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RENAISSANCE DES LETTRES

d'Occident, dans la première moitié du quinzième siècle, pour se concilier rEG:lise orientale, eurent des conséquences analogues. En entrant en contact avec l'Orient grec, elle en subit l'influence, bienfaisante pour l'Occident, mais contraire aux tendances hiérarchiques du catholicisme. Déjà dans les siècles antérieurs, les Calabrais Barlaam et Léonce Pilate, puis le Dante, Pétrarque et Boccace, avaient nourri, en Italie, le goût des lettres grecques; mais l'Orient n'exerça sur l'Europe une action directe et féconde qu'à partir de l/i38, et ce sont les savants, députés à Florence par l'Église byzantine, qui en furent les premiers organes. Destinés à être les agents de la réconciliation des deux Églises, ils devinrent les missionnaires de la civilisation classique, envoyés par l'Orient dans l'empire des papes.

Les savants grecs affluèrent plus nombreux encore, et ce fut une véritable immigration orientale en Italie, quand Byzance et les derniers restes de l'empire d'Orient tombèrent aux mains des Turcs (1453). Par cet événement, l'Italie redevint, au point de vue littéraire, artistique et philosophique, ce qu'elle avait été deux mille ans auparavant : elle redevint Grande-Grèce. Dès i/i/|0 le savant grec George Gémisthe Piélhon^, député au concile de Florence, que les libéralités de Gosme de Médicis ont su retenir dans cette ville, y a fondé une académie platonicienne. Son compatriote Bessarion - lui succède dans la direction de l'école et dans son œuvre de propagande. 11 défend l'Académie contre ses compatriotes Gennadius, Théodore de Gaza et George deTrébizonde, disciples du Lycée, et gagne, en dépit de la résistance des péripatéliciens soutenus par les orthodoxes, un grand nombre d'Italiens au culte de Platon.

La langue grecque exerçait sur les compatriotes du Dante un

ï ITsp'i wv 'AptaTOTîXTji; rpoç TD><xTwva SiamepsTat, Paris, 1540. — N<5[jlwv suyypacpTf (fragm. recueillis par G. Alexandre et trad. par A. Pellissier, Paris, 1858). — 2 Adversus calumniatoves Platonis, Rome, 1469.

prestige irrésistible. On l'étudiait avec celte ardeur passionnée qui caractérise la race italienne. La philologie devint la science capitale. Ermolao Barbaro de Venise, Laurent Valla de Rome, Ange Polilien, furent les disciples empressés des exilés de Byzance. L'amour de la littérature ancienne et le dégoût du langage scolastique gagna jusqu'aux princes de l'Église. Le cardinal Nicolas de Cuse (Kuss^), en qui il y a l'étoffe d'un Bruno et d'un Descartes, ose critiquer ouvertement les erreurs de la scolastique et recommander, comme préférable de tout point au système régnant, la philosophie de Platon, qui, dans sa pensée, se combine avec la théorie pythagoricienne des nombres. Le flot du classicisme monta jusqu'au trône pontifical, et l'on sait combien Léon X et son secrétaire Bembo préféraient Gicéron à la Vulgate. Dans l'esprit des hauts dignitaires de l'Église, comme dans les préoccupations des savants laïques, des poètes, des artistes, la religion de Virgile et d'Homère se substituait à celle du Christ, le joyeux Olympe au sévère (iolgolha; Jéhova, Jésus, Marie, devenaient Jupiter, Apollon, Vénus; les saints de l'Église se confondaient avec les dieux de la Grèce et de Rome; en un mot, l'on revenait au paganisme.

Marsile Ficin^, disciple de l'Académie florentine, continue la lutte engagée par Bessarion en faveur de Platon. Pour lui, le platonisme est la quintessence de la sagesse humaine, la clef du

1 Diocèse de Trêves. ~ Gusanus, dont le vrai nom est Krebs, est mort en 1464. Ses Œuvres ont paru en 3 vol. in-fol., Paris, 1514. Le plus connu de ses traités, De docta ignorantia, se trouve dans le premier volume. Le second, renfermant ses traités d'astronomie et de mathématiques, nous le montre comme le précurseur de Copernic et de la réforme du calendrier. Sa doctrine de Dieu-unilé absolue prélude à Bruno, et celle de la coïncidence des contradictoires, à Scheiling et à Hegel. — Voy. Richard Falckenberg, Esquisse de la philosophie de Nicolas de Cuse (ail.). — ^ Florentin : 1433-1499. — C'est aussi Florence et le siècle de la renaissance littéraire qui donnent le jour au grand politique et palriote italien Mcolo Macchiavelli (1469-1527), auteur de : Il principe, etc., dont le système repose sur ce principe que : la fin justifie les moyens (séparation de la politique d'avec la morale).

NÉOPLATONISME — TIIKOSOniIE \I\GIE 247

christianisme et le moyen seul efficace de rajeunir et de spiritualiser la doctrine catholique. Éditeur, traducteur et commentateur de Platon et des alexandrins, Marsile Ficin est l'un des pères de la philologie classique moderne en même temps que de la renaissance philosophique. A ses côtés brille d'un éclat non moins vif le nom du comte Jean Pic delà Mirandole (1463-1^94). A l'élude de la langue et de la littérature grecques, il joint celle de l'hébreu, persuadé que la Cabale juive ^ est une source de sagesse non moins importante que Platon et le Nouveau Testament. Il lègue son amour de la philologie en même temps que ses préjugés cabalistiques à son neveu Jean-François Pic de la Mirandole, moins doué que lui et d'une piété plus étroite, et à l'Allemand Reuchlin, qui, de retour dans l'Empire, y crée la philologie classique et hébraïque, et prépare, en combattant Hochstraten et les obscurantins, la délivrance spirituelle de sa patrie.

§ 44. Néoplatonisme. — Théosophie. — Magie.

Du mélange des idées nouvelles et des vieilles superstitions naquirent des théories bizarres, calquées en partie sur les doctrines néoplatoniciennes, et qui sont comme les échelons par lesquels l'esprit philosophique et scientifique s'élève à l'autonomie. Elles se résument dans le mot théosophie. La théosophie partage avec la théologie la croyance au surnaturel et avec la philosophie la foi en la nature. Elle est un entre-deux, une sorte de transition entre la théologie et la pure philosophie. Ce n'est pas encore la science expérimentale moderne; car elle se fonde sur une révélation interne, supérieure à l'expérience sensible et au raisonnement. Elle n'étudie pas la nature pour la nature, mais pour y découvrir les traces de l'Etre mystérieux qu'elle

^ Voy, sur la Cabale ou Kabbale, Miinck, Système de la Kabbale, Paris, 1842. Mélanges de philosophie juive et arabe, Paris, 1859.

cache en même temps qu'elle le révèle. Or, pour le découvrir, il lui faut une clef de Sésame, un instrument non moins mystérieux que l'objet de ses études. Elle est donc à la recherche de doctrines secrètes. Ce qui s'offre à elle sous cette forme, elle le saisit avec avidité et en fait son profit. De là l'enthousiasme que les doctrines de la Cabale juive et du néoplatonisme inspirent à Pic de la Mirandole, qui les assimile à celles de la Bible, et à Reuchlin, qui les exalte dans son De verbo mirifico'^ et dans son De arte cabalistica- .

