AVERTISSEMENT SUR TOUTE LA PERIODE
Lorsque nous avons essayé de déterminer les trois pé-> riodes de la philosophie grecque , nous avons signalé la troisième comme un temps de décadence. L'histoire que nous allons en donner ne sera qu'une longue preuve de la vérité de cette assertion. Mais déjà nous avons fait entendre que ce pas en arrière dans le développement de la philosophie n'est cependant point une rétrogradation de toute la civilisation humaine ; cette civilisation est nécessairement liée , quant à sa force constitutive interne , à un certain rebroussement de la culture scientifique. L'extension de cette culture en matière de faits , et sa diffusion parmi un plus grand nombre d'hommes , peut avoir lieu dans ce mouvement en arrière de la science ; il est possible même qu'alors il y ait plus de progrès dans d'autres branches dé la culture
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hnmafine que dans la science proprement dite. Et ce que nous ne donnons là que comme possible est réellement arrivé ; il ne pouvait même en être autrement, s'il est permis de considérer les siècles de notre période comme des ^mps où Ion rêvait plutôt sur Thiimanité qu'on ne vivait d'une vie active , claire et sage.
Nous esquisserons d'abord rapidement la physionomie générale de cette époque de notre histoire ; ce qui est d'autant plus nécessaire ici, que plus la philosophie a été faible, plus elle a du dépendre des circonstances extérieures. Nous nous attacherons principalement, dans cette peinture , à l'état de Rome , devenue alors le centre du monde civilisé, avec laquelle par conséqnent tout le reste a été 6n contact , et dont , par cette raison même , nous savons aussi plus de choses. Nous aurons cependant quelques autres sièges littéraires principaux à toucher encore à cette époque. Malgré nos efforts pour être court dans ces préliminaires, nous serons néanmoins plus long que dans aucune autre partie analogue de notre histoire.
Si nous considérons la période qui nous occupe dans ses masses les plus frappantes, nous trouverons qu'il n*y a pas de spectacle qui doive laisser une impression plus satisfaisante; mais qu'aussi, depuis le commencement de ce temps, jusqu'au deuxième siècle après J.-C. , l'éclat extérieur dans l'industrie , Fart et les plaisirs de la vie ^ qui allèrent toujours croissant, dut engendrer la corruption. L'architecture des anciens, quoique maintenant en ruines , excite encore notre admiration. Leurs ouvrages d'art en bronze et en marbre, qui ont échappé, à tra- , vers tant de siècles, à la destruction d'une insouciante barbarie , sont la plupart de cette époque. Ce qui nous prouve non seulement la magniiicencei mais encorçiegoût du temps , tout en nous rappelant aussi une époque an té* rieure dont les ouvrages 4*un goût plus pur, plus noble encore, et d'une invention plus féconde, servaient alors de modèles. L'art» que favorisaient les Césars, est, comme la littérature romaine en général , un écho de Tart grec ^
CONSIBÉRATIONâ GENERALES StTR TOUTE LA PÉRIODE/ 3
Cependantlajouissancedecesproductionsseraitplusptire, si labasepolitique sur laquelle elles reposent portait moins de traces d'une grossièreté intérieure , d'une passion sans » frein, qui n'est maîtrisée ou tempérée par aucune eulture intellectuelle. Quand nous remarquons que l'architecture des Romains, comparée à celle des Grecs, tend au colo»* sal, nous nous rappelons alors la dureté de leur domina* tion , et comment ils administraient en brigands les proyinces soumises à leur puissance de fer; comment les contrées les plus florissantes furent successivement ravagées pour enrichir et embellir la grande Rome; comment, tandis que des trésors étaient entassés sans relâche par la violence , la fureur des plaisirs et du luxe allait toujours croissant et poussait à une violence encore plus grande ; comment la rivalité entre les principaux de la république cherchait à se surpasser dans des arts méprisables » jusqu^à ce que la puissance d'un homme, d'une famille, eût débordé celle de ceux qui avaient tenu