‹ Histoire de la philosophie européenne (volume 2)Chapitre 12 sur 83 · LE PROBLÈME DU DEVENIR · texte numérisé non relu

LE PROBLÈME DU DEVENIR

comme un principe plastique, une fatalité directrice du mouvement {âixf], àvdyxri). Matière, mouvement, force motrice, nécessité dirigeante : nous trouvons chez les Ioniens tous ces éléments des explications de la nature tentées depuis. Mais il en est de leurs systèmes comme des organismes rudiraentaires: la perfection d'un vivant dépend de la différenciation plus ou moins grande de ses organes ; plus ses parties constitutives se distinguent entre elles et gagnent en spécialité, plus il s'élève dans l'échelle des êtres. Or la philosophie ionienne, comparée à celle d'Aristote, est encore parfaitement uniforme. L'eau, pour Thaïes, l'air, pour Anaximène, est tout à la fois substratum, force motrice et fatum ou loi du mouvement^. Le progrès, dans la science comme dans la nature, se fera par la division du travail, par la distinction des éléments constitutifs de l'être, par la multiplication et l'antagonisme des systèmes.

§ 6. Le problème du devenir.

La question primordiale sur laquelle on se divise est celle du devenir. Uêtre persiste, les êtres changent perpétuellement , soit qu'ils deviennent, soit qu'ils disparaissent: comment l'être peutil à la fois persister et ne pas persister? De la réflexion sur ce problème, le problème métaphysique par excellence, puisqu'il est à la base de toutes les sciences et domine toutes les questions, naissent trois systèmes, types de toutes les philosophies européennes: le système éléate; le système d'Heraclite; le système atomiste, professé dans le sens idéaliste par les pythagoriciens, dans le sens matérialiste par Leucippe et Démocrite, avec la nuance dualiste par Anaxagore. Les deux premiers sont radicaux et suppriment tour à tour l'un des termes de Tantinomie, le troisième est une doctrine de conciliation. D'après l'hypothèse éléate,

ï Aiistote, Met, I, 10, 2.

l'être est tout, le changement n'est qu'apparent; d'après Heraclite, le changement est tout et l'être, la permanence n'est qu'illusion ; d'après les monadistes et les otomîstes, il y a à la fois permanence et changement : permanence dans les êtres ^^ changement perpétuel dans leurs rapports. Les éléates nient le devenir, Heraclite le déifie, les atomistes l'expliquent.

A. Négation du devenir.

§ 7. La philosophie éléate. Xénophane, Parménide, Mélisse, Zenon,

Gorgias.

A l'époque où Anaximandre florissait à Milet, un autre Ionien, Xénophane de Colophon, prit le chemin de la Grande-Grèce, en parcourut les villes comme rapsode philosophe, et se fixa en dernier lieu à Élée en Lucanie, où il trouva des adhérents. Ses nouveautés théologiques furent développées et systématisées par Parménide d'Élée et Mélisse de Samos, qui les élevèrent à la hauteur d'une métaphysique. Zenon d'Élée, disciple de Parménide, prit à tâche de les défendre au moyen de la dialectique et fut le précurseur des sophistes.

1. Adversaire décidé de la mythologie nationale, Xénophane ^ joue à son égard un rôle analogue à celui des prophètes hébreux

^ Considérés par les pythagoriciens comme des unités idéales ou nombres, par les atomistes comme des unités réelles ou matérielles. — ^ Aristole (?), DeXenophanCy Zenone et Gorgia — Clément d'Alex., Stromates, V, p. 601 C. /6îd., p. 741 B. — Buhle, Commentatio de ortu et progressu pantheismi inde a Xénophane etc, Gœtt., 1798. — V. Cousin, Xénophane, fondateur de Vécole d'Élée (dans les Nouveaux fragments philosophiques) y Paris, 1828. — Kern, Quœstiones Xenophaneœ^ Naumb., 1846. — MuUacb, Fragmenta phil, grœc, I, p. 101 ss, — Rilter et Preller, Hist.phiL gr, et rom,, éd. 111, p. 81 8. — J. Freudenthal, De la Théologie de Xénophane (ail.), Breslau, 1886. M. Freudenthal se fonde, entre autres, sur ces mots ev ts Osoï^ (MuUach, p. 101) pour faire de Xénophane un polythéiste. C'est méconnaître étrangement l'esprit au profit de la lettre, et autant vaudrait ranger Spinosa parmi les théistes, parce qu'il appelle la nature Dieu et Dieu une chose pensante.