La théosophie ne se contente pas de sonder le grand mystère; il ne lui suffit pas de connaître la nature; elle veut ce que voudra Francis Bacon : régner sur elle, la dominer, l'assujettir. Et de même qu'elle prétend parvenir à la connaissance des choses par une doctrine secrète, elle se flatte d'arriver à se les soumettre par un art secret, par des formules, des pratiques mystérieuses. C'est dire qu'elle passe nécessairement à la magie ou théurgie^. La magie se base sur ce principe néoplatonicien, que le monde est une hiérarchie de forces divines, un système d'agents échelonnés en une série ascendante et descendante, oïl les agents supérieurs commandent et les agents inférieurs obéissent. Pour pouvoir gouverner la nature et la transformer au gré de ses désirs, il faut donc que le théosophe s'assimile les forces supérieures dont relève la sphère sublunaire, et comme, au point de vue d'Aristote et de Ptolémée, ces forces supérieures sont les puissances célestes, les agents sidéraux, l'astrologie joue un rôle capital dans les élucubrations théosophiques.

Cette union du platonisme ou mieux du pythagorisme avec la théurgie et la magie se personnifie le plus complètement dans le disciple de Reuchlin, Agrippa de Nettesheim^, auteur d'un traité

1 BAle, 4494. — 2 Ha.çuenau, 1517. — 3 Gonip. §§ 25 et 2G. — * Né à Cologne en 1487, mort à Grenoble en 1535.

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De vanitate scientiarum, dirigé contre le dogmatisme scolastique; dans Jérôme Cardan ^, médecin et mathématicien distingué, dont les doctrines, singulier mélange de superstitions astrologiques et d'idées libérales, sont traitées d'anti-chrétiennes par les orthodoxes de l'époque; dans le savant médecin suisse Théophraste de Hohenheim, dit Paracelse-, qui partage avec Pic, Reuchlin et Agrippa la foi en la lumière interne « bien supérieure à la bestiale raison», et l'amour de la Cabale, dont les doctrines se confondent, dans sa pensée, avec le christianisme. De V Adam cadmon, qui n'est autre que le Christ, procèdent, selon Paracelse, l'âme du monde et la multitude des esprits qu'elle gouverne, les sylvains, les ondines, les gnomes, les salamandres; et celui qui, par une obéissance absolue à la volonté divine, s'est uni à VAdam cadmon et aux intelligences célestes, est le meilleur des médecins et possède la panacée universelle, la pierre philosophale. A beaucoup de superstition et à quelque peu de charlatanisme, les précurseurs de la réforme scientifique unissent un vif sentiment de la réalité et une profonde aversion pour le scolaslicisme, que leurs dédains contribuent puissamment à battre en brèche.

§45. Aristote contre Aristote ou Péripatéticiens libéraux. — Stoïciens. Épicuriens. — Sceptiques.

En même temps que Pléthon et Bessarion prêchaient le culte de Platon, Gennadius, George de Trébizonde, Théodore de Gaza, péripatéticiens ardents et adversaires de l'Académie de Florence, initièrent l'Italie savante à l'élude des textes d'Aristote. A mesure qu'on se familiarisait avec la langue du grand philosophe,

^ De Pavie, 1501-1576. — Opéra omnia, Lyon, 1663. — Cardan marque dans l'histoire des mathématiques par sa règle pour la solution des équations du troisième degré {Ars magna sive de reguUs algebraicis, publié en 1543, la même année que les Révolutions célestes de Copernic). — ^ i4Q3-ib'A. — Opéra, Bàle, 1589 ; Strasb., 1616 ss.

on se persuada qu'entre le véritable Aristote et l'Aristotede la scolaslique il y a des différences notables, et tandis que Platon, Plotin, Proclus séduisaient les imaginations ardentes, les esprits positifs, non moins ennemis de la philosophie traditionnelle que les académiciens de Florence, en appelèrent d'Aristote mal étudié et mal compris à l'Aristote authentique des textes grecs. 11 arriva dès lors pour le Stagirile ce qui vers 1835 est arrivé pour Hegel. Le système qui passait pour le plus ferme soutien de l'Église se trouva en désaccord avec elle sur plusieurs points essentiels, et, en opposition au péripatétisme officiel, il se forma une école péripatéticienne libérale, composée en majeure partie d'éléments laïques. Tout en observant à l'égard de l'Église une prudente réserve, ces péripaléticiens de la gauche travaillent à la ruine de son système autoritaire en dévoilant une à une les hérésies du philosophe qu'elle protégeait avec une aveugle tendresse. Convaincre d'hérésie un auteur que l'Église a déclaré infaillible, c'était convaincre l'Église de faillibilité, c'était s'attaquer à son autorité souveraine dans le domaine de la pensée, c'était répondre, par l'affranchissement des intelligences, à l'affranchissement des consciences qui s'opérait au-delà des monts.

Dans son traité De immortalité de l'âme^, le chef de la nouvelle école 2, Pierre Pomponat (Pomponazzi ^), ose soulever la question de savoir si l'immortalité est un corollaire des principes d'Aristote, et la résout, avec Alexandre d'Aphrodisias^, dans le sens négatif. C'était, d'une part, méconnaître l'autorité

^ Tractatus de immortalitate animœ, 1534. Nombreuses éditions. — 2 d\[q ('icole de Padoue, d'après la ville où professait son chef Pomjonat. — ^ Né ;i Mantoue en 1462, mort en 1525; professeur à Padoue. — Voy. sur Pomponat: Ad. Franck, Moraliales et philosophes, 2'' édit., Paris, 1874. — * Voy. sur les alexandnstes et les averroïstes : Marsile Ficin, Préface à la traduction de Plotin. Les uns interprétaient Aristote, avec Averroès, dans le sens panthéiste, les autres, avec Alexandre d'Aphrodisias, dans le sens déiste. Les uns et les autres niaient l'immortalité individuelle et le miracle.

AKISTOTE CONTRE VfUSTOTE liSl

de saint Thomas, qui a déclaré la philosophie du Stagiri te favorable à ce dogme fondamenlal de la religion; c'était, d'autre pari, contester la doctrine elle-même, puisque la philosophie d'Arislote n'était pas, aux yeux de Pomponat comme aussi au point de vue ecclésiastique, un système entre plusieurs, mais la philosophie par excellence. Pomponat, qui a besoin de se concilier Léon X pour échapper à ses foudres, déclare que, quant à sa personne, il croit à l'immortalité, parce qu'il croit à l'autorité de l'Eglise en matière religieuse, mais d'après la manière dont il réfute les objections qu'on adresse à la doctrine contraire, il est évident qu'il n'y croit pas.