jusque là tout le monde éveillé par leur ombrageuse cruauté. Les violences artificieuses des derniers temps de la liberté romaine sont trop connues pour qu'il soit nécessaire d'en parler ; et cepepdatit elles décèlent encore un esprit politique vigoureux, une conviction , de l'habileté dans les. affaires, un certain courage même, et, au fond, de l'amour de la patrie. Mais aussi ces vertus du citoyen romain et de l'homme d'Etat disparaissent ou se cachent parmi les abominations des premiers Césars. Elles ne purent rien faire de mieux alors que de rester ignorées; car , quoique plus tard, sous de meilleurs princes, l'esprit fût meilleur aussi , et qu'on rencontrât encore, dans la vie privée et dans l'administration des affaires , des principes de morale et d'équité, on ne peut se dissimuler toutefois que la mors^lité publique avait perdu sa force depuis qu'elle s'était laissé intimider par les rapports de la cour, ou qu'elle avait eu besoin d'encouragement pour se montrer. Et déjà Su temps de ces princes meilleurs , la faiblesse de l'empire s'était trahie ; il ne lui restait de son ancienne vertu guer-
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tièrc (]U6 Tordre de rorganisalion mililaire, Pluâ Home était obligée d'enrôler dans ses légions les Barbares voisins, plus elle approchait de sa ruine. Bientôt il ne lui fut plus possible de se dissimuler que la souveraineté dépendait de l'armée, qui n'était plus un moyeu pour parvenir à la domination, mais la domination même ; la difficulté de maîtriser l'armée alla toujours en augmentant; il fallu t la gagner^chercher à l'acheter; ellen'étai t plus de sang et d'esprit romain , formée qu'elle était d'un ramas d'étrangers avides de brigandages. A dater de cette époque, la domination de Rome sur les peuples guerriers étrangers de la race germanique, sur toute la partie occidentale du cidevant empire romain, se relâche. Ce qui reste encore de cet empire ne présente pas un aspect plus satisfaisant. La langue grecque devait encore régner une fois ; mais ce n'était plus les anciens Grecs qui là parlaient : c'était une race façonnée depuis long-temps à la servitude, féconde en paroles et en artifices , mais incapable de grandes résolutions et de grandes actions. L'éclat extérieur de l'empire d'Orient ne pouvait ]pas en dissimuler la faiblesse.
La littérature en général, qui tient de plus près à notre histoire que la politique, prit, à la vérité, au commencement de cette période, un essor tel qu elle servit de modèle aux siècles suivans. Mais cet éclat, orgueil de la langue latine , fut de courte durée. Comment en aurait-il pu être autrement! Dans toute littérature, le peuple qui la forme n'aspire qu'à bien rendre sa conscience : tout dépend donc de cette conscience. On n'hésitera pas à penser que celle du peuple romain était très bornée. Si chez lui, cotfimechez le peuple grec, le développement de la vie civile est le centre presque exclusif de l'activité conçue dans la conscience, lorsqull agit encore avec une grande conviction et un grand ensemble, le regard attaché à un horizon plus vaste; lorsqu'il est par là conduit à une distinction profonde et en même temps à une vue qui embrassait les rapports réels , particulièrement dans
CONSIDÉRATIONS GÉnÉBALES SUR TOCTB LA PÔUODZ. ft
la société humaine, — il loiraanqoe cependant, et presqoe complètement , Télan idéal et Tintuition calme de la nature, auxquels le Grec avait été conduit par son esprit artistique. Deux choses en général nous impriment Fesser idéal dont nous parlons : l'art et la religion. Celle-ci n'a cependant jamais agi qu'en sousK>rdre chez les Grecs et chez les Romains, se rattachant en partie à la politique , en partie à l'art. L'élément religieux est complètement suhordonné, chez les Romains, à l'élément politique, et ne se montre par conséquent avec quelque grandeur que dans l'enthousiasme patriotique qui les animait dans la conservation et l'agrandissement de leur république ; tout ce que leur religion eut de propre en suivit la destinée : ilsreçuren t, au contraire, du