ORIGINES DE L\ PHILOSOPHIE GRECQUE
opulents sacrifices, la plus complète fidélité ne peuvent les fléchir, quand notre prospérité leur déplaît. De là, la mélancolie que respire la poésie gnomique d'un Selon, d'un Théognide, déclarant la mort préférable k la vie et estimant heureux ceux qui ne naissent point ou qui meurent jeunes*.
A mesure que la conscience morale se développe et s'affine, les idées religieuses se transforment et se spiritualisent. Aux dieux d'Homère, en qui se reflète la jeunesse exubérante, versatile, querelleuse de la nation hellénique, succèdent les dieux justes et sages, reflets de sa maturité (Pindare, Eschyle, Sophocle). Cette transformation qualitative des idées religieuses est accompagnée d'une transformation quantitative. Le polythéisme tend à se simplifier. Le bien, que la volonté aperçoit comme sa fin suprême, est synonyme d'harmonie, et l'harmonie, c'est l'unité dans la diversité. Le progrès religieux et moral est, par suite, un progrès dans le sens unitaire et monothéiste.
La conscience morale, qui chez le Grec se confond avec le sens du beau, trouve une puissante alliée dans la raison et sa tendance native à l'unité. Guidée par l'instinct moniste, la théologie se demande quel est l'aîné des dieux et dans quel ordre ils procèdent générativement de leur Père commun, et répond par les théogonies d'Hésiode, de Phgrécyde de Syros^, d'Orphée^. C'est une première satisfaction que se donne l'esprit philosophique, préludant, sous des formes bizarres, à l'explication rationnelle de la nature.
A la conscience et à la raison s'ajoute un troisième facteur, l'expérience, pour transformer les idées religieuses en démontrant, avec une croissante évidence, l'impossibilité d'expliquer tous les phénomènes sans exception par des volontés capricieuses.
* Cf. Zeller-Boutroux, t. I, Introduction. — ^ pherecydis fragmenta coll. et illnstr. Fr. G. Sturz, éd. II, Leipz., 1814. -- ^ Voy. sur Orphée le savant ouvrage de Lobeck: Aglaophamus sive de theologxœ mysticœ Grœcorum causis^ 2 vol., 1829.
Les faits d'ordre mathématique, par leur caractère d'universalité et de nécessité, sont les premiers qui échappent à l'interprétation théologique : comment admettre, en effet, que si deux fois deux font quatre, que si les trois angles d'un triangle égalent deux droits, cela soit Teffet d'un caprice et non d'une nécessité absolue? De même dans le domaine astronomique et physique, l'observation des faits, de leur régularité constante, de leur périodicité, fait naître l'idée d'une Volonté supérieure au bon plaisir des dieux {dvdyxrjy àdqdazuayfioïquy Tvxr)), d'une Justice immuable {âlxt], eifiaçfiévrj), d'une Loi divine (d-eloç vo^oç), d'une Intelligence suprême, {^eXoç Xoyoç, S-eîoç vovç). Aussi les Thaïes, les Xénophane, les Pythagore, qui les premiers protestent contre l'anthropomorphisme théologique, sont-ils des mathématiciens, des naturalistes, des astronomes, si tant est qu'on puisse appeler ainsi des hommes qui eurent quelques connaissances élémentaires sur la marche des astres, les propriétés des nom5i*es et la nature des corps. ^-
La philosophie est née le jour où ces physiciens, comme Aristote les appelle par opposition à leurs prédécesseurs les théologiens, relèguent les dieux traditionnels dans le domaine de la fable, pour expliquer la nature par des principes et des causes {ccQxcù xai aillai)* Issue d'un conflit entre la raison et le pouvoir religieux, qui se vengera d'elle .en l'accusant systématiquement d'athéisme et de trahison à la patrie, elle ne dépouille pas immédiatement les formes mythologiques. Elle aime à s'exprimer dans le langage rhythmique des poètes, et ses conceptions ellesmêmes conservent l'empreinte de la croyance religieuse d'où elle émane. Elle ne supprime pas les dieux : elle les ramène à leur vraie nature et en fait des éléments (arot/eîa). A l'instar de la théologie, elle commence par se demander quel est l'élément primitif, celui qui précède les autres quant à la dignité et à la durée, et dont par conséquent les autres sont sortis généralivemenl. Les théogonies deviennent des cosmogonies, et la seule
l'école de milet 15
question capitale sur laquelle diffèrent les premier^ penseurs est celle de savoir quelle est la puissance naturelle/primordiale, le principe (àç;fr).
