‹ Histoire de la philosophie européenne (volume 2)Chapitre 4 sur 83 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

toutefois à nous convaincre. L'une a trait à notre manière de comprendre la philosophie, son objet, ses méthodes; l'autre, au point de vue qui nous est propre.

Et d'abord, on nous en veut d'assimiler la philosophie à la science et de lui imposer les méthodes scientifiques. La métaphysique, nous dit-on, est et reste fondée sur la méthode a priori.

Il y a métaphysique et métaphysique. Il est évident qu'une spéculation qui se donne pour objet ce qui est substantiellement et radicalement distinct, non seulement de l'ordre phénoménal, mais de l'essence même des choses, n'est pas et ne sera jamais une science. On n'a pas passé par l'école de Kant pour pouvoir ignorer que ce qui est transcendant — au sens que notre honoré critique attache a ce terme — échappe et échappera à tout jamais à l'observation scientifique. Mais telle n'est pas la philosophie que nous entendons assimiler à la science. La philosophie que nous appelons une science et le couronnement de l'édifice scientifique est celle qui limite ses recherches à l'être observable ^ à l'être intramondain, à l'être que nous sommes nous-mêmes.

La philosophie ainsi comprise et pratiquée n'a d'autre mérite, au demeurant, que de suivre le mandat impératif de la raison et du bon sens. En se limitant ellemême, elle fait simplement acte de conservation de soi : car ce qui est transcendant n'est pas seulement inaccessible à l'observation et à l'induction; il l'est, également à Vintuition intellectuelle et au raisonnement a priori : il est inconnaissable.

PRÉFÂGB XI

Mais si nous sommes d'accord avec notre honoré contradicteur pour refuser le nom de science à toute spéculation qui, sous quelque nom et de quelque manière que ce soit, prétend connaître Tinconnaissable, nous ne saurions le dénier à la philosophie qui, respectueuse des principes essentiels de la critique, limite ses investigations à ce qui est immanent et s'appuie sur les faits consciencieusement étudiés de la nature et du moi. Métaphysique transcendantaliste ou pur phénoménisme : telle est l'alternative où Ton prétend nous mettre et que nous n'acceptons pas. Entre la théosophie et le. positivisme, il y a le point de vue intermédiaire de la métaphysique immanente. Le phénomène, nous dit-on, n'est pas la chose en soi. Rien n'est plus vrai; Mais n'est-il pas évident aussi que le phénomène manifeste, révèle, traduit la chose, qu'il est l'essence existante^ comme dit Hegel, l'essence objectivée^ selon l'expression favorite de Schopenhauer, qui se trouve d'accord, sur ce point capital, avec son irréconciliable adversaire? La différence entre le phénomène et l'en-soi du phénomène, si profonde soit-elle, ne saurait avoir le caractère absolu que lui prête un kantisme étroit : le dualisme est l'effet d'une illusion logique.

Que si l'on nous accorde que la philosophie, considérée comme ontologie immanente^ est une science et une science d'observation, volontiers nous reconnaissons, en retour, qu'elle comporte la déduction a priori dans une large mesure, que la vérification de ses thèses n'est ni aussi facile ni aussi concluante que celle de la loi de Mariotte ou des lois de la chute des corps, que la certitude théorique où elle peut atteindre est toute rela-

XH PREFACE

tive, que d'ailleurs il est des questions ultimes qu'elle ne peut que formuler sans espoir de solution définitive. Qu'à ces confins de la science et du mystère divin il y ait place pour une spéculation qui n'est ni de la science ni de la religion positive^ ni de l'observation rationnelle ni de l'intuition mystique, nous l'accordons encore. Mais cette spéculation , pour légitime et intéressante qu'elle soit, n'est pas, selon nous, de la philosophie, et surtout, n'est pas la philosophie. Présentée comme telle, elle a l'irrémédiable inconvénient de n'être agréée ni par la science ni par la foi, et d'être considérée par elles soit comme une aberration de l'orgueil humain, soit comme un jeu de l'imagination sans portée scientifique ou religieuse.

Il y a place au soleil pour tout le monde. Laissons sa place à la théosophie, et à la philosophie la sienne, mais ne les confondons pas !

Un reproche plus grave que celui de la Revtie philosophique nous est adressé par une revue italienne, la Nuova Scienza-

De ce que nous professons la métaphysique de la volonté on conclut que nous sommes pessimiste, et pessi- . miste à outrance. C'est à peu près comme si l'on nous qualifiait de hégélien parce qu'avec Hegel nous répugnons au dualisme, ou de matérialiste, parce que la philosophie est, selon nous comme au jugement des matérialistes, une science d'observation et de faits.

Il est vrai que notre Préface de 1878 fait au pessimisme une concession importante. «Certes, dit-elle, le pessimisme a mille fois raison de prendre le mal au sérieux. Oui, la très grande majorité des êtres intelli-

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gents ignorent le bonheur, et il est tout aussi certain que tous, à peu d'exceptions près, veulent vivre eîTclépit de leurs tourments. Ils veulent quelque chose qui, nous l'accordons encore, paraît absurde. » « Mais, ajoute-t-elle, qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'ils y sont obligés par une puissance supérieure contre laquelle c'est folie que de prétendre nous insurger. ... La puissance qui nous oblige à vivre et à vouloir vivre, c'est-à-dire à vouloir une «absurdité», c'est la Bonté même, qui veut être, l'idéal même, qui veut être une réalité. Seulement le bien n'est réalisé que par des êtres vivants, et la vie est inséparable de l'effort, de la peine, de la douleur. De là ce fait étrange et de nature, au premier abord, à dérouter la pensée la plus sagace, de myriades d'êtres voulant la douleur, ou du moins ce qui en est inséparable, la vie. C'est que, d'une part, l'existence, c'est-à-dire l'effort, la lutte, la souffrance toujours mêlée au plaisir, est le médium indispensable du bien réalisé, de la vertu pratiquée, du devoir accompli, et d'autre part, le bien, étant l'absolu, l'être et l'activité même, ne peut pas ne pas être et agir. C'est cette énergie créatrice du bien {der Wille zum Guten, dirions-nous en allemand) qui est le principe premier et la raison dernière, le pourquoi des choses, — Platon l'a proclamé dans l'antiquité et c'est la gloire de Kant de l'avoir affirmé à son tour, — tandis que le vouloir-vivre de Schopenhauer {der Wille zum Lehen) n'est en réalité qu'une cause seconde au service d'une volonté supérieure, un moyen et rien de plus. Nous voulons être et jouir, et nous n'avons pas conscience le plus souvent de vouloir autre chose que la vie et le bonheur; mais nous ne voulons au fond que le

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