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III. Critique du jagement

Tandis que la Critique de la raison pratique, avec son impératif catégorique, son primat de la conscience et son absolue indépendance de la morale, est comme une satisfaction que se donne le sentiment moral de Kant et son immense amour de la liberté, froissés par les conclusions de la Critique de la raison pure, il y a quelque chose comme une revanche de l'instinct philosophique dans son esthétique et dans sa téléologie, consignées dans la Critique du jugement. Dans la Critique de la raison pure nous l'avons vu ajouter partout la synthèse à l'analyse, souder ensemble, en quelque sorte, les parties hétérogènes de l'appareil cognitif; entre les fonctions de la sensibilité et celles de la raison il a découvert le rôle intermédiaire de l'idée de temps, moitié intuition et moitié catégorie; entre les concepts a priori contradictoirement opposés il a inséré des catégories moyennes : en vertu du même instinct synthétique, il essaie, dans la Critique du jugement, de jeter un pont sur l'abîme qui sépare la raison théorique et la conscience 2.

Le sens esthétique et téléologique est comme une faculté

1 La religion dans les limites de la raison, p. 130 ss., 205 ss. — A ces principes se rattache la morale indépendante du socialiste P. J. Proudhon (1809-05), fondée sur cette thèse, que « la morale doit cesser de s'appuyer sur la théologie, se rendre indépendante de tout dogme prétendu révélé et se baser uniquement sur la conscience et le principe inné de la justice, sans avoir besoin, pour l'étayer, de la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme ». Cette thèse de Proudhon a été reproduite et vulgarisée par un journal hebdomadaire, la Morale indépendante de MM. Massol, Morin et Coignet (1805 et années suivantes). — ^ Critique du jugement, p 14.

moyenne, comme un trait d'union entre l'intelligence et la voloDté. L'intelligence a pour objet le vrai, pour élément la nature et la nécessité naturelle; la volonté tend au bien, son élément c'est la liberté : le sens esthétique et téléologique (ou jugement au sens restreint) se rapporte à ce qui est intermédiaire entre le vrai et le bien, entre la nature et la liberté : nous voulons parler du beau et de la convenance finale. Le nom que Kant lui donne est dû à l'analogie qui existe entre ses manifestations et ce qui, dans l'ordre logique, s'appelle le jugement : comme le jugement, le sens du beau et de la finalité établit une relation entre deux choses qui en elles-mêmes n'ont rien de commun : entre ce qui doit être et ce qui est, entre la liberté et la nécessité naturelle.

1. Esthétique. — Le sens esthétique se distingue à la fois de l'intelligence et de la volonté; il n'a ni le caractère théorique ni le caractère pratique, il est un fait siiî generis^ mais il a cela de commun avec la raison et la volonté qu'il opère sur une base essentiellement subjective. De même que c'est la raison qui constitue le vrai, la volonté qui constitue le bien, de même c'est le sens esthétique qui constitue le beau. La beauté n'est pas inhérente aux objets, elle n'existe pas indépendamment du sens esthétique, elle est le produit de ce sens, comme le temps et l'espace sont le produit de la sensibilité théorique. Est beau ce qui plait (qualité), ce qui plaît à tous (quantité), ce qui plaît indépendamment de tout intérêt et de toute notion (relation), ce qui plait nécessairement (modalité) ^.

Ce qui caractérise le beau et le distingue du sublime, c'est le sentiment de paix, de calme, d'harmonie qu'il nous communique, grâce à l'accord parfait qu'il établit entre l'intelligence et l'imagination. Le sublime, au contraire, nous saisit, nous remue, nous transporte. C'est dans la forme qu'est la beauté; c'est dans la

^ Critique du jugement, p. 45 ss.

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07.^ • 399 ss — 2i^id., p. 239SS. 1 Critifïue du jugement, p. 97 ss. , dJJ ss.

spontané, tandis que celui du naturaliste repose sur une expérimentation préalable.

La Critique de la raison pure, en déclarant tout phénomène effet nécessaire, a exclu la finalité du monde phénoménal. La physique ne connaît autre chose qu'une série infinie de causes et d'effets. La téléologie introduit entre la cause et l'effet, considéré comme but, le moyen, la cause instrumentale. Théoriquement, la téléologie est sans valeur. Toutefois nous ne pouvons y échapper sitôt que nous appliquons à l'étude de la nature notre sens téléologique. A moins de renoncer à une de nos facultés, non moins réelle et imprescriptible que la raison et la volonté, nous ne pouvons ne pas reconnaître la convenance finale dans la structure de l'œil, de l'oreille, de l'organisme en général. Si le mécanisme explique pleinement le monde inorganique, la téléologie s'impose irrésistiblement quand il s'agit d'anatomie, de physiologie, de biologie.

