RÉAPPARITION DU NOMINALISME
déclare ouvertement la guerre au réalisme comme à un système absurde. Selon les réaux, dit-il, l'universel existe en plusieurs choses à la fois ; or la même chose ne peut exister simultanément en plusieurs choses différentes; donc l'universel n'est pas une chose, une réalité (res), mais un simple sig-ne servant à désigner plusieurs choses semblables, un mot (iiomen), et il n'y a de réel que l'individu'.
La conséquence obligée de ce nominalisme radical, c'est le scepticisme à l'égard de la science, en tant qu'elle vise à l'universel et au nécessaire. Naturellement, il n'y a pour nous de réalité perceptible et connaissable que l'individuel et le contingent. Vis-à-vis donc de toute science à prétentions métaphysiques, Occam se retranche dans le doute de Protagoras, et la science par excellence, la théologie, n'échappera point à sa critique sceptique. D'accord avec ce qu'a déjà enseigné son maître, il déclare impossible la démonstration de l'existence et de l'unité de Dieus. L'argument ontologique et l'argument cosmologique lui paraissent également faibles, et la nécessité de l'existence d'une cause première lui semble une pure hypothèse, à laquelle il est toujours loisible à la raison d'opposer l'hypothèse non moins probable d'une série infinie de causes et d'effets. Il n'y a donc pas, pour lui, de théologie rationnelle ou scientifique possible ; et avec cette science des Origène, des Augustin, des Anselme, des Thomas, la scolastique elle-même se réduit, sous sa critique, à une collection de stériles hypothèses. La science est pour Dieu, et pour l'homme, la foi.
Que les docteurs de l'Eglise reconnaissent l'inanité de leurs spéculations, et se fassent les interprètes de la vérité pratique, les propagateurs de la foi ! Que l'Eglise se passe d'une vaine science terrestre ! Qu'elle renonce à tous les éléments mondains dont l'a pénétrée son contact avec les choses de la terre, qu'elle se réforme et revienne à la simplicité, à la pureté, à la sainteté de l'âge apostolique !
' Occani, In l. I sentent iarum, dist. 2, quaest. 8. — - Occam, In l. I sentent., dist. 3, queesl. 4. — Centilogium theologicum, f. 1.
Si, dans Je différend entre Philippe le Bel et le saint sièg-e, Occam prend fait et cause pour le roi ; si, fuyant la France, il offre ses services à Louis de Bavière', qui, lui aussi, est en lutte avec le vicaire du Christ, ce n'est pas, de sa part, hostilité ni même indifférence à l'égard de l'Eglise. Au contraire, en vrai sectateur de saint François, il aime profondément sa mère spirituelle, et parce qu'il l'aime, il la veut g-rande, sainte, pure de l'influence délétère du monde, et il ne peut approuver l'immixtion de la papauté dans les affaires temporelles des Etats européens. C'est son dévouement à l'Eg-lise qui, sur ce point, Toblige de tendre la main aux adversaires du souverain pontife.
En même temps donc qu'il compromet l'alliance entre la foi et la science, le nominalisme tend à rompre le lien dix fois séculaire qui unit l'Eglise au monde. Sa réapparition ne marque pas seulement le déclin de la scolastique, mais elle correspond chronolog-iquement aux premiers symptômes de la décadence du pouvoir papal, auquel les rois résistent désormais avec succès. Le nominalisme d'Occam, si convaincu, pour sa part, de tendre au bien de l'Eglise, est après tout, comme toute philosophie, le miroir où se reflète la préoccupation dominante de son siècle : la nécessité, pour les puissances laïques, les Etats, les nations, les langues, la culture intellectuelle, les arts, les sciences, la philosophie, de secouer le joug" de la Rome chrétienne. C'est de la réapparition du nominalisme que datent les premiers développements de la vie nationale et des langues modernes, en opposition à l'unité politique, religieuse et littéraire que l'héritière des traditions césariennes avait imposée à l'Europe. Le nominalisme cachait donc, sous les apparences d'un profond dévouement à l'Eglise et d'une piété exclusive au point de mépriser la science, une foule de tendances hostiles au catholicisme, et l'Eglise l'accueillit comme cent ans auparavant elle avait accueilli le système d'Aristote : elle le condamna. Mais cette fois encore l'héré-
' On lui prête ce mot adressé à Louis : Ta me defendas gladio, ego te defendam calamo.