‹ Histoire de la philosophie européeneChapitre 97 sur 98 · DARWIN ET LE MONISME CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

DARWIN ET LE MONISME CONTEMPORAIN

niatérialisle contemporaine, qui n'ajoutent rien d'essentiellement nouveau aux doctrines du dix-huitième siècle. Ce qui la distingue, ce n'est pas son explication mécanique du monde ni sa négation absolue des causes finales, — sur ce point comme sur tous les autres, les principes matérialistes n'ont guère varié depuis Démocrite, — c'est uniquement d'avoir trouvé, grâce à Darwin, une réponse péremptoire, selon ses adhérents, à cette objection des cause-finaliers, toujours renouvelée et jamais réfutée : Toute œuvre adaptée à une fin suppose un ouvrier, une intelligence, une intention, et la plus admirable de toutes les constructions, la plus parfaite des chambres obscures, l'œil humain n'en supposerait pas !

Au reste, le matérialisme contemporain ne se trouve pas seulement d'accord avec le matérialisme du dix-huitième siècle et le matérialisme grec, mais aussi avec les doctrines essentielles de l'idéalisme allemand et du panthéisme spinosiste : l'Univers ou le Un-Tout substitué à Dieu, la consubstantialité des êtres, le déterminisme absolu. C'est pour marquer cet accord que le matérialisme germanicpie a adopté, de nos jours, la désignation de monisme.

La différence qui subsiste entre le monisme matérialiste et le monisme idéaliste des Fichte, des Schelling et des Hegel, c'est que le premier nie résolument toute finalité, tandis que ces derniers, s'inspirant de la Critique du jugement de Kant, reconnaissent dans la nature, sinon les intentions d'un créateur transcendant, du moins une finalité immanente. L'Idée de Hegel est la fin suprême de la nature se réalisant par une évolution à la fois physique et logique : physique en tant qu'elle est inconsciente, logique en tant qu'elle exclut le hasard. Elle s'identifie ainsi, de fait, avec ce que Schelling et surtout Schopenhauer appellent de son vrai nom : la Volonté.

Or on peut se demander si le principe darwinien dont le matérialisme se réclame avec une si entière assurance, loin d'écarter

l'hypollîèse de la linalité immanenle, n'est pas plutôt de nature à la corroborer. Est-il bien vrai que la concurrence vitale [struggle for life) soit une cause première et exclusivement mécanique? La lutte pour la vie ne suppose-t-elle pas à son tour le vouloir-vivre de Schopenhauer, la volonté ou V effort, sans lequel, selon la parole profonde de Leibniz, il nij a pas de substance'^'? Ne suppose-t-elle pas, par conséquent, une cause antérieure, supérieure et immatérielle? Que peut signifier cette formule : lutte pour l'existence, sinon : lutte à fin d'exister? Or ceci nous ramène en pleine téléologie. On ne peut nier d'ailleurs que la terminologie darwinienne ne soit empruntée tout entière au finalisme : les termes de sélection, de choix, de triage, introduisent évidemment dans la nature un élément intellectuel. Ce sont là, dit-on, des images; c'est un langage figuré. Fort bien. Mais l'impossibilité même de les éviter ne prouve-t-elle pas précisément l'iaipossibilité d'expliquer la nature par le pur mécanisme?

§ 70. Positivisme et Néo-Criticisme.

Tous les matérialistes, il faut l'ajouter, ne sont pas également afïirmatifs et dogmatiques. En regar(J d'un Lœwenthal-, qui accuse de modérantisme l'auteur de Force et matière luimême, il y a, en Allemagne, en France, en Angleterre, un nombre considérable de penseurs, moralistes et physiciens, historiens et physiologistes, plus sympathiques au matérialisme qu'à toute autre philosophie, mais se maintenant, par conviction ou par tactique, dans les limites assignées à la spéculation par

' Hseckel lui-même dit en propres termes : En dernière analyse, les mobiles cjui déterminent {bedingen, conditionnent) la lutte et ses formes diverses, ne sont autres que ceux de la conservation propre {Selbsterhaltung). Voy. son Histoire naturelle de la création, p. 233. C'est là, non plus du matéiùalisme, mais du pur volontisme. — ^ B' Éd. Lœwenthal, Système et histoire du naturalisme, 5<î éd., Leipzig, 1868 (en ail,).

la critique de Locke, de Hume et de Kant. En France, ce parti, systématiquement hostile à la métaphysique et décidé à Va remplacer par la science^ se groupe, depuis trente ans, autour du nom de Comte, comme école positiviste.

Auguste Comte naquit à Montpellier en 1789. Élève de l'école polytechnique, puis répétiteur et examinateur dans cette école, où se continuafent, sous la Restauration, les traditions du dix-huitième siècle, il prit rang parmi les penseurs originaux de notre temps par son Cours de philosophie positive'^. Emile Littré^, en France, John Stuart Mill •% en Angleterre, ont été les plus marquants parmi ses adhérents. Il est décédé à Paris en 1857.

Le positivisme n'est pas une simple négation, — à ce titre il n'eût pas fait école, — c'est bien un système, dont la doctrine centrale, la théorie sur l'histoire de la pensée, est comme la contre-partie réaliste de la philosophie de l'esprit de Hegel.

11 y a, selon Comte, trois modes de penser ou de philosopher, que l'esprit humain traverse successivement : le mode théolo-

' A. Comte, Cours de philosophie positive, 6 vol., Paris, 1839-4'2 ; 2" édition, augmentée d'une Préface par Littré, Paris, 1864. — Voy., sur la philosophie lie Comte, les ouvrages de Littré et de J. Stuart Mill, cités i)lus bas. — '^ 1801-1881. — Analyse raisonnée du cours de philosophie positive de M. A. Comte, Paris, 1845. — Application de la philosophie positive au (jouvernement des sociétés, 1849. — Cot^servation, révolution et positivisme, 1852. — Paroles de philosophie positive, 1859. — Auguste Comte et la jihilosophie positive, 1863, 2^ éd., 1864. — Fragments de philosophie positive et de sociologie contemporaine, 1876. — Littré est, en outre, le fondateur de la. Revue i^ositive {iSGl -83). C'est d'ailleurs le Dictionnaire de la langue française qui est son principal titre de gloire. — ^ J. Stuart Mill et Littré récusent du reste toute connivence avec les utopies socialistes d'Auguste Comte, dont les doctrines politiques procèdent de Saint-Simon. — A ces positivistes proprement dits il faut ajouter, comme représentant avec dis* tinction la tendance positive, deux mathématiciens de génie : Sophie Germain, qui prélude au système de Comte par ses Considérations générales sur Vétat des sciences et des lettres aux différentes époques de leur culture, et M. Cournof, auteur d'un Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique (1851) et d'un Traité de l'enchainement des idées fondamentales dans les sciences et dans V histoire {iSQi), dont les conclusions sont sensiblement les mêmes que celles de Comte.

gique, qui est élémentaire et enfantin, le mode métapliysique et le mode positif.

Au point de vue Ihéologique ou anthropomorphique, les phénomènes cosmiques sont gouvernés, non par des lois invariables, mais par des volontés semblables à la nôtre. Cette forme primordiale de la pensée a trois degrés : l'on considère d'abord les objets eux-mêmes comme animés, vivants, intelligents (fétichisme). Au degré suivant, l'on se figure des êtres invisibles dont chacun préside à un certain groupe d'objets ou d'événements (polythéisme). A un degré supérieur enfin, toutes ces divinités particulières s'absorbent dans l'idée d'un Dieu unique, qui, après avoir créé le monde, le gouverne soit directement, soit par l'intermédiaire d'agents surnaturels de second ordre (monothéisme).

La pensée métaphysique explique les phénomènes, non plus par des volontés conscientes, mais par des abstractions considérées comme des êtres réels. Ce n'est plus un Dieu anthropomorphe qui dirige la nature, c'est une force, une puissance, un principe. On renonce aux divinités dont- on a peuplé la nature, mais pour les remplacer par des âmes, des essences mystérieuses. On prétend expliquer les faits par les tendances de la nature, dont on fait une sorte d'être intelligent bien qu'impersonnel. On lui attribue la tendance à la perfection, Vhorreur du vide, des vertus curatives, des qualités occultes. L'erreur du point de vue métaphysique est de prendre des abstractions pour des réalités.

