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y a donc rapport, et rapport intime, entre les deux substances. Mais en comparant ce résultat de l'observation à la métaphysique dualiste du maître, les cartésiens se perdent dans d'insolubles difficultés et aboutissent partout au mystère. L'esprit est une substance pensante et sans étendue; le corps, une substance étendue et inconsciente. L'esprit n'est que pensant, la matière n'est qu'étendue. Or, si l'on conçoit qu'une substance étendue reçoive une impulsion d'une autre substance étendue, et la communique à son tour à une troisième substance également étendue, il n'est pas possible que la dite substance étendue soit mue par quelque chose d'absolument inétendu, ni, réciproquement, qu'une chose absolument inétendue transmette à cette substance étendue un mouvement quelconque. On conçoit une action mutuelle entre des substances analogues ; on n'en conçoit pas entre des substances opposées. Il n'est donc pas possible d'admettre une influence réelle [influxus physicus) du corps sur l'âme et de l'âme sur le corps. Selon Arnold Geulinx d'Anvers* et Nicolas Malebranche, Père de l'Oratoire 2, les représentants les plus notables de l'école cartésienne, l'action «apparente» qui s'exerce entre le corps et l'âme ne peut s'expliquer que par une assistance et un concours surnaturel de Dieu. Dieu intervient à V occasion de chacune de nos volontés pour imprimer à notre corps le mouvement que
^ -1625-1669. — Arnoldi Geulinx Logica fundamentis suis a quibus hactenus collapsa fuerat restituta, Leyde , 1660. — Metaphysica vera et ad merttem peripateticorum, Amst., 1695. — rvw6t asauiov sive Ethica, Amst., 1665. - Phijsica vera, 1698; etc. —2 1638-1715. — De la recherche de la vérité, où Von traite de la nature, de l'esprit de l'homme et de l'usage qu'il doit faire pour éviter l'erreur dans les sciences, Paris, 1675; 1712. — Conversations métaphysiques et chrétiennes, 1677. — Traité de la nature et de la grâce, Arast., 1680. — Traité de morale, Rotterd., 1684. — Méditations métaphysiques et chrétiennes, 1684. — Entretiens etc., 1688. — De V amour de Dieu, 1697; etc. — Œuvres, Paris, 1712. — Œuvres, par Genoude, 2 vol., Paris, 1837. — Œuvres de Malebranche, publiées par M. Jules Simon dans la Collection Charpentier, Paris, 1842. — Blampignon, Étude sur Malebranche d'après des documents manuscrits, Paris, 1862. — Léon OUé-Laprune, La philosophie de Malebranche, 2 vol., Paris, 1870.
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l'âme ne peut lui communiquer par elle-même, et à l'occasion de chaque sensation corporelle, pour déterminer dans l'âme la perception correspondante. Nos volontés sont les causes occasionnelles, Dieu est la cause efficiente de nos mouvements; les objets des sens sont les causes occasionnelles, Dieu est la cause effective de nos perceptions.
L'occasionnalisme abritait, sous des apparences naïves, les plus hardies négations. Et d'abord, s'il n'y a pas d'influence directe des esprits sur les corps, si c'est Dieu, c'est-à-dire la sagesse et la bonté infinies, qui est l'intermédiaire nécessaire et unique des rapports entre la matière et l'âme, il faut en conclure, avec le cartésien hollandais Balthasar Bekker'^, que la sorcellerie, la magie, le spiritisme sous toutes ses formes est une superstition détestable et ridicule.
Il y a plus. Si Dieu est l'auteur effectif de toutes mes perceptions et de tous mes mouvements volontaires, je ne suis plus, moi, qu'un sujet nominal, apparent, fictif, et c'est Dieu qui est le sujet réel de mes actions et de mes pensées: c'est lui qui agit en moi; c'est lui qui pense en moi. La première de ces conséquences de l'occasionnalisme (Dieu agissant en moi) est formulée par Geulinx, la seconde (Dieu pensant en moi), par Malebranche. Selon Geulinx, nous ne sommes pas, à proprement parler, des esprits, mais des vwcles de l'esprit. Faites abstraction du mode et il ne reste que Dieu-. Selon Malebranche, Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps. Il est à l'àme ce que la lumière est à l'œil. De même que cet organe baigne dans la lumière, l'esprit est en Dieu, pense en Dieu, voit en Dieu^. Ce que nous percevons des choses matérielles, ce ne
^ 1634-1098. — De philosophia cart. admonitio candida et sincera, Wesel, 1668. — Debetoverle loerld {le Monde enchanté), 4 vol., Leuwarden, 1690; Arast., 4691 (ouvrage j^ublié à l'occasion de la comète de 1680). — ^ nfetaphysica, p. 56 not, : Sumus igitur modi mentis, si auferas modum, remanet Deus. Gomp. p, 146. — ^ De la recherche de la vérité, III, 2, 6.