Quoi qu'on en dise, écrit-il, on ne saurait admettre que tous les hommes soient appelés à la perfection intellectuelle, et quant à la perfection morale, elle ne consiste pas en un idéal irréalisable sur la terre, mais dans l'accomplissement consciencieux des devoirs qu'impose à chacun sa tâche spéciale. Un magistral consciencieux et intègre a atteint, dans sa sphère, la perfection dont il est capable et à laquelle il est destiné; un fermier laborieux, un commerçant, un artisan honnête et actif, réalisent, chacun selon ses moyens, la perfection relative dont la nature leur a fourni les éléments. La perfection absolue n'appartient qu'à l'Etre absolu.

Quant à l'argument qui conclut à l'immortalité de l'âme de la nécessité d'une récompense sans fm pour la vertu, d'un châtiment sans fin pour le crime, il repose sur une notion fausse, ou tout au moins imparfaite et mesquine, de la vertu et du vice, de la récompense et du châtiment. La vertu qui ne s'exerce qu'en vue d'une récompense autre qu'elle-même n'est pas la vertu, et ce qui le prouve, c'est que tous nous regardons un acte accompli d'une manière complètement désintéressée et sans espoir d'en retirer un profit matériel quelconque, comme plus méritoire qu'une action faite en vue d'un avantage ou d'un intérêt à satisfaire. Il faut distinguer entre la récompense essentielle et la

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rémunération accidentelle de la vertu. La récompense essentielle, inhérente à la vertu et qui par consé(iuent ne lui fait jamais défaut, c'est la vertu elle-même et la joie qui en est inséparable; et il en est de même du vice, qui recèle son propre châtiment, lors même qu'il n'est pas suivi de peines extérieures et accidentelles. Que le peuple pratique le bien en vue de la rémunération d'outre-tombe, qu'il s'abstienne du crime par peur de l'enfer, cela est incontestable, mais prouve que ses idées morales sont encore dans l'enfance et qu'il a besoin de hochets et d'épouvantails là où le philosophe agit uniquement d'après les principes.

Mais si l'âme n'est pas immortelle, toutes les religions sont dans l'erreur, et l'humanité tout entière s'abuse ! Eh oui ! Platon ne dit-il pas qu'en plusieurs choses tous IçiS hommes sont dupes d'un même préjugé? Et ne réduit-il pas ainsi à bien peu de chose la valeur de l'argument tiré du consensus genlium? Pour ce qui est enfin des apparitions des morts, des résurrections et des revenants, ces sortes de preuves en faveur de la vie d'outre-tombe ne prouvent autre chose que la merveilleuse puissance de l'imagination secondée par la crédulité. Si, comme Aristote l'enseigne positivement, l'âme est la [onction du corps, il est évident qu'il ne saurait y avoir d'âme sans corps. Et que devient dès lors la sorcellerie, l'évocation des esprits? Que devient le surnaturel?

Dans son traité Des enclmntemenls^, Pomponat se prononce ouvertement contre le miracle comme suspension de Tordre naturel des choses, et si, pour donner le change à l'Inquisition^ il admet les miracles de Jésus et de IMoïse, il les explique naturellement, c'est-à-dire qu'il les nie indirectement. Et il les nie de par l'autorité de celui que l'Église considérait comme le plus ferme soutien du surnaturel chrétien, de par l'autorité d'Arislote.

' De naturalium effectuum culmirandorum causis s. de incantationibus liber, Bâle, 1556.

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Enfin, dans son traité Du Destin'^, il s'étend avec une complaisance évidente sur les contradictions que renferment les doctrines de la prescience et de la providence divines, de la prédestination et de la liberté morale. Si Dieu ordonne tout à l'avance et prévoit tout, c'est que nous ne sommes pas libres; si l'homme est libre, c'est que Dieu ne prévoit pas ses actes, et se trouve, quant à Tintelligence, dans la dépendance de la créature. Aristote lui-même — Pomponat ne le dit qu'à mots couverts, tant est grande encore l'autorité du philosophe de l'Église — Aristote lui-même se contredit dans celte grave question, dont la solution semble dépasser les capacités de la raison humaine. Quoi qu'il en soit, c'est le déterminisme qui a pour lui la logique, et c'est à lui qu'appartiennent les sympathies de Pomponat. Le mal vient donc de Dieu! lui objecte le nominalisme scolastique. Il est obligé d'en convenir, mais il s'en console en pensant que, s'il ny avait pas tant de mal dans le monde, il ny aurait pas non plus tant de bien.

Porta 2^ Scaliger^, Gremonini^, Zabarella^ continuent, à travers le seizième siècle, le péripatélisme libéral de Pomponat, dont ils épousent les idées sur l'âme en même temps que la prudente réserve, recommandée par cette devise de Cremonini : Intus ut libel, foris ut inoris est. L'Église cependant les surveillait de près et les soupçonnait d'athéisme. Un rejeton de cette école, Lucilio Vanini'', esprit remuant et d'une excessive vanité, se fit brûler par l'Inquisition en dépit ou peut-être à cause de sa déclaration «qu'il ne dira son opinion sur l'immortalité de l'âme que quand il sera vieux, riche et Allemand^.»

^ De fato, libero arbitrio, prœdestiuatione, providentia Dei libri V, Bàle, •1525. — 2 Mort en 1555. — De reriim naturalibus principiis , Florence, 1551. — 3 1484-1558. — Exerc. adv. Cardanum. — * 1552-1631. Prof, à Ferrare et ù Tadoue. ~ & 1533-1589. Prof, à Padoue. ~ Opéra, Leyde, 1587. — « Son vrai nom est Pompejo Ucilio. Dans ses ouvrages il s'appelle Julius Cfcesar Vaninus. Né à Tauresano, jirès de Naples, en 1584, il fut brûlé vif à Toulouse, après avoir eu la langue coupée, le 9 février 1619. H a laissé deux ou-

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Déjà ces péripatéticiens de la gauche ne jurent plus, comme les péripatéliciens orthodoxes, sur la parole du maître. Ils vénèrent dans Aristote la personnification la plus complète de l'esprit philosophique, mais leur péripatëtisme n'est plus une obéissance servile à la lettre de ses écrits, dont ils s'écartent à maintes reprises.

