DARWIN ET LE MOMSME CONTEMPORAIN
chimique, contre le fantôme du principe vilai^; à la théorie de l'équivalence et de la transformation des forces- et aux découvertes électrologiques ^, contre l'hypothèse d'une force séparée pour expliquer la pensée; à la théorie géologique des évolutions lentes et des transformations insensibles ^, contre la théorie des cataclysmes-', derrière laquelle s'abrite, selon lui, la croyance aux interventions capricieuses d'un pouvoir surnaturel; enfin, aux expériences nombreuses et concluantes qui ont mis hors de doute le rapport existant entre le cerveau et la pensée, contre la distinction spiritualiste de l'âme et du^corps.
De toutes ces nouveautés, celle que le matérialisme s'est assimilée le plus rapidement et à laquelle il doit l'appoint le plus important, c'est la théorie darwinienne, qui répond à cette question capitale demeurée sans solution jusqu'à Darwin : Comment la finalité qui se manifeste dans la construction et la disposition de nos organes, a-t-elle pu se produire sans l'intervention d'une cause créatrice intelligente et par l'action purement mécanique de forces inconscientes? ou encore : comment expliquer la finalité sans les causes finales^'? Le darwinisme, en fournissant au matérialisme une réponse péremptoire à l'objection capitale du spiritualisme théiste, est devenu par ce fait
^ Virchow , Le vitalisme ancien et moderne {Archives anatomiques et physiologiques, IX, 1-2). — 2 gjr Humphry Davy. — Faraday. — S. R. Mayer, Traité de la chaleur, 1842. — Helmholfz, Mémoire sur la conservation de la force, précédé d'un Exposé élémentaire de la transformation des forces naturelles, trad. L. Pérard. — Hirn, Ei<quisse de la théorie mécanique de la chaleur, 1864, — John Tyndall, La chaleur considérée comme un mode de mouvement, Irad. par l'abbé Moigno, 1864. — Même auleur, La matière et la force, trad. Moigno, 1867. — Combes, Exposition de lathéorie mécanique de la chaleur. — Dupuy, Transformation des forces. — Grove, Corrélation des forces physiques, trad. par l'abbé Moigno sur la 3* éd. anglaise, 1868. — 2 Du Bois-Reymond, Recherches sur l'électricité animale, trad. par Moulinié, Paris, 1868. — * Lyell, Principes de géologie, trad. par Mad. TuUia Meulien. — ^ Georges Cuvier, Discours sur les révolutions de la surface du g'Zofee (^Introduction à ses Becherches sur les ossements fossiles). — '^ Ha'ckel, Histoire naturelle de la création, 4'' éd., ] âge 284.
son allié indispensable, et telle est l'intimité de cette alliance que darwinisme et matérialisme sont considérés comme des termes synonymes.
Deux systèmes se trouvent en présence dès le dix-huitième siècle '1; suivant le premier, qui se fonde sur la prétendue immutabilité des espèces, chaque espèce animale et végétale a été créée indépendamment de toutes ses congénères [créatiouisime de Linné et de Guvier) ; suivant le second, dont Diderot et Robinet ont formulé les principes, les espèces ne sont que des variétés mieux marquées et plus fixes que ce qu'on désigne vulgairement par ce mot, et descendent les unes des autres générativement {transformisme ou évoUUionnisme), Au dogme de l'immutabilité des espèces le transformisme oppose le fait de leur variabilité. Entre l'être générateur et son rejeton, il y a toujours similitude, jamais identité. C'est-à-dire qu'il y a^ entre l'un et l'autre, des différences. De plus, et c'est l'important, ces différences peuvent se transmettre par hérédité. Mais celte variation incessante et la métamorphose progressive des espèces qui s'ensuit, comment et à quelles causes ont-elles lieu? Gomment et à quelles causes une même souche a-t-elle pu produire le tigre et la gazelle, la souris et l'éléphant? Selon Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, c'est grâce à l'influence du milieu sur l'organisme et à l'adaptation progressive de cet organisme aux conditions d'existence qui lui sont faites. Gette explication, qui suffisait pour un certain nombre de cas, mais en laissait un nombre plus grand encore inexpliqués, fut complétée par Charles Darwin, le plus célèbre des naturalistes de ce siècle (1809-1882), dans son livre monumental: On the origin of species by means of natural sélection-. La cause efficiente de la transformation des êtres organisés et de la diversification de leurs types spécifiques, c'est, selon Darwin, la concurrence qui
' Voy. § GO. ~ 2 Voy. p. 536, nol.^ 10.