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élevant leur voix puissante contre le polythéisme et Tinanité de ses conceptions. Par sa parole et par ses écrits, ^il est le véritable créateur du monothéisme philosophique, qui s'identifie, pour lui, avec le panthéisme. Dans ses satyres, dont il nous reste quelques fragments, il combat, avec une éloquence pleine d'ironie, Terreur des hommes qui multiplient à l'infini l'Être divin, qui lui attribuent la forme humaine (anthropomorphisme) et les passions humaines (anthropopathisme). Il est un Dieu, s'écrie-t-iJ, un Dieu unique qui ne se peut comparer aux. dieux d'Homère ou aux hommes, ni quant au corps ni quant à l'intelligence. Ce Dieu est tout œil, tout oreille, tout entendement. Immuable et immobile, il n'a pas besoin de circuler à droite et à gauche pour exécuter ses volontés, mais sans peine il gouverne toutes choses par sa seule pensée. Les mortels, il est* vrai, s'imaginent, sur la foi d'Homère et d'Hésiode, que les dieux naissent comme eux, que comme eux ils ont sentiment, voix et corps, et ils leur imputent tout ce qui est honteux et scaùdaleux parmi les hommes : le vol, l'impureté, le mensonge. Ils font comme feraient les bœufs ou les lions qui, s'ils savaient peindre, représenteraient certainement leurs dieux sous forme de lions ou de taureaux. Au lieu de ces êtres imaginaires, adorons l'Être un et infini, qui nous porte dans son sein, et en qui il n'y a ni génération ni corruption, ni changement ni devenir*.

« MuUach, p. 101-102:

ETç 6eoç ?v xe Oeoîai xa\ àvOpoiTTotcri ^i^ic'toçj 0ÛT6 o&[Jiaç ôvTjTOÏaiv îjxodoç oute vorjfJLa.

OuXoç ôpa, ou'koç 5è voeî^ oOXoç 8e t' dxouÊi. 'AXX' àiçocvEuOs Tcôvoio voou çpEVt TcotvTa xpaôaiVÊtj

XIÛ S* Iv XaUTO) TE [/.^VÊIV XlVOUjAEVOV 0Ù8e'v,

ouSJ uETEp^EffOaî |xiv ETTiirpEirEi aXÀoTÊ dfXXr,* àXXà PpoTOi ooxê'ooci Oeoù; *{i'^)fU<j^on,

2. Approfondissant ces données du maître , Parménide^ en fait le point de départ d'un système rigoureusement moniste. Puisqu'en Dieu il n'y a pas de changement et que Dieu est tout, ce que nous appelons changement {dlXoiovaS-ai) n'est qu'une apparence, une illusion ((Jo|a), et il n'y a en réalité ni devenir ni mourir. L'être éternel seul existe : à cette thèse il consacre un poème philosophique, dont les fragments sont le monument le plus ancien que nous possédions de la spéculation métaphysique proprement dite chez les Grecs. Dans la première partie, consacrée à la Vérité, il démontre par une dialectique spécieuse, que les idées de changement, de pluralité, de limitation, sont contradictoires à la raison. Dans la seconde, qui traite de ce qui n'est qu'apparence, il essaie, puisqu'aussi bien cette apparence existe, de donner une explication de la nature.

Partant de l'idée d'être, il établit que ce qui est ne peut être devenu ce qu'il est, et ne peut pas non plus cesser d'être ou devenir autre chose; car si l'être a commencé d'exister, il est sorti soit de l'être, soit du non-être ; or, dans le premier cas, il est issu de lui-même, il s'est engendré lui-même, ce qui veut dire qu'il n'est pas devenu, qu'il est éternel. Le second cas

nâvia ôcoîç àveôrjxav *'Otxy)poç ô' *Haio5dç tc HaooL Trap' àvôpwTroicriv ôv£i8ea xai ^*{o^ èctiv^ xai TrXeîcT* ecpOeyÇavTo Ôewv àÔe|xiaTia spya, xXeTTTÊiv, p.oi)(^£U6iv TE xtti dXXyjXouç draxeuciv.

