‹ Histoire de la philosophie européenne (volume 2)Chapitre 56 sur 83 · DESCARTES · texte numérisé non relu

DESCARTES

Les substances (relatives) sont les esprits et les corps. L*attribut, c'est-à-dire Tessence des esprits, c'est la pensée*; l'attribut, c'est-à-dire l'essence des corps, c'est l'étendue.

De ce que l'essence des corps consiste dans l'étendue il s'ensuit : J** qu'il ne saurait y avoir dans l'univers d étendue sans corps, c'est-à-dire, d'espace vide, ni de corps sans étendue, c'est-à-dire des atomes; 2^ que le monde des corps est illimité, puisque l'étendue ne peut se concevoir comme ayant des bornes (ici Descaries contredit Aristote et se trouve d'accord avec Bruno) ; 3® que le corps n'a pas de centre à proprement parler, que sa forme est naturellement excentrique et son mouvement centrifuge : car le centre est un point mathématique, et le point mathématique est inétendu.

L'étendue ayant pour propriétés la divisibilité, la figurabilité, la mobilité, mais la division n'étant autre chose qu'un mouvement de séparation, et la figurabilité, un mouvement de séparation et d'union, les propriétés de l'étendue, et par conséquent de la matière, se résument dans le mouvement.

Il n'y a d'autre mouvement que le mouvement dans l'étendue, le mouvement de translation ou changement de lieu.

Le mouvement d'ailleurs ne saurait avoir sa source dans les corps eux-mêmes : on ne peut dire qu'ils se meuvent^ qu'ils se mettent en mouvement et qu'ils y persévèrent par eux-mêmes; car les corps sont étendus, rien qu'étendus jusque dans leurs dernières profondeurs, et le principe intérieur, le centre d'action et d'impulsion que nous appelons l'âme, le moi, leur fait absolument défaut. Ils sont entièrement passifs; ils ne se meuvent point, mais ils sont mus par des impulsions extérieures; on ne peut même pas dire qu'ils soient pesants, si l'on entend par

^ Principes, 1,9: Par le root penser j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes ; c'est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que penser.

pesanteur une tendance des corps vers le centre de la terre, c'est-à-dire, une espèce d'activité spontanée de la matière. Le monde matériel ne connaît d'autre loi que celle de la nécessité. Animées primitivement par le créateur d'un mouvement en ligne droite, les parties de la matière se distribuent en tourbillons et forment les étoiles, puis les planètes, qui sont des étoiles éteintes, et finalement tous les corps célestes. La science du monde est un problème de mécanique. Le monde matériel est une machine, une chaîne indéfinie — non infinie — de mouvements dont l'origine est en Dieu^.

Il ne faut pas cependant mêler la théologie à l'interprétation de la nature, et la physique doit renoncer absolument à la recherche des causes finales, qui a trop longtemps entravé les progrès de cette science 2.

Les esprits sont, de tout point, le contraire des corps : c'està-dire essentiellement actifs et libres; et de même qu'il n'y a rien dans le corps qui ne soit étendu, il n'y a rien dans l'esprit qui ne soit pensée, inétendu, immatériel. Le corps est tout ce que l'esprit n'est pas, l'esprit est la négation absolue de tout ce qu'est le corps. Les deux substances sont entièrement exclusives l'une de l'autre, entièrement opposées entre elles : le corps est absolument inanimé; l'âme, absolument immatérielle (dualisme des substances, spiritualisme dualiste) ^.

Et de même que Tâme et le corps, la science des corps et la science de l'âme n'ont rien de commun entre elles. Si la phy-

1 Principes, IWII. — « J6id., I, 28. — » Méditation VI. — C'est ici qu'éclate la difîérence profonde entre Descartes et Leibni?;, le spiritualisme dualiste et le spiritualisme concret. Tandis que Descartes va jusqu'à nier que le corps tende ^ Leibniz attribue au corps (c'est-à-dire à ses monades constitutives) non seulement la tendance, mais aussi la perception^ en ce sens qu'il contient^ sans en avoir conscience d'ailleurs, Vidée qu'il tend à réaliser. C'est Vaperception et non la perception^ c'est la conscience du but où l'on tend et non pas la tendance elle-même, qui est le trait distinctif de l'esprit comparé au corps.

