‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 44 sur 100 · DUNS SCOT · texte numérisé non relu

DUNS SCOT

droit des indulgences? Et de même que Dieu, l'iiomme est libre; la chute ne l'a pas privé du libre arbitre; il a la liberté formelle, c'est-à-dire qu'il peut vouloir ou ne pas vouloir, et il a la liberté matérielle, c'est-à-dire qu'il peut vouloir A ou vouloir B (liberté de choix ou d'indifférence). Ces doctrines, quoique diamétralement opposées à saint Augustin, ne pouvaient être désagréables à TEglise, dont elles reflétaient et encourageaient les tendances pélagiennes. Mais elles cachaient un danger, et l'Eglise, qui n'a pas béatifié Duns Scot, semble l'avoir compris. En insistant si fort sur la liberté individuelle, le docteur subtil évoquait un principe nouveau, une puissance anti-autoritaire qui, grandissant de siècle en siècle, finira par proclamer l'affranchissement de la conscience religieuse et la déchéance de la tradition ecclésiastique, comme autorité souveraine en matière de foi et de science. Aussi, dans la question des universaux, Duns Scot se rapproche-t-il du nominalisme et de l'empirisme, tout en s'évertuant à demeurer fidèle au système réaliste et rationaliste, qui est le drapeau de l'Eglise. Au fond, toutes ses sympathies sont pour l'individu, car elles sont pour la volonté, et si la raison est commune à tous, c'est la volonté qui fait l'individu. L'individuation est pour lui un problème de prédilection. Tandis que son contemporain Henri Gœthals de Gand ', à l'instar de Guillaume de Champeaux, voit dans le principe individualeur une simple négation, et que saint Thomas le trouve dans la matière (le non-être), Duns Scot le déclare principe positif et lui donne le nom àliœcceitas. L'individu est, selon lui, l'ensemble de deux principes également positifs et réels : la qiiklditas (l'universel ou le type commun aux individus d'une même espèce) et Vhœcceitas, principe de l'individualité ou de la différence des individus. La réalité ne se trouve ni dans la quidditas séparée de Vhœcceitas ni dans Vhœcceitas séparée de la quidditas, mais dans l'union des deux principes, idéal et réel, c'est-à-dire précisément dans l'individu.

'1217-1293. — Quodiibeta theolorjica, Paris, 1318. Summa theol., ib., 1320; Ferrare, 1040.

Par ses doctrines de la liberté individuelle et de Vhœccéité, Duns Scot prépare la voie au nominalisme de son disciple Occam. Par sa doctrine de la création accident, il précipite la rupture entre la science et le rationalisme autoritaire de l'Eglise, et l'avènement de l'empirisme moderne; car si les lois de la nature et la loi morale elle-même sont contingentes, toute science, et la morale elle-même, en est réduite à l'expérience comme l'unique base sur laquelle elle puisse s'édifier. Mettre, en métaphysique, la volonté au premier rang- et la raison au second, c'était subordonner le raisonnement, comme méthode, à l'observation et à l'expérience. Et non seulement Duns Scot hâte la rupture entre la science et le dogme, mais elle semble déjà un fait accompli dans sa pensée lorsque, dans ses Quœstiones subtilissimœ, il nie les idées innées et déclare impossible, au point de vue de la science, la démonstration de l'immortalité de l'âme et de l'existence de Dieu.

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