Quelques-uns, frappés de la similitude des doctrines authentiques d'Aristote et des doctrines platoniciennes et alexandrines, se rapprochent de l'Académie florentine, tout en portant haut le drapeau du Lycée, et d'autre part, les platoniciens, qu'une étude sérieuse a initiés aux secrets de la métaphysique d'Aristote, consentent à un compromis entre le platonisme et le péripatétisme. G'est^ du côté platonicien, Jean Pic de la Mirandole, dont un travail sur l'accord de Platon et d'Aristote demeure inachevé; c'est, du côté néo-péripatéticien, André Césalpin^, savant naturaliste, qui pressent la découverte de Harvey et crée un système artificiel de botanique. L'univers, selon Césalpin, est une unité vivante, un organisme parfait. Le « premier moteur» est la substance même du monde, substance dont les choses particulières sont les modes ou déterminations. Il est à la fois la pensée absolue et l'être absolu. Pour être un mode de la substance divine, l'àme humaine n'en est pas moins immortelle, puisque son essence, la pensée, est indépendante du corps.

D'autres encore, comme Bernardino Telesio^, de Cosenza (1508-1588), le ïonâateur de VAcademia Telesiana ou Coseniiua de Naples, et Francesco Patrizzi-^ (1527-1597), nourris tout

vrages: Amphitheatrum œternœ providentiœ, Lyon, 1615, et De admirandis naturœ arcanis, Paris, 1616 (plus connu sous le titre de Dialogues sur la nature, trad. Cousin).

^ 1509-1603. Médecin de Clément YlII. — Qtiœiliunes peripatcticœ, Venise, ^571. — Bœmonum itivestigatio pcri'p., Venise, 1593, comp. p. 250. — ^ De natura juxta 2oropria principia libri IX, Naples, 1586. — ^ Discussiones peripaleticœ^ Venise, 1571 ss.; Bâle, 1581. — Nova de utiiversis philosophia, Ferrare, 1491.

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à la fois d'humanités et de la science secrète de Paracelse et de Cardan, se rapprochent, dans leurs conceptions cosmologiques, des systèmes naturalistes de l'école ionienne. A Telesio se rattachent les noms célèbres de Giordano Bruno f§ 49) et de Francis Bacon (§ 5j), (jui tous deux le connurent et subirent son influence.

De ce côté-ci des monts, tandis que le génie spéculatif de l'Italie méridionale ressuscitait le vrai Arislote, Platon, Parménide, Empédocle, l'esprit français et flamand, plus sympathique à la philosophie morale et à la science positive qu'à la spéculation métaphysique, faisait revivre le pyrrhonisme dans les Essais^ de Michel de Montaigne ^ (J533-J592) et dans les écrits de Pierre Charron ^ (15/ti-160o), de Sanchez^ (mort à Toulouse en J632), de Lamothe-Levayer^ (j 586-1672), le stoïcisme dans Juste Lipse^ ('15/i7-J606), l'épicurisme dans le savant physicien Gassendi, l'adversaire de l'intellectualisme cartésien*^ (1592-J655\ Si ces libres penseurs, à l'exception de Gassendi dont le dix-huitième siècle reprendra les doctrines, ne contribuent pas directement au renouvellement de la philosophie, du moins y travaillent-ils d'une manière indirecte en discréditant la métaphysique de l'Ecole, encore très puissante, en dévoilant l'inanité de ses formules, la stérilité de ses disputes. Humanistes et naturalistes, dogmatiques et sceptiques, Italiens et Français, sont unis dans une même pensée d'aflVanchissement, de réforme, de progrès. A'ature est leur mot d'ordre à tous, de même qu'à l'âge théologique de la Grèce succède l'ère des physiciens.

1 Ed. pr.> Bordeaux, 1580. ~ Étude sur Montaigne j.ar Prévost-Paradol, dans l'éd. V. Leclerc (Paris, 1865). — ^ De la sagesse, Bordeaux, 1601. — ^ Tractatun de prima universali scientia, quod nihil scitur, Lyon, 1581. — Traetaius philosophicij Rolterd., 1649. — * Dialogues faits à l'imitation des anciens, Mons, 1673; Œuvres, Paris, 1653. — ^ Manuductio adstoïcamphilosophiam, etc. — ^ De vita, moribus et doctrina Epie. Leyde, 1647. — Animadversiones in Diog. L. de vita et phil. Epie., ibid., 1649. — Syntagma philos. Epie, La Haye, 1G55. - P. G. Opéra, Lyon. 1658-, Florence, 1727.

256 riJiLOSortJiE dl moye.v âge

§ 46. La Réforme religieuse.

Ce sont les idées qui éclairent l'humanité dans sa marche, mais c'est la volonté, ce sont les passions instinctives qui la font marcher 1. L'humanisme démolissait pierre à pierre le système laborieusement construit par les docteurs de l'Église; mais, soit prudence excessive, soit indifférence, il évitait de s'attaquer à l'Eglise elle-même, et affectait à son égard une soumission respectueuse. Pomponat, Scaliger, Erasme, Montaigne étaient des hommes plus libéraux que les chefs de la Réforme; mais leur libéralisme même, en les rendant indifférents en matière de ?'eligion, les paralysait dans la grande œuvre de l'affranchissement des consciences. L'Église était si tolérante envers l'antiquité païenne, si éprise des études classiques! Les papes eux-mêmes étaient si lettrés, si libéraux, si mondains! L'omnipotence spirituelle de Rome n'en était pas moins un des principaux obstacles qui s'opposaient encore à la réforme philosophique, et pour ébranler le colosse, il fallait un levier plus fort que l'amour des lettres, de plus puissants mobiles que le goût de la libre pensée. Ce levier, ce fut la conscience religieuse de Luther et des réformateurs. Au nom de la puissance intérieure qui les subjugue, les entraîne, ils s'attaquent, non plus au système philosophique patroné par l'Église, mais à l'Église elle-même et au principe de son autorité souveraine.

On l'a vu, l'Église, au moyen âge, est à la fois Église et École, dépositaire des moyens de salut et dispensatrice de l'instruction profane. Aussi longtemps que les peuples étaient barbares, la puissance qu'elle exerçait en cette double qualité était bienfaisante, légitime, nécessaire. ^lais, continuée au delà de l'époque oii l'élève est devenu majeur, la meilleure des tutelles devient un

LA nÉFOllME llELIGIliUSU; 257

joug dont il tend à s'affranchir. La Renaissance a enlevé de fait à l'Église son caractère d'école unique et privilégiée, mais elle s'est inclinée devant l'Église comme suprême autorité religieuse et morale. La Réforme vient compléter l'œuvre du quinzième siècle en émancipant la conscience. Le trafic des indulgences est l'occasion qui la fait éclater. Ce commerce honteux se trouvait légitimé par le système catholique. L'Église représentant Dieu sur la terre, ce qu'elle commande, c'est Dieu même qui le veut. Si donc elle demande de l'argent aux fidèles et attache à cette contribution la promesse du pardon des péchés, le fidèle n'a qu'à s'incliner devant son autorité et à s'exécuter. Le procédé choque peut-être quelque peu le sens moral. Mais que sont nos impressions individuelles auprès de la révélation que l'Église tient de Dieu? Les voies de Dieu sont-elles donc nos voies, et la folie divine n'est-elle pas plus sage encore que la sagesse des hommes? La vérité révélée n'a--t-elle pas été dès le principe en scandale aux enfants du siècle?... La conscience de Luther fait justice de ces sophismes. En protestant contre le scandale des indulgences, elle se révolte contre le dogme qui le sanctionne, contre le pouvoir spirituel qui le préconise. A l'autorité d'une Église à ce point mal inspirée, elle substitue l'autorité souveraine de l'Écriture; au principe catholique du mérite des (cuvres, elle oppose la justification par la foi.