L'antinomie du mécanisme afiirmé par la raison théorique et du finalisme réclamé par le sens téléologique, n'est pas plus insoluble que celle de la nécessité et de la liberté i. La téléologie n'est qu'une théorie sur les phénomènes. Non plus que le mécanisme, elle n'exprime l'essence même des choses. Pour la Critique du jugement comme pour la Critique de la raison pure, cette essence demeure inconnaissable. Les choses en soi ne sont pas dans le temps, il n'y a pas pour elles de succession, de durée. La cause et son effet, selon le mécanisme; la cause libre, le moyen et la fin qu'elle poursuit, selon la téléologie, se succèdent, c'est-à-dire se distinguent dans le temps; mais le temps n'est qu'une forme a priori de l'intuition, une façon de concevoir les choses; e/i soi et abstraction faite de ma pensée, de ma théorie, la cause et l'effet du mécaniste, l'agent créateur, le moyen et le but du finaliste sont l'un dans l'autre, inséparables,

^ Critique du jugement, p. 302 ss.

simultanés. Supposez une intelligence qui ne soit pas liée, comme la nôtre, aux formes a priori du temps et de l'espace, une intuition intellectuelle libre et absolue : cette intelligence apercevrait du même coup la cause, le moyen et la fin; la fin se confondrait pour elle avec le principe ; elle ne suivrait pas la cause efliciente, elle lui serait immanente et s'identifierait avec elle. La téléologie immanente, qui assimile les fins de la nature aux causes agissantes, est la solution naturelle de l'antinomie du mécanisme et du finalisme.

On le voit, la subjectivité du temps et de l'espace est la plus originale et tout ensemble la plus fructueuse des doctrines de Kant. Il n'est question si délicate, ni problème si obscur qui n'en reçoive une lumière inattendue. L'espace et le temps sont comme les yeux de l'esprit, les organes qui lui révèlent son inépuisable contenu. Ces organes sont en même temps les limites de sa connaissance. Mais en dépit de cette barrière infranchissable il se sent libre, immortel, divin, et il affirme son indépendance dans la sphère de l'action. C'est l'esprit qui impose ses lois au monde phénoménal, c'est de l'esprit que procède la loi morale, c'est de par l'esprit et son jugement que le beau est beau : c'est, en un mot, au spiritualisme absolu qu'aboutissent les trois Critiques. Kant a comparé son œuvre à celle de Copernic : de même que l'auteur des Hévolutions célestes met le soleil à la place de la terre comme centre de notre système planétaire, de même l'auteur de la Critique met l'esprit au centre du monde phénoménal et en fait dépendre celui-ci. Elle est, en tout cas, l'effort le plus considérable et le plus fécond de la pensée moderne. A une seule exception près ^, les systèmes

* Nous voulons parler du système de Comte, étroitement aijparenté à la philosophie française du dix-huitième siècle. Encore Comte dit-il, dans une letlie à Gustave d'Eichthal du 10 décembre 1824: «J'ai toujours considéié Kant non seulement comme une très forte tète, mais comme le métaphysicien le plus rapproché de la philosophie positive. «

KAINT ET L IDliALlSJlli ALLEMAND 449

de premier ordre que notre siècle a vus naître, sont des prolongements du kantisme. Ceux-là mêmes — et ils sont nombreux depuis trente ans — qui ont repris en sous-œuvre la philosophie anglo-française du dix-huitième siècle, s'inclinent avec respect devant le nom d'Emmanuel Kant.

§ 63. Kant et ridéalisme allemand.