'AXX' eiTOi X^^P**! y' ^^X^^ P^s< ^i^ Xsovteç yJ *f^OL^on '/ti^icci xai /py* teXeiv âfirep àvSpgç, Ïtttcoi jJLiv ô* ÏTCTTOiai, péeç 8s tc pouciv ôfxoiaç xai xe ôecov lâéa; eypotcpov

1 Sextus Empir., Adv. math.^ VII, ill. — Simplicius, In Phys,, f. 7. 9. 19. 25. 31. 38. — Proclus, Comment, in Plat, Timœum, p. 105. — Glém. d*Alex., Strom,, V, p. 552 D, 614 A. — Mullach, Fragm, phil, gr,, p. 109 ss. — Ritter et Preller, p. 87 ss.

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suppose que quelque chose puisse naître de rien, ce qui est absurde. Pour les mêmes raisons, ce qui existe ne peut ni se modifier ni périr, car la mort le ferait passer soit à l'être soit au néant. Si l'être se change en être, c'est qu'il ne change pas, et supposer qu'il passe au néant est aussi impossible que de le faire sortir du néant. Par conséquent l'être est éternel. Il est d'ailleurs immobile, car il ne pourrait se mouvoir que dans l'espace; or, l'espace est ou n'est pas; si l'espace est, c'est qu'il est identique à l'être, et dire de l'être qu'il se meut dans l'espace, c'est dire que l'être se meut dans l'être, ce qui veut dire qu'il reste en place; si l'espace n'est rien, c'est qu'il n'y a pas non plus de mouvement, car le mouvement n'est possible que dans l'espace. Le mouvement ne se conçoit donc d'aucune façon et n'est qu'une apparence. L'être est un tout continu {ovvextç) et indivisible. Il n'y a de vide nulle part. Il n'y a pas de solution de continuité entre l'être et l'être : il n'y a point d'atomes par conséquent. Admettons, par hypothèse, qu'il y ait un vide, une solution de continuité entre les prétendues parties de l'univers. Si cet intervalle est quelque chose de réel, c'est qu'il est ce qu'est l'être, c'est qu'il continue l'être au lieu de l'interrompre, c'est qu'il unit les corps au lieu de les diviser en parties; si le vide n'est pas, c'est qu'il ne les divise pas davantage. Il n'y a donc pas d'intervalle entre l'être et l'être, et tous les êtres n'en forment qu'un. L'être (l'univers) est absolu et se suffit à lui-même; il est sans désir ni besoin ni affection d'aucune sorte. Relatif, il ne pourrait dépendre que de ce qui est ou de ce qui n'est pas. Pour l'être, dépendre de l'être c'est dépendre de soi, c'est être indépendant; dépendre de ce qui n'est pas, c'est encore être indépendant; ce qui exclut de lui tout désir, tout besoin, toute affection. Quand où est tout, on n'a rien à désirer. Enfin, l'être est un : car un second être, un troisième être, ne serait que sa continuation , c'est-à-dire lui-même. Donc en résumé, l'être ne se conçoit que comme

éternel, immuable, immobile, continu, indivisible, infini, unique. Il n'y a, pour le penseur, qu'un être unique, le Un-Tout en qui s'absorbent toutes les différences individuelles. L'être pensant et l'être pensé sont la même chose {xaviov â'èaii voeîv re Ttal ovi/exév èoxi vorjfia) ^ .