Le principe proclamé par Luther et qui bientôt le sera par les Zwingle, les Calvin, les Farel, ne tarde pas à pénétrer, comme un réactif puissant, toutes les sphères de la vie humaine. Du moment que l'on tenait pour vrai que la foi seule sauve et non les œuvres, les abstinences imposées par l'Église perdaient leur prix. Si la grâce est tout, devait-on se dire, si le mérite n'est rien. Dieu ne saurait nous savoir gré de renoncer aux joies et aux devoirs de la vie, à la famille, à la société. Déjà Luther, qui est loin d'aimer la philosophie, mais qui a un sentiment très vif de la nature, travaille à bien des égards dans le

sens humanitaire et moderne, en abolissant, du moins en principe, le dualisme du spirituel et du temporel, des clercs et des laïques, du ciel et de la terre. Mélanchthon, qui est à la lois disciple de la Renaissance et champion de la Réforme, a parfaitement conscience de la solidarité qui existe entre le réveil littéraire et le réveil religieux. Enfin, les deux courants se confondent dans Ulrich Zwingle ^, à la fois chrétien convaincu et penseur profond, dont la théologie est une protestation énergique contre le dualisme d'une nature alhée et d'un Dieu contre nature.

§ 47. Scolastique et Théosophie dans les pays protestants. Jacques Bœhme.

La tendance progressiste de Zwingle fut loin cependant de prévaloir, au seizième et au dix-septième siècle, contre le zèle doctrinaire des théologiens du Nord. A l'autorité de l'Église et du pape succède, chez les protestants, celle des symboles de la Réforme. On ne pouvait passer d'un jour à l'autre du régime autoritaire à l'absolue liberté. La conscience religieuse, violemment secouée par une soudaine révolution, avait besoin d'un guide capable de remplacer celui qu'elle venait de. perdre. De son côté la théologie, dans sa lutte contre le catholicisme, ne pouvait se passer d'une autorité extérieure, visible, normative en matière de science comme en matière de religion. La Réforme n'amena donc pas une transformation immédiate de la philosophie; en dépit des efforts de Nicolas Taurellus^ de Montbéliard

1 Œuvres, éd. Schuler et Schullhess, 8 vol., Zurich, 1828-42. - 2 Philosophiez triumphus, Bûle, 1573. — Alpes cœsœ (contre Césalpin), Francf., .1597. — Synopsis Arisi. Metaph., Hanov., 1596. — De mundo, Amb., 1603. — Uranologia, ibid., 1603. — De rerum œternitate, Marb., 1604. — Schmid de Schwarzenberg, Nicolas Taurellus, le premier philosophe allemand, 2« éd., Erl., 1864 (ail.).

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(15/17-1606) et de Pierre de la Ramée ou Ramus^ (1515-1572), ardents ennemis de la routine et du système d'Aristote tel qu'on l'avait compris jusqu'alors, les universités continuèrent de professer le péripatétisme traditionnel, accommodé tant bien que mal aux exigences du dogme protestant.

L'opposition anti-scolastique de Reuchlin, d'Agrippa, de Paracelse, se continue du reste dans le pasteur saxon Valentin Weigel- (1533-1593), dans les deux Van Helmont^ (morts en j 64/1 et 1699), dans l'Anglais Robert Fludd^ (mort en 1637), qui, en vrai prolestant, prend la Genèse pour base de sa cosmologie, dans le savant Coménius^ (mort en 1671), dont la trinité de la matière, de la lumière et de l'esprit rappelle soit les trois degrés de l'être dans Plotin, soit les trois principes péripatéticiens de la matière, du mouvement et de l'acte, enfin, dans Jacques Bœhme, le ihéosophe de Gœrlitz (1575-1 6'2/i).

Né de parents pauvres et voué de bonne heure à la protéssion de cordonnier, Bœhme manque absolument d'instruction. La Bible et les écrits de Weigel lui sont seuls familiers, mais sullisent à développer les germes puissants qui sommeillent dans cet enfant du peuple. Il devine que les choses visibles recèlent un grand mystère, et il brûle du désir de le pénétrer. Chrétien fervent, il sonde les Écritures en suppliant Dieu de l'éclairer de son Esprit, et de lui révéler ce (ju'il n'est donné à nul mortel de découvrir par ses propres efforts : et il est exaucé. Dans trois révélations successives, Dieu lui montre le centre intime de la mystérieuse nature et lui permet de pénétrer d'un

» Scholarum yhys. libri Vlll, Paris, 1505. — Schol. mctaph. libri XIV, Paris, 1506. — Voy. les monographies de M. Ch. "Waddington (Paris, 1848) et de M. Ch. Demazn (Paris, 1864). — 2 rvôiOt qztj-w, nonce te ipsum, ibid., 1618, etc. — 3 J. Bajit. Ilelmont, Opéra, Amst., 1048. — Fr. Merc. Helmont, Seder olam s. ordo sœculorum Jiwi 0tl0^'^ '' ' arraiio doctrinœ philo-

sopliicœ pcr unum in qiio sunt onl..l^^, . — "* Historia macro- et micro-

cosmi melaphysica, physica et technica, Oppenh., 1617. — Phil. mosaïca, 1638. — ''' Synopsis physicea cul lunien divinum refovmatœ, Leipz , 1633.

2G0 rilILOSOPlIlE DU" MOYEN AGE

coup iVœil rainde jusqu'au cœur des créatures. Cédant à l'avis pressant de quelques amis, il se décide à consigner ce qu'il a vu, dans un écrit qu'il intitule Aurora et qui lui vaut, de leur part, le titre de philosophe teutonique. Ce livre, ainsi que plusieurs autres qui suivent^, est écrit en allemand, la seule langue qui soit familière à Bœhme, et par là déjà il appartient au monde moderne; il renferme, en outre, des hérésies dont l'auteur est loin de se douter, mais qui lui attirent, de la part du pasteur de Gœrlitz, une virulente admonestation ex cathedra et une surveillance jalouse pour le reste de ses jours.

Dès la préface, en effet, l'orthodoxie la plus sincère s'y rencontre avec les idées les plus avancées de la spéculation ancienne et moderne. Si vous voulez être philosophe et sonder la nature de Dieu et la nature des choses, demandez avant tout à Dieu le Saint-Esprit qui est en Dieu et dans la nature. Avec l'assistance du Saint-Esprit vous pouvez pénétrer jusque dans le corps de Dieu, qui est la nature^, et jusque dans l'essence de la sainte Trinité : car l'Esprit divin est dans la nature entière comme l'esprit humain est dans le corps de l'homme.

