‹ Histoire de la philosophie européenne (volume 2)Chapitre 57 sur 83 · L ÉCOLE CARTÉSIENNE 3(H · texte numérisé non relu

L ÉCOLE CARTÉSIENNE 3(H

sont pas les choses elles-mêmes, mais ce sont les Idées-types des choses, c'est leur substance idéale telle quVlle est en Dieu. Comment, en effet, Tœil de l'esprit verrait-il les choses matérielles? Voir un objet, n'est-ce pas se l'assimiler, se Tidentifier? Et comment des substances qui s'excluent par teur essence même, comment l'esprit et la matière se pénétreraient-ils l'un Tautre? Comment l'œil spirituel s'assimilerait-il ce qui répugne à sa nature? L'esprit ne peut voir que ce qui est esprit.

Le cartésianisme, qui, de théiste qu'il était d'abord, aboulissaity dans Geulinx et dans Malebranche, à uûe sorte de panthéisme, devait tourner, en morale, au déterminisme absolu : car il faisait de Dieu, si nous osons le dire, l'acteur universel. C'est par là surtout qu'il impressionna les calvinistes hollandais et les catholiques, partisans des doctrines de Jansénius et de saint Augustin sur la prédestination et la grâce prévenante (Arnauld, Nicole, Lancelot, etc.). L'extrême rationalisme se confondait, dans iine même thèse, avec le mysticisme de PascaH. Mais il n'y eut qu'à le dépouiller de son enveloppe théologique pour en faire le naturalisme spinosiste.

1 1623-1662. — Œuvres complètes^ publiées par Bossut, 4779; 4819. — Pensées^ fragmenta et lettres de Biaise Pascaly publ. par Faugère, 2 vol., 1844. — Pensées de Pascal avec un commentaire et une étude littéraire^ par M. Hav6(, 2« éd., 2 vol., 1866. — Mémoire de V. Cousin sur les Pensées de Pascal. — Vinet, Études sur Biaise Pascal, Paris, 1848; 3» éd., 1876. — Tissol, Pascal, réflexions sur les Pensées^ Dijon et Paris, 1869. — Non moins grand que Descartes comme physicien et mathématicien, et surtout comme écrivain, Tauteur des Pensées et des ProiJinciales est partagé d'abord, comme philosophe, entre te dogmatisme cartésien, qui répond à son a esprit géométnque», et le pyrrhonisme renouvelé par Montaigne; puis, grâce à Tinfluence de Port-Royal et sous le coup d'un événement qui le remue au point de le transformer, il se donne corps et &me au christianisme augustinien. Ses Pensées sont comme les matériaux bruts d'une apologie qu'il rêvait de faire de sa nouvelle foi. La raison s'est montrée à lui dans toute son impuissance et Ta laissé sceptique ; la nature lui est apparue dans toute sa laideur et l'a laissé pessimiste; c'est le «cœur», — nous dirions la conscience, — qui lui a révélé Dieu, le Dieu vivant et personnel de l'Évangile. Quant à la philosophie, il n'a désormais | our elle que des mépris. — Parmi les modernes qui se sont occupés

§ 55. Spino$a.

Baruch (Benoît) Spinosa^, Spinoza ou Despinoza, naquit en 1632, à Amsterdam, de parents Israélites, originaires du Portugal et jouissant, parait-il, d une certaine aisance. Destiné par son père à la carrière de rabbin, il étudia la théologie, mais né tarda pas à lui préférer la libre spéculation philosophique. Excommunié par la synagogue, qui fit d'inutiles efforts pour le ramener à la foi de ses pères, il se retira à Rhynsbourg, puis à Yorbourg et finalement à La Haye, ou il mourut pauvre et persécuté en J677. Son amour de Tindépendance lui avait fait refuser une chaire de philosophie à l'université de Heidelberg, que Charles-Louis, électeur palatin, lui avait offerte. C est à La Haye, entre 1660 et 1677, qu'il avait écrit ses principaux ouvrages. Il avait publié en 1663 le traité inti-

de Pascal, c'est Vinet qui a le mérite de nous l'avoir montré sous son vrai jour, c'est-à-dire comme précurseur de Schopenhauer, tout aussi bien que de Schieiermacher. Quant à Cousin, il n'a vu dans Pascal que le sceptique et le maniaque. Pour nous, sans méconnaître l'élément pathologique de son mysticisme, nous en dé^jagerons, au point de vue philosophique, une triple vérité : c'est d'abord que la raison et l'expérience, sans la conscience, ne sauraient nous donner la vérité vraie; c'est ensuite que l'expérience sans la conscience conduit forcément au pessimisme, et enfin, que la volonté, — car c'est elle que Pascal désigne par les mois de cœur et de sentiment, — prime en nous la raison et la plie à ses lois.

