LES PÉRIPATÉTICIENS DU TREIZIÈME SIÈCLE
réglementer, mieux encore que parle passé, la philosophie scolastique. Pendant la période platonicienne, la pensée a joui d'une indépendance relative; son buta été de prouver l'accord entre le dogme et la raison naturelle, et nous l'avons trouvée largement rationaliste dans l'accomplissement de cette tache. Désormais, il ne s'ag-ira plus de prouver l'accord du dog-me avec la raison, mais son accord avec la lettre des écrits d'Aristote, et cet accord prouvé, Aristote sera l'arbitre suprême; son système, le critérium officiel de l'orthodoxie des philosophes. Aristote, c'est encore la raison, mais la raison disciplinée et réduite en un code invariable. Abandonnée à elle-même, la raison est une autorité chang-eante, dont l'accoid avec la foi n'est pas nécessairement définitif. Ce qui était accord chez saint Anselme était désaccord chez Abélard, Gilbert, Amaury, David. L'esprit est mobile, révolutionnaire ; la lettre est éminemment conservatrice. En adoptant comme sienne la philosophie d'Aristote, l'Eglise se servait du plus illustre des penseurs pour enchaîner la pensée.
Aux avantages de l'alliance péripatéticienne se mêlaient, il est vrai, des inconvénients qui deviendront par la suite desdang'ers sérieux. D'une part, en démontrant la vérité du dogme par son accord avec Aristote, on plaçait involontairement l'autorité d'Aristote et de la philosophie au-dessus de l'autorité de l'Eglise, et de l'autre, l'influence du Stagirite devait introduire dans la scolastique un élément nouveau et peu favorable à l'omnipotence ecclésiastique : le g-oùt des sciences et l'esprit d'analyse.
I 38. — Les Péripatéticiens du treizième siècle
La conversion de l'Eglise au péripatétisme est l'œuvre d'une série de penseurs éminents, moins originaux qu'Anselme et Abélard, mais plus savants, g-râce aux sources plus abondantes où ils sont à même de puiser. A leur tête se trouve l'Ang-lais Alexandre de Haies, professeur de théologie à Paris* à qui ses commentaires sur les Sentences de
'.Mort on 1245. — Siunimi unirprsir thfolofjin', Venise, Iy7(i.
Pierre Lombard et le De anima d'Arislote valent le titre de docteur irréfragable.
Non moins érudit qu'Alexandre, Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris ', écrit une série de traités inspirés par Aristote, et un ouvrage de plus longue hdAeine, Deiiniverso^ sorte de métaphysique, dont l'appareil érudit prouve qu'il connaît à fond les commentaires arabes sur le Stagirile. Ses sympathies péripatéticiennes ne l'empêchent pas, du reste, de nier l'éternité du monde, ni de croire à la création, à la Providence et à l'immortalité de l'âme.
Le dominicain Vincent de Beauvais -, précepteur des fils de saint Louis, entasse dans son Speculu7n quadruiplex naturale, doctrinale, morale et historiale, des trésors d'érudition et de spéculation péripatéticiennes. Il y cite presque tous les écrits d'Aristote, et déjà il parle triomphalement de la nova logica par opposition à la logica vêtus. Dans la question des universaux, qui ne cesse d'être la grande préoccupation des scolastiques, il est franchement partisan du Lycée, et aA^ec Abélard il dit : Universale in re. L'universel est réel, plus réel même que l'individuel, sans exister toutefois indépendamment de l'individuel. De même que chez Abélard, l'universel et l'individuel ne sont plus juxtaposés, dans la métaphysique de Vincent, d'une manière abstraite et mécanique, mais s'y trouvent reliés par l'idée d'individuation (incorporatio). Les idées dues à l'influence d'Aristote donnent lieu, chez ce scolastique, à une terminologie nouvelle. Le xi, èoti* d'Aristote, par exemple, devient la quidditas. Le langage philosophique se développe et s'enrichit au détriment de la latinité cicéronienne, que la Renaissance se chargera de venger des mépris de l'Ecole.
Réaliste, puisque l'universel est pour lui une réalité, Vincent fait un pas important vers le nominalisme en distinguant entre universale metaplujsiciiin et Kniversale logicum, c'est-à-dire entre le type spécifique existant réelle-
' Mort en 1249. — Opéra, éd. Biaise Leferon, Orléans, 1G74. — De Wulf, Augustinixme et Ainstotélixme an 13^ siècle, Revue néoscolastique, i90i, p. i.H, ss. — ^Mort en 1264. — Spéculum doctrhiale, Strasb., 1473. Spéculum quadruplex, etc., 1623.