LES PÉRIPATÉTICIENS DU TREIZIÈME SIÈCLE
ment dans les individus qui composent l'espèce, et la notion g-énérale correspondant à ce type et qui n'est qu'une abstraction de la pensée. Cette distinction est une déviation du réalisme dans le sens nominaliste, car le pur réalisme de Champeaux et d'Anselme identifie absolument le type spécifique et l'idée générale : ce n'est pas encore, il s'en faut, du nominalisme pur, puisque le nominalisme est la négation absolue de Vuniversale metaphi/sicum, comme réalité objective.
Un autre dominicain déjà mentionné', Albert le Grand'-, commente la plupart des ouvrages d'Aristote, travaille avec une infatigable ardeur à la propagation de sa philosophie, et se fait remarquer par son goiit pour les sciences naturelles. Sous ce dernier rapport, il est le précurseur de Roger Bacon, de Raymond LuUe et de la renaissance scientifique. Tant il est vrai que l'alliance péripatéticienne avait ses périls pour l'Eg-lise.
Moins érudit qu'Albert et moins épris de la nature, mais plus spéculatif, le franciscain Jean de Fidanza, connu sous le nom de saint Bonaventure "-, confond dans une même affection Aristote et Platon, la philosophie rationnelle et le mysticisme contemplatif, la piété et la science, réconciliant ainsi dans sa personne deux éléments qui tendent de plus en plus à se séparer et à vivre d'une vie distincte, L'Eglise reconnut ses services en l'admettant au nombre de ses saints, et l'Ecole lui décerna le titre de docteur sèraphiqiie.
Enfin, deux rivaux illustres viennent compléter la pléiade péripatéticienne du xiu® siècle, et achever cette œuvre de conciliation entre TEglise et le Lycée : le dominicain saint Thomas d'Aquin et le franciscain Duns Scot.
§ 39. — Saint Thomas d'Aquin
Fils d'une famille noble du royaume de Naples, Thomas d'Aquin* (Aquino) préfère à la vie aventureuse du seigneur
i|37. — - Albertus Magnus, comle de Bollsta^dt, né en Souabe vers 1200, provincial de son ordre en Allemagne, mort à Cologne eu 1280. — Opéra, éd. P. Jammy,Lyon, 4651 (21 vol. in-fol.) — D'Assailly, Albert-le-Gi-and , 1870. — -^Mort en 1274. — Auteur d'un Commentaire sur les Sentences du Lombard, d'un Kinerarium mentis in Deum, conçu dans l'esprit des mystiques de Sainl- Victor, etc. Éditions de Strasbourg, 1482, de Rome, lu88, ss., etc. — * Opéra
féodal les paisibles jouissances de l'étude, et se donne malg-ré l'opposition formelle de son père, à l'ordre de saint Dominique. Enlevé par ses frères au moment où il quitte la terre italienne pour se rendre à Paris, il est retenu captif au château paternel. Au bout de deux ans, il parvient à s'échapper et à s'asseoir, à Cologne, aux pieds d'Albert le Grand, dont il devient le disciple enthousiaste, en même temps qu'il se passionne pour l'étude d'Aristote. Dès lors tous ses efforts tendent à faire connaître à l'Occident chrétien la philosophie du Stagirite d'après le texte grec, et notamment su Phf/sique et sa Métaphysique , dont on n'avait encore que des traductions latines, faites elles-mêmes sur des traductions arabes. Revenu plus tard dans la péninsule, il y meurt en 1274, à peine âgé de 50 ans.
La philosophie lui doit une série de traités relatifs à la métaphysique d'Aristote {Opiisciila de materiœ natura, de ente et essentiel, de ptnncipiis naturœ, de principio individuationis de universaîibus, etc.), et sa Summa theologiœ, éclipsant peu à peu les Sentences de Pierre Lombard, est devenue la base de l'enseig-nement dog-matique de l'Église.
La philosophie de saint Thomas n'a d'autre ambition que de reproduire fidèlement les doctrines du Lycée, et intéresse moins par le fond que par la forme néo-latine dont elle les revêt ; car c'est d'elle en partie que dérive notre langage philosophi(|ue.
La philosophie proprement dite ou première a pour objet l'être en tant qu'être {ens in quantum ens^ xô ôv fj ôv). Il y a deux sortes d'êtres (entia) : les etres^existant réellement, essentiellement (esse in re), et ceux qui ne sont que des abstractions de la pensée ou des nég-ations, tels que la pauvreté, la cécité, le défaut en général. La pauvreté, la cécité, la privation existent ; ce sont des entia (ôvTa)^ mais non
omnia, 1570 (18 vol. In-fol.) ; Venise, 1594; Anvers, 1612 ; Paris, 1060 ; Venise, 1787 : Parme, 1852. — Ch. Jourdain, La philosophie de saint Thomas d'Aquin, Paris, 1858. — Cacheux, De la philosophie de saint Thomas, Paris, 1858. — K. Werner, Der heilir/e Thomas von Aquino, 3 vol. 1858. — Serlillanges, Saint Thninat d'Aquin, H vol., 1910. — Son titre est doclor anf/elicus, \'anr/e de l'École.