‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 43 sur 100 · DUNS SCOT · texte numérisé non relu

DUNS SCOT

devient, à différentes reprises, un élément de vie. La lutte de Duns Scot et des scotistes contre le thomisme est en réalité le duel de deux puissantes compag-nies religieuses, qui l'une et l'autre aspirent à exercer, dans l'Eglise, une influence prépondérante. La gloire qui de saint Bonaventure a rejailli sur les franciscains se trouvait éclipsée par l'éclat des noms dominicains d'Albert et de Thomas. Jaloux de la rendre à son ordre, Duns Scot s'attache à dévoiler et à réfuter ce qu'il appelle les erreurs du thomisme. Thomas, fidèle à la mission touJe dog-matique et didactique de son ordre, a été l'apôtre de la foi et de la g-race. Duns Scot, qui a également reçu l'esprit de son ordre, esprit de piété vivante et pratique, se fait l'apôtre de laction, du mérite des œuvres, du libre arbitre humain, et avec une pénétration qui justifie larg-ement son titre de docteur subtil^ il entreprend la critique de saint Thomas.

Le déterminisme thomiste, supposant la prééminence de l'intellect sur la volonté, a les apparences de la vraie philosophie catholique. En courbant la volonté sous le joug" d'un principe absolu, il humilie l'amour-propre de l'individu, détruit sa confiance en ses propres forces et lui fait voir son néant. Mais en mettant à nu les assises du système, on les découvre peu solides. D'une part, en effet, il fait de Dieu lui-même un être relatif, dont la volonté est l'esclave de l'intelligence. D'autre part, il fait plus que d'humilier l'individu : il le décourag-e et le réduit au désespoir ou à l'indifférence morale. Si l'Eglise adoptait ce système, elle cesserait infailliblement et bientôt d'être le sanctuaire de la vertu et la mère des saints. Donc, au primat de l'intelligence il faut opposer celui de la volonté', et au déterminisme il faut substituer la vraie philosophie et la véritable pensée d'Aristote : la doctrine de la liberté divine et humaine.

A moins de confondre le vrai Dieu avec le Fatum ou la

' Voluntas est superior intellectu {Opus oxoniense, II, dist. 52). — Le volontarisme de Duns Scot est à V intellectualisme de Thomas ce que le kantisme de la Critique de la raison pratique sera au kantisme de la Critique de la raison pure, et ce que le panthélisme de Schopenhauer sera au panlogisme de Hegel.

nature ^^a^^/ran^(? des néoplatoniciens, l'on ne peut admettre, avec les thomistes, que le monde soit le produit nécessaire de son essence, de son intelligence ou de sa volonté. Dieu a créé le monde librement. Il aurait pu ne pas le créer. Sa volonté n'y était inclinée par aucun principe supérieur, étant elle-même le principesupréme des actes divins. L'existence du monde, loin d'être nécessaire, est le libre effet de la libre volonté de Dieu^ C'est donc à tort qu'Abélard prétend que Dieu n'a pu créer que ce qu'il a créé, et que ce qu'il a créé, il l'a créé nécessairement, et c'est par erreur que Thomas enseigne que le monde est nécessairement le meilleur des mondes possibles Dieu ne crée pas tout ce qu'il peut et sait créer ; il ne crée que ce qu'il lui plaît d'appeler à l'existence.

Cause première de toutes choses, la volonté divine est par suite aussi la loi suprême des esprits créés. Le bien, le juste, la loi morale, ne sont l'absolu qu'en tant qu'ils sont voulus de Dieu ; s'ils l'élaient indépendamment de la volonté divine, Dieu, se trouvant limité dans sa puissance par une loi qui ne dépend pas de lui, ne serait plus l'absolue liberté, ni par conséquent l'Etre suprême. En réalité, le bien n'est donc le bien (ju.e parce qu'il })laît à Dieu qu'il le soit^^. En verlu de sa liberté souveraine. Dieu pourrait l'cmplacer la loi morale qui nous régit aujourd'hui, par une loi nouvelle, comme il a remplacé la loi mosaïque par celle de l'Evangile; il pourrait surtout — et qui sait s'il ne le fait réellement dans bien des cas ? — nous dispenser de l'accom- })lir, sans que nous cessions ainsi d'être dans la bonne voie. Dans la création comme dans le gouveruement du monde, il ne connaît d'autre règle que sa liberté. Et c'est parce ([u'il est libre de nous dispenser, s'il le veut, d'accomplir telle ou telle loi du code moral, (|ue l'Eglise a, de son côté, le droit d'accorder des dispenses. Si Dieu n'est })as la liberté souveraine en cette matière comme en toutes choses, s'il est, comme le veut Thomas, l'être absolument déterminé dans sa volonté par sa souveraine sagesse, que devient le

* O. c. 1, 39, question \. — - Ibid., dist., 44,

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