Le règne de la métaphysique plus ou moins pénétrée de l'esprit théologique a duré jusqu'à la fin du moyen âge, où la controverse entre les nominaux et les réaux, première lutte de la pensée moderne pour s'affranchir des abstractions verbales, inaugure l'époque positive (Descartes, Bacon, Hobbes, Galilée, Gassendi, Newton). Depuis cette époque, l'explication positive des faits se substitue, pas à pas, à l'explication théologique et

à l'explication métaphysique, à mesure que le progrès des recherches met en lumière un nombre croissant de lois invariables.

Ainsi que la philosophie en général, chaque science particulière passe par ces trois états successifs : l'état théologique, l'état métaphysique, l'état positif. Or les différentes branches du savoir humain se sont développées d'une manière inégale et n'ont pas pu effectuer simultanément leur passage d'une phase à l'autre. L'ordre de succession suivant lequel elles sont entrées dans la phase métaphysique et dans la phase positive est indiqué par l'ordre logique dans lequel elles tiennent les unes aux autres. C'est ainsi qu'en recherchant l'ordre suivant lequel les sciences spéciales ont opéré leur passage d'une phase de la pensée à l'autre, Comte est amené à sa remarquable classifîcation des sciences.

En parcourant les différentes sciences, il remarque qu'elles se classent naturellement dans un ordre où la complexité augmente à mesure que la généralité diminue : de sorte que chacune dépend des vérités de toutes les sciences (/ut la précèdent^ augmentées de celles qui lui appartiennent en propre.

La science du nombre {arithmétique et algèbre) est celle qui s'occupe des phénomènes les plus simples et en même temps les plus généraux : les vérités qu'elle formule sont vraies de toutes choses et ne dépendent que d'elles-mêmes; on peut l'étudier indépendamment de toute autre science; elle est donc la science fondamentale et, en quelque sorte, la philosophie première. Vient ensuite la géométrie, qui présuppose les lois du nombre et qu'on peut étudier sans avoir besoin de connaître préalablement aucune autre science, excepté l'arithmétique. Vient, en troisième lieu, la mécanique rationnelle^ qui dépend de la science du nombre et de la géométrie, auxquelles elle ajoute les lois de l'équilibre et du mouvement. Les vérités de l'algèbre et de la géométrie seraient vraies alors que celles de la mécanique seraient autres qu'elles ne sont en réalité; l'arith-

métique, l'algèbre, la géométrie ne dépendent donc nullement de la mécanique, tandis que celle-ci relève essentiellement de la science du nombre et de l'étendue. La science du nombre (arithmétique et algèbre), la géométrie et la mécanique rationnelle constituent ensemble la science mathématique, science universelle et base unique de toute philosophie naturelle^.

Aux mathématiques se rattache immédiatement Y astronomie, dont les vérités dépendent des vérités arithmétiques, géométriques et mécaniques, sur lesquelles elle n'exerce aucune influence, mais auxquelles elle ajoute un groupe de faits nouveaux : ceux de la gravitation ^.

A l'astronomie succède la physique, qui relève non seulement des sciences mathématiques, mais aussi de l'astronomie, les phénomènes terrestres étant influencés par les mouvements de la terre et des corps célestes ; elle comprend la barologie ou science de la pesanteur, transition entre l'astronomie et la physique, la thermologie ou science de la chaleur, Vacoustique, Voptique et Vélectrologie, trait d'union entre la physique et la science qui la suit immédiatement dans l'échelle de nos connaissances : la chimie.

Aux lois de la physique, notamment à celles de la thermologie et de l'électrologie, dont elle dépend essentiellement, la chimie ajoute les siennes propres^.

La biologie (physiologie) augmente les lois des sciences précédentes d'un groupe de lois qui lui est spécial.

Enfin, au sommet de l'échelle se constitue la physique sociale ou sociologie^, qui, à son tour, dépend de toutes les sciences précédentes, tout en y ajoutant des données nouvelles : en efl"et, les lois de la vie organique et animale, aussi bien que celles de la nature inorganique influencent la société humaine, soit en

1 Cours de philosophie positive, t. I. — Comp. Pythagore, Platon, Descartes. — 2 Ouvrage cité, t. II. — s Ibid., t. III. — ^ Ibid., t. IV-V.

agissant directement sur la vie, soit en déterminant les conditions physiques dans lesquelles la société se développe.

Aux sciences que Comte appelle abstraites se rattachent les sciences concrètes respectives : à la physique et à la chimie, sciences abstraites, la minéralogie, science concrète; à la physiologie, science abstraite, la zoologie et la botanique, sciences concrètes. Celles-ci se rapportent aux êtres et aux objets existants; celles-là, aux lois générales des événements. Les sciences concrètes avancent nécessairejiient avec plus de lenteur que les sciences abstraites, puisqu'elles en dépendent. Aussi n'existentelles guère encore qu'à l'état descriptif.

Quant aux sciences abstraites (mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie), c'est en proportion de leur simplicité qu'elles passent de l'état théologique à la phase métaphysique et à la phase positive. En elTet, plus une science est complexe, plus elle offre de difficultés à vaincre pour l'esprit humain en général comme pour l'individu en particulier. C'est ainsi que les mathématiques, la plus simple des sciences, sont depuis des milliers d'années presque toutes positives. A vrai dire, elles n'ont jamais été théologiques, en ce sens qu'il ne s'est jamais trouvé personne de bon sens qui ait prié la Divinité de faire que trois fois trois fassent dix ou que la somme des angles d'un triangle dépasse celle de deux droits. On a compris dès le principe qu'en cette matière il n'y a pas intervention possible d'une liberté quelconque.

Il n'en a pas été de même de l'astronomie. Elle a eu sa phase théologique, où l'on considérait les astres soit comme des divinités, soit comme mus par des volontés divines, multiples ou non, selon qu'on était polythéiste ou monothéiste, — à cette phase appartient le miracle de Josué; — elle a eu son époque métaphysique, où l'on expliquait le mouvement régulier des corps célestes par leur tendance à la perfection. Aristote est encore presque théologien en astronomie; Copernic et Kepler même sont

encore métaphysiciens, et ce n'est qu'avec Newton que cette science atteint sa phase positive. Aujourd'hui l'astronomie positive est même entrée dans la conscience populaire au point qu'on demande encore à Dieu la pluie et le beau temps, mais qu'on ne le prie plus ni d'arrêter la marche apparente du soleil ni de changer les orbites célestes. On est encore théologien en météorologie, puisque sur ce terrain l'uniformité des phénomènes est moins frappante et que leur apparente irrégularité, jointe à notre ignorance des vraies lois, favorise le préjugé qui les croit dirigés par une volonté libre : on a cessé de l'être en astronomie.

Plus longtemps que la science des corps célestes, la physique et la chimie ont été des sciences théologico- métaphysiques, oii se prélassaient les qualités occultes, les horreurs, les sympathies et autres abstractions réalisées. La chimie, après avoir été a/c^î7??ze jusque vers le dix-huitième siècle, n'est devenue positive que par Lavoisier. La physiologie a mis plus de temps encore à atteindre le seuil de la positivité. Hier encore (animisme de Stahl, vitalisme, Schelling, Oken) elle était en pleine métaphysique, et ce n'est guère que de Bichat que date la biologie positive. Enfin, la sociologie (sciences morales et politiques) n'a pas encore franchi la limite qui sépare le métaphysicisme et le positivisme. Elle n'a pas même dépassé, chez bien des penseurs, le point de vue théologique (De Maistre, De Donald, école théolo-gique^). ïl est vrai que des tentatives de positivisme politique ont été faites par Hobbes et par Spinosa, qui traitent de l'homme absolument «comme s'il s'agissait de lignes, de plans, de corps»; mais leurs efforts sont demeurés sans écho. Le dix-

1 L'école théologique, représentée principalement par De Bonald (1754- 4840) et Joseph de Maistre (1753-1821) oppose à la raison individuelle la (I raison universelle», à la philosophie humaine la « philosophie divine « telle quVlle se formule dans le dogme révélé, aux théories du libéralisme politique et religieux, le système théocratique appelé de nos jours ultramontanisme.

huitième siècle et la révolution ont préparé la science sociale positive, sans toutefois la constituer: le positivisme prétend la fonder.

Les idées politiques et sociales se suivent d'après une loi déterminée. Une fois cette loi connue, l'histoire cesse d'être un chaos et devient une science, au même titre que la physique et l'astronomie. Les faits historiques se suivent et s'enchaînent avec la même nécessité que les phénomènes biologiques. Autrefois l'on pouvait croire que les crimes et les délits devaient considérablement varier d'une année à l'autre, qu'en cela plus qu'en toute autre chose intervenaient le hasard et le libre arbitre. Mais les statistiques puliliées par les gouvernements ont prouvé le contraire. Il faut donc insister sur cette notion essentielle, que les événements historiques, c'est-à-dire les phénomènes sociaux, sont soumis, comme tout le reste, à des lois déterminées, et que les interventions surnaturelles n'entrent pour, rien dans le développement des sociétés.