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se fait nalurellement entre eux, la lutte pour l'existence (slruggle for life) : concurrence dont l'effet est celui d'une sélection de tout point semblable à la sélection artificielle au moyen de laquelle l'horticulteur et l'éleveur obtiennent leurs variétés. Que fait l'éleveur de pigeons par exemple^? Il remarque dans l'un de ses pigeons la particularité que sa queue a une penne de plus que les autres; il tache de se procurer une femelle offrant la même particularité, et il obtient de ce couple des rejetons ayant la queue garnie de deux, trois, quatre pennes de plus que leurs ascendants: le pic:eon-paon ; il obtient, par un procédé semblable, le pigeon grosse-gorge, le pigeon cravate, le pigeon hirondelle, le pigeon carme et autres variétés. Même procédé chez les éleveurs de chevaux, de chiens, de bêtes à cornes, et chez les horticulteurs : en assortissent leurs couples ou leurs graines d'après certaines données, ces artistes arrivent à diversifier les types à l'infini. Ils y arrivent par un artifice de l'intelligence et avec intention : la nature obtient le même résultat (diversification des types) sans artifice ni intention quelconque, au moyen de la concurrence ou lutte pour la vie. Cette lutte, en effet, opère entre les êtres un triaii:e, une sorte de choix (selectio) : les uns, c'est-à-dire les plus forts ou les plus adroits ou les plus propres, pour une cause quelconque, à échapper à la destruction, arrivent a se reproduire; les autres périssent; ceux-ci sont les réprouvés, ceux-là les élus de la nature, les selecti de la concurrence, qui n'est pas seulement le principe de tout progrès social, mais aussi la cause première de tout développement dans la nature. Supposons, dit Strauss commentant Darwin-, un troupeau de bœufs à l'époque où ces animaux ne sont pas encore munis de cornes. Ce troupeau est attaqué par des carnassiers. Il est évident que, dans la lutte
' De l'origine des espèces, trarl. Royer, 3« éd., p. 29 ss. — - Tai vieille et la nouvelle foi, 2" (■(!., p. 190 ss.
pour l'existence qui s'ensuit, ceux qui ont le front le plus fort auront plus de chances que les autres de se tirer d'affaire, et il est évident aussi que s'il se trouve, dans le troupeau attaqué, un individu qui a au front un rudiment de cornes, il aura pour lui plus de chances de salut que le reste du troupeau. Celui-ci succombera en grande partie, mais quant à lui, il en réchappera; il arrivera à se reproduire, et (ce qui est ici l'important) il transmettra à ses descendants la particularité qui lui a valu de vivre et de pouvoir se reproduire : son rudiment de défenses frontales. Ses descendants seront plus ou moins pourvus de cette particularité. Plus ils le seront, plus ils auront de chances de vaincre dans la lutte qui se renouvellera pour eux, et de transmettre à leur tour l'organe protecteur aux générations suivantes. Et ainsi cet organe, qui n'a été, chez son premier porteur, qu'un simple caprice de la nature, et qui, sans la concurrence, aurait disparu avec ce porteur sans laisser de trace dans l'espèce bovine, va se développant et se perfectionnant de génération en génération; ce qui n'était d'abord qu'un caractère purement individuel devient un caractère générique, grâce à cette lutte toujours renaissante et aux effets accumulés de cette sélection sans cesse renouvelée.
