‹ Histoire de la philosophie européenne (volume 2)Chapitre 19 sur 83 · SOCRATE · texte numérisé non relu

SOCRATE

naturel, à des êtres supérieurs, génies protecteurs des nations et inspirateurs des individus {daifiovio). Mais en insistant avec force sur l'universalité de la Providence, il froisse le particularisme athénien et prépare les voies à Tidée d'humanité et de solidarité universelle, que professeront le stoïcisme et le christianisme*.

En somme, le créateur de la philosophie attique est très inférieur, comme théoricien, à son moderne anlitype, Emmanuel Kant; sa réputation, si méritée qu'elle soit, a été surfaite, grâce à l'héroïsme de sa mort, aux dépens des philosophes de premier ordre qui l'ont précédé. Mais il n'en est pas moins l'un des initiateurs dont le passage sur la terre a laissé les traces les plus durables et les plus fécondes. Sa grande œuvre est d'avoir rendu à la conscience la place d'honneur qui lui est due, d'avoir retrouvé l'absolu, l'immuable, l'universel. A une époque où Ton professait publiquement que le bien et le mal sont choses relatives et que la règle d'après laquelle il faut juger un acte, ce n'est pas la a changeante » loi de la conscience, mais le succès, il ose proclamer hautement l'autorité d'une conscience qui ne varie qu'en apparence, d'une loi morale supérieure au caprice des individus. Or affirmer l'absolu moral, c'était renouveler non seulement les mœurs, mais la philosophie elle-même ; car, en dépit des moralistes indépendants^ la pensée humaine ne peut, sans contradiction, affirmer l'absolu en pratique et le nier en théorie.

Parmi les disciples nombreux de la nouvelle école, les uns, tels qu'Aristippe et Antisthène, continuent Socrate le moraliste en opposition à la spéculation métaphysique des anciennes écoles ; d'autres, tels qu'Euclide et Platon, combinent le souverain bien de la philosophie socratique avec l'absolu des éléates, la fia de la morale avec la cause première des métaphysiciens, et rétablissent ainsi, entre la philosophie des mœurs et celle de la nature, le lien qu'a rompu le scepticisme.

» Ji/em., I, 4, ISjlV, 13, 13.

§ 15. Aristippe et l'Hédonisme. — Antisthène et le Cynisme. Euclide et l'école de Mégare.

1. Aristippe de Cyrène *, sophiste sensualîste avant de passer à l'école de Socrate, y conserva son point de vue théorique. Avec Protagoras, il soutient la subjectivité de toutes nos connaissances et l'impossibilité de savoir ce que les choses sont en elies-naênaes; il distingue avec une parfaite netteté entré l'objet de la connaissance et la chose en soi de Kant, c'est-à-dire, la cause extérieure et absolument inconnue de nos sensations (ro ianoirixixov xov nd&ovç^)* Sa morale, de même, est plus conforme aux principes de Protagoras qu'à ceux de Socrate. Le but final de la vie est, selon lui, le plaisir (i]doK?y). De là le nom d'hédonisme donné à sa doctrine, qui n'est pas d'ailleurs un sensualisme grossier. Disciple, sur ce point capital, de Socrate et de ses principes moraux, il réclame avant tout la modération dans le plaisir, l'énergie individuelle réagissant au nom de la raison contre les entraînements des sens, l'empire. de Tîntelligence sur les instincts grossiers de notre nature. Il faut, disait-il, qu'en toutes choses nous restions maîtres de nous-mêmes, de manière à pouvoir dire : t^^ ovx txofuci, ou, comme le poète latin a trailuit ce précepte d' Aristippe :

.... Mihi res non me rehus subjungere conor^.

Dans la hiérarchie des plaisirs, les jouissances de l'esprit, l'am'itié, Tamour paternel et filial, les arts, la littérature, ont le pas sur les émotions passagères de la volupté, et ce que le

1 Dioç. L., II. - Sexl. Emp., Adv, math., VII, 191-192.'- H. v. Stein, De philosophia CyrenaicUj Gœtlingue, 1855. — ^ Sext. Empir., Adv, mathem., VII, 191 : ''Ott [ûy XeuxaivdjisOa, çàat, xa\ YXuxaÇ(>[xe6a ôuvaTov Xe^^v aÔia- <{'6jiTco>; xa\ (iveÇ£>iYXTa)$* 3ti 8è xo Ê{iK0i7)tixbv toj nàOou; Xeux^v sotiv îj f^uxu' èaxtv, ouy^ oMv T*à::ocpaivsaôai* tUo; fàp wti xoc u;:o ji)) Xêuxou Ttvà Xeuxavxtxûç ôiaTsOrjvai wà ôîçb [x^ -xXuiLioi Y>^wxavOvat. — ^ Horace, Épîtres^ I, 1, 17.