Dans la seconde partie de son poème, Parménide traite de l'opinion (do^a), qui dépend des sens et dont l'objet n'est qu'apparent. L'univers qui, pour la raison, est une unité indivisible, se divise, pour les sens, en deux empires ou éléments rivaux : la nuit ou le froid, et ia lumière, le feu, la chaleur. L'univers qui pour la raison, est sans commencement ni fin, a son devenir apparent, sa genèse, et cette genèse est la victoire successive du principe de la lumière sur le principe des ténèbres. La nuit est la mère, le principe lumineux est le père de toutes les formes (âârj). Le monde offre jusque dans ses moindres parties les vestiges des deux éléments qui lui ont donné le jour. Le chaud et le froid, le clair et l'obscur se trouvent partout mêlés dans des proportions constantes. L'univers est formé d'une série de sphères concentriques, où les sphères lumineuses et chaudes alternent avec les sphères ténébreuses et froides. La sphère extrême qui renferme toutes les autres (ro jteçiéxov) est solide, froide et obscure, mais confine à la sphère lumineuse des étoiles fixes, située en-deçà {olvfinoQ ëoxaToq) . La sphère centrale, de même, est solide et froide, mais enveloppée d'une sphère de lumière et de vie. Cette sphère lumineuse qui se développe autour du noyau solide du monde est la source d'où procède le mouvement (c'est-à-dire l'illusion 2), le foyer de la vie universelle {éaxia vov Ttavzoç), le siège de la Divinité {JaLfiù)v)y Reine du monde {xvfteçvrjvrjç), Justice {JUri), Nécessité {^Avâyxr]), Mère de l'Amour (L4fy()od/rt/).

1 Siraplicius, In Phys., f. 19 A, 31 B. — « Gomp. la Maja des Indiens, mère des illusions.

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Ces doctrines, qui reproduisent en partie les spéculations ioniennes et pythagoriciennes, ne nous sont pas données comme vraies, mais comme des hypothèses destinées à nous orienter dans le monde de l'illusion. Elles n'ont pas pour Parménide l'importance qu'elles ont pour Tionisme. N'admettant -pas le mouvement, rejetant dans le domaine de l'illusion ce qui fait l'essence de la nature, il ne connaît d'autre science que la métaphysique, d'autre métaphysique que celle du raisonnement a priori. Par cette opposition qu'il établit entre le réel et l'intelligible, il est le principal antécédent de l'idéalisme platonicien, sans être d'ailleurs spiritualiste au sens moderne. Le spiritualisme distingue entre la substance du corps et celle de l'âme ; la métaphysique éléate ne connaît aucune distinction de ce genre. L'être qu'elle aflirme n'est ni corps ni âme, ni matière ni esprit, il est l'être, rien que l'être, et tout le reste n'est qu'accident, apparence, illusion. Et même, si l'on prend le mot matière au sens métaphysique etalambiquéde subsianceou substratum universel, on peut ranger Parménide parmi les matérialistes, tout comme son moderne imitateur Spinosa. Mais on aurait tort de l'appeler matérialiste au même titre que Démocrite et les matérialistes modernes, puisque le matérialisme proprement dit n'existe qu'en opposition au spiritualisme, dont la date est postérieure à Parménide. Le monisme de Parménide et d'Heraclite est comme le bloc de marbre qui peut devenir cuvette ou Jupiter, comme la cellule-mère d'où peut sortir, selon les circonstances, un Socrate ou un Érostrate: il peut, en se déterminant et en se précisant, devenir monisme de la matière ou monisme de l'esprit.

3. En attendant que Platon en fasse sortir l'idéalisme, Mélisse de Samos* (440) Tidlerprète dans un sens tout matérialiste. Ce philosophe, qui est en outre vaillant capitaine et politique habile,

* Auteur d*un livre nspt tou ovto; (en dialecte ionien), cité à différentes reprises par Simplicius, In Phys.^ f. 22 ei passim.

Oppose aux cosmogonies ioniennes la doctrine éléate de l'éternité du monde. Si le devenir est impossible, il est désormais inutile et absurde de s'enquérir de la manière dont l'univers est devenu. L'être (ro Sv) est infini quant à la durée et — ce qu'il n'était pas pour Parménide qui le concevait comme une sphère — infini dans l'espace (woTieç ëàxiv aiei, ovto) xal vo f^éye&oç àneiqov aid xQ^ eîvai)* Ce dernier trait, qui ne laisse aucun doute sur le matérialisme de Mélisse, donne à sou système un cachet tout moderne et le distingue de la plupart des systèmes anciens, notamment de celui d'Âristote: car pour le Grec, qui juge des choses en artiste» Tinfini est l'imparfait, ce qui manque de finif et l'univers, qui est la perfection même, est bien cette sphère accomplie dont le sens de la vue nous montre la moitié et dont la terre est le centre.