Quand la morale sociale sera élevée au rang de science positive, c'est-à-dire de science, — car il n'y a de science réelle que la science positive, — la totalité des sciences, c'està-dire la philosophie, sera devenue jt}05 //ère. La philosophie positive n'est plus une science à part, elle est la synthèse, la coordination systématique du savoir humain. Emanée des sciences, elle n'a d'autre méthode que les sciences, c'est-à-dire l'expérience aidée de l'induction et de la déduction. Elle est d'ailleurs une philosophie au vrai sens du mot, puisqu'elle a pour objet l'ensemble des phénomèjies, l'univers. Opérer sur cet ensemble, coordonner la totalité du savoir humain de manière à en tenir à la fois tous les fils, rendre les sciences philosophiques et la philosophie scientifique, donner à celles-là l'unité qui jusqu'ici leur a fait défaut, à celle-ci le prestige que ses récentes imprudences lui ont fait perdre, telle est l'œuvre du positivisme.

Le règne de la métaphysique touche à sa fin; et si les pen-

seurs sérieux s'en détournent aujourd'hui, c'est qu'en effet elle n'a jamais été une science et n'a consisté, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, qu'en une perpétuelle production d'hypothèses dénuées de tout caractère de stabilité. Les systèmes qu'elle a enfantés sont en lutte sur les bases mêmes de leurs conceptions. L'histoire des sciences est un progrès continu, où ce qui est acquis une fois, l'est pour toujours; en métaphysique, au contraire, tout est agitation perpétuelle, révolution sans terme. La métaphysique a eu, sans doute, sa mission historique, dont elle s'est acquittée avec honneur. Elle a démoli les religions et préparé le terrain à la science positive. En Grèce, elle a ruiné la foi polythéiste et y a substitué le monothéisme; dans le monde chrétien, elle a été la mère des hérésies qui ont ébranlé peu à peu et désorganisé le système catholique. Mais ce rôle, essentiellement négatif et critique, est aujourd'hui rempli, et l'inanité de ses tentatives vingt fois séculaires, comparée aux progrès rapides et continus des sciences, démontre avec évidence qu'elle n'est qu'une forme de transition dans l'histoire de l'esprit humain^.

Les lignes qu'on vient de lire résument la philosophie de Comte et de Littré, à l'exclusion toutefois des doctrines politiques et sociologiques du système comtien. Mélange de positivisme mathématique et d'idéalisme humanitaire, elle continue, en les exagérant, les tendances représentées, au dix-huitième siècle, par l'Encyclopédie et spécialement par les d'Alembert, les Turgot, les Gondorcet. Le positivisme de John Stuart Mill- et

i Ouvrage cité, t. VI, p. 045 ss. — Littré, Analyse raisonnée, p. 55 ss. — 2 J. Stuart Mill (18Û6-1873) est l'auteur du Système de logique déductive et indiiclive, trad. par Louis Paisse, 2 vol., Paris, 1866-67 : ouvrage capital qui a pour but de faire jour l'indiiction ce qu'Aristote a fait pour le raisonneràent déductif, c'est-à-dire de ramener le procédé indiiclif {inference) à des règles précises et à un ci'itérium scientifique. On lui doit en outre La plnlosophie de Hamilton, trad, par le D^ Gazelles; Auguste Comte et le positivisme, trad. par le Dr Clemenceau, etc.

de Herbert Spencer*, qui se rattache à Hume, à Locke et à Bacon, tout en s'inclinant devant les mérites d'Auguste Comte, est bien moins téméraire et s'abstient notamment des rêveries socialistes du philosophe français. Au point de vue ontologique, il tient le juste milieu entre un spiritualisme trivial et un matérialisme populacier. Se maintenant d'ailleurs, plus strictement que les j)0sitivistes de France, dans les limites assignées à la spéculation par la critique de Hume et de Kant, il évite avec soin toute philosophie de Yabsolu comme contradictoire aux principes positivistes et ne prend parti, d'une manière absolue, ni pour le matérialisme ni pour le spiritualisme, qui, à litre de systèmes métaphysiques, outrepassent l'un et l'autre les bornes de ce qui peut être connu. Pour ce positivisme modéré, pratique, en un mot anglais, le déterminisme même n'a lien d'absolu. C'est, à ses yeux, une hypothèse dont les sciences ne peuvent se passer, et qui chaque jour les conduit à de nouveaux progrès, mais une hypothèse et rien de plus. L'expérience nous montre des faits qui se suivent dans un ordre constant, mais comme elle n'opère que dans un coin du monde et dans un laps de temps restreint, nous ne pouvons savoir si l'ordre en question est absolument constant, et si la succession du fait antécédent que

* Herbert Spencer (iiô en 1806) a développé son système, dont l'idée maîtresse est Vcvolulion (voy. § G9), dans ses Premiers j)rincipes, 1862; Principes de biologie, 1865; Principes de psycholngie, '2" éd., 1871-72; Principes de sociologie; Principes de la morale, etc. (traductions françaises). Les principes « prenners » auxquels il ramène toutes choses, la substance, le mouvement, la force, ne sont pour lui que « des symboles servant à désigner une réalité transcendante et à jamais inconnaissable. Les matérialistes l'appellent la matière, ]es spiritualistes, Vesprit ; mais leur querelle n'est qu'une querelle de mots, et ils ont tort de part et d'autre, puisque les uns et les autres s'imaginent comprendre l'incompréhensible. » {Premiers principes, conclusion). — Pour le positivisme anglais, représenté, outre les noms cités, par les Bain, les P>ailey, les Lewes, les Buckle, etc., voy. H. Taine, Le positivisme anglais, étude sur J. Stuart Mitl {Bibliothèque de philosojihie contemporaine), Paris, 1864, et Ribot, La psychologie anglaise contemporaine, 2« éd., Paris, 1875.

nous appelons la cause et du fait conséquent que nous nommons l'efFet, est nécessaire au sens métaphysique. Il se pourrait même, selon Mill, qu'en certaines régions stellaires il y eût absence complète de toute loi de succession, indéterminisme absolu pour les phénomènes. On peut, d'après le même penseur, et sans être infidèle aux principes du positivisme, admettre un créateur intelligent et libre. L'absolu, en toutes choses, nous échappe, le relatif seul nous appartient. Nous procédons, en conséquence, comme si la loi constatée par l'observation et l'induction était immuable, comme si l'ordre des faits était constant, comme si le déterminisme des faits était universel et absolu, c'est-à-dire que nous procédons en tout point comme les sciences positives et expérimentales, qui n'ont nul besoin de s'inquiéter de l'absolu et des causes premières ; nous ne voulons être autre chose que la science positive substituée à la métaphysique, préférant à une science qui se dit absolue et qui en réalité est creuse et stérile, une science qui se sait relative, mais qui soumet de plus en plus la nature à l'homnie et à son industrie, une science tUile et mère de tous les progrès.

Au positivisme français et anglais qui s'inspire de Hume et de Condillac, correspond, en Allemagne, le néo-kantisme ou néocriticisme^. Kant, qui n'avait cessé d'avoir des disciples à

1 En Allemagne aussi, d'ailleurs, le positivisme a ses représentants. L'on peut considérer comme tels : M. Eugène Dùhring(De iempore, spatio, causaliiate, etc., Berlin, 1865 ; Histoire critique de la philosophie, 3"^ éd., Leipz., 1878, ail.; Cours de philosophie scientifique, 1875, ail.; Logique et théorie de la science, 1878, ail, etc.); J. H. de Kirchmann, 1802-1884, auteur d'un système qu'il appelle réalisme et qu'il expose dans une série d'écrits («la pensée et l'être ont même contenu, mais diffèrent quant à la forme »); Ernest Laas (1836-1885. — Idéalisme et positivisme. 3 t., Berlin, 1879-1884, ail.), etc. Le positivisme ou réalisme allemand se distingue du néo-criticisme eu ce qu'il admet la réalité objective de l'espace, du temps, de la matière, et qu'il n'incline pas, comme plusieurs néo-kantiens, au pessimisme de Schopenhauer, Dùhring surtout, le « philosophe de la réalité » {Wirklichheitsphilosoph), est à la fois dogmatique (par opposition à Albert Lange, Liebmann, etc.) et optimiste (par opposition à Éd. de Hartmann).