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sage doit rechercher surtout, ce n'est pas le plaisir momentané, mais la joie qui dure, le contentement moral comme état permanent (xccQccj evdaifiovia). Au resle, Aristippe et ses adhérents sont d'accord avec les sophistes sur ce point que toute action a pour mobile le désir d'être heureux, et pour fin la jouissance qu'elle procure. Même accord avec Protagoras en matière religieuse : libres penseurs résolus, les hédonistes contribuèrent à démolir ce qui restait de foi polythéiste dans la classe instruite. Théodore de Cyrène, dit l'Athée *, dans un livre intitulé Des Dieux y professe ouvertement l'athéisme; un aulre hédoniste, Evhémère^jdans un écrit à sensation {ieçà àvay()a(pr]^)y soutient que les dieux sodt des héros, des rois, des hommes marquants, divinisés après leur mort. Cette théorie devint celle d'un grand nombre de Romains et même de chrétiens, heureux de voir le paganisme leur fournir une arme si puissante contre lui-même. Quelque étroite qu'elle soit, elle a le mérite d'être un des premiers essais d'une science qu'il était réservé à l'époque actuelle d'approfondir et de développer : la science des religions. Par une évolution qui étonne au premier abord, mais qui n'a rien que de naturel, l'hédonisme tourne au pessimisme dans la philosophie d'Hégésias^, dit nuoid-avaioç (qui pousse au suicide). Cette évolution était dans la logique du principe hédoniste. Le but de la vie, selon l'école cyrénaïque, c'est le plaisir: la sensation du moment (r)tfovï) èv ^nvr^aei) selon les uns, le plaisir permanent ou bonheur (/aça, evâaLfiovla) selon les autres. Or l'expérience prouve que, dans toute existence, la douleur prime le plaisir et que le bonheur sans mélange est une utopie. Le but de la vie n'est donc pas atteint et ne peut l'être. Donc la vie est sans valeur. Donc enfin, la mort lui est préférable, car elle du moins nous procure la seule félicité possible, la félicité né-

* Vers 310 av. J.-Ch. ; contemporain et protégé de Démétrius de Phalére et de Ptolémée I. — ^ Vers 310 av. J.-Ch. — 3 Fragments conservés par Diodore et Eusèbe. — * Contemporain de Ptolémée I.

gative consistant dans la suppression absolue de la douleur ^ Ainsi raisonne Uégésias, et ainsi doivent raisonner tous ceux qui ne connaissent d'autre cause finale de la vie (véloç) que le plaisir, la joie, le bonheur. La vie n'a de valeur réelle que pour celui qui lui reconnaît une fin plus élevée, savoir le bien moral, Taccomplissement du devoir, la vertu pratiquée pour elle-même; en d^autres termes, elle n'a de valeur que pour celui qui la considère comme un moyen et non comme une fin en soi, c'est-à-dire en un mot, pour l'idéaliste. Pour ce dernier, c'est la vertu qui est le souverain bien; or elle n'est possible qu'à l'être vivant; moyen et condiûon indispensable de la vertu, c'est-à-dire du souverain bien, la vie est elle-même un bien relatif, sinon le summum bonum. L'idéalisme moral exclut donc nécessairement le pessimisme.

L'école hédoniste, qui, dans Annicéris de Cyrène^, revient à un optimisme relatif, se continue dans celle d'Épicure*, qui complète la morale d'Arislippe par la physique de Démocrite.

2. Aniisthène^. — Les aspirations idéalistes de Socrale se continuent et s'exagèrent dans Anlisthène d'Athènes, le fondateur de l'école cynique, ainsi appelée d'après le gymnase Kynosargès^ où il tenait ses conférences. Sa devise est : la vertu pour la vertu; la vertu, but final et unique de toutes nos actions; la vertu, bien suprême. Dans leur exaltation, les cyniques, ses successeurs, proclament que le plaisir est un mal, que l'on n'est vertueux qu'au prix d'une abstention complète de toutes les jouissances matérielles et même intellectuelles; ils vont jusqu'à rejeter comme un mal la culture de l'esprit et la philosophie elle-même. Méprisant les plaisirs de la vie sociale, ils en viennent à se passer des règles les plus élémenlaires de l'urbanité, et, en définitive, à s'insurger, du moins en principe, contre les lois

1 Cicéron, Tusc, I, 34: A inalis mors abducit. — a Vers 300 av. J.-Ch. Voy. Diog. L., II, 93 as. — 3 § ^9. 4 Diogèiie L., VI.

