‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 38 sur 100 · PROGRÈS DE LA LIBRE PENSÉE · texte numérisé non relu

PROGRÈS DE LA LIBRE PENSÉE

Alain de Lislei orthodoxe d'ailleurs, lente de construire le système dogmatique par une méthode strictement mathématique, et aboutit à cette conclusion que tout est en Dieu et Dieu en tout.

Robert de Melun^ disting-ue — symptôme grave! — entre eventus qui secundum rerum naturam contingunt et eventus qui contingunt secundum Dei potentiam quœ supra 7'eruin naturam est. Du reste sincèrement dévoué à l'Eglise et à ses dogmes, il s'en fait l'apolog-iste vis-à-vis de l'hérésie qui dès à présent la menace. Il est, dit-il, des gens qui nient la conception miraculeuse du Christ, parce que ce fait serait contre le cours naturel des choses. Mais Dieu, qui est l'auteur de la nature, n'est-il pas au-dessus d'elle, et n'a-t-il pas le pouvoir d'en modifier le cours ordinaire? Que ces douleurs nous expliquent donc la naissance d'Adam et d'Eve ! De même que les protoplastes ont pu naître sans mère terrestre, Jésus a pu venir au monde sans père humain.

A ces essais de philosophie chrétienne viennent se joindre les Huit livres de sentences de l'Anglais Robert PuUeyn^, et les Quatre livres de sentences de Pierre de Novarre ou le Lombard {Magister sententiarimi'*). L'ouvrage de Pierre Lombard, dont le succès éclipsa bientôt celui de Pulleyn, forme une dogmatique complète. On y trouve traitées une foule de questions qui témoignent delà fatuité des discussions de l'Ecole, mais qui en partie aussi trahissent les progrès de la pensée, impatiente de la tutelle ecclésiastique : Gomment concilier la prescience divine avec la création libre (si Dieu a prévu qu'il créerait, il a bien fallu qu'il créât, et la création dès lors n'a pas été un acte libre. Si Dieu ne l'a pas prévu, que devient sa toute-science)? Où était Dieu avant la création (il n'a pu être au ciel puisque le ciel aussi a été créé)? Dieu aurait-il pu faire les choses mieux qu'il ne les a faites? Où les anges étaient-ils avant la création du ciel? Les anges peuvent-ils pécher! Onl-

' Alanus ab insuUs, prof, à Paris, mort en 1203. — Opéra, éd. de Visch, Anvers, 1653. — ^ Mort en inS. — Summa theologiœ (Hauréau, ouvrage cité, I, p. 322, ss.). — ^ Mort en 1134. — * Mort en 1164, évêque de Paris. — Lihri qiiatuoj' sententiarum (éditions doVenise, 1477;deBàlo, 1516, etc.).

iM4 l'IlIlJtSOlMlU': IX' .MOYKN A(iK

ils un corps ? Sous quelle forme Dieu et les anges apparaissent-ils aux hommes ? Comment les démons pénètrentils dans les hommes? Quelle était la taille d'Adam lors de son apparition sur la terre? Pourquoi Eve a-t-elle été tirée d'une côte, et non d'une autre partie du corps d'Adam? Pourquoi a-t-elle été créée pendant qu'Adam dormait? L'homme eût-il été immortel s'il n'avait point péché? Et dans ce cas, comment les hommes se seraient-ils multipliés? Les enfants seraient-ils venus au monde à l'état d'hommes faits? Pourquoi est-ce le Fils qui est devenu homme ? Le Père et l'Esprit saint n'auraient-ils pas pu le devenir ? Dieu aurait-il pu devenir une femme aussi bien qu'il a pu s'incarner dans un homme? — 11 y a, dans ces comment et ces pourqtwi multipliés à l'infini, cette curiosité naïve, cette indiscrétion charmante qui est le propre de l'enfant, mais il y a aussi les symptômes non équivoques d'une pensée déjà mûrie et presque émancipée.

La piété mystique puisa dans les Sentences une antipathie nouvelle contre les subtilités de la dialectique. Abandonnant de plus en plus la théolog'ie systématique, elle se donne au christianisme pratique, à la prédication, à la composition de traités d'édification ; et, tandis que le mait^^e des sentences prétend servir l'Eglise avec non moins de fidélité que Robert de Melun, Gauthier de Saint-Victor, mort vert 1 180, dénonce le Lombard, son disciple Pierre de Poitiers, Gill)ert de la Porrée et Abélard, comme les quatre Jahiirinthes de France^ où il faut se garder de s'égarera Mais ces résislauces ne contribuent qu'à développer l'héiésie. Ou ne dislingue plus seulement (MiIi'c les effets de la volonté divine el les effets de la nature, nuiis entre la vérité ])hilosoplH(jue et la vérité religieuse. On commence à admettre (prune chose peut être vraie en philosophie sans l'être au point de vue religieux et vice versa. On se doute vaguement de la faillibilité de l'Eglise et de la possibilité d'une ru|^lure (Mitre la Coi et la science, la théologie et la philosophie.

' Du Boulay, Utalovia iinirersildtix Parisirnsis, t. I, p. -404.

Page 1