bien plus que sur l'objet de la croyance. Mais à mesure que la scolastique s'absorbe dans les questions de forme et les discussions puériles, le sentiment religieux, qui veut vivre en Dieu et qui étouffe dans les catégories d'Aristote, se retire d'elle et la combat.
Quelques mystiques, comme Gauthier de Saint-Victor, en veulent à la dialectique parce qu'ils y voient un péril pour le dogme de l'Église. D'autres, moins scrupuleux à cet égard, mais non moins avides de posséder Dieu, se laissent entraîner par l'ardeur de leurs sentiments religieux aux conclusions extrêmes de la spéculation panthéiste. A leurs yeux la dialec-
^ Mort en 1436. — Raimundi libev naturœ sive creatararum {theologia nafuralis), Strasb., 1496; Paris, 1509; Sulzbach, 1852. — Kleiber, De Raimundi vita et scriptis^ Berlin^856.
REiNAlSSANCE DES LETTRES '243
tique est un labyrinthe où l'âme, au lieu d'arriver a Dieu, s'en éloigne et le perd. Par le sentiment ils vont droit à lui; d'un bond ils s'élancent, par-dessus les obstacles de la pensée discursive, vers le centre des choses et le foyer de l'être, oii la conscience de soi et la conscience de Dieu s'idenlitient. Aux uns le sentiment suffit, qui les transporte par enchantement aux sommets de l'existence et aux sources de la vie. Tel est Eckart^, provincial dominicain de Cologne et type achevé du mystique panthéiste. D'autres, tout en se proposant pour but l'identification avec Dieu, ne prétendent y arriver qu'au prix de longs et laborieux ellbrls, ajoutant ainsi à l'amour de Dieu la volonté du bien et la lutte morale comme condition indispensable du nirvana chrétien où ils aspirent. Ce sont les Jean Tauler-, prédicateur dominicain à Cologne et à Strasbourg, les Jean Wessel ^, les Thomas à Kempis^, auteur présumé de Vlniitalion, qui doivent cet élément nouveau à l'influence toute pélagienne du nominalisme. Cette influence est plus marquée encore chez les Français Jean Gerson^, chancelier, et Nicolas de Clémanges'', recleur de l'université de Paris, dont le mysticisme n'est guère que de l'ascétisme moral, et se dislingue essenlieflement de son homonyme germanique. Mais sous ces formes diverses s'agite une même tendance anti-scolastique, un même esprit de réformation et de rénovation.
§ 4o. Renaissance des lettres.
A chacun des éléments de progrès dont nous venons de parler, correspond un groupe de faits historiques d'une portée immense et qui donnent à ces tendances une impulsion décisive. La libre pensée s'empare avidement des chefs-d'œuvre littéraires de l'an-
^ Mort vers 4300. — Voy. la monographie de Gh. Jundt. — 2 ^\qi\ en I36i. — 3 Mort en 1489. — * Mort en 1471. — ^ Mort en 1429. —Voy. Ch. Schmidt, -Essai sur Jean Genon, Strasb., 1839 — '• Mort en 1440.
tiquité, que lui révèle l'émigration grecque, et dont l'invention de l'imprimerie vient à point lui faciliter l'accès. L'esprit scientifique et la tendance naturaliste^ admirablement servis par l'invention de la boussole et du télescope, triomphent dans la découverte de l'Amérique et du système solaire, et puisent, dans la contemplation de ces horizons nouveaux et infinis, une ardeur et une assurance de plus en plus redoutables pour la scolastiquc et le système autoritaire de l'Église. En même temps le sentiment religieux se retrempe dans le grand mouvement réformateur du seizième siècle, dont le réveil littéraire du quinzième a été l'avant-coureur.
Sous les auspices du gouvernement byzantin, resté debout au milieu des ruines de l'ancien monde, la presqu'île hellénique conservait, dans des formes vieillies et pédantesques, les traditions littéraires et philosophiques de l'antiquité, le goiit des éludes classiques, l'amour des grands noms de Platon et d'Aristote. On y étudiait ces penseurs dans le texte original de leurs ouvrages, à une époque où, en Occident, le grec était une langue non seulement morte, mais absolument ignorée; on les y entourait d'une sorte de culte, et on les admirait d'autant plus qu'on se sentait impuissant à les dépasser. Aussi longtemps que ces deux astres et leurs satellites brillaient au ciel de Byzance et d'Athènes, le goût des études savantes et la libre spéculation ne pouvaient disparaître du sol de la Grèce, et s'y conservaient en dépit du pédantisme théologique des empereurs. L'influence de l'Orient sur l'Occident était donc, malgré tout, bienfaisante et libérale.
Dans une certaine mesure, cette influence remonte jusqu'à l'époque des croisades. Par une de ces «ironies du sort» si fréquentes dans l'histoire, l'Église catholique recueillit de ces expéditions des fruits tout différents de ceux qu'elle en espérait. On s'était jeté sur l'Orient au nom de la foi romaine, et l'on en rapportait des hérésies. Les efforts inutiles (|ue Ht l'Église