‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 84 sur 100 · Le monde organicfue · texte numérisé non relu

Le monde organicfue

L'apparition de la vie est toute spontanée, et il n'est besoin, pour l'expliquer, d'aucun deus ex machina. ^\\e est l'effet de la même puissance à la fois supérieure et immanente qui de la matière primitive a dégagé les groupes stellaires et les éléments du chimisme, sous forme d'attraction et d'affinité. Assurément, le seul mécanisme ne la saurait produire, et si la matière n'était que matière, le flux de ses transformations serait à jamais rectiligne et centrifuge. Mais sous le processus physique il y a l'évolution de l'Idée, qui n'est le dernier mot des choses que parce qu'elle en est aussi le principe créateur.

Déjà la terre est une sorte d'organisme, ébauche naïve du chef-d'œuvre que la nature tend à réaliser. En ce sens, Schelling et son école ont le droit de parler d'une àme des corps célestes, d'une vie de la terre. Cette vie a ses péripéties, ses révolutions, son histoire, objet de la géologie, et si elle s'éteint par degrés, c'est pour devenir une source inépuisable de vie nouvelle, véritablement organique et individuelle.

Descendresdel'organismeterrestre surgitle règne végétal. Mais la plante elle-même n'est encore qu'un organisme imparfait, sorte d'association ou de confédération dont les membres sont à leur tour des individus plus ou moins autonomes. L'individualité proprement dite ne se réalise que dans le règne animal. L'animal est décidément une totalité indivisible dont les parties sont réellement des inerahres, c'est-à-dire des serfs de l'unité centrale. Il affirme son individualité en assimilant sans interruption, en respirant, en se mouvant librement. 11 est doué de sensibilité, ainsi que de chaleur interne et de voix dans les espèces supérieures. Toutefois, ici encore il y a des transitions in-

sensibles. Si le règ-ne inorg-anique se relie au règ'ne végétal par les individualités stellaires et par les cristallisations, le règ-ne vég"étal passe au règne animal dans le zoopliyte. Puis l'animalité se développe par degrés. Une même idée, un même plan fondamental, mais de mieux en mieux exécuté, se poursuit à travers les crustacés, les mollusques, les insectes, les poissons, les reptiles, les oiseaux, les mammifères. Enfin, dans l'organisme humain, la plus parfaite des formations zoologiques, l'idée créatrice trouve le foyer capable de la réfléchir dans sa plénitude. Ici elle s'arrête. Dans l'ordre matériel elle ne produit rien de plus parfait. Dans l'ordre matériel, disons-nous ; car, loin de s'épuiser dans la création de l'homme, elle ne prodigue ses trésors les plus précieux que dans la sphère de V esprit, c'est-à-dire au sein de l'humanité.

III. Philosophie de l'esprit 1. V esprit subjectif ou V individu

L'homme est par essence esprit, c'est-à-dire conscience el liberté. Mais, au sortir des mains de la nature, il ne l'est encore qu'en principe. L'esprit, comme la nature, est soumis à la loi du développement. La conscience et la liberté n'existent ni au berceau de l'individu ni à l'origine de l'espèce : elles sont le fruit de l'évolution qui s'appelle par excellence V histoire.

L'individu, à l'état de nature, est dominé par l'instinct aveugle, par les passions brutales et par cet égoïsme qui est le trait caractéristique de la vie animale. Mais à mesurée que sa raison se développe, il reconnaît dans les autres des semblables; il se persuade que la raison, la liberté, la spiritualité— ces termes sont synonymes — n'est pas son apanage exclusif, mais le bien commun de tous : il cesse dès lors d'en revendiquer le monopole. Le fait de la liberté de son semblable devient la loi, le frein, la limite de sa

propre liberté. En s'incllnant devant cette puissance supérieure à l'individu, l'esprit subjectif cède le pas à l'esprit objectif.

Page 1