Dans l'exemple précité, c'est un avantage positif, un surplus, qui a déterminé la sélection, mais il est des cas où un manque peut avoir le même effet, où un défaut peut être un avantage et une cause de sélection. Supposons, avec HaeckeU, que dans une île en plein Océan, un essaim d'insectes ailés s'élève dans les airs et que, surpris par une tourmente, il soit entraîné vers la haute mer et y périsse ; supposons encore que l'un de ces insectes manque d'ailes : il ne pourra suivre l'essaim dans les profondeurs de l'air, mais c'est précisément à ce défaut qu'il devra son salut, et, survivant à ses congénères ailés, il trans-
1 Ouvrage cité, p. 25G ss.
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meltra son défaut à l'un ou a l'autre de ses descendants, qui lui devra le même avanlai^e (celui d'être «élu»); et ainsi de suite, jusqu'à ce que, de sélection en sélection, les ailes disparaissent complètement dans l'espèce comme caractère générique. Dans ce cas, sans doute, le processus qui s'opère par sélection naturelle est en réalité un recul, car il s'agit d'une déformation, d'un étiolement progressif ; mais l'évolution, dans la nature, est aussi souvent recul que progrès.
La sélection par la concurrence vilale est l'explication suliisante de tout ce qu'il y a de propriété tinale dans les organismes : elle explique jusqu'à la manière dont se sont formés les organes des sens, l'œil, roreille, si admirables d'art et qui, par cela même, ont toujours fourni aux doclrinesilinalistes et ciéationisles leur [)lus précieux appui. Le premier œil qui s'est produit dans l'évolution du règne animal n'était, comme la première corne dans celle de l'espèce bovine, qu'un simple rudiment, d'où il y avait aussi loin à l'a^il des espèces supérieures actuelles que de la nageoire du poisson et de l'aile de l'oiseau au bras de l'homme; mais en réfractant déjà la lumière d'une certaine manière et en provoquant une sensation lumineuse, si faible fùt-elle, il constituait, pour l'individu (jui eu était nanti, un avantage immense dans la concurrence vitale et en faisait r» élu de la nature», autour duquel disparaissaient forcément ses congénères aveugles, pour le laisser lui seul conserver l'espèce et transmettre son organe visuel, plus accentué encore peut-être, à ses descendants. Les mêmes causes ne cessant d'agir et d'accumuler leurs effets de génération en génération, l'aMl finit, après des milliers de siècles d'une évolution progressive, par arriver à sa perfection actuelle, défiant l'art le plus consommé et les plus savantes combinaisons de l'intelligence: et il y arrive, non parle fait d'une intervention intelligente, nm&par la force des cfiosesK
' De Voviqine des espèces, p. 229 ss.
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(l'est, nous l'avons dit, en raison de cette explication niëtani(iue de la linalitë, — explication qui, chez Darwin, n'exclut pas l'idée de création, — que le matérialisme contemporain s'est approprié d'emblée et d'enthousiasme la théorie de la sélection naturelle. Ce que l'on attribue à la «sagesse de la Providence» ou à la «bonté de la mère Nature», apparaît, dans l'hypothèse darwinienne, comme l'œuvre de la concurrence naturelle des êtres et de la sélection qu'elle détermine. Si les animaux qui peuvent vivre nus dans les climats chauds se trouvent munis, dans les régions boréales, de chaudes fourrures; si les habitants du désert ont pour la plupart un pelage dont la nuance ressemble à celle du milieu où ils vivent et qui les protège, en les dissimulant aux regards de leurs ennemis; si entin l'existence de tout être vivant se trouve «assurée» à un certain degré, il n'y a là ni intention charitable ni dispensation surnaturelle et providentielle. Ce n'est pas à fiii^ de n'avoir pas froid que les animaux du nord ont leurs fourrures, c'est parce f/w'ils sont revêtus de fourrures qu'ils ne souffrent pas du froid, et ils ont des fourrures parce (fue leurs ascendants, qu'un caprice de la nature a revêtus d'une peau plus épaisse, ont, par cela même, mieux soutenu la lutte pour l'existence que leurs congénères qui en étaient privés, et ont pu, grâce à cette sélection naturelle, se reproduire et reproduire en même temps leur particularité protectrice, tandis que les autres ont succombé et (jue leur type a disparu. Il en est de même des animaux du désert et de tous les animaux et végétaux jouissant d'un privilège quelconque d'apparence cause-linalière-.
Le principe de la sélection ne s'applique pas seulement à l'anatomie et à la physiologie, mais aussi à la zoo-psychologie. Les instincts des araignées, des fourmis, des abeilles, des cas-
^ C'est avec inteiilion que nous écrivons en deux mots. — ^ Hteckel, ouvrage cité, Xle leçon.
