ANTINOMIE DE LA MODALITÉ
Suivant la thèse, il existe, soit dans le monde soit par delà, un être nécessaire, cause absolue de l'univers. La démonstration est analogue à la preuve de l'existence des causes libres. Le monde est une série d'effets. Chaque effet, pour se produire, suppose une série déterminée de causes ou conditions, par conséquent une cause ou condition première, une existence non plus contingente mais nécessaire.
Suivant l'antithèse, il ny a d'être nécessaire ni n\NS l'univers, comme partie intégrante du cosmos, ni au delà, comme cause du monde.
En effet, supposé qu'il y ait dans le monde et en faisant partie quelque chose de nécessaire, ce quelque chose ne peut se concevoir que sous deux formes : soit 1° comme se trouvant au commencement du monde, soit 2° comme coïncidant avec la série totale des phénomènes qui le constituent. Or tout commencement est un moment de la durée. Un commencement absolu serait donc un moment de la durée sans moment précédent : ce qui ne se peut concevoir, puisque l'idée de durée ne comporte pas de limites. Donc, point d'être nécessaire à l'origine des choses. Mais il est tout aussi inexact de parler, avec Spinosa et les panthéistes, de l'ensemble des choses et de la tota-
lité des moments de la durée, c'est-à-dire de l'univers, comme de l'être nécessaire et absolu. Car, pour incommensurable qu'on la conçoive, une totalité d'êtres relatifs et contingents ne constitue pas plus un être nécessaire et absolu que cent mille idiots ne constituent un homme intelligent. Donc rien de nécessaire dans le monde.
Rien de nécessaire non plus au delà de l'univers. Car si l'être nécessaire existe en dehors du monde, il existe en dehors du temps et de la durée. Or il est, par hypothèse, le principe, la source, le commencement des choses. A titre de commencement il constitue un moment de la durée. Mais il est en dehors de la durée. C'est-à-dire que l'être nécessaire no peut être conçu ni sous la forme de l'immanence, ni sous celle de la transcendance. La quatrième antinomie concerne moins la cosmologie que la théologie rationnelle, dont elle montre d'avance l'inanité. Kant n'en consacre pas moins quatre-vingt-huit pages à la critique de la théodicée et des preuves de l'existence de Dieu*.
La preuve ontologique (Anselme, Descartes), en concluant de l'idée de Dieu à re\istence objective d'un être suprême, n'a pas plus de valeur que ce raisonnement d'un pauvre : J'ai l'idée de cent écus, donc ces cent écus existent — dans ma bourse. C'est l'objection que déjà Gaunilon de Marmoutiers opposait à saint Anselme.
La preuve cosmologique (a contïngenlia mundi) suppose à toit qu'il ne saurait y avoir une série indéfinie de causes et d'effets sans cause première-. En rattachant la série des choses contingentes à urte cause première et nécessaire, elle pense la clore, tandis qu'en réalité il reste, entre cette cause prétendue première et la cause suivante, l'abîme béant qui sépare le nécessaire du contingent et l'absolu du relatif. Mais supposé même qu'elle eût force probante, il ne s'ensuivrait pas que l'être néces-
Crilique, p. 456 elsuiv. — a Voy. la IV« antinomie.
saire dont elle prétend établir l'existence soit l'être personnel que la théologie appelle Dieu.
La preuve téléologique ou physico-théologique conclut de la finalité qui se révèle dans la nature à l'existence d'un créateur intelligent. Cet argument a le privilège de faire sur l'âme humaine une impression profonde, et libre au prédicateur de s'en servir de préférence à tout autre raisonnement; mais au point de vue scientifique il ne saurait faire autorité : car 1" il conclut de données sensibles à quelque chose qui ne tombe pas sous les sens; 2° il prétend établir l'existence d'un Dieu créateur de la matière^ et n'aboutit en réalité qu'au Dieu architecte du déisme; 3" de quel droit, du reste, compare-t-il l'univers à une horloge ou à un bâtiment? Le monde est-il nécessairement une œuvre supposant un ouvrier? Pourquoi, au lieu d'une machine commencée à une époque donnée, ne serait-il pas plutôt une réalité éternelle? Il" Qu'est-ce d'ailleurs que la finalité? Est-elle inhérente aux choses elles-mêmes, ou n'est-ce pas plutôt notre caprice individuel qui leur confère le caractère téléologique, selon qu'elles nous agréent ou nous déplaisent (Spinosa) ?
La preuve morale, qui se fonde sur la finalité dans l'ordre moral, sur l'existence de la loi morale, sur le fait de la conscience morale et le sentiment de la responsabilité, est péremptoire au point de vue de la raison pratique, mais au point de vue de la pure théorie elle partage la faiblesse de la preuve téléologique, dont elle n'est, au fond, qu'une variante^.
En somme, la critique de la faculté de connaître n'aboutit pas à l'athéisme, mais elle ne mène pas non plus au théisme;
^ La critique du théisme est aussi celle du monothéisme, du polythéisme et du panthéisme. Le toi't du théisme est de subsumer une Idée de la raison sous une catégorie, l'être; la faute du monothéisme, du polythéisme et du panthéisme consiste à appliquer à cette même Idée les catégories de la quantité : l'unité, la pluralité, la totahté.