l'étranger •, était négligé dans son pays et presque mis au rebut. C'est depuis 1860 environ que le «retour à Kant» est devenu, en Allemagne, le mot d'ordre d'une nouvelle école, dont le chef principal est Albert Lange, l'éminent auteur de VHistoirc du matérialisme^. Lange se déclare d'accord avec le matérialisme aussi longtemps que celui-ci n'a pas la prétention d'être un système de métaphysique et se contente d'être une méthode scientifique. Le matérialisme, en d'autres termes, est fondé s'il signifie mécanisme, négation absolue des causes finales. Mais, ajoutet-ii, le matérialisme est une illusion et une erreur sitôt qu'il préfend être une solution du problème ontologique, une explication de l'essence dernière des choses. Qu'est-ce, en effet, que la matière? Une idée et rien de plus, une représentation de l'esprit ( Vorstellungsbild) que nous supposons correspondre à une réalité objective, à un eus in se. Mais entre cette idée et cette réalité il y a un abîme que rien, absolument rien ne saurait combler. Il y a plus. Pour autant que nous ne connaissons la matière que comme une idée (qui est en nous), c'est l'idéalisme qui est vrai et non le matérialisme. L'idéalisme a d'ailleurs sa raison d'être indéniable dans le fait qu'il est indispensable à la vie humaine et au bonheur de l'homme. L'idéal et la métaphysique conservent tous leurs droits, mais, ainsi que la religion et l'art, à côté de la science, non dans la science même. La science — Kant l'a démontré victorieusement et pour toujours — ne saurait atteindre à la chose en soi, à l'absolu. Que la philosophie renonce donc franchement et définitivement à la métaphysique.

ï Le plus mérilant de ces disciples est M. Charles Renouvier, auteur de Manuels de philosophie ancienne et moderne (p. 10, note 8) d'Essais de critique générale, 4 vol., Paris, 1854-64, de Science de la morale, 2 vol., Saint- Cloud, 1869, etc., et directeur, de 1872 à 1889, de la Critique pliilosophique, politique, scientifique, littéraire, digne émule de la Revue philosophique de M. Ribot. A l'inverse du néo-criticisme allemand, qui n'attache à la morale du maître qu'une importance secondaire, M. Renouvier y voit la clef de voûte du système kantien. — ^ 1828-1875. Professeur à Marbourg.

et s'en tienne au domaine du connaissable, c'est-à-dire des faits! A cette condition seulement elle redeviendra science, ce qu'elle a cessé d'être entre les mains des successeurs de Kant.

Le néo-criticisme, on le voit, n'est que la moitié du kantisme. C'est le kantisme de la Critif/ue de la raison pure, le kantisme moins l'impératif catégorique et les postulés de la raison pratique, c'est-à-dire le scepticisme en matière de métaphysique, ou, comme on dit en France, le positivisme.

C'est au positivisme, dégagé des idées particulières de Comte, et au néo-criticisme, que se rallient la plupart des illustrations scientifiques et littéraires de ce temps : les Claude Bernard^, les du Bois-Reymond^, les Helmholtz^, les Virchow, les Wundt^», les laine ^, les Renan ^, les Schérer^. Leur philosophie, qu'on peut appeler le positivisme des savants^, est réaliste, en tant

1 1813-1878. — 2 Ueber die Grenzen der Naturerkenntniss, 1872, — L'auteur a pour devise: Ignoramus et ignorahimus. — ^ YQy p 549^ ^ote 11. * Grundzûge der physiologischen Psychologie, Leipzig, 1874; 3^ éd. refondue, 2 voL, 1887 (trad. française dans la collection Alcan). — Logik, 2 vol., ibid. 1880-83; Essays, 1885; Ethik, 1886; System der Philosophie, 1889. — Dans ce dernier ouvrage, un des plus importants qui aient paru ces dernières années, Wilhelm "Wundt se montre sous un jour nouveau et assez inattendu en ce qu'il reconnaît à la njétaphysique sa raison d'être et le rang qui lui est dû dans la hiérarchie des sciences, à condition qu'elle soit expérimentale et positive. Son système n'est pas d'ailleurs une de ces nouveautés qui prétendent s'édifier sur les ruines du passé, mais une vaste synthèse scientifique et un heureux essai de conciliation entre les doctrines rivales de la spéculation moderne, le tout conçu dans cet esprit élevé et tout ensemble modéré, conciliant, impersonnel en quelque sorte, qui est le véritable esprit philosophique. Ajoutons que le psychologue de Leipzig est volontiste convaincu (voy. § 71, dernières notes). — ^ De l'intelligence, 2 vol., 1870; 2<= éd., 1882. — ^ La réforme intellectuelle et morale, 2" éd., Paris, 1872. — Philosophie de l'art, 2^ éd., 1872. — Dialogues et fragments philosophiques, Paris, 1876. — ^ 1815-1889. — Voy. surtout l'Introduction aux Mélanges d'histoire religieuse, 2<-- éd., Paris, 1865. — ^ Elle a pour organes : la Revue philosophique de M. Th. Ribot (le distingué psychologue et auteur de La psychologie anglaise contemporaine, 1875, La psychologie allemande contemporaine, i819, L'hérédité x>sychologiquc, 2^ éd., 1882, etc.); la Zeitschrift fiir ivissenschaftliche Philosophie d'Ayenarins; la Rivista difilosofia scientifica; Mind, a quaterly revieio of psychohgy ; etc.

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qu'elle se base uniquement sur la réalité, sur les faits, sur lobservalion et l'expérience; idéaliste, en tant qu'elle reconnaît que la réalité accessible à la connaissance humaine n'est, en dernière analyse, que phénoménale, que les faits ne sont après tout que nos idées, considérées comme les signes ou symboles d'une réalité inconnaissable en elle-même.

§ 71. Conclusion.

Si le monisme positiviste est le trait dominant de la philosophie du dix-neuxième siècle, ce n'est pas que le spiritualisme n'ait lutté vaillamment, depuis Heid, pour conserver ses positions. Kant, qui l'exécute sans pitié dans sa Critique de la raison pure, le ressuscite dans les postulés de sa morale et lui rend, en définitive, de signalés services. F. 11. Jacobi*, que nous avons vu au nombre des adversaires de la Critique, le défend contre le panthéisme de Spinosa, de Schelling et de Hegel, au nom du sens intime. Le théologien philosophe Schleierinacher-, ([uoique spinosisle enthousiaste, le sert d'une nianière indirecte j)ar son appel au sentiment religieux {das fromme Gefiihl) et le «réveil» qu'il contribue à provoquer^. C. Chr. F. Krause'^, penseur de

1 Voy. §63.-2 1768-1834. Disciple de Spinosa, mais disciple original à la manière de Herder, Schleierraacher prend à tâche, dans sa morale surtout, do concilier le monisme du maître avec le principe de la spontanéité individuelle, en substituant à l'idée abstraite à'unilc le ]irincipe concret de ï)iarmonie. Sa théorie de la connaissance, exposée dans la première partie de sa Dialectique, est, de même, un heureux essai de conciliation entre le nihil in intellectu des purs sensualistes et le nihil i7i sensu de Fichte et de Hegel. — 3 L'essence de la religion est, selon lui, le sentiment de notre dépendance absolue à l'égard de l'infini. — * 1781-1832, Fondement du droit naturel (ail.), léna, 1803. — Esquisse du Sijstème de la philosophie (ail.), l'" partie {Philosophie générale et introduction à la pltilosophie de la nature), léna, 1804. — Système de la morale, Leipzig, 1810 (ail.), etc. — Krause a un vocabulaire à lui, trop souvent inintelligible et qui a fait tort au succès de sa jihilosophie. 11 a eu pour adhérents : l'Allemand Ahrens (mort à Leipzig en 1874), auteur d'un Cours de philosophie, Paris, 1836-38, d'un Cours de droit naturel ou philosophie du droit, Paris, 1838, d'un Cours de philosophie de

grand mérite et trop peu apprécié dans sa patrie, substitue au panthéisme le panenthéisme ou la doctrine de l'immanence des choses en Dieu, considéré comme une personne à la fois transcendante et substantiellement unie à la créature. Ghr. H. Weisse*, Emmanuel Hermann Fichte-, fils de l'éminent philosophe, Hermann Ulrici, J. U. Wirth, Maurice Carrière •% H. M. Chalybaius'^, lui opposent le théisme spéculatif. Ad. Trendelenburg 5, s'inspirant de la téléologie d'Aristote, professe une métaphysique dont l'idée centrale est celle du mouvement, essence commune de la pensée et de l'être. Schelling, dans sa dernière manière^ Christophe-Jacques Bostrôm^, à Upsal, Hermann Lotze'^, Gustave Fechner^, Charles Secrétan^, Ernest Naville^^, et, au sein

l'histoire, Bruxelles, 1840 ; le Belge Tiberghien, auteur d'un Essai théorique et pratique sur la génération des connaissances humaines, Paris et Leipz., 1844, d'une Esquisse de philosophie morale, Bruxelles, 1854, d'une Logique, Paris, 1865 ; le Français Bouchitté, auteur de l'article Krause, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques ; l'Espagnol J. S. del Rio, qui a traduit plusieui's de ses ouvrages ; etc. C'est en Espagne que Krause compte aujourd'hui le plus de disciples.

