THEORIE DES MODES
7Xita n'existe pas réellement. Et pourtant cette conclusion, qui est celle de Parménide et de Zenon d'Elée, n'est pas celle de Spinosa. Au contraire, avec Heraclite, il déclare le mouvement co-éternel à la substance ; il en fait un mode infini. Au mépris du principe de contradiction, mais appuyé cette fois sur l'expérience, il affirmeà lafois l'immutabilité et le chang-ement perpétuel de l'être. Dans ce conflit aussi vieux que la métaphysique, entre le raisonnement et l'évidence des faits, 'il a le mérite de ne sacrifier ni la pensée à la réalité, ni l'expérience à la raison ; mais il a le tort de glisser sur la difficulté, de ne pas s'apercevoir, ou de ne vouloir pas s'apercevoir de l'antinomie, abandonnant à la spéculation moderne le soin delà mettre en évidence et de la résoudre.
Comme tout le mode intellectuel, l'âme humaine est une affection de la pensée infinie, le corps humain, une modification de l'étendue infinie. L'ordre idéal ou mental et l'ordre réel ou physique étant parallèles, toute âme correspond à un corps, comme aussi tout corps correspond à une idée. L'âme est donc l'imag-e consciente du corps {idea corporis ^). Ce n'est pas qu'elle soit le corps prenant conscience de luimême ; le corps ne saurait être le sujet conscient, car la pensée ne peut dériver de l'étendue, ni l'étendue de la pensée ; chez Spinosa comme chez Descartes, le corps n'est qu'étendue et le corps n'est que pensée , mais le corps est Vohjet de la pensée ou de l'âme, et il n'y a pas de pensée, d'aperception, d'âme, sans corps. L'âme n'a conscience d'elle-même, elle n'est idea mentis qu'à condition d'être idea corporis ou mieux klea aff'ectionwm corporis -.
La sensation est un phénomène corporel ; elle est le privilège du corps animal et du corps humain, et résulte de l'organisation supérieure de ces corps. En revanche, la perception est un fait mental, consistant pour l'âme à se faire, en même temps que le corps est affecté par une sen-
' Éth., II, Prop. 13. — - ÉIft., II, Prop. 23 : Mens se ipsarn non cognoscil nisi quatenus corpoi'is affectionum ideas percipit. — Le lecteur remar([uera que Spinosa ne dit pas : corpom affectiones, mais h'xen corporis affectionum ideas percipit tant il est dominé encore, en psycholoa^ie, par le dualisme cartésien.
salion, une image ou idée de celte sensation. La simultanéité des deux faits s'explique, comme nous l'avons dit, par l'identité de la substance de l'âme et de celle du corps. L'âme est toujours ce qu'est le corps, et à un cerveau bien organisé correspond nécessairement une âme bien faite *. De par la même loi (identité de l'ordre idéal et de l'ordre réel), le développement intellectuel est parallèle au développement physique. Les sensations corporelles sont d'abord vagues, incertaines : à ces affections confuses de l'organisme inachevé répondent les idées confuses ei inadéquates de Vimayi nation^ mère du préjugé, de l'illusion, de l'erreur: c'est elle (jui nous fait croire à des idées générales existant indépendamment de l'individu, à des causes finales présidant à la création des choses, à des esprits incorporels, à une divinité à forme et à passions humaines, au libre arbitre et autres idoles "^.
C'est le propre de la raison de concevoir des idées adéquates et totales, c'est-à-dire embrassant à la fois l'objet et ses causes. Le critérium de la vérité, c'est la vérité ellemiéme et l'évidence qui lui est propre. Celui qui a une idée vraie sait en même temps qu'elle est vraie et ne saurait en douter '. A l'objection que le fanatisme, lui aussi, est convaincu d'être dans la vérité et qu'à son tour il exclut l'incertitude et le doute, Spinosa répond que l'absence de doute n'est pas encore la certitude positive. La vérité est vraie par elle-même ; elle ne le devient pas par un argument quelconque, dont elle serait ainsi vassale ; elle ne tient sa royauté que d'elle seule. Ainsi que la lumière du même coup se révèle elle-même et révèle les ténèbres, la vérité est sa propre norme et tout ensemble la norme de l'erreur''.
L'imagination représente les choses comme elles sont par rapport à nous : la raison les saisit telles qu'elles sont au point de vue de l'ensemble où elles se produisent, et dans leur rapport à l'univers. L'imagination prétend faire de l'homme le centre du monde, et de ce qui est humain la
' Èth., m, Prop. 2, Scholie. — - Élh., II, Prop. 3G, Prop. 40. Scliol. : Pn.p. 48 ; III, l'rop. '2, Scliolie. — '^ Èth., II, Prop. 43. — " Jbhl., II, Scholie.