4. Zenon ^, auditeur et disciple de Parménide, est le controversiste de l'école, l'inventeur du procédé de démonstration par réduction à l'absurde, le père,de la dialectique et de la sophistique. Le Un seul se conçoit; l'étendue, la grandeur, le mouvement, l'espace ne peuvent se concevoir. Supposé qu'il existe une grandeur (limitée), de toute nécessité elle sera infininoent grande et infiniment petite: infiniment grande, parce que, divisible à l'infini, elle se compose d'un nombre infini de parties, infiniment petites, parce que des parties inétendues, même multipliées à l'infini, ne sauraient composer une étendue, une grandeur.

Le mouvement ne se conçoit pas; car la ligne qui sépare son point de départ et son point d'arrivée se compose de points et, le point étant inétendu, de points en nombre infini. Toute distance donc, la plus petite même, est infinie et le point d'arrivée ne saurait être atteint. Supposez le rapide Achille aussi près que vous voudrez de la lente tortue, jamais il ne

> Aristole, Phys,, VI, 2, 9. - Simplicius, In Phys., f. 30, 130, 255. — Mullach, p. 266 ss. — Rilter et Preller, p. 97 ss.

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pourra l'atteindre, puisque à cet effet il faudrait qu'il franchit d'abord la moitié de la distance, si petite soit-rclle, qui le sépare de la tortue, que, pour franchir cette moitié, il faudrait qu'il commençât par franchir la moitié de la moitié et ainsi de suite à l'infiDi. L'infinie divisibilité de la ligne est pour lui un obstacle infranchissable. Vous croyez que la flèche vole. Mais, pour atteindre son but, il faut qu'elle franchisse une série de points dans l'espace ; il faut donc qu'elle occupe successivement ces différents points; or, occuper, à un moment donné, un point de l'espace, c'est être en repos : donc la flèche se tient tranquille et son mouvement n'est qu'apparent.

Au surplus le mouvement, s'il a lieu, ne peut avoir lieu que dans l'espace. Or, si l'espace est une réalité, il se trouve quelque part, c'est-à-dire encore dans un espace, lequel se trouve encore dans un autre espace et ainsi de suite eiç an^iqov. Le mouvement est donc impossible à tous les points de vue, et on ne peut l'admettre comme réel qu'au risque d'affirmer l'absurde. L'être seul existe et cet être c'est l'immuable matière*.

5. Gorgias^ de Léontium, le rhéteur élève de Zenon, que sa |)atrie députe à Athènes en 427, fait aboutir le principe éléate à ses dernières conséquences : le nihilisme. Dans son traite Jieçi xov fir^ ovvog t] neçi (pvaeojç^ non content de nier avec Zenon le mouvement et l'espace, il démolit l'être lui-même. M n'existe rien, dit-il; car, s'il existait un être, il ne pourrait être qu'étemel, comme l'a démontré Parménide. Or, un être éternel est infini. Mais un être infini ne se trouve ni dans l'espace, ni dans le temps, qui le limiteraient tour à tour. Il ne se trouve donc nulle part, et ce qui n'est nulle part, n'existe pas. Si même, par impossible, il existait quelque chose, nous ne pourrions pas le connaître, et supposé que nous le pussions, cette

» Aristote, Mêt.^ III, 4, 41. — « Arislote, De Xenophane, Zenone et Gorgia, - Sextus Empir., Adv, math,, VII, 65, 77. - Rtlter et Preller, 137 ss.

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connaissance ne saurait en aucune façon être transmissible k d'autres.

Gorgias est l'enfant terrible de l'éléatisme, dont l'indiscrétion donne gain de cause à la devise d'Heraclite : Yétre nest rien, le devenir est tout. Vêtre de Parménide et de Zenon, éternel et immuable, mais destitué de tout attribut positif, n'est, en effet, qu'une abstraction, et ressemble à ce vêtement de roi dont tout le monde admirait la Gnesse, jusqu'à ce qu'un enfant, dans sa naïveté, s'écriât : Mais le roi est nu !

B. Apothéose du devenir.

§ 8. Heraclite.

Heraclite^, que sa prédilection pour le paradoxe a fait surnommer l'obscur, fleurit à Éphèse vers la fin du sixième siècle. C'est celui des physiciens de la première période qui a laissé sur la pensée grecque la plus profonde empreinte, et plus d'une hypothèse moderne se retrouve soit comme pressentiment, soit comme idée nettement formulée, dans les précieux fragments de son livre De la/iature.