1 1801-1866. — De l'idée de Dieu, Dresde, 1833 (ail.). — Esquisse de la métaphysique, Hambourg, 1835 (ail.), etc. — 2 1797-1879. — Théologie spéculative, Heidelberg, 1846-47 (ail.). — Système de la morale, Leipz., 1864 (ail.), etc. — ^ Co-fondateurs, avecWeisse et Fichte fils, de la Zeitschrift fur Philosophie und philosophische Kritik, et auteurs justement renommés. — * Système de la morale spéculative , 2 vol., Leipz., 1850 (ail.); etc. — ^ 1802-1872. Prof, à Berlin et auteur de Recherches logiques, 2 vol., 3« éd., Berlin, 1870 (ail.), etc. — ^ Voy. sur Bostrom et la philosophie Scandinave, la notice de M. K. R. Geier dans Ueberweg, Histoire de la philosophie moderne, 5« éd., p. 422 ss. — ^ Voy. p. 517. — ^ 1801-1887. Créateur de la psychophysique ou science des rapports mathématiques du physique et du moral ; auteur de: Du souverain bien, Leipz., 1846 (ail.). — Nana, 1848 (ail).

— Zendavesta, 3 vol., 1851 (ail.). — Éléments de psychophysique, 1860 (ail.).

— Du triple fondement de la foi, 1863 (ail.). — Die Tagesansicht gegenûber der Nachtansieht, 1879 ; etc. — ^ Philosophie de la liberté, 2« éd., 1872. — Recherche de la méthode. — Précis de philosophie, etc. — La Philosophie de la liberté est la tentative la plus liardie et la plus originale qui ait été faite, depuis Schelling, d'une construction spéculative du dogme de la liberté morale. — ^0 Éditeur des œuvres posthumes de Maine de Biran et auteur de: La vie éternelle, Genève, 1861; Le problème du mal, 1868; Le devoir, 1868, etc.

du catholicisme, Franz Baader^, Lamennais 2, Bautain^S Gratry's Rosmini^, Gioberli*', Frohschammer'', d'autres encore, tentent de concilier la foi spiritualiste et l'instinct moniste de la raison, dans des synthèses assez semblables au panenthéisme de Krause.

Dans les chaires de l'Université de France, où Gondillac règne encore à l'époque impériale'^, le spiritualisme cartésien

^ 1765-1841. — Professeui' à Municli; disciple de Bœhnie, dont il révèle la théosophie à son ami et collègue Schelling. Ses Œuvres complètes ont été publiées par son zélé adhérent, Franz Hoffmann, en 16 volumes, Leipzig, 1851-60. — 2 1782-1854. — Esquisse d'une philosophie, 4 vol., Paris, 1841-46. Dans ce chef-d'œuvre de théologie spéculative, l'abbé de Lamennais, s'inspirant de l'émanatisme néoplatonicien et schellingien, présente la création comme le déploiement, dans l'espace et dans le temps, de l'unité divine et de son infini contenu. Elle est, de la part de l'être absolu, un acte éternel d'immolation et de sacrifice, par lequel Dieu, qui est force ou puissance, forme ou intelligence et vie ou amour, donne sa substance même aux créatures, suivant une progression où la complexité et l'unité vont croissant, depuis l'éther formant les nébuleuses jusqu'à l'être intelligent et libre. Et de même que la vie divine est un perpétuel sacrifice, chaque créature meurt pour transmettre la vie à d'autres créatures. Chacune se nourrit de toutes et toutes se nourrissent de Dieu. — Déjà Heraclite (§ 8) avait dit : « Les mortels vivent de la vie des dieux, et les dieux, de la vie des mortels. » — ^ 1796-1867. — Professeur et chanoine à Strasbourg, et depuis 1849 vicaire général du diocèse de Paris. — Son système est exposé dans: La philosophie du christianisme, 2 vol., Strasb., 1833; La philosophie morale, 2 vol., Paris, 1852, et Jyesprit humain et ses facultés, 2 vol., Paris, 1859. A l'inverse de Lamennais, l'abbé Bautain, libéral d'abord, se soumet sans restriction au dogme de l'Église. — •' 1805-1872. — Prof, à la Sorbonnc. — Lo(jique, Paris. 1856. — La morale et la loi de l'histoire, Paris, 1868, etc. — ^ 1797-1855. — Nuovo saggio sulV origine délie idée, Rome, 1830 et Turin, 1855. — Principie délia scienza morale, Milan, 1831-37; Rome, 1868. — Teosofia, vol, 1 à 5 des Œuvres posthumes de R., Turin, 1859-74; etc. — " 1801-1852. — Introduzione allô studio délia filosofia, Bruxelles, 1840. — Filosûfia délia rivclazione, Turin, 1856. — Protologia, Turin, 1857; etc. — Sur Rosmini et Gioberti, voy. Ad. Franck, La philosophie italienne, Journal des Savants, 1871 et 72. — ' Die Phantasie als Grundprinzip, etc., Munich, 1877. — ^ Les principaux représentants de sa philosophie sont à cette époque : Cabanis (§ 60), Volney (1757- 1820. — Œuvres complètes, 2« éd., Paris, 1836), Destult de Tracy (1754- 1836. — Éléments d'idéologie, Paris, 1801-15. — Commentaire sur l'Esprit des lois de Montesquieu, Paris, 1819), Laromiguière {Leçons de philosophie

reprend faveur à partir de 1815, et trouve de brillants interprètes dans les Royer-Collard^, les Maine de Biran^, les Victor Cousin 5, les Théodore Jouffroy^. L'école spiritualiste, qui s'inspire de Descartes, de Leibniz et plus encore de Reid, fonde la philosophie sur la psychologie, et la psychologie sur l'observation intérieure. Sans compter les beaux travaux dont elle a

ou essai sur les facultés de l'âme, Paris, 1815-18), Ce dernier prélude à la réaction spiritualiste, en introduisant dans la psychologie reçue, de concert avec Maine de Biran, le principe de l'atlention et de la spontanéité.

1 1763-1845. — 2 Œuvres publiées par V. Cousin, 4 vol., 1840, et complétées par MM. Naville et Debrit, 3 vol., 1859. — C'est incontestablement le plus profond des chefs de l'école franco-écossaise, au sein de laquelle il représente le courant volontiste et le spiritualisme concret, par opposition à la tendance lationaliste et dualiste de V. Cousin. C'est à M. de Biran qu'il faut rattacher les noms de M. Félix Ravaisson [Essai sur la Métaphysique d'Aristote, 2 vol., Paris, 1837 et 1846. — Rapport sur la philosophie française au dix-neuvième siècle, Paris, 1868 et 1885) et de ses disciples, M. Jules Lachelier {Du fondement de l'induction, cours inédits de psychologie, logique, morale, théodicée, professés à l'Ecole normale supérieure) et M. Emile Boutroux {De la contingence des lois de la nature, Paris, 1874). MM. Ravaisson, Lachelier et Boutroux opposent au « demi-spiritualisme de l'école éclectique « le « spiritualisme véritable, celui qui l'etrouve jusque dans la matière l'immatériel et qui explique la nature même par l'esprit » {Rapport de M. Ravaisson sur la philosophie française, p. 142). ^ 1792-1867. — Conseiller d'État, membre du conseil royal de l'instruction publique, professeur à la Sorbonne, membre de l'Institut, directeur de l'École normale, pair de France et, à tous ces titres, modérateur tout-puissant de l'enseignement philosophique dans l'Université sous le règne de Louis-Philippe. — Cours de Vhistoire de la philosophie moderne, 1" série (1815-20); 2" série (1828-30). — Fragments philosophiques, 1826; 5« éd., 1866 (5 vol.); etc. — V. Cousin, vivement épris d'abord de la philosophie allemande, ne professe, à vrai dire, le spiritualisme strict que dans sa phase officielle. Voy. sur C. un article étendu dans la 2' éd. du Dictionnaire des sciences philosophiques, et sur ses relations avec l'Allemagne philosophique et surtout avec Hegel, une série d'articles de M. Janet dans la Revue des Deux-Mondes. — * 1796-1842. — Mélanges, 1833; 1842. — Cours de droit naturel, 1835; etc. — Jouffroy, l'un des chefs les plus sympathiques de l'école, s'inspire particulièrement de Reid, qu'il a traduit. Parmi ses disciples et continuateurs il faut citer, au premier rang, le chef actuel du spiritualisme français, M. Paul Janet {Le matérialisme contemporain en Allem,agnc, 1864; La crise philosophique, 1865; Le cerveau et la pensée, 1867; Eléments de morale, 1869 ; Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale, 2» éd., 1872 ; Les causes finales, 2^ éd., 1882, etc.).