1 Benedicti de Spinoza Opeva quœ supersunt omnia, iterum edenda curavit^ prœfationesy vilam auctoris nec non noiitias, quœ ad hùtoriam scriptovum pertinent addidit, A. £. G. Paulus, léna, 1802 03. Éditions plus récentes: Gfrœrcr, 1830; C. Riedel, R. des Caries et B. de Spinoza prœcipua opéra philos.^ Leipz., 1843; C. H. Bruder, ibid., 1843-40; complétées par J. van Vloten : Ad B. de Sp. opéra quœ supersunt omnia sujjplementum contin. tractatum de Deo et homine, etc., Amst., 1862. — Œuvres de Spinosa, trad. par Saisset. — Biographies de Spinosa par Coler (1698 en hollandais, 1706 en français) et par Lucas (La vie et Vesprit de Mr. Benoît de Spinosa, 1719). — Armand Sainies, Histoire de la vie et des ouvrages de Spinosa, Paris, 1842. — J. van "Vloten, Baruch d'Espinoza, zyn leven en scht*iften, Amst , 1862.

tulé: Renaît Descartes principiorum phibsùphiœ Pars f et If more geometrico demonstratœ^ et en J670, un livre anonyme : Tractatus theologico-politicusy où il aborde et résout dans le sens rationaliste les questions de l'inspiration, de la prophétie, du miracle, du libre examen. Son chef-d'œuvre, Ethica more geometrico demonstrata^ et quelques autres traités de moindre importance furent publiés, après sa mort, par les soins de son ami Louis Meyer. Son Tractatus de Deo^ hommes ejusque felicitate n'est connu du public philosophique que depuis 1852^.

Le spinosisme, tel qu'il se formule dans Y Éthique, est sorti de la définition cartésienne de la substance^ et de l'application conséquente de la méthode du philosophe français^. L'auteur, non content de devoir ses doctrines au pur raisonneinent déductif, les expose aussi more geometrico. Prenant pour point de départ un certain nombre de définitions, il en déduit par A + B un système rigoureusement lié dans ses parties. Cette méthode d'exposition n*est pas une forme indifférente et une charpente provisoire : elle fait corps avec le système et en est comme le squelette permanent. Si Spinosa Iraite du monde, de l'homme et de ses passions comme Euclide, dans ses Éléments, traite de la ligne, du plan, de l'angle, c'est que, en principe et en fait, il n'accorde pas plus de valeur à ces objets de la philosophie que le géomètre n'en accorde aux siens ^. De même qu'en géométrie les conséquences découlent inévitablement des axiomes, de même les faits moraux et physiques dont s occupe le philosophe dé-

* Édition Ed. Bœhmer. — ^ Principes, I, 51. — ^ Nous n'entendons nullement nier Tinflucnce exercée sur le développement intellectuel do Spinosa par la théologie juive du moyen âge, influence évidente et qu'il serait ridicule de mettre en doute. C'est cette influence qui lui a fait trouver dans Descaries ce qu'il y a trouvé ; c'est en panthéiste qu'il a abordé l'étude du philosophe français. Mais nous n'en maintenons pas moins que le développement qu'il donne à son iBée maîtresse, et surtout que sa méthode se soudent étroitement à la philosophie cartésienne. — * Tractatus politicus, c. 1, § 4. — Éthiquéj III, préface.

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rivent avec une absolue nécessité de la nature des choses, telle qu*elle est exprimée par leurs définitions» et il ne s'enquiert pas plus de leurs causes* finales que le géomètre ne se demande à quelle fin les trois angles d'un triangle quelconque égalent deux droits. Ce n'est pas sa méthode qui le mène au déterminisme mathématique : il s'en sert, au contraire, parce que^ de prime abord, il considère le monde en géomètre, c'est-à-dire en déterministe. Comme pour Descaries, Platon, Pythagore, la philosophie est, à ses yeux, une mathématique généralisée.

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