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elles-mêmes. A la vie policée et civilisée, ces ce Rousseau de l'antiquité» substituent Tétat de nature; au patriotisme, le cosmor politisme. C'est le principe de lautonomie individuelle, proclamé par les sophistes et par Socrate, qui de la théorie passe dans les faits. Tous les cyniques cependant ne sont pas des radicaux, et dans rbistoire bien connue de Diogène de Sinope, disciple d'Ântisthène, il faut faire la part de la malice populaire, naturellement portée k la charge et à la caricature.

L'idéalisme moral d'Antisthène, défiguré par les exagérations de quelques-uns des philosophes cyniques, reparut sous une forme nouvelle et digne d'une si grande cause, dans la doctrine de Zenon et des stoïciens.

3. Euclide*, le fondateur de l'école de Mégare, essaye le premier de donner à la morale du maître une base métaphysique, qu'il cherche et trouve dans la philosophie éléate. Admettant tout ensemble, avec Parménide l'unité de l'être, et avec Socrate la réalité du vovç et des idées morales, il conclut, par une synthèse hardie que Fichte renouvellera dans les temps modernes, que Têtre, le seul être existant d'une existence positive, c'est l'esprit ou le bien. Nous ne connaissons guère de lui que celte thèse. Mais elle suffit à lui assurer un rang distingué parmi les philosophes attiques, car elle est le trait d'union qui relie Platon à Socrate. L'école de Mégare, illustrée par Stilpon^, et celle d'Élis, fondée par Phédon ^, le disciple chéri de Socrate, s'appliquèrent avec succès au développement de la dialectique éristique, mais se virent éclipsées de bonne heure par celles de Platon, d'Aristote, d'Épicure, de Zénoo.

L'intérêt philosophique s'est concentré, dans la première période, sur la nature et le problème du devenir : le socratisme spéculatif inaugure la philosophie de Tesprit, qui prévaut dans

1 Diogène L., II. — ^ Diogène L., II. — Sén»>que, Ep. IX. — 3 Diogène L., Icc. cit.

la seconde, et qui sera tour à tour (A) idéalisme, (B) matérialisme-eudémonisme, et (C) spiritualisme concret, selon qu'elle verra l'essence de notre être et sa fin suprême dans la pensée (Platon et Aristote), dans la sensation (Épicure), ou dans l'activité volontaire (stoïcisme),

A. Négation de la matière. Apothéose de la pensée. § 16. Platon.

Platon d'Athènes, né vers 427 d'une famille illustre, fut tour à tour l'élève de Cratyle, disciple d'Heraclite, de Socrate, d'Euclide de Mégare, qui lui révéla Parménide, et des pythagoriciens, dont la spéculation mathématique eut une influence décisive sur le développement de sa pensée. De 385 jusqu'à la fin de ses jours (347), il professa la philosophie dans l'Académie, local qui fut acheté par de généreux amis, et qui demeura pendant des siècles la propriété de l'école platonicienne.

Ce n'est pas chose indifiiérente, dit un grand écrivain^, par quel côté l'on entre dans la vie. Socrate, né d'une famille d'artisans, artisan lui-même dans sa jeunesse, se plaisait au milieu de cette foule dont il détestait les folies, mais qu'il s'eflbrçait d'instruire, d'élever, d'ennoblir. Platon, descendant de Codrus et de Solon, était prédestiné par sa naissance à devenir l'auteur de l'aristocratique De Republica, le philosophe, idéaliste pour qui la forme est tout et la matière une souillure, une gêne, un rebut; le poète-prophète qui n'a que faire de la vulgaire réalité, et dont la patrie est l'éternel, l'absolu, l'idéal; le maître chéri des Pères de TÉglise, des scolastiques et des mystiques. La pensée de Socrate a cette prudence un peu terre à terre qui se défie des entreprises hasardées, de l'inconnu, de l'hypothèse; la spéculation de Platon brille par cette généreuse et chevaleresque

ï Gœlhe.

imprudence qui recherche TaveDlure et se plaît dans le mystère. Ce n*est plus la bourgeoise, dont la vie se passe au marché, dans l'atelier, et qui ne connaît du monde que la ville natale; c'est une châtelaine, qui, retirée dans son manoir après avoir vu le monde, laisse errer ses regards vers les horizons lointains; dédaignant le bruit des carrefours, elle n'est accessible qu'à une société choisie, et, dans ce cercle d'élite, elle parle le langage le plus fin, le plus noble, le plus sublime qu'on ait jamais parlé dans la patrie des Grâces.