L'école de Leibniz et de Wolf au nom du dogmatisme^, le sceptique G. E. Schulze^, l'éclectique Herder^, Jacobi-^ et Hamann^, interprètes du sentiment religieux, relèvent (our à tour le gant jeté par Kant à toutes les traditions. Quelques «indépendants» (Salomon Maimon*', Bardili", etc.) font leurs réserves ou protestent, tout en subissant son influence. Mais il est accueilli avec empressement, sinon parfaitement compris, par de nombreux disciples, dont plusieurs (Bouterwek^, Krug^,

1 Son principal organe est Eberhard, professeur à Halle (1738-1809). — 2 1761-1833. Auteur (W-Enesidemus , 1792. — ^ 1744-1803. Le théologien Herder, une des gloires de la littérature allemande, prélude, par une sorte de spinosisme christianisé, à la philosophie de Schelling et à la théologie de Schleierniacher. A la Critique de Kant il oppose sa Mélacritique, etc., Leipz., 1799. Ses Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité (Riga, 1784- 1791) ont été traduites par Edgar Quinet, 3 vol., Paris, 1827. — ' 1743-1819. Œuvres complètes (ail.) en 6 vol., Leipz., 1812-25. — ^ 1730-1788. Œuvres, publiées par Roth, Berlin, 1821-43. — ^ 1754-1800. Maimon rejette la notion kantienne de la chose en soi et se rapproche de Fichte. — '^ 1761-1808. Bardili prélude, ])ar son réalisme rationnel, à la logique de Hegel. — s 1766-1828. Prof, à Gœttingue, connu surtout par son Esthétique (ail.), Leipz., 1806. — ^ 1770-1842. Successeur de Kant dans sa chaire de Kœnigsberg en 1805, puis (1809) prof, à Leipzig. — Essai d'un nouvel organum de la philosophie (ail.), Meissen, 1801. — Philosophie fondamentale (ail.), 2» éd., 1819. — Système de la philosophie théorique (ail)., 3 vol., 2« éd., Kœnigsb., 1819-23. — Système de la philosophie pratique (ail.), 3 vol., ibid., 1817-19. — Manuel de philosophie (ail.), 2 vol., Lei[)z., 1820-21. — Dictionnaire général des sciences philosophiques {allgemeines Handivùrlerbuch der phil. ]VissenschQften), Leipz., 2« éd., 1832-1838. — Krug, qui admet qa'être et connaître se trouvent lies en nous a priori par une synthèse primitive et inexplicable, appelle son système : synthctisme Iranscendantal.

Fries^, etc.) sont des penseurs originaux. Schiller, le poète national de l'Allemagne 2, Reinhold^ et Fichte, sont ses principaux apôtres, et font de l'université d'Iéna le brillant foyer de la philosophie nouvelle, en même temps que le creuset où elle ne tarde pas à se transformer.

Le crilicisme primitif et authentique a pris une position intermédiaire entre le sensualisme de Locke, de Hume, de Gondillac, et l'intelleetualisme de Leibniz. Le sensualisme avait dit: toute idée^ et par conséquent toute vérité, à quelque ordre qu'elle appartienne, nous vient par les sens (et la réflexion); la raison ne les fait pas, elle les reçoit. L'intellectualisme, au contraire, avait dit : toutes nos idées, et par suite, toutes les vérités quelconques, sont le produit de la raison; la perception dite externe n'est elle-même qu'une spéculation élémentaire; le sujet pensant est exclusivement actif, et alors même qu'il pense recevoir, il crée. Le criticisme donne raison au sensualisme en démontrant que nos idées, sans exception aucune, nous sont données dans la sensation; mais, ajoute-t-il, elle ne nous sont données que quant à leur matière, à leur étoffe-, considérées dans leur forme ou façon, elles sont le produit de la raison: en quoi l'intellectualisme est dans le vrai. En d'autres termes, il dislingue dans toute idée un élément matériel fourni a posteriori par les sens, et un élément formel fourni a priori par la pensée, et par consé-

* 1773-1843. Prol'. à Heidelberg et à léna. — Fries entend faire rentrer la critique dans le domaine de la psychologie et lui donner pour base l'obsorvation interne : sa philosophie est un trait d'union entre le kantisme et l'école écossaise. On a de lui : Système de la philosophie comme science évidente (ail.), Leipz., 1804; Science, foi et pressentiment , 3'' éd., 1837, et de nombreux manuels justement estimés. C'est de lui que procèdent, entre beaucoup d'autres, le philosophe Apelt, le naturaliste Schleiden et le théologieil De Wette. — 2 Lettres sur Véducation esthétique, etc. — 3 1758-1823. — Essai d'une nouvelle théorie de l'entendement humain (ail,)? léna; etc. Cette théorie, que Reinhold appelle élémentaire, lait dériver les éléments a priori et les éléments a posteriori de la connaissance, d'un principe commun : la l'acuité représentative (Vorstellungsvennogcn). Elle prélude à l'idéalisme subjectif de Fichte, qui appellera ce principe commun le Moi.