Éclairé par cet Esprit, que découvre Bœhme au fin fond des choses? Une dualité constante, qu'il appelle tendresse et violence, douceur et amertume, bien et mal. Tout ce qui est vivant renferme ce duel. Ce qui est indifférent, ce qui n'est ni doux ni amer, ni chaud ni froid, ni bon ni mauvais, est mort. Ce duel, cette lutte de deux principes opposés qui s'identifient dans la mort, Bœhme l'aperçoit dans tous les êtres sans exception : dans les êtres terrestres, dans les anges et en Dieu ^, qui est

^ Description des trois principes de Vessence divine. — De la triple vie de l'homme. — De l'incarnation, des souffrances, de la mort et de la résurrection du Christ. — Du mystère divin et terrestre. — De la pénitence. — De la régénération. — De l'élection. — Mysterium magnum, etc. (le tout en allemand). Éditions d'Amstei-dam (1675, 1682, 1730) et de Leipzig (1831 et suiv., 7 vol.). — 2 Aurora, chap. 2, 12; 10, 56 et passim. — ^ Jbid., chap. 2, 40.

SCOLASTTQUE ET TIIEOSOPHIE, ETC. 201

l'essence de tous les êtres ^ Dieu sans le Fils est une volonté qui ne veut rien parce qu'elle est tout et a tout, une volonté sans stimulant, un amour sans objet, une puissance impuissante, une ombre sans consistance, une essence muette sans intelligence et sans vie, un centre sans circonférence, une lumière sans clarté, un soleil sans rayons, une nuit sans étoiles, un chaos où nul éclair ne brille, où nulle couleur ne se détache, où nulle forme n'apparaît : abîme sans fond, mort éternelle, néant. Dieu Père et Fils est le Dieu vivant, l'esprit absolu ou concret, l'être complet. Le Fils est l'infini concentré en lui-même, le cœur du Père, le flambeau qui éclaire les immensités de l'Être divin, comme le soleil répand la lumière dans les immensités de l'espace, le cercle éternel que Dieu décrit autour de lui-même, le corps de Dieu, dont les astres sont les organes et dont leurs orbites sont les artères éternellement palpitantes, la totalité des formes que renferment le ciel et la terre, la mystérieuse nature qui vit, qui sent, qui souffre, qui meurt et qui ressuscite en nous. Mais le duel qui constitue Dieu et tous les êtres, n'est pas l'être primordial; il procède de l'Unité; le Fils procède du Père et vient en seconde ligne. D'abord les ténèbres, puis la lumière; d'abord la nature, puis l'esprit; d'abord la volonté sans objet ni conscience d'ellemême {der ungriuidliche Wille), puis la volonté consciente {der fassliclie Wille-).

S'il est facile de dégager de ces métaphores les idées caractéristiques du spiritualisme concret, la forme qu'elles revêtent chez Bœhme est purement Ihéologique. Ce précurseur de la philosophie allemande est un voyant, un prophète qui a l'air de ne

^ Aurora, Piéf., 97; 105: Gott, in dem Ailes ist und der selber Ailes isl ; chap. 1,6: Gott ist der Quellbrunn oder dos Herz der Natur ; 3, 12: Er ist von nichts hergekommen, sondern ist selber Ailes in Eioigkeit ; 3, 14: Der Vater ist Ailes und aile Kraft bestcht in ihm ; 7, 20: Seine Kraft ist Ailes und allenfhalben ; 7, 25 : Des Vaters Kraft ist Ailes in und ûber allen Himmeln ; et passim. — ^ Afysterium mogtwm, chap. 6. — De l'élection, chap. 1. — Aurora, (^ap. 8-11.

262 niILOSOPIIIE DU MOYEN AGE

pas se comprendre lui-même, tant il est encore imbu de la conception traditionnelle des choses. La pensée, dans le monde protestant, a changé de maître : mais elle est restée servante, ancilla theologiœ. Son affranchissement définitif est dû aux découvertes de Colomb, de Magellan, de Copernic, de Kepler, de Galilée, qui en réfutant les idées reçues sur la terre, le soleil, le ciel, viennent détruire du même coup le préjugé qui fait de l'Écriture ce qu'elle n'est ni ne veut être : un manuel infaillible des sciences physiques.

§ 48. Le mouvement scientifique^

» Depuis le milieu du quinzième siècle, l'Europe occidentale allait de surprise en surprise. Guidée par les savants grecs qui se fixent en Italie, elle entre en plein dans la terre promise que les Arabes d'Espagne lui ont fait entrevoir en partie : l'antiquité, sa littérature, ses arts, sa philosophie. L'horizon historique de nos pères, limité d'abord à la période catholique, s'étend dès lors et se recule indéfiniment au delà des origines du christianisme. Cette Église catholique, en dehors de laquelle on ne voyait naguère que ténèbres et barbarie, n'apparaissait plus que comme la fille et l'héritière d'une civilisation plus ancienne qu'elle, plus riche, plus variée, plus conforme au génie des races occidentales. L'Europe romane et germanique se sentit une affinité naturelle et intime avec ces Grecs et ces Romains, placés en dehors de l'Église et supérieurs à tant d'égards aux chrétiens du quinzième siècle dans toutes les sphères de l'activité humaine. Le préjugé catholique en vertu duquel il n'y a hors de l'Église ni salut, ni civilisation réelle, ni religion, ni moralité, s'évanouit peu à peu. On cesse d'être catholique exclusif et l'on

' Voy, les ouvrages de Mor-tucla , Delambre, Ghasles, Draper, etc., cités p. 141. — Humboldt, Cosmos, T. I et II. — K. Fisclier, Introduction à Vhistoire de la philosophie moderne.

devient homme, humaniste, philanthrope clans le sens le plus large de ce terme. Ce ne sont plus seulement quelques rares échappées sur le passé, c'est l'histoire tout entière de l'Europe aryenne qui se déroule aux regards étonnés de nos ancêtres, avec ses mille problèmes politiques, littéraires, philologiques, archéologiques, géographiques. Désormais les sciences historiques, imparfaitement cultivées par l'antiquité et presque inconnues au moyen âge, seront une branche importante des études, en attendant qu'elles en soient le centre.

A peine l'homme a-t-il fait la découverte de l'humanité, qu'il lui est donné de constater la forme réelle de la maison qu'il habite, et dont il n'a connu jusqu'à présent que l'une des façades. L'univers catholique se réduisait au monde connu des Romains, c'est-à-dire au bassin de la Méditerranée et au sud-ouest de l'Asie, augmentés de l'Europe septentrionale. Mais voici Colomb qui découvre le nouveau-monde; voici Vasco de Gama qui double le cap de Bonne-Espérance et trouve la route maritime des Indes ; voici surtout Magellan, qui réussit à faire le tour du monde. Ainsi se confirme par des faits évidents une hypothèse déjà famiUère aux anciens : notre terre est un globe isolé de toutes parts et flottant librement dans l'espace. N'était-il pas permis d'en inférer que les étoiles, elles aussi, flottent isolées? que les sphères d'Aristote ne sont qu'une illusion?