Platon est le plus ancien philosophe grec dont nous ayons conservé les écrits, le seul dont nous possédions les œuvres complètes ^ Parmi les traités que la tradition lui attribue, un certain nombre sont positivement apocryphes; d'autres sont d'une authenticité douteuse, comme le Parménide, le Sophiste, le Cratyle, le Philèbe. La critique a également suspecté, mais sans raisons suffisantes, V Apologie de Socrale et le Criton. Les traités dont l'authenticité est à l'abri de toute objection sérieuse, sont au nombre de neuf, savoir : V le Phèdre, qui oppose à la rhétorique intéressée des sophistes la vraie éloquence du philosophe, dont la préoccupation capitale est la connaissance du monde invisible; 2* le Protagoras^ ou de la vertu d'après les principes de Socrate; 3^ le Banquet, ou des différentes manifestations de Véros, depuis l'amour sensuel jusqu'à l'amour philosophique du beau, du vrai et du bien, personnifié dans Socrate; &"" le Gorgias, ou du sage véritable par opposition au sophiste; 5® la

* Principales éditions modernes des Œuvres complètes de Platon : Éd. Biponline (1781-87); Tauchnilz (Leiiz., 1813 ss.); Era. Bekker (Berlin, 1816- 23); F. Ast (Leipz., 1819-32); G. Stallbaunî (Leipz., 1821 ss.); Orelli (Zurich, 1839 ss.); Ch. Schneider (grec-latin, Paris, 1846-56); K. F. Hermann (Leipz., 1851-53). — Œuvres de Platon^ trad. en français par V. Cousin, 8 vol., Paris, 1825-40. — Consulter sur Platon et ses écrits : Grote, Platon and the other companions ofSca^ales, 3 vol., 1865, ainsi que VHhtoire de la Grèce du. môme auteur. — G. Scbaarschmidt, Examen de l'authenticité des écrits attribués à Platon^ Bonn, 1866 (ail.). — A. Fouillée, La philosophie de Platon. Exposition, histoire et critique de la théorie des idées, 2 vol., Paris, 1869 ;ctc , etc.

République^ Ou de l'État qui réalise l'idée de justice; 6** le Timée, ou de la nature et de Torigine du monde; 7** le Tkéétèle, ou de la connaissance et des Idées; 8** le Phédon, ou de Timmortalité de l'âme ; 9"* les Lois^ qui semblent une rétractation partielle du De liepublica. Ces traités sont des dialogues ^. Dans la plupart, c'est Socrale qui est l'interlocuteur principal et dont les discours reflètent le plus fidèlement la pensée de l'auteur. En choisissant la forme dialoguée, Platon nous donne à la fois sa philosophie et l'histoire de sa formation, la manière dentelle a pris naissance dans le cercle de Socrate. On peut lui trouver, il est vrai, l'in-* convénient de nous priver d'une vue d'ensemble sur la philosophie de l'auteur; on a dit que s'il est difficile de la formuler en système, c'est parce qu'il emploie la forme du dialogue. C'est le contraire qui nous semble la vérité : selon nous, Platon se sert de cette forme précisément parce qu'il n'a pas de système parachevé comme Plotin, Spinosa, Hegel. Cette forme ne serait un inconvénient que si elle voilait quoi que ce soit; mais elle ne masque rien; elle est identique à son contenu; elle est la philosophie même de Platon dans sa genèse psychologique 2.

Une difficulté plus réelle résulte de l'emploi fréquent qu'il fait du mythe et de l'allégorie, soit pour faciliter à ses lecteurs l'intelligence des vérités abstraites, soit pour donner à une démocratie fanatique le change sur ses principes religieux ^, soit enfin pour échapper à la critique philosophique et se retrancher derrière la liberté du poète, dans les matières où sa pensée se trouve en désaccord avec elle-même. La plupart des mythes de Platon sont des allégories, qu'il nous prévient lui-même de

1 Sur la difficile question de la suite chronologique des dialogues de Platon, consulter: les introductions de Schleierraacher, traducteur allemand du philosophe, et les études de Socher, Ast, K. F. Hermann, Bonitz, Zeller, Suseraihl, Suchow, Munck, Ueberweg. — ^ Voy. sur la genèse du platonisme: Karl Joël, Zur Erkcnntniss der geistigen Entwickelung und der schrift^ stellet^ischen Motive Plato's, Berlin, 1887 (compte rendu de M. Reinach dans la Revue critique du 22 août 1887). — ^ Titnée, 28 C, 29 G-D.

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