enrichi l'histoire de la philosophie^, elle a le mérite d'avoir remis en lumière, par les fines analyses de Maine de Biran, le rôle capital de la volonté, méconnu par l'école sensualiste. Mais, tandis que le spiritualisme allemand a le tort très grave d'accorder à la folle du lorjis une place exagérée dans ses spéculalions et d'aller jusqu'à pactiser avec le spiritisme américain, Ton a pu reprocher à l'éclectisme — c'est le nom que V. Cousin a donné au spiritualisme français — de trop sacrifier à la rhétorique et de ne point tenir suffisamment compte de deux facteurs que la philosophie ne saurait négliger inipunément : la science positive et son principe moniste-.

Plusieurs de ses représentants contemporains, et les meilleurs d'entre eux, n'ont pas hésité a reconnaître le bien-fondé de ces critiques. En effet, les progrès de plus en plus marqués de la philosophie positiviste et matérialiste sont dus à son étroite alliance avec les sciences physiques et naturelles. Pour la combattre avec succès, il faut commencer par reconnaître les éléments de vérité qu'elle peut renfermer: il faut se l'assimiler, l'absorber, comme dit Hegel, afin de la dépasser. Or le positivisme est incontestablement dans le vrai quand il déclare clos l'âge de la ((métaphysique-roman», de l'apriorisme et de la fantaisie. En imposant à la philosophie les méthodes scientifiques, il lui enlève un privilège qui, dans l'état actuel du développement humain, n'a plus de raison d'être. (]e n'est qu'à condition de procéder scientifiquement que la philosophie, un

^ Aux noms déjà cités il faut ajouter ceux de MM. Francisque Bouiliier, Hauréau, Matter, Willin, Rémusat, Damiron, Saisset, Bartholmèss, Jules Simon, Nourrisson, Barthélémy Saint-Hilaire, Ad. Franck, Ch. Waddington, Garo, Alaux, Ferraz, etc. — Pour M. Vacherot, dont l'idéalisme diffère essentiellement des doctrines éclectiques, voy. § 66 (p. 508). — ^ L'éclectisme est combattu à des points de vue divers et même opposés, par les Bordas-Demoulin {Lettre sur Véclectisme et le doctrinarisme, Paris, 4834), les Pierre Lei"oux {Réfutation de Véclectisme, Paris, 1839), les Taine (Les ^j/wlosop/ies classiques, Paris, 1868), les Secrétan {La philosophie de V. Cousin, Paris, 1868), etc.

moment séparée des sciences, reprendra rang parmi les branches du savoir humain comme prima inter pares.

Le tort du positivisme est, selon nous, de réduire la science à un rôle purement utilitaire, de la découronner en quelque sorte, en déniant à l'esprit humain toute connaissance objective et essentielle des choses, toute capacité métaphysique. Oui, sans doute, il faut que la philosophie s'identifie avec la science dans ses méthodes comme dans son but final. Mais remarquez que toute science digne de ce nom est la recherche d'un système de lois, de principes, de causes, c'est-à-dire d'une généralité, de quelque chose de supérieur au phénomène, d'une réalité supra-sensible, en un mot d'un jnevacpvaixov; toute science sérieuse est donc une métaphysique partielle, et la philosophie est bien réellement la métaphysique générale, la métaphysique de l'univers. Sans doute encore, la connaissance est un rapport, et ce qui est connu n'est jamais la chose en soi (selon le terme consacré par le criticisme); mais ce rapport est évidemment déterminé par la nature même de la chose connue aussi bien que par notre organisation intellectuelle. Sans doute enfin, c'est l'expérience qui, unie à la spéculation, est la base indispensable de tout savoir positif. Mais l'expérience, l'étude raisonnée des faits, l'observation extérieure et intérieure, nous ouvrent, sinon des perspectives d'une clarté absolue, du moins des échappées sur l'essence des choses; c'est-à-dire qu'elle arrive par degrés, sinon d'emblée, à des conclusions métaphysiques justifiant ou réfutant les intuitions de la philosophie spéculative.

A rencontre de cette triple vérité, le positivisme professe, à l'égard de toute hypothèse sur les causes premières et finales du monde, un scepticisme absolu, et confond dans une même réprobation deux choses très distinctes : le dualisme, forme transitoire de la pensée humaine, et la métaphysique, son but permanent et légitime. Ne voit-il pas que son arrêt contre la

métaphysique frappe du même coup les sciences elles-mêmes qu'il prétend y substituer? Si cet arrêt était fondé, il faudrait que la physique, la chimie, les sciences naturelles et morales renonçassent à leur tour à former des théories d'ensemble : car toute théorie scientifique est une hypothèse l'elativement a priori, aussi longtemps qu'il peut se produire des faits nouveaux qui la contredisent, et comme cette possibilité subsiste indéfiniment, la théorie scientifique la mieux établie ne saurait jamais prétendre à la dignité d'un axiome. Quand une théorie se trouve légitimée par les faits pendant une série de siècles, elle acquiert h nos yeux une consistance et un caractère de certitude relative qui équivaut, en pratique, à la certitude absolue. Le positivisme méconnaît ce fait qu'il en est de même en philosophie; il oublie que, si la certitude absolue touchant les causes premières de l'univers est impossible, du moins nous pouvons atteindre, en ce qui les concerne, à un degré de certitude relative ou de probabilité, équivalant en fait à la certitude absolue.

Une phase de l'histoire de la métaphysique, la période aprioriste, intuitive, poétique, est passée, et passée sans retour, mais la Fné(aphysi([ue elle-même subsiste, et sa cause, nous venons de le voir, est solidaire de celle de la science ^.

A l'argument que le positivisme emprunte aux incessantes variations de la métaphysicpie, nous opposons l'histoire tout entière que nous venons d'en tracer. Si quelque chose a varié et varie continuellement, ce sont les hypothèses de la physique, de la chimie, de la physiologie; si quelque chose est demeuré d'accord avec soi pendant plus de deux mille ans, c'est précisément la métaphysique. Les grandes hypothèses de l'unité, de la continuité, de l'immortalité de l'être, sont antérieures à Platon et h /Vristote, et sont demeurées comme la substance immuable de la spéculation ancienne et moderne.

1 Voy. les Préfaces, p. X-XI.

A l'argument tiré du perpétuel désaccord des philosophes, nous répondons que ce qui frappe infiniment plus l'historien de la métaphysique, c'est l'accord avoué ou secret qui existe entre les tendances et les écoles rivales, accord que nous avons constaté pour Platon et Démocrite, Descartes et Bacon, Leibniz et Schopenhauer, Herbart et Hegel. Nous avons vu l'idéaliste Platon admettre l'éternité du ^ttt) ov, et le matérialiste Démocrite proclamer le principe que tout dans la nature a sa raison d'être; nous avons trouvé l'intellectualiste Descartes d'accord avec le chef de l'école empiriste pour protester contre les excès de la téléologie appliquée à la physique; nous avons constaté que l'atomiste Herbart admet une cause première et que Hegel, son antipode, considère l'atome comme une forme nécessaire de l'être; que Leibniz, l'optimiste, et Schopenhauer, le pessimiste, enseignent de concert que l'cc effort» est l'essence des choses.