§ 5. L'École de Milet. ThalèS; Anaxlmandre; Anaximène.
1. Thaïes*, le chef de ce qu'on pet^mpeler l'école de Milet et rancêtre de toutes les écoles ionieune^enseigne, vers l'année 600, que ce principe premier c'est l'^jw, substratum universel dont les autres corps ne sont que des altérations, que l'eau enveloppe de toutes parts la terre, que celle-ci flotte sur cet océan infini et en tire incessamnient les éléments nourriciers dont elle a besoin.
Cette doctrine est la traduction en langage scientifique du vieux mythe aryen de l'Okéanos céleste ou fleuve de la nuée d'orage fécondant la Terre et père de toutes choses vivantes 2. Elle est tout ce qu'on sait positivement de la philosophie de Thaïes. L'antiquité, d'ailleurs, nous le représente comme le premier géomètre, le premier astronome et le premier physicien parmi les Grecs. Il passe pour avoir prédit l'éclipsé du 28 mai 585, et pour avoir connu le phénomène magnétique ainsi que la propriété attractive de l'ambre frotté {rl^xiqov).
2. Selon Anaximandre^, compatriote et disciple de Thaïes, auteur d'un livre De la Nature, le principe premier n'est pas Peau, mais l'atmosphère infinie (ro aneiçov) d'où elle procède pour féconder la terre. Cette matière infinie et indistincte est la mère des cieux et des mondes qu'ils renferment {zwv ovqav&v
^ Source principale: Met. y I, 3. — * Platon, Cra^y^, 402 B. — 3 Sources: Aristote, Met,, XII, ^fiPhys. III, 4. - Simplicius, Jn Phys., i. 6, 32. — Phitarque, dans Eusèbe, Prœp. evang., 1, 8. — Hippolyte, ^efut, hœres.^ I, 6. — Cicéron, De nat, deor,, 1, 10. — Scliloiermacher, Mémoire sur Anaximandre (aU.), Œuvres complètes, 3« série, t. II. — Ritter et Preller, Hi&t, phil. gr, et rom,, éd. III, p. 9 ss. — C. Mallet, Histoire de la philo- Sophie ionienne, Paris, 1842.
xal Twv èv avTolç xoaficDv). Tout ce qui existe tient l'être de ce principe prenaier, et en est sorti par séparation; il est donc juste que chaque chose lui rende à l'heure fixée par le Destin la vie qu'il lui a prêtée, afin que cette vie circule et passe à des êtres nouveaux. Les antithèses du chaud et du froid, du sec et de l'humide, qui n'existent pas dans l'a^retçov, chaos primitif où tout se neutralise, s'en dégagent par degrés et forment la nature avec ses contraires, ses qualités opposées, ses éléments distincts. L'opposition primordiale est celle du chaud et du sec, d'une part, du froid et de l'humide, de l'autre; l'un concentré dans la terre, l'autre dans le ciel qui l'environne. La terre est un corps cylindrique et flotte librement dans l'élher infini, retenue en équilibre par l'égalité des distances qui la séparent de tous les autres corps célestes {dtà zrv ofioiav Ttdvtœv ànoavaaiv). Il y a une infinité de mondes [d-eot) qui tour à tour se forment et périssent. C'est dans l'eau que se sont formés les premiers animaux, d'où sont sorties peu à peu les espèces supérieures. L'homme est issu du poisson. Les individus et les espèces changent incessamment, mais la substance d'où ils sont tirés, Vanuoov, est indestructible [acpB-aQiov^ dd-avaiov^ dvaXs9'Qov)j parce qu elle est incréée {dyévvrjvov). Elle enveloppe tout, produit tout, gouverne tout {neçuxei dnavva xai ndvta xvfieQva). Elle est la divinité suprême (ro d'eîov)^ possédant en propre une vitalité perpétuelle.
3. Anaximène^ de Milet, disciple d'Anaximandreet troisième représentant de la philosophie ionienne, appelle le principe générateur des choses l'air ou le souffle {dvjQ^ nvBvaa, ipvxrj)' Sa doctrine, qui est celle d'Anaximandre sous une forme plus précise, peut se résumer ainsi : une matière infinie, un mouvement perpétuel de condensation et de dilatation et quelque chose
* Plutarque, dans Eusèbe, Prœp. evang., I, 8. — Cicéron, De nat deor., h ^0. — Schleiermacher, Mémoire sur Biogène d'Apollonie (môme volume). — Ritler et Preller, ibid.