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sique doit se reofermer strictement dans les limites de Tioterprétation mécanique, Tâme à son tour ne doit être expliquée que par elle-même.

Bien que la sensation semble être une action du cor

l'âme, le mouvement volontaire, une action de Tàme sur le cette inQuence n*est qu'apparente, car il ne peut y avoir physique entre substances dont les attributs sentr'exc L'homme est un composé, un ensemble de l'âme et du L'âme tire les idées sensibles de son propre fond à l'oc des sensations correspondantes; le corps, à son tour, ( automate qui se meut à l'occasion des volontés de l'an] corps a ses destinées, l'âme a les siennes; le corps est sou la nécessité, l'âmejouil du libre arbitre; indépendante du elle survit à sa destruction. Les deux moitiés qui comj l'être humain s'excluent à ce point qu'il ne peut mêmi question, en principe, d'une union entre l'âme et le cor sens propre du mot. c Ceux qui ne philosophent jamais. Descartes ^ à la princesse palatine Elisabeth, ceux qui ne sophent jamais et qui ne se servent que de leurs sens, ne d< point que l'âme ne meuve le corps, et que le corps n' .sur l'âme, mais ils considèrent l'un et l'autre comme une chose, c'est-à-dire ils conçoivent leur union; car con runion qui est entre les choses^ cest les concevoir comrm seule et même chose, d Et quand elle objecte que l'action proque dé l'âme et du corps est un fait patent, et qu'il esl facile d'attribuer de l'extension à l'âme que de nier l'évid «je supplie, répond Descartes, je supplie V. A. de vouloir buer cette matière et cette extension à l'âme, car cela autre chose que la concevoir unie au corps, et après avoir conçu cela et l'avoir éprouvé en soi-même, il lui sera ai

ï A Madame ÉlUaheth, prificesse palatine (Lettre XIX du Tome l'éd. Garnier).

coQsidérer que la matière qu'elle aura attribuée à la pensée D'est pas la pensée même, et que l'extensioD de cette matière est d'autre oalure que lexteDsion de la pensée, en ce que la première est déterminée à un certain lieu duquel elle exclut toute extcDsion du corps, ce que ne fait pas la seconde, et V. A. ne laissera pas de revenir aisément à la connaissance de la distinction du corps et de Tâme, nonobstant qu'elle ait conçu leur union. »

La théorie n'empêche pas cependant Descartes de parler de l'action réciproque de l'àme et du corps, comme si cette action était réelle et directe. Son anthropologie, telle surtout qu'elle se formule dans le Traité des passions ^^ suppose partout ce que nie sa métaphysique. Contrairement aux assertions très formelles que nous venons de citer, Descartes admet que l'âme est unie à toutes les parties du corps, que c'est dans la glande pinéale qu'elle exerce plus particulièrement ses fonctions, que c'est par l'intermédiaire de cette glande et des esprits animaux que l'âme et le corps agissent l'un sur l'autre. Toutefois, nulle part il ne va jusqu'à confondre «les deux substances». Le Traité de Vhomme et de la formation du fœtus^ trace la limite qu'il établit entre elles: c'est le corps qui marche, qui se nourrit, qui respire: c'est l'âme qui jouit, souffre, désire, a faim et soif, aime, espère, redoute; perçoit les idées du son, de la lumière, de l'odeur, de la saveur, de la résistance; veille, rêve, s'évanouit. Mais tous ces phénomènes sont les conséquences — les conséquences et non les effets — des mouvements causés dans les pores du cerveau, siège de l'âme, par l'entrée et la sortie des esprits animaux. Sans le corps, et particulièrement sans le cei^veau, tous ces phénomènes disparaissent^ ainsi que la mémoire qui s'y applique^ et il ne reste-

ï Amsterdam, 1650. — * Paris, 1664 (publié par Clerselier). — En latin. Amst., 1677, cum notis Lud. de la Forge.

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rait plus à Tâme que la conœption des idées pures de substance, de pensée, d'espace et d'infini, idées entièrement indépendantes de la sensation. Au surplus, les idées à la Tormation desquelles la collaboration des sens et par conséquent du cerveau est nécessaire, sont tout autre chose que les objets dont nous les supposons être les représentations. L'idée est immatérielle; l'objet, matériel; l'idée est donc le contraire, bien plutôt que l'image fidèle de l'objet. Nos idées des qualités matérielles ne ressemblent pas plus aux objets que la douleur ne ressemble à la pointe de fer qui la cause, ou le chatouillement k la plume qui le provoque ^.