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iiiesurc Je louUvs cliosos : la raison s'élève au-dessus du niui; son point de vue est runiversel, lelornel, et c'est à Dieu (ju elle rapporte loules choses. 'Poule idée est vraie ijui se rapporle à Dieu ', c'est-à-dire dont Toljjet est conçu couiuie un mode de TKtre intini. C'est aussi le propre de la raison «l'exclure l'idée de hasard et de concevoir l'enchaînenienl des ciioses comme néeessaii'c. i.e hasard, comme tant d'autres idées iuadécpuites, esl un protluit de l'imagination choyé de ceux (jui ii»norenl les causes réelles de la connexion nécessaire des l'ails. xNécessilé (>st le premier postulat de la raison, le mot d'oidre de la vraie science"". L'imagination se perd dans le détail des phénonu^ies : la raison en saisit l'unité ; unité et consubstani ialité, tel est le second de ses postulats. Enfin, elle répudie comme Hlles de l'imagination les causes finales et les universaux considérés comme des êtres réels.
Le seul univcrsale existant réellement^ en même temps que l'objet par excellence de la raison, c'est Dieu ou la substance infinie et nécessaire, dont tout le reste n'est qu'accident. A (|ui demamle si la raison peut s'en l'aire une idée adéijuatc, Spinosa répond ai'HrmativenJcnt, tout en refusant cette capacité à l'imagination*.
La volonté ou l'acuité active n'est pas essentiellement distincte de l'entendement '. LUe n'est autre chose que la tendance de la raison à retenir les idées qui lui agréent, et à se délivrer decelles qui lui répugnent . lue volil ion est une idé(^ s'affirmant ou se niant elle-n)éme.
Identiques dans leur essence, la volonté et rintelligence sont parallèles dans leur développement. A l'imagination, «jui représente les choses conformément à nos impressions, correspond, dans l'ordre pratique, la passion, le mouvement instinctif qui nous porte vers un objet ou nous en détourne. Quand ce que l'imagination nous montre est de nature à donner une intensité plus grande à notre vie physique et morale, ou en d'autres termes, quand cela est agréable et
' A7//.. Il, Prop. 3:2. — - Élit., I, t*rop. :29. — =* A7/i., II, Prop. 47 ot Scliolie. Jbid., II, 49, Coroll. : Volunlua et inlellechu; tiniiin et idem sunl.
que nous y tendons, celle manière toul élémentaire de vouloir s'appelle désir, amour, joie, plaisir. Dans le. cas contraire, elle se nomme aversion, haine, tristesse, douleur.
A l'entendement supérieur correspond, dans Tordre pratique, la volonté proprement dite, c'est-à-dire éclairée par la raison et déterminée non plus par l'agréable, mais par le vrai. A ce degré seulement la volonté, toute passive encore à l'état d'instinct, devient faculté active. Nous agissons, au sens philosophique, toutes les fois qu'en nous-mêmes ou hors de nous il se produit un fait dont nous sommes la cause complète (adœquaia), ou en d'autres termes, toutes les fois que de notre nature dérive, soit en nous, soit hors de nous, quelque chose qui ne peut s'expliquer clairement et distinctement que par elle seule. Nous pâtissons, quand il se passe en nous ou hors de nous quelque chose dont nous ne sommes que la cause partielle'. Pâtir, subir, ce n'est donc pas ne pas agir du toul, c'est être limité dans son activité. Nous pâlissons en tant que nous sommes des parties de l'univers, des modes de l'Etre divin. Dieu ou l'univers, par cela même qu'il n'est limité par rien, ne saurait pâtir. Il est acte pur, activité absolue.
Tout actif qu'il paraisse dans ses passions, l'homme y est en réalité ce que le mot expiime : ])assif, imjniissant, esclave. 11 ne peut s'affranchir et deveniractif que par l'intelligence. Comprendre l'univers, c'est s'en affranchir. Tout comprendre, c'est être souverainement libre. La passion disparaît sitôt que nous nous en faisons une idée claire-. La liberté se trouve doncdans la pensée et ne se trouve que là. La pensée, elle aussi, est relativement passive, en tant qu'elle est limitée par l'imagination, mais (;lle peut s'affranchir de ce joug par une application soutenue et des efforts persévérants. La liberté ne se trouvant que dans la pensée, notre intelligence des choses est la mesure de notre moralité. Est bon au point de vue moral ce qui développe l'intelligence ; est mauvais ce qui la trouble et la diminue '^.
'Éth., III, Prop. 2. — -I/jid., III, Prop. 59 ; V, Prop. 3. —Ubid., IV, Prop. 20 et 27. Conip. %\i.