La terre est reconnue être un globe, mais elle forme encore, dans la conviction de tous, le centre immobile autour duquel gravitent les sphères célestes. Tycho-Brahé vient porter à la cosmographie traditionnelle et populaire un premier coup, en faisant du soleil le centre des orbites planétaires ; mais ce système avec le soleil comme centre, il le fait tourner encore autour de la terre. Copernic^ fait le pas décisif, en plaçant la terre parmi les planètes et le soleil au centre du système. Cette théorie,

^ De orbium cœlestiiim revolutionibus lihri VI, Nuremb., 1543.

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déjà émise par quelques anciens^, et que Copernic ne donne qu'à titre d'iiypothèse, est confirmée par les beaux travaux de Kepler-, qui découvre la forme des orbites des planètes el la loi de leur mouvement, et de Galilée^, qui enseigne le double mouvement de la terre, et qui, au moyen d'un télescope de sa propre construction, découvre les satellites de Jupiter et détermine la loi de leurs révolutions.

L'héliocentrisme jette l'alarme dans les deux Eglises. Kepler est persécuté; Galilée, forcé de se rétracter. A en croire les conservateurs obstinés, le système de Copernic menaçait, s'il était accepté, de ruiner les bases mêmes du christianisme. Si le soleil est le centre des orbites planétaires, si la terre se meut, c'est, disaient-ils, que Josué n'a pas fait son miracle, c'est que la Bible se trompe, c'est que l'Église est faillible; Si la terre est une planète, c'est qu'elle se meut dans le ciel même et ne forme plus à son égard une antithèse, c'est que l'opposition traditionnelle des cieux et de la terre se résout dans l'univers un et indivisible. D'ailleurs, affirmer, au mépris d'Aristote, que le monde est infini, n'est-ce pas nier qu'il existe un ciel distinct de l'univers, un ordre de choses surnaturel, un Dieu là-haut? Ainsi raisonnait l'Église : confondant la foi et les conceptions de la foi. Dieu et nos idées sur Dieu, elle traitait d'athées les adhérents de Copernic.

Mais, en dépit de ses efforts, les théories nouvelles se répandent, les découvertes et les inventions se multiplient. C'était hier l'imprimerie, c'est aujourd'hui la boussole et le télescope. En attendant que Newton complète la cosmologie nouvelle par la théorie de l'universelle attraction et transforme en axiome ce qui jusqu'à lui n'est qu'une hypothèse, les sciences, secouant le joug du scolasticisme, avancent d'un pas timide

^ §22. — ^ Astronomia nova, Prague, 1609; etc. — Œuvres complètes^ éd. Frisch, Francf., 1858 ss. — ^Œuvres complètes, éd. Alberi, Florence, 1843 ss.

d'abord, puis de plus en plus ferme et sûr. Léonard de Vinci et son compatriote Fracaslor continuent, en physique, en optique, en mécanique, Arcliimède et les savants d'Alexandrie. Le Français Yièle élargit les cadres étroits de l'algèbre, qu'il applique à la géométrie, et l'Anglais Néper (Lord John Napier) invente les logarithmes. Dans la sphère des sciences biologiques, le Belge Yésale, par son De corporis humani fabn'ca (1553), crée l'anatomie humaine, et l'Anglais Harvey, dans son ouvrage publié en 1628^, démontre la circulation du sang, admise dès avant lui par l'Espagnol Michel Servet- et par les Italiens Realdo Colombo^ et André Gésalpin ^.

De toutes ces nouveautés, la plus influente est la théorie de Copernic. L'apparition des dévolutions célestes est l'événement le plus considérable, Vépoque par excellence dans l'histoire intellectuelle de l'Europe. C'est d'elle que date le monde moderne. En nous révélant Yinfini, qui pour l'antiquité n'a guère été qu'un concept négatif, elle n'a pas ébranlé, sans doule, elle a augmenté, au contraire, et vivifié notre foi aux choses invisibles, mais elle a modifié profondément nos idées sur le rapport qu'elles soutiennent avec le monde : au transcendanlalisme, qui est l'àme du moyen âge, elle a substitué définitivement le principe moderne de Vimmanence divine^.

1 De motu cordis et sanguin is, Francf , "1628. — ^ Lr circulation pulmonaire (petite circulation) est affirmée dans un passage de: Christianismi restitutio, achevé dès 1546. — ^ 1494-1559; successeur de Yésale à Padoue (1544) et auteur de De re anatomica (1558), — * Dans ses Qiiœstiones medicœ, 1598. — ^ IJegel (o. c), qui reconnaît dans Vimmanence l'idée maîtresse du monde moderne, tout en le faisant dater d'ailleurs de la réforme de Luther, caractérise la transition du moyen âge à l'époque actuelle en ces termes : « C'était, aux yeux des hommes, comme si Dieu n'avait créé que tout à l'heure soleil, lune, astres, plantes et animaux, comme si les lois de la nature venaient seulement d'être établies ; car maintenant seulement ils prenaient intérêt à toutes ces choses, ayant reconnu leur propre raison dans la raison universelle. Au nom des lois naturelles on fit front à l'immense sii-

Elle a eu pour conséquence obligée la réforme philosophique, qui, préparée parles libres penseurs du quinzième et du seizième siècle, éclata, aux environs de l'année 1600, dans une série de systèmes hardiment novateurs (Bruno en Italie, Bacoii en Angleterre, Descartes en France).

perstition de l'époque et à toutes les idées régnantes au sujet des puissances formidables et lointaines dont on ne croyait pouvoir triompher que par la magie. Dans la lutte qui s'engageait, catholiques et protestants se trouvèrent d'accord. »

PREMIP:RE PERIODE

Age de la. méta.ptiysiqu.e indépendante.

(De Bruno à Locke et à Kant.)

§ 49. Giordano Bruno.

Né vers 4550 à Nola, près de Naples, Giordano Bruno ^ entre, jeune encore, dans l'ordre des dominicains; mais l'influence des écrits de Nicolas de Guse, de Raymond Lulle, de Telesio, et son amour enthousiaste de la nature ne lardent pas à le brouiller avec la vie monastique et le catholicisme. Il se rend à Genève, oii l'attendent d'amères déceptions, puis à Paris, à Londres, en Allemagne, promenant son esprit ardent et inquiet de Wiltenberg à Prague, de Helmstaedt à Francfort. Mais le protestantisme ne le satisfait pas plus que la religion de ses pères. De retour en Italie, il est arrêté à Venise, par ordre de l'Inquisition, et brûlé vif à Rome en 1600, après deux années de captivité. Sa vie aventureuse ne l'empêcha pas d'écrire de nombreux traités, dont les plus remarquables sont ceux Délia

^ Opère, publiées par Wagner, 2 vol., Leipz., 1830. — J. B. scripta quœ latine confecit omnia, éd. A. F. Gfrœrer, Stuttg., Londres et Paris, 1834 (incomplet). — Gtiristian Bartholmèss, Jorclnno Bruno, 2 vol., Paris, 1846 47. — H. Brunhot'er, Bruno, sa philosophie et sa destinée d'anrès les sources, Leipz., 1882 (ail.).