On voit que, rationaliste et spiritualiste en principe, le fondateur de la philosophie française se rapproche, en fait, de l'empirisme et du matérialisme. Son animal-machine prélude à Y Homme^machine de La Mettrie. Dogmatique dans sa foi en la réaliié de l'étendue, il est le précurseur de Locke, de Humé et de Kant par la distinction nette et absolue que nous venons de lui voir établir entre nos idées des qualités matérielles et leurs causes extérieures.

§ 54. L'École cartésienne^.

La philosophie de Descartes exprimait eu termes clairs et précis le vœu du siècle : déchéance des autorités traditionnelles en matière de science et autonomie de la raison. Son succès fut immense^ Accusée de néologisme et d'athéisme par les jésuites de France et par les calvinistes rigides de Hollande, combattue au nom de l'empirisme,, par Thomas Hobbes et par Pierre Gassendi, et au nom du scepticisme, par Huet, évêque

1 Traité du Monde ou de la lumière, chap. 1, Paris, 1664 (publié par Clerselier). — •F. BouiUier, Histoire de la philosophie cartésienne^ Paris, 1854. — Damiron, Histoire de la philosophie du dix-septième siècle, — E. Saisset, Précurseurs et disciples de Descartes, Paris, 1862.

d'Avranches^ et par Pierre Bayle^, elle rallia autour dé son drapeau les Clerselier^, les de la Forge S les Sylvain Régis ^, les Glauberg^, les Arnauld^, les Nicole^, les Malebranche, les Geulinx, les Balthasar Bekker, les Spinosa. Les sommités mêmes Hii pnihnlicisme militant, Bossuet et Fénelon, subirent son irréifluence^.

grandes questions dominent les spéculations de la noule. Quel est le rapport entre Tâme et le corps, l'esprit et e? telle était la question ontologique, à laquelle se ratitimement celle de l'origine des idées et de la certitude : me critique. Quel est le rapport entre Tâme et Dieu, liberté humaine, d'une part, la toute-puissance et la Buce divines, d'autre part? telle était la question morale, mt connexe à la précédente.

lissait, pour résoudre la première, de concilier le raint et l'expérience. A ne consulter que les faits, la sen- ;t évidemment l'action exercée par le corps sur l'âme, * le la matière subie par l'esprit. Le mouvement volonévidemment aussi, l'action exercée par l'esprit sur le [ous subissons la matière et nous réagissons sur elle. Il

721. — Censura philosophiœ cartesianœ, Paris, 1689, etc. — A la de Bayle, sceptique libre-penseur, Huet, ainsi que Pascal, rcpréepticisme théologique, c'est-à-dire qui veut servir de marche-pied jgieuse. — * 1047-1706. Auteur du célèbre Dictionnaire historique (Rotterdam, 1697 et nombreuses éditions) et précurseur de la criieuse du XVIII» et du XIX« siècle. — s Mort en 1686. — Éditeur 'ot posthumes de Descartes. — * Tractatus de n^te hurnana, tatibus et functionibus, Amst., 1669. — » 1632-1707. — Système phie^ Paris, 1690, 3 vol. ; Amst., 1691. — « 1625-1665. — Initiatio l s. dubitatio carlesiana, 1655. — Opéra philosophica^ Amst., logica vêtus et nova; ontosophia; de cognitione Dei et nostri, 56. — 7 Mort en 1694. — Œuvres, Lausanne, 1777, 42 vol. in-4". 9 philos,, publiées par M. J. Simon dans la Bibliothèque Char- - ^ Mort en 1695. — Œuvres philosophiques de Nicole, éd. Jour- >. — ^ L'un , dans son Traité de la connaissance de Dieu et de , l'autre, dans son Traité de l'existence et des attributs de Dieu i Lettres aur la métaphysique.