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quent, dans toute science, dans la philosophie en un mot, deux parties, une partie pure, rationnelle, spéculative, et une partie expérimentale; il reconnaît ainsi la vérité partielle des deux systèmes et des deux méthodes, mais il condamne, par cela même, la prétention qu'on a, de part et d'autre, de posséder la vérité complète et de pratiquer la seule méthode possible, à l'exclusion de la méthode opposée; il est idéaliste et réaliste à la fois, et il n'est, absolument parlant, ni l'un ni l'autre.

Mais cet équilibre ne dura pas. Déjà Reinhold le compromettait par sa théorie élémentaire^, et Kant vécut assez pour le voir rompre avec éclat dans le sens de l'intellectualisme absolu, qui, par réaction, amena la restauration du pur sensualisme. Il protesta autant qu'il put, mais il faut reconnaître que sa Critique de la raiso?i pure, non moins que sa Critique de la raison pratique et du jugement, contenait, et en grand nombre, les germes des systèmes idéalistes du dix-neuvième siècle. Grâce à Spinosa, que Lessing et Herder venaient de révéler à l'Allemagne, ces germes ne tardèrent pas à fructifier.

Kant avait insinué que la mystérieuse inconnue cachée sous les phénomènes sensibles pourrait bien n'être autre que l'inconnue qui est en nous-mêmes. Cette simple observation, à laquelle d'ailleurs il n'a pas donné suite, était grosse de la philosophie de Fichte.

Mais il n'aurait jamais émis l'hypothèse de l'identité du moi et du non-moi, que sa critique n'en porterait pas moins un cachet idéaliste très prononcé. Tout en constatant un ordre de choses existant indépendamment de la raison, un objet transcendant, qui, en faisant impression sur nos sens, nous fournit le matériel de nos idées, elle fait à la raison pure la part on ne peut plus belle. C'est la raison, le sujet pensant, qui crée l'espace et le temps, c'est elle qui, avec les matériaux fournis par

^ Vuy. p. 450, note 3.

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les sens, fait, construit, constitue le phénomène. Le phénomène est son œuvre, sinon sa création. C'est elle qui, en appliquant aux phénomènes les catégories de la relation, les relie par le lien de la causalité; c'est de par elle, de par sa puissance législative, que les phénomènes sont des effets et des causes, et si l'on entend par nature, non l'ensemble des choses elles-mêmes, mais seulement la totalité des phénomènes sensibles et internes considérés dans leur enchaînement légal, c'est la raison qui fait la nature, qui la produit, car c'est elle qui légifère ^. C'est d'elle enfin qu'émanent les Idées de cosmos, de Dieu, d'absolu.

Si c'est la raison qui fait le temps et l'espace, si c'est elle qui détermine et règle le phénomène, elle qui constitue la nature et l'ordre universel, que reste- t-il en définitive de ce qui, d'après l'empirisme, est donné à la raison? La matière première du phénomène, ou ce qui revient au même, de l'intuition et de la pensée, le je ne sais quoi qui fait la différence entre le son, la lumière, l'odeur, le goût, la température, le plaisir, la douleur, le je ne sais quoi qui fait que l'aveugle-né, même excellent mathématicien et parfaitement apte à comprendre les lois de l'optique, ne peut se faire une idée exacte de la lumière. Voilà ce qui, dans le phénomène, nous est donné, tout le reste étant d'ailleurs notre propre œuvre. Donné par qui? Donné par quoi? Par un autre je ne sais quoi qui s'appelle la chose en soi, objet transcendant qui, par suite, ne peut être connu, agent mystérieux qui provoque la sensation et coopère à la formation de l'idée, mais au sujet duquel je n'ai pas le droit de rien affirmer, de rien nier.

Mais comment dès lors affirmez-vous qu'il est un a(jent, qu'il provoque la sensation-? L'objet transcendant de l'intuition (la chose en soi) n'est ni dans l'espace ni dans le temps. L'espace et le temps ne renferment que les phénomènes, c'est-à-dire ce

1 Prolégomènes à toute métaphysique future, p. 84-85. — ^ Cette contradiction est surtout relevée par J.-Sigi-snjond iJcck ('1761-I84"2), (jui ne réussit lAuère d'ailleurs à en débarrasser le kantisme.

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