‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 61 sur 100 · THEORIE DE LA SUBSTANCE · texte numérisé non relu

THEORIE DE LA SUBSTANCE

elle dépendrait); 3" qu'elle est imique'^', car s'il y avaitdeux substances, elles s'enlre-limiteraient et cesseraient d'être indépendantes, c'est-à-dire des substances. Il n'y a donc qu'une seule substance qui ne dépend de rien et de laquelle tout dépend"-. C'est ici que Spinosa s'écarte de la philosophie cartésienne : mais c'est elle-même qui l'y invite. En effet. Descartes a insinué que, d'après sa définition de la substance, « Dieu seul est substance à proprement parler, et que le mot substance appliqué aux créatures n'a pas le même sens que lorsqu'il se dit de l'Etre infini^»; mais, au lieu de supprimer l'équivoque, il a continué de nommer les choses finies substances, et pour les distinguer de Dieu, substances créées, comme si, en vertu môme de sa définition, une substance créée, relative et finie était autre chose qu'une substance qui n'est pas une substance. Il faut donc renoncer à appeler substance ce qui n'existe pas par soi-même, et réserver cette désignation pour l'être qui seul existe et se conçoit par lui-même, c'est-à-dire pour Dieu. Dieu seul est substance et la substance est Dieu.

La substance, étant unique et ne dépendant de rien, est absolument libre en ce sens qu'elle n'est déterminée que par elle-même. Sa liberté est s^^nonyme de nécessité, mais non de contrainte'' . Agir nécessairement, c'est se déterminer soimême; ag-ir par contrainte, c'est être déterminé malgré soi, par une cause étrang-ère. Il est aussi nécessaire que Dieu agisse, et agisse comme il le fait, qu'il est nécessaire et naturel au cercle d'avoir des rayons égaux. Le cercle étant le cercle, ses rayons sont égaux entre eux : la substance étant la substance, elle subsiste sous des modes; mais elle est libre parce que sa nature seule et nulle cause étrangère ne l'oblige à se modifier. L'absolue liberté exclut à la fois la contrainte et l'arbitraire ''.

La substance est éternelle et nécessaire, ou en lang-ag"e

' I, l'rop. 11 et suiv. — - \m monuthéisme devient ici i/ionisme. Selon le mo- , nolhéisme, Dieu est unique en tant que Dieu, mais il n'est pas l'être unique; selon le monisme ou panthéisme, 11 est unique en tant qu'être et substance, il est le seul être existant (A'//j., I, Prop. 14. — Épître XLI). — "^ Principes, l, 51. — ' Éth., I, Prop. 17. — ""Éth., Scholie.

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scolastique, son essence implique l'existence. Elle ne saurait être un individu, une personne, comme le Dieu des relig-ions; car, à ce titre, elle serait un êlre déterminé, et toute détermination est une négation relative ^ Elle est le fond commun de toutes les existences individuelles sans être limitée par aucune d'elles. Elle )i'a ni intellect ni volonté' : car l'un et l'autre supposent la personnalité. N'étant })as intellig-ente, elle n'ag'it pas en vue de causes finales, mais elle produit les choses comme leur cause efficiente. J'avoue, ditSpinosa, que l'opinion qui soumet toutes choses au bon plaisir de Dieu et qui fait tout dépendre de son libre choix (Descartes, scotistes, jésuites) est moins éloignée de la vérité que celle qui le fait agir en vue du bien (sub rationeboni); card'après cette dernière manière de voir — c'est celle de Platon — il semble y avoir en dehors et au-dessus de Dieu quelque chose de plus divin que lui, un je ne sais quoi dont il dépend, un modèle qu'il imite, un but où il tend. Cela ne revient-il pas à soumettre Dieu au Fatum? Or nous avons fait voir que rien n'est plus absurde, et que Dieu est la cause première, unique et absolument libre, de l'essence et de l'existence des choses"^.

Tout en appelant Dieu la cause de l'univers, Spinosa prend le mot « cause » dans un sens très différent de sa sig-nification habituelle. Son idée de cause se confond avec celle de substance ; son idée d'effet, avec celle d'accident, de mode, d'affection. Dieu, selon lui, est la cause de l'univers comme la pomme est cause de sa couleur rouge, comme le lait est cause du blanc, du doux, du liquide, et non comme le père est la cause de l'existence de l'enfant, ni même comme le soleil est la cause de la chaleur''. Le père est la cause extérieure et transitoire de son fils, lequel a une existence distincte de la sienne. De même, la chaleur, bien que liée au soleil, a une existence différente de celle de l'astre qui

* Comp, d'ailleurs p. 336, 1. 1. — ^ Éth., I, Prop. 32 et Corollaires. — ^Éfh., I, Prop. 33, Scholie, 2. — '' Strictement parlant, ce n'est pas le père, mais l'acte générateur du père, qui est la cause de l'existence de l'enfant, ce n'est pas le soleil maisson rayonnement, qui est la cause de réchauffement de la terre. Une cause n'est pas une substance maisun fait.

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