Ainsi que les physiciens de Milet, Heraclite considère tous les corps comme des transformations d'un seul et même élément. Mais cet élément n'est pas, comme chez Anaximène, l'air atmosphérique; c'est une substance plus fine, plus déliée, qu'il appelle tantôt le feu (nvç), tantôt souffle chaud (t/n;;fr), et qui

1 Sources principales: Platon, Cratyle, p. 402 A. — Plut., Is. et Osir,, 45, 48. — Clém. d'Alex., Strom., V, p. 599, 603. — Diogène L., IX. — Sext. Emp., Adv. math,^ VII, 126, 127, 133. — Stobée. — Schleiermacher, Mémoire sur Heraclite V obscur {Œuvres compl., 3« série, T. II). Jac. Bernays, Heraclitea, Bonn, 1848. Le môme. Mémoire sur les lettres d*Héraclite, 1869 (ail.). — Mullach, Heracliti fragmenta, ouvr. cité, p. 310 ss. — Hera^ cliti Ephesii reliquiœ, Recensuit J. Bywater, Oxford, 1877. — Ritter et Preller, p. 15 ss.

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ressemble soit à ce que la physique appelait naguère le calorique, soit à Toxygène de la chimie moderne. Cette matière première s'étend des limites de la terre aux confins du monde. Tout ce qui existe en dérive et tend à y revenir; tout être est du feu transformé, et réciproquement, tout être peut se transformer et finit en effet par se changer en feu^. L'air atmosphérique et l'eau sont du feu en voie d'extinction ou de renaissance; la terre et les solides sont du feu éteint, et s'embraseront de nouveau à l'heure marquée par le Destin. Suivant une loi immuable, le feu des régions célestes se transforme successivement en vapeur, eau, terre, pour retourner, en sens inverse, à son principe, s'épaissir encore, remonter vers les cieux et ainsi de suite à l'infini. L'univers est donc un feu en voie de transformation {nvQoç Tçonai)^ un feu éternellement vivant, qui périodiquement s'allume et s'éteint. Il n'est l'œuvre ni d'un dieu ni d'un homme. Il n'a pas commencé d'être et il ne finira pas. Il y a une fin du monde en ce sens que toutes choses finissent par redevenir du feu, mais le monde renaît éternellement de ses cendres. La vie universelle est une alternance sans fin de création et de destruction, un jeu que Jupiter joue avec lui-même. Le repos, l'arrêt, en un mot l'être, est une illusion des sens. Il n'est pas possible de descendre deux fois dans le même fleuve 2; il n'est pas même possible d'y descendre une fois; nous y entrons et nous n'y entrons pas; nous y sommes et nous n'y sommes plus; car les vagues où nous pensions nous plonger sont déjà loin de nous. Dans l'éternel vertige, le néant ne cesse de devenir l'être, et incessamment l'être s'engloutit dans le néant. Le néant produisant l'être et réciproquement, être et ne pas être, vivre et * mourir, devenir et disparaître sont des termes synonymes. S'ils

> Il n'est pas difficile de retrouver dans cette physique d'Heraclite la théorie mécanique de la chaleur, professée par la physique moderne, qui, avec le sage d'Éphèse, considère toute vie organique comme une transformation de la chaleur solaire. — ^ Platon, Cratyle^ p. 402 A : nœr:a ywpéï xol où8àv ji^gt x. t. X.

n*étaientla même chose, ils ne pourraient se transformer l'un dans Tautre.