Cet accord serait même bien plus complet sans les éléments affectifs qui concourent forcément à la formation des systèmes. Qu'on fasse abstraction de ce qui, dans chacun d'eux, se trouve être l'effet des circonstances où il s'est produit, de l'amourpropre du philosophe, de son désir d'originalité, de tout ce que sa nationalité et son caractère individuel y ont mêlé de particulier, d'accidentel, de fortuit; qu'on fasse surtout la part des malentendus sans nombre qu'engendre l'imperfection du langage philosophique: et l'on trouvera, au fond de toutes ces théories, comme un même thème fondamental, une seule et même philosophie, un seul et même édifice à la construction duquel chacun apporte sa pierre.

Alors même que le désaccord entre les ouvriers est réel, il n'est pas absolu. Chez les anciens comme chez les modernes, il porte essentiellement sur les questions suivantes : L'univers a-t-il une cause unique ou multiple, consciente ou inconsciente? Quelle est l'origine de nos connaissances et la vraie méthode philosophique? La métaphysique est-elle possible? Sur ces

questions capitales, ontologique, méthodologique et critique, les philosophes se sont divisés en raonistes et en pluralistes, en spirilualistes et en matérialistes, en idéalistes-rationalistes et en sensualistes-empiristes, en dogmatiques et en sceptiques. Toutefois aucun de ces systèmes n'a jamais été si radical qu'il n'ait tenu compte, dans une certaine mesure, de la doctrine contraire.

Et d'abord, y a-t-il jamais eu un système moniste ou pluraliste au sens absolu du mot? On peut le nier sans crainte d'être démenti par l'histoire. Les systèmes monistes les plus caractérisés sont, dans l'antiquité, Téléatisme et le néoplatonisme, dans les temps modernes, le spinosisme, la philosophie de Fichte et de Hegel. Eh bien, nous avons vu Parménide obligé par les faits d'accorder tout au moins une pluralité apparente d'êtres individuels; nous avons vu Empédocle décomposer son «Grand Etre», d'une part en deux principes rivaux: coéternels, l'amour et la discorde, d'autre part en quatre éléments irréductibles; nous avons vu le platonisme reconnaître, à côté de l'Idée, un ^ir^ ov coéternel au principe plastique; nous avons vu Spinosa constater dans sa «substance une et indivisible» deux «attributs», c'està-dire deux choses irréductibles entre elles : l'étendue et la pensée; enfin, les plus radicaux d'entre les modernes monistes, Fichte et Hegel, commencent par proclamer, le premier, l'identité du moi et du non-moi, le second, l'absolu de la raison, et reconnaissent ensuite, bien malgré eux sans doute, 1° que le non-moi demeure pour la raison un obstacle insurmontable; 2° qu'à côté de ce qui est rationnel il y a, dans la nature, un élément illogique, fortuit, qui suppose un principe autre que la raison. Donc,, chez les monistes les plus décidés, un dualisme relatif.

Réciproquement, nous avons constaté que les systèmes pluralistes les plus caractérisés rendent hommage à la vérité relative du monisme. Démocrite affirme l'identité qualitative des atomes, et son plurahsme n'est pas autre chose qu'un monisme mul-

liple. Leibniz relie ses monades « sans fenêtres » au moyen de !'(( harmonie préétablie», qui représente dans son système le principe moniste, et en définitive, sa philosophie, elle aussi, n'est qu'un monisme multiple, puisque ses monades ont toutes la même essence : perception et tendance. En insistant sur l'unité de substance dans l'univers, sur l'unité des forces, sur l'unité des lois, l'atomisme contemporain ne trahit-il pas clairement ses préoccupations monistes ou unitaires? Donc, chez les pluralistes les plus rigoureux, un monisme relatif.

Entre le matérialisme, qui ne connaît d'autres réalités invisibles que les atomes et l'espace infini, et le spiritualisme, qui superpose à l'univers un ordre de choses transcendant, il y a l'hylozoïsme ionien, qui déclare la substance cosmique elle-même intelligente, sage, raison, harmonie; il y a le péripatélisme, qui affirme à la fois la transcendance et l'immanence de l'absolu; il y a le stoïcisme et son Dieu-âme du monde; il y a le panthéisme moderne, qui, distinguant entre la pensée et Faperception, reconnaît en Dieu soit la volonté (panthélisme), soit la raison impersonnelle (panlogisme) qui se manifeste dans le monde et prend conscience d'elle-même dans la personne humaine. Et chose à noter! A quelques rares exceptions près, les coryphées de la philosophie européenne ne se trouvent ni parmi les purs matérialistes, ni dans le camp spiritualiste : c'est dans la région intermédiaire qu'il faut les chercher.

Dans le débat sur l'origine des idées, nous avons vu Leibniz, le défenseur de leur innéité, et Locke, le champion du sensisme, beaucoup plus rapprochés l'un de l'autre qu'ils n'ont l'air de s'en douter, l'un et l'autre n'admettant autre chose, en fait d'éléments innés, que la faculté de former des idées; nous avons vu Kant donner raison à l'un et à l'autre, en constatant que la matière de toutes nos perceptions nous est fournie par les sens, et que leur forme à toutes, sans exception, est le fait du sujet sensible, l'effet de la structure particulière de l'esprit : synthèse

que la physiologie et la psychologie tendent de plus en plus à confirmer *.

En ce qui concerne la question de méthode intimement connexe à la précédente, même connivence secrète et le plus souvent inconsciente entre les affirmations rivales. Aristote, Descartes, Leibniz sont des savants de premier ordre; Bacon, Locke, Hume,' d'éminents raisonneurs. Jamais intellectualiste, sans excepter même Fichte, n'a nié sérieusement que?i fait la spéculation a priori n'ait pour point de départ une donnée empirique; jamais empiriste n'a renoncé par le fait au raisonnement déductif.

Et ce qu'il importe de constater, en terminant ce livre, c'est l'accord qui, depuis les défaites de l'hégélianisme, tend à s'établir de plus en plus, entre les esprits compétents, au sujet de la méthode. Cette question n'en sera plus une à l'avenir. La philosophie est placée sous la loi commune. Ses méthodes sont désormais celles des sciences : observation spéculative, déduction sur la base des faits et de l'induction. La distinction encore admise par Hegel, entre les sciences philosophiques et les sciences qui ne le sont pas, n'a plus de sens aujourd'hui. Toute science est nécessairement philosophique, toute philosophie digne de ce nom, nécessairement scientifique. On comprend de nos jours que, comme le dit excellemment F. Bacon, ce qui importe, c'est moins de connaître les opinions abstraites des hommes que la nature des choses. Sous l'empire de cette conviction, la manie des systèmes originaux diminuera de plus en plus. Le progrès en philosophie consistera moins dans la production d'hypothèses nouvelles que dans la démonstration expérimentale des hypothèses vraies que la métaphysique européenne nous a léguées, et dans la réfutationj expérimentale aussi, de ses erreurs. La personnalité des philosophes, leurs ambitions, grandes ou pe-

^ Voy. surtout Helmholtz, Physiologische Optik (p. 455).

lites, leur bon plaisir individuel, toutes choses qui ont joué dans l'histoire de la philosophie, et notamment dans la première moitié du dix-neuvième siècle, un rôle exagéré, se trouveront de plus en plus réduits dans leur influence, et la parole finira par rester aux faits et aux faits seuls. Dès lors la philosophie sera ce que Bacon, Descartes, Locke et Kant ont voulu qu'elle fût: une science, et la science par excellence. C'est le mérite du positivisme comtien d'avoir contribué pour une bonne part à ces résultats.

Plus profonde et plus radicale en apparence, l'opposition entre les dogmatiques et les sceptiques n'a rien non plus d'absolu. Toqs les systèmes de la Grèce ont une nuance de scepticisme plus ou moins prononcée, et d'autre part, le scepticisme hellénique aboutit à un probabilisme équivalant en fait à un dogmatisme relatif. Dans les temps modernes, nous voyons le type du dogmatisme métaphysique, le système de Leibniz, aboutir à un point d'interrogation: la monade n'ayant point de «fenêtres», comment la connaissance de ce qui n'est pas elle est-elle possible? Et d'autre part, l'intrépide démolisseur de la métaphysique traditionnelle, Emmanuel Kant, n'a pas plus tôt achevé son œuvre de destruction qu'il écrit ses Prolégomènes à toute métaphysique future, sa Métaphysique de la nature, sa Métaphysique des mœurs. Le positivisme lui-même, tout en affirmant que la métaphysique est chimérique, est l'intime allié du matérialisme, c'est-à-dire d'un système de métaphysique, et fournit ainsi, malgré lui, la preuve ad hominem de la légitimité, bien plus, de l'inévitable nécessité d'une ontologie, but final et récompense suprême des labeurs du savant^.