268 PflILOSOPriIR MODERNE

causa, principio ed uno (Venise, i5Sh), Del iiip,nito universo e dei mondi (ibid., 1584), De triplici minimo et mensura (Francfort, .1591), De monade, numéro et figura [ibid., 159i), De immenso et innumerabilibus s. de universo et mundis {ibid,, 159J).

Le premier parnai les mélaphysiciens du seizième siècle, Bruno accepte sans réserve le système héliocentrique. Les sphères d'Aristote et ses divisions du monde sont de pures imaginations. L'espace n'a aucune limite de ce genre, aucune frontière infranchissable séparant notre monde à nous d'une région extra-mondaine, réservée aux esprits purs, aux anges et à l'Etre suprême. Le ciel, c'est l'univers infini^. Les étoiles sont autant de soleils, qui peuvent avoir à leur tour leurs planètes munies de satellites. La terre n'est qu'une planète et n'occupe point dans le ciel une place centrale et privilégiée, non plus que notre soleil, puisque l'univers est un système de systèmes solaires.

Si l'univers est infini, voici le raisonnement qui s'impose : il ne peut y avoir deux infinis; or l'existence du monde ne peut être niée; donc Dieu et l'univers sont un seul et même être. Pour échapper au reproche d'athéisme, Bruno distingue entre l'univers et le monde : Dieu, l'Etre infini ou VUnivers est le principe, la cause éternelle du monde,, natura naturans ; le monde est la totalité de ses effets ou phénomènes, natura naturata. Ce serait, pense-t-il, de l'athéisme, que d'identifier Dieu avec le monde, car le monde n'est que la somme des êtres individuels, et une somme n'est pas un être, c'est un mot; mais identifier Dieu avec Vunivers, ce n'est pas le nier, c'est au contraire le grandir; c'est élargir l'idée de l'Etre suprême bien au delà des limites où le renferment ceux qui en font un être à côté d'autres êtres, c'est-à-dire un être fini. Aussi, pour bien distinguer entre sa doctrine et l'athéisme, affecte-t-il de s'appeler

' De immenso et innumernbilibus^ p. 150.

GlOllDANO BRUNO 269

Philotheus'^. Précaution inutile et qui ne peut donner le change à ses juges.

En effet, le Dieu de Bruno n'est ni le créateur, ni même le premier moteur, mais Yâme du monde; il n'est pas la cause transcendante et momentanée, mais, comme diia Spinosa, la cause immanente, c'est-à-dire intérieure et permanente des choses, le principe matériel à la fois et formel qui les produit, les organise, les gouverne da dedans au dehors : leur éternelle substance. Ce que Druno distingue par les mots univers et monde, nature naturante et nature naturée^ n'est, en réalité, (ju'une seule et même chose considérée tantôt au point de vue réaliste (style moyen âge), tantôt au point de vue nominaliste-. L'univers qui renferme, enveloppe, produit toutes choses, n'a ni commencement ni fin; le monde (c'est-à-dire les êtres qu'il renferme, enveloppe, produit) commence et finit. A l'idée de créateur et de libre création se substitue l'idée de nature et de production nécessaire. Liberté et nécessité sont synonymes; être, pouvoir, vouloir, ne sont en Dieu qu'un seul et même acte indivisible ^.

La production du monde ne modifie en rien l'Uni vers- Dieu, Etre à jamais identique à lui-même, immuable, incommensurable, incomparable. En se déployant, l'Etre infini produit l'innombrable multitude des genres, des espèces, des individus, l'infinie variété des lois cosmiques et des rapports qui constituent la vie universelle et le monde phénoménal, sans devenir lui-même genre, espèce, individu, substance, sans subir luimême aucune loi, sans entrer, quant à lui, dans aucune relation. Unité absolue et indivisible, qui n'a rien de commun avec l'unité numérique, il est en toutes choses et toutes choses sont en lui. C'est en lui que tout ce qui existe a la vie, le mouvement et

^ Philùtheus Jordanus Brumes Nolanus de compendiosa architectura et complemento artis Lullii, Paris. 1582. — ^ Délia cœma, 72 ss. — ^ De immenno et innumcrabilibus, 1, 11.

270 niiLOSoriiiE moderne

l'être. Il est présent clans le brin d'herbe, dans le grain de sable, dans l'atome qui se joue dans le rayon solaire, comme il l'est dans l'immensité, c'est-à-dire tout entier, puisqu'il est indivisible. Cette toute-présence substantielle et naturelle de l'Etre infini explique à la fois et anéantit le dogme de sa présence surnaturelle dans l'hostie consacrée, cette pierre angulaire du christianisme tel que le conçoit l'ex-dominicain. Grâce à cette toute-présence réelle de l'Infini, tout dans la nature est vivant; rien ne s'anéantit; la mort elle-même n'est qu'une transformation de la vie. Les stoïciens ont le mérite d'avoir reconnu dans le monde un être vivant; les pythagoriciens ont celui d'avoir reconnu la nécessité mathématique et l'immutabilité des lois qui président à. l'éternelle création^.

Ce que Bruno nomme l'Infini, l'Univers ou Dieu, il l'appelle aussi la matière. La matière n'est pas le a/) ov de l'idéalisme grec et des scolastiques. Inétendue, c'est-à-dire immatérielle dans son essence, elle ne reçoit pas l'être d'un principe positif autre qu'elle-même (la forme); elle est, au contraire, la réalité mère de toutes les formes; elle les renferme toutes en germe et les produit successivement. Ce qui d'abord était semence devient herbe, ensuite épi, ensuite pain, puis chyle, sang, semence animale, embryon, puis un homme, puis un cadavre, et redevient terre ou pierre ou quelque autre matière, et de même, en recomujençant toujours. Ainsi nous y reconnaissons quelque chose qui se transforme en toutes choses, et n'en demeure pas njoins un et toujours le même en soi. Rien ne parait donc stable, éternel et digne du nom de principe, si ce n'est la matière. En tant qu'absolue, elle comprend toutes les formes et toutes les dimensions, et l'infinie variété des figures sous lesquelles elle se présente, elle les lire d'elle-même. Où nous disons que quelque chose meurt, il n'y a en réalité que

^ Dt iuimtiibu et. innumvrubilibua, MU, 10.

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