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sont pas les choses elles-mêmes, mais ce sont les Idées-types (les choses, c'est leur substance idéale telle qu'elle est en Dieu. Comment, en effet, l'œil de l'esprit verrait-il les choses matérielles? Voir un objet, n'est-ce pas se l'assimiler, se l'identitier? Et comment des substances qui s'excluent par leur essence même, comment l'esprit et la maiière se pénétreraient-ils l'un l'autre? Comment l'œil spirituel s'assimilerait-il ce qui répugne à sa nature? L'esprit ne peut voir que ce qui est esprit.
Le cartésianisme, qui, de théiste qu'il était d'abord, aboutissait, dans Geulinx et dans Malebranche, à une sorte de panthéisme, devait tourner, en morale, au déterminisme absolu : car il faisait de Dieu, si nous osons le dire, l'acteur universel. C'est par là surtout qu'il impressionna les calvinistes hollandais et les catholiques, partisans des doctrines de Jansénius et de saint Augustin sur la prédestination et la grâce prévenante (Arnauld, Nicole, Lancelot, etc.). L'extrême rationalisme se confondait, dans une même thèse, avec le mysticisme de Pascal ^. Mais il n'y eut qu'à le dépouiller de son enveloppe théologique pour en faire le naturalisme spinosiste.
1 1623-1662. — Œuvres complètes, publiées par Bossut, 1779; 1810. — Pensées, fragments et lettres de Biaise Pascal, publ. par Faugère, 2 vol., 1844. — Pensées de Pascal avec un commentaire et une étude littéraire, par M. Havet, 2« éd., 2 vol., 1866. — Mémoire de V. Cousin sur les Pensées de Pascal. — Yinet, Études sur Biaise Pascal, Paris, 1848; S'^ éd. 1876. — Tissol, Pascal, réflexions sur les Pensées, Dijon et Paris, 1869. — Non raoins grand que Descartes comme physicien et mathématicien, et surtout comme écrivain, l'auteur des Pensées et des Provinciales est partagé d'abord, comme philosophe, entre le dogmatisme rartésien, qui répond à son «esprit géométrique», et le pyrrhunisme renouvelé par Montaigne; puis, giàce à l'influence de Port-Royal et sous le coup d'un événement qui le remue au point de le transformer, il se donne corps et âme au christianisme augustinien. Ses Pensées sont comme les matériaux bruts d'une apologie qu'il rêvait de faire de sa nouvelle foi. La raison s'est montrée à lui dans toute son impuissance et Ta laissé sceptique ; la nature lui est apparue dans toute sa laideur et l'a laissé pessimiste; c'est le «cœur», — nous dirions la conscience, — qui lui a révélé Dieu, le Dieu vivant et personnel de l'Évangile. Quant à la philosophie, il n'a désoraiaib | our elle que des mépris. — Parmi les modernes qui â''e sont occupés
§ 55. Spinosa.
Baruch (Benoît) Spinosa ^, Spinoza ou Despinoza, naquit en J632, à Amsterdam, de parents Israélites, originaires du Portugal et jouissant, parait-il, d'une certaine aisance. Destiné par son père à la carrière de rabbin, il étudia la théologie, mais ne tarda pas à lui préférer la libre spéculation philosophique. Excommunié par la synagogue, qui fit d'inutiles efforts pour le ramener à la foi de ses pères, il se retira à Rhynsbourg, puis à Vorbourg et finalement à La Haye, où il mourut pauvre et persécuté en 1677. Son amour de l'indépendance lui avait fait refuser une chaire de philosophie à l'université de Heidelberg, que Charles-Louis, électeur palatin, lui avait offerte. C'est à La Haye, entre 1660 et 1677, qu'il avait écrit ses principaux ouvrages. Il avait publié en 1663 le traité inti-
de Pascal, c'est Vinet qui a le mérite de nous l'avoir montré sous son vrai jour, c'est-ù-dire comme précurseur de Schopenhauer, tout aussi bien que de Schleiermaclier. Quant à Cousin, il n'a vu dans Pascal que le sceptique et le maniaque. Pour nous, sans méconnaître l'élément pathologique de son mysticisme, nous en dégagerons, au point de vue philosophique, une triple vérité: c'est d'abord que la raison et l'expérience, sans la conscience, ne sauraient nous donner la vérité vraie; c'est ensuite que l'expérience sans la conscience conduit forcément au pessimisme, et enfin, que la volonté, — car c'est elle que Pascal désigne par les mois de cœur et de sentiment, — prime en nous la raison et la plie à ses lois.