Est-ce à dire que le dernier mot de la philosophie européenne et de la science humaine soit le matérialisme? Ce système, il est vrai, a pour lui l'autorité des faits quand il constate

^ Voy. les Préfaces, p. X-XI.

un rapport inlime et permanent entre l'aperception interne et le fonctionnement régulier du cerveau; il a pour lui l'autorité de la raison quand il proclame l'unité essentielle des choses et le principe de causalité universelle, c'est-à-dire, en un mot, le monisme; mais il en est de lui comme de l'idéalisme, son contraire. Sous les apparences d une synthèse universelle, il n'explique, en réalité, que la moitié de ce qu'il prétend expliquer. Nous avons vu les penseurs idéalistes éprouver un invincible embarras pour passer de l'idée à l'être réel. Platon n'y a réussi qu'aux dépens de l'idéalisme absolu et moyennant l'hypothèse d'un non-étre coéternel à l'idée; Hegel ne l'a pu qu'en déclarant que l'idée enveloppe l'être, ce qui est également renoncer à l'idéalisme proprement dit : car l'idée qui enveloppe la réalité, la pensée qui implique l'effort, est plus que l'idée, plus que la pensée, et le nom d'idée donné au principe des choses ainsi conçu est inadéquat à la chose exprimée. Le matérialisme éprouve l'embarras inverse ; comment faire dériver le un du multiple, le moi indivisible de l'agrégat d'atomes qui s'appelle le cerveau? Aussi ceux de ses adhérents qui sont vraiment philosophes aiment-ils, nous l'avons constaté, à s'appeler non plus matérialistes, mais monistes. C'est qu'ils comprennent que produire l'intelligence, c'est la contenir au moins virtuellement, que l'être d'oii dérive l'idée n'est pas le corps aux trois dimensions, la matière au sens propre, mais Vunité supérieure d'oii procèdent et la matière et la pensée. Or cette unité au nom de laquelle l'idéalisme et le matérialisme spéculatif aspirent à se tendre la main, n'est pas une simple hypothèse, une entité transcendante et inaccessible, un pur être de raison ; elle est un fait, et même le fait le plus accessible à l'expérience directe et immédiate d'un chacun : nous voulons parler du fait de la volonté. La science moderne a ramené l'idée de matière à celle de force, et déjà Leibniz a dit excellemment : Point de substance sans effort. Or faire effort, c'est vouloir. Si l'effort est l'essence de la matière, c'est donc la

vôlonlé qui est le fond, la substance et la cause génératrice de la matière. D'autre part, l'effort est aussi la source de la perception, car il n'y a ni perception sans attention, ni attention sans effort. C'est de la volonté que procède la perception et non vice versa'^. C'est donc, en définitive, la volonté qui est l'unité supérieure et la cause première de ce que nous appelons la matière et de ce que nous nommons ["esprit. La volonté est l'être dans sa plénitude; tout le reste n'est que phénomène. Comparées à Veff'ort qui les produit, les réalise, les constitue, la matière et la pensée ne sont que des accidents : elles n'existent l'une et l'autre que de par la volonté. La volonté est au fond de tout (Ravaisson-) ; elle n'est pas seulement l'essence de l'âme humaine (Duns Scot, Maine de Biran, Bartholmèss), le phénomène premier de la vie psychique (Wundl), mais le phénomène universel (Schopenhauer), le fond et la substance de l'être (Secrétan^), le seul principe absolu (Schelling'*). A ce principe, comme dit Aristote, est suspendu le ciel et toute la nature.

Le matérialisme ne peut expliquer le moi; le spiritualisme bisubstantialiste, qui voit l'essence de l'esprit dans la pensée et l'oppose à l'étendue, essence prétendue de la matière, est incapable d'expliquer la nature; la «substance étendue» et la «substance pensante» sont des abstractions réalisées: seul le spiritualisme concret, qui considère le vouloir comme le fond de toutes choses et la substance commune des «deux mondes», est une métaphysique vraiment universelle, réunissant, pour parler avec Leibniz*'', « ce qu'il y a de bon dans les hypothèses d'Epicure et de Platon, des plus grands matérialistes et des plus grands idéalistes».

^ W. Wundt, Physiologisclie Psychologie : Rein Beivusstsein ohne WUlensthàtiykeit. — Gomp. Théod. Lipps, Grundthatsaehen des Scclenlebens, p.. 601 : Das Streben bildet den cigenilichen Kern des Seelenlebens. — 2 Rapport sur la philosophie française au dix-neuvième siècle. — ^ Bévue philosojjJnque, VII, 3, p. 304. — ■* Voy. p. 453. — ^ Réplique aux réflexions de Bayle.

Au surplus, le volontisme contemporain se distingue essentiellement du système de Schopenhauer^. Selon ce philosophe, la volonté tend à l'être et rien cpi'à l'être. Or la nature, ou pour parler le langage de la métaphysique nouvelle, la volonté tend à l'être, sans doute, mais c'est pour atteindre, à travers cette fin relative, une fin absolue: le bien. Si elle n'avait d'autre fin que l'être, elle trouverait sa satisfaction complète et suprême dans la vie, même sans moralité. Or l'expérience prouve surabondamment que l'homme qui ne vit que pour vivre se blase, et que celui-là seul ignore le dégoût de la vie qui existe pour quelque chose de supérieur à la vie. D'ailleurs une volonté, qui est supposée tendre nécessairement, fatalement à l'être, et rien qu'à l'être, ne pourrait se retourner contre elle-même, comme il arrive dans le suicide, et comme Schopenhauer l'y invite luimême par sa doctrine de la négation de la volonté, tout en blâmant d'ailleurs Varnoxaiola. Enfin, si le fond des choses était le vouloir-vivre quand même, on ne comprendrait rien à la mort volontaire d'un Léonidas, d'un Socrate^ de tous ceux en qui il a trouvé plus fort que lui. L'on peut refuser, il est vrai, de croire au désintéressement de ces sacrifices, au bien voulu et pratiqué pour lui-même, en un mot au devoir. JMais l'on peut nier également, et avec non moins de raison, la réalité du monde, et traiter d'illusion l'existence elle-même. Il faut bien nous le dire: il n'y a d'autre preuve de l'existence d'un monde distinct de nous que l'impératif des sens, l'évidence avec laquelle il s'impose à notre sensibilité. Or, en fait, le devoir n'est pas moins évident que l'impératif des sens. Les illusions des sens, constatées par la philosophie dès ses premiers pas, n'empêchent pas le monde d'être une réalité, très différente

1 Pour la difl'érence entre le volontisme pessimiste et le volontisme mélioriste, voy. les Préfaces, p. XII ss., et nos traités en langue allemande : IL y a volonté et volonté. Examen de la philosophie de Hartmann, Strasb., 1882; et Bu rôle de la volonté dans le 'phénomène religieux, Strasb., 1888.

assurément de ce que les sens nous montrent, mais enfin une réalité, et sous ce rapport du moins, les sens sont véridiques; de même la conscience, toute variable et faillible qu'elle soit dans la matière de ses prescriptions, nous oblige, par leur forme même, à reconnaître un ordre moral, essence et âme de l'univers. Quelle que soit la part de l'anthropomorphisme dans le vocabulaire de la morale kantienne, il faut convenir que cette forme est impérative, qu'au fond de notre vouloir-vivre il y a comme un arrière-fond, et par delà notre volonté individuelle, comme une volonté plus haute et plus excellente, qui tend à l'idéal {Wille zum GiUen).C'esl elle, et non le Wille zum Lehen de Schopenhauer^ qui est l'essence véritable et la cause première de l'être, suhstantia sive Deus.

Dégagé ainsi de l'alliance toute fortuite et passagère qu'il a contractée avec le pessimisme dans le système de Schopenhauer, le monisme de la volonté est la synthèse où tendent les trois facteurs que nous avons vus coopérer au développement de la philosophie européenne (§ 4) : la raison, qui postule l'unité essentielle des choses (Parménide, Plotin, Spinosa), l'expérience, qui constate l'universalité de la lutte, de l'effort, du vouloir (Heraclite, Leibniz, Schelling), et la conscience, qui affirme l'idéal moral, fin dernière de l'effort créateur et de l'universel devenir (Platon, Kant, Fichte).

La Nature est une évolution dont la Perfection infinie est à la fois la force impulsive et le but suprême (Aristote, Descartes, Hegel).

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Préface vu

Préface de la précédente édition ix

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