V écoulement perpétuel des choses n'est pas, comme l'expression pourrait le faire croire, un processus facile, sans résistance, semblable au glissement d'un ruisseau sur un lit de pierres polies. Le devenir est une lutte de forces contraires, de courants opposés, dont l'un venant d'en haut tend à transformer le feu céleste en matière solide, tandis que l'autre, remontant vers le ciel, tend à transformer en feu la matière terrestre. C'est la rencontre perpétuelle de ces deux courants contraires qui engendre toute la vie végétale, animale et intellectuelle, à la surface de la terre. Rien ne naît que de la lutte des contraires*. Du mâle et du femelle procède la vie organique, des notes aiguës et des notes graves l'harmonie musicale; sans la maladie, point de santé appréciée; sans le travail point de doux repos; sans le danger point de courage; sans le mal à surmonter point de vertu. De même que le feu vit la mort de l'air, l'air, la mort du feu, l'eau, la mort de l'air, la terre, la mort de l'eau, de même l'animal vit la mort du végétal, l'homme, la mort de l'animal, les dieux, la mort de l'homme, la vertu, la mort du vice et le vice, la mort de la vertu. Le bien est donc le mal qui se détruit, le mal est le bien qui disparaît, et puisque le mal n'est pas sans le bien, ni le bien sans le mal, le m^l est relativement un bien et le bien relativement un mal. Ainsi que l'être et le non-être, le bien et le mal se confondent dans l'harmonie universelle.

Heraclite insistant sur l'écoulement perpétuel et l'absolue instabilité des choses, sur la vanité de toute existence individuelle et l'impossibilité du bien sans le mal, du plaisir sans la peine, de la vie" sans la mort, est devenu, pour l'antiquité, le type du

^ Hippolyle, Ref, Hœr, IX, 9: Tz6Xî\Lùi (Darwin traduira struggle for lifé)

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pessimiste par opposition à l'optimiste Démocrite*. Sa négation de rêtre implique en outre le scepticisme 2. Le vrai étant ce qui est le même aujourd'hui, demain, toujours, si tout ce que perçoivent les sens change continuellement, il n'y a pas de science certaine et définitive. Les sens, il est vrai, ne sont pas notre unique moyen de perception, et nous avons en outre la raison {vovç^ loyoç). Les sens nous montrent ce qui passe, et elle est trompeuse la science qui se base sur la seule sensation ; la raison nous révèle ce qui demeure: la loi divine {d-eîoçvofioç), seul point fixe dans l'éternel écoulement des choses. Mais la raison humaine la plus éclairée est encore aussi éloigtiée de la raison que le singe est éloigné de la perfection humaine^. En distinguant, dans Heraclite, entre le phénomène sensible et le noumène, la philosophie ionienne sort en quelque sorte de l'état d'innocence; elle commence à se défier de ses procédés, à douter d'elle-même, à se demander si le problème ontologique est bien de ceux qui se peuvent résoudre ; en un mot, elle entrevoit la question critique.

Déjà l'anthropologie, se dégageant de la spéculation universelle, fait saillie sur l'ensemble du système d'Heraclite. L'âme est une émanation du feu céleste et ne peut vivre qu'en restant en contact avec cette source de la vie. Elle s'y renouvelle incessamment par la respiration et par la sensation. La génération est la transformation de la semence liquide en souffle sec. C'est donc le feu latent dans la terre, qui, à travers l'état liquide, revient à son état primitif dans l'âme humaine. Le souffle le plus sec constitue l'âme la plus forte, mais malheur à l'ivrogne qui, prématurément, fait repasser son âme à l'état liquide! Dans la mort, le souffle de vie ou l'âme retourne par degrés à l'état terreux. L'énergie de la vie individuelle dépend de notre

^ Voy. § 12, — * L'école d'Heraclite et notamment Cralyle, le plus connu de ses disciples et Tun des maîtres de Platon, professent le scepticisme. — 3 Voy. le Grand Hippias, p. 289 A.

commuoion plus ou moins suivie avec le feu céleste, âme du monde souverainement intelligente et sage.

Ce sont bien là les premiers bégaiements de la psychologie physiologique, et ces es^is sont naïvement matérialistes. La philosophie, à cette date, parle de l'esprit comme la chimie populaire parle d'esprits et d'essences ; mais si elle est matérialiste, elle s'en doute encore si peu, qu'elle n'a pas même de terme technique pour désigner la matière. On n'a conscience de soi que par opposition à ce que l'on n'est pas. L'hylozoïsme deviendra matérialisme le jour où il se trouvera en face de l'opposition spiritualiste, née du pythagorisme^.

En résumé, toutes choses procèdent d'un principe sec et chaud et unissent par s'y absorber; tout se transforme perpétuellement et il n'y a d'immuable, dans le processus éternel, que la Loi qui le règle et que ni les dieux ni les hommes ne sauraient modifier.

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