1 Benedicti de Spinoza Opéra quœ supemunt omnia, iterum edenda curavit, prœfationes, vilain auctoris nec non notilias, quœ ad historiam scriptoruin pertinent addidit, A. E. G. Paulus, léna, 1802 03. Éditions plus lécentes : Gfrœrer, 1830; G. Riedel, R. des Cartes et B. de Spinoza prœcipua opéra philos., Leipz., 1843; G. H. Bruder, ibid., 1843-46; complétées par J. van Vloten : Ad B. de Sp. opéra quœ sujJersunt omnia supplemenlurn contin. tractatum de Deo et homine, etc., Amst., 1862. — Œuvres de Spinosa, trad. par Saisset. — Biograj)hies de Spinosa par Goler (1698 en hollandais, 1706 en français) et par Lucas {La vie et Vesprit de Mr. Benoit de Spinosa, 1719). — Armand Saintes, Histoire de la vie et des ouvrages de Spinosa, Paris, 1842. — J. van Vloten, Baruch d'Espinoza, zyn leven en sehriften, Amst, 1862
lulé: Renati Descartes principiorum philosophiœ Pars I et II more (jeometrico demonstralœ, et en J670, un livre anonyme : Tractatus theologico-politîcus, où il aborde et résout dans le sens rationaliste les questions de l'inspiration, de la prophétie, du miracle, du libre examen. Son chef-d'œuvre, Etiuca more geometrico demonstrata, et quelques autres traités de moindre importance furent publiés, après sa mort, par les soins de son ami Louis Meyer. Son Tractatus de Deo, homine, ejusque felicitate n'est connu du public philosophique que depuis 18521.
Le spinosisme, tel qu'il se formule dans VÉthvjue, est sorti de la définition cartésienne de la substance'^ et de l'application conséquente de la méthode du philosophe français^. L'auteur, non content de devoir ses doctrines au pur raisonnement déductif, les expose aussi more geometrico. Prenant pour point de départ un certain nombre de définitions, il en déduit par A -f- B un système rigoureusement lié dans ses parties. Cette méthode d'exposition n'est pas une forme indifférente et une charpente provisoire : elle fait corps avec le système et en est comme le squelette permanent. Si Spinosa traite du monde, de l'homme et de ses passions comme Euclide, dans ses Eléments, traite de la ligne, du plan, de l'angle, c'est que, en principe et en fait, il n'accorde pas plus de valeur à ces objets de la philosophie que le géomètre n'en accorde aux siens '^. De même qu'en géométrie les conséquences découlent inévitablement des axiomes, de même les faits moraux et physiques dont s'occupe le philosophe dé-
1 Édition Ed. Bœhmer. — 2 Principes, 1, 51. — '^ Nous n'entendons nullement nier l'Inlluence exercée sur le développement intellectuel de Spinosa par la théologie juive du moyen âge, influeace évidente et qu'il serait ridicule de mettre en doute. C'est celte influence qui lui a fait trouver dans Descartes ce qu'il y a trouvé ; c'est en panthéiste qu'il a abordé l'étude du philosophe français. Mais nous n'en maintenons pas moins que le développement qu'il donne à son idée maîtresse, et surtout que sa méthode se soudent étroitement à la philosophie cartésienne. — * 2'ractatus polilicus, c. 1, § 4. — • Ethique, llï, préface.
rivent avec une absolue nécessité de la nature des choses, telle qu'elle est exprimée par leurs définitions, et il ne s'enquiert pas plus de leurs causes finales que le géomètre ne se demande à quelle fin les trois angles d'un triangle quelconque égalent deux droits. Ce n'est pas sa méthode qui le mène au déterminisme mathématique : il s'en sert, au contraire, parce que, de prime abord, il considère le monde en géomètre, c'est-à-dire en déterministe. Comme pour Descaries, Platon, Pythagore, la philosophie est, à ses yeux, une mathématique généralisée.