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y a donc rapport, et rapport intime, entre les deux substances. Mais en comparant ce résultat de Tobservation à la métaphysique dualiste du maître, les cartésiens se perdent dans d'insolubles difficultés et aboutissent partout au mystère. L'esprit une substance pensante et sans étendue; le corps, une substa étendue et inconsciente. L'esprit n'est que pensant, la mati n'est qu'étendue. Or, si l'on conçoit qu'une substance étem reçoive une impulsion d'une autre substance étendue, et \b ce muDÎque à son tour à une troisième substance également étend il n'est pas possible que la dite substance étendue soit mue ] quelque chose d'absolument inétendu, ni, réciproquement, qu'i chose absolument^inétendue transmette à cette substance étem un mouvement quelconque. On conçoit une action mutuelle en des substances analogues ; on n'en conçoit pas entre des.substan opposées. Il n'est donc pas possible d'admettre une influence rée [influxus physicus) du corps sur l'âme et de l'âme sur le cor Selon Arnold Geulinx d'Anvers^ et Nicolas Malebrancl Père de l'Oratoire 2, les représentants les plus notables de l'éc cartésienne, l'action «apparente» qui s'exerce entre le corps Tâme ne peut s'expliquer que par une assistance et un concoi surnaturel de Dieu. Dieu intervient à V occasion de chacune nos volontés pour imprimer à notre corps le mouvement q

^ -1625-1669. — Arnoldi Geulinx Logica fundamentis suis a quibus h tenus coliapsa fuerat restituta^ Leyde, 1660, — Metaphysica vera et mentem peripaleticorunij Âmst., 1^5. — FvûÔi oêowtov sive Ethioa, Ami 1665. - Physica vera, 1698; etc. — « 1638-1715. — De la recherche de vérité, où Von traite de la nature, de Vesprit de l'homme et tle Vusi qu'il doit faire pour éviter V erreur dans les sciences, Paris, 1675; 17 — Conversations métaphysiques et chrétiennes, 1677. — Traité de la nat\ et de la grâce, Amst., 1680. — Traité de morale, Rotterd., 1684. — Médi lions métaphysiques et chrétiennes, 1684. — Entretiens etc., 1688. — Vamour de Dieu, 1697; etc. — Œuvres, Paris, 1712. — Œuvres, par ( noude, 2 vol., Paris, 1837. — Œuvres de Malébranche, publiées. par M. Ju Simon dans la Collection Charpentier, Paris, 1842. — Blampignon, EU sur Malébranche d'après des documents manuscrits, Paris, 1862. — L^ OUé-Laprune, La philosophie de Malébranche, 2 vol., Paris, 1870,

PHILOSOPHIE MODEUNE

it lui communiquer par elle-même, et à l'occasion DsalioD corporelle, pour déterminer dans Tâme la )rrespondante. Nos volontés sont les causes occaieu est la cause efficiente de nos mouvements; les ns sont les causes occasionnelles, Dieu est la cause los perceptions.

nalisme abritait, sous des apparences naïves, les plus tions. El d abord, s'il n'y a pas d'influence directe ur les corps, si c'est Dieu, c'est-à-dire la sagesse et lies, qui est l'intermédiaire nécessaire et unique des *e la matière et Tâme, il faut en conclure, avec le llandais Ballhasar Bekker^, que la sorcellerie, la iritisme sous toutes ses formes est une superstition ridicule.

s. Si Dieu est l'auteur effectif de toutes mes pere tous mes mouvements volontaires, je ne suis plus, }ujet nominal^ apparent, fictif, et c'est Dieu qui est de mes actions et de mes pensées : c'est lui qui agit t lui qui pense en moi. La première de ces conséoccasionnalisme (Dieu agissant en moi) est formulée :, la seconde (Dieu pensant en moi), par Malelon Geulinx, nous ne sommes pas, à proprement sprits, mais des modes de l'esprit. Faites abstraction il ne reste que Dieu 2. Selon Maiebranclie, Dieu est sprits comme l'espace est le lieu des corps. 11 est à e la lumière est à l'œil. De même que cet organe la lumière, lesprit est en Dieu, pense en Dieu, voit e que nous percevons des choses matérielles, ce ne

— De philosophia cart, admonitio candida et sijicera, Wesel, ioverte werld (U Monde enchanté)^ 4 vol., Leuwarden, 1690; uvrage publié à Toccasion de la comète de 1680). — • Meta^ not. : Sumus igitur modi mentis^ si auferas modum, remanet 1. 146. — ^Dela recherche de la vérité, III, 2, 6.

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