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lurs, lies oiseaux, que Hartiuann lui-même croit eucore ne pouvoir expliquer qu'au moyen d'un deus ex /«acA/zia (l'Inconscient), ne sont autre chose, selon Darwin, que des habitudes héréditaires, devenues seconde nature par l'etlet de la concurrence vitale et de la sélection naturelle. Ce qui est inné aux générations d'aujourd'hui ne l'était pas à leurs premiers ancêtres, et l'art merveilleux qui se manifeste dans les instincts de certains animaux n'est que le dernier mot d'une évolution mille t'ois séculaire et d'un perfectionnement graduel remontant a la première origine de ces espèces artistes. Nos habitudes intellectuelles n'ont pas d'autre origine. Les idées que le spiritualisme considère comme innées et qui, selon Kant. tiennent à la constitution même de l'intelligence, font partie sans doute de notre organisation mentale actuelle, mais n'étaient pas innées à nos premiers progénileurs. Ceux-ci les ont acquises par l'expérience, et c'est l'hérédité aidée de la sélection (jui, en nous les transmettant comme des habitudes ou dispositions intellectuelles, a lini par leur donner le caractère de l'innéité.
Un corollaire inévitable du principe transformiste et seleclionniste, c'est l'origine simienne de l'homme. Aussi Daruin l'allirme-t-il dans son second ouvrage capital : On the oriyin of nain (1871). L'homme est issu d'une variété de singes plus douée que toutes les autres. La fausse honte qui nous empêche de souscrire à cette thèse provient de ce que le singe a des allures comiques, qui lui donnent l'air d'un crétin, d'un idiot, d'une caricature de l'homme. Nous ne l'éprouverions nullement si l'on nous faisait descendre du lion ou du rosier. Nous ne l'éprouvons même pas, chose étonnante, en présence du récit biblique, (pii fait sortir noire espèce d'une motte de terre : origine bien plus humiliante encore, vu l'énorme distance qui sépare une motte de terre d'un être organisé, et d'une organisation aussi élevée que celle du singe. On objecte qu'un César, un Kant, un Gœthe ne sauraient descendre d'un animal, qu'il
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esL entre eux et le singe une distance infranchissable. Mais cette objection tombe si l'on tient compte, d'une part, des chaînons intermédiaires entre l'homme-singe et César (le Papou, le Néo-Zélandais, le Gafre, etc.) et d'autre part, du prodigieux espace de temps qu'il a fallu à la nature, c'est-à-dire à la concurrence et à la sélection, pour effectuer son évolution de l'homme-singe à César et à Gœthe. A la vérité, les six mille années d'âge que la Bible donne au monde n'y auraient pu sutîire. Mais les découvertes paléontologiques de ce siècle (constructions lacustres, silex taillés, homme des cavernes, kjôkken-môddings des côtes danoises, etc.) démontrent sans réplique que le genre humain est beaucoup plus vieux, et que la civilisation égyptienne elle-même, si prodigieusement ancienne, est relativemeid moderne^. Des pas infiniment petits et des périodes infiniment longues, tels sont, dit Strauss-, les deux passe-partout qui ouvrent les portes accessibles naguère au seul miracle. Eh quoi! Le christianisme n'enseigne-t-il pas que Dieu est devenu homme? Pourquoi donc l'animal ne pourrait-il pas le devenir? Les religions non chrétiennes ne le tiennent pas pour impossible, témoin la métempsycose que professent l'ancienne Egypte, le brahmanisme et le bouddhisme. En fait, il n'y a pas d'abime entre l'homme et l'animal. On ne peut refuser à ce dernier ni la sensibilité, ni la mémoire, ni l'intelligence. Les laits qui le démontrent remplissent des volumes. Le sens moral ne lui est pas étranger, et. ajoute Strauss^, si chez le chien c'est le bâton qui le fait naître, n'est-ce pas aussi le cas chez beaucoup d'hommes? L'animal connaît l'amour maternel, l'attachement, le dévouement. En toutes choses, il n'y a entre lui et nous qu'une différence de degré: son «âme» est a la nôtre ce que le bourgeon est à la fleur et au fruit.
Nous n'insisterons pas sur ces développements de la pensée
1 Strauss, ouvrage cité, p. 202. — 2 Ibid. — ^ Ibid., p. 207.