dehors la forme de leur culte, ils l'acceptèrent et la conservèrent déterminéepar des principes politiques sous le double rapport de Fart et de la religion. Leur religion ne put donc pas les élever à l'idéal ; elle ne prit au contraire parmi eux qu'à la faveur des rapports politiques. Quoique l'art en général eût trouve chez les Romains une certaine intonation , une certaine disposition à l'harmonie , cependant leur force créatrice propre ne se développa que dans d'étroites limites, et toute leur littérature ne fut animée d'aucun souffle d'inspiration nouveau et spontané. Dans la poésie , celui de tous les arts qu'ils cultivèrent le plus, parce qu'ils n'y trouvaient aucun chef-d'œuvre grec qu'ils pussent s'approprier, ils sont cependant restés bien au«dessous des Grecs. A la vérité, cette infériorité est partout prononcée dans les genres qui supposent une imagination active et long-temps soutenue , et par conséquent aussi une intuition mûrement réfléchie de Tidéal. Dans la poésie dramatique et épique , ils sont restés les imitateurs des Grecs, et là où ils ont voulu dépasser la peinture du réel, et s*élever jusqu'à Icxposition du type idéal du beau, souvent ils sont tombés dans le faux, dans un sublimedépourvu d'idées et dans la déclamation^ rarement ils sont parvenus à réunir Iç simple et Iç i)atuic®l à Vidés^lt Aus^i
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ce qu'ils oht fait dans la poésie lyrique seml)le avoir dépendu beaucoup des originaux grecs, et quoiqu'ils aient ici rencontré la nature plus facilement que dans les autres arts^ ils manquent cependant de Tintuitibn cosmique profonde des Grecs. Le genre dans lequel la poésie roinaine a montré le plus d'originalité et d'indépendance, est un genre mixte qui ne s'élève pas beaucoup au-dessus de la peinture des rapports réels, et qui s'exprime d'une manière le plus souvent satirique et badine, avec un sentiment et un jugement naturels de la position des personnes. Il y a bien là aussi un point de vue de l'idéal, sans lequel il n'y a pas d'art possible ; mais cet idéal ne s'élève pas au-dessus de la sphère du désirable, tel qu'il pouvait être considéré comme afccessible, dans les circonstances les plus favorablesde l'état présent de la civilisation . Si les Grecs trouvèrent dans leur sens artistique leur susceptibilité pour les impressions de la nature , s'ils s'abandonnèrent à leur inclination à en pénétrer les secrets et à épier les mouvemens âe la force universelle , persuadés qu'elle pourrait révéler une harmonie , une sympathie et une parenté entre la nature et l'homme, la même chose ne se présente chez lés Romains qu'à un plus faible degré; ils ne considéraient la nature, pour la plupart , que comme un objet de l'activité humaine, et n'ont par conséquent que fort peu contribué au progrès des sciences naturelles. Ils s'appliquèrent, au contraire, au développement pratique de la vie humaine, particulièrement au grand résultat de la politique. C'est dans ce sens que leur littérature, toute leur culture, se développe. Dans les derniers temps de leur liberté, les hommes politiques étaient en effet cultivés et même sa vans. Gomme, depuis lors, ils mirent tous leurs soins à acquérir une vue compréhensive des fondemens juridiques des relations sociales; comme l'érudition leur était nécessaire pour leurs affaires politiques, la connaissance de la littérature grecque , depuis la conquête de la Grèce, leur devint indispensable. Aussi à peine cite-t-oa ua homme public de ce temps qui ne
CONSn>ÉaATIO!«S GENElElALES SUR TOÛTB LA PERIODE. 7
fût instruit dans les lettres grecques, où du moins qui ne les estimât. La plupart des hommes d^Ëtat, les plus dis^tingués surtout , allèrent plus loin ; ils cherchèrent non seulement à connaître la littérature grecque, mais encore à rimiter , et même à la faire pénétrer dans l'esprit romain. Elle faisait pour eux partie de l'éducation , telle que l'avait déjà faite une vie libre, mais privée, soui les rapports qui tenaient plus ou moins intimement à leur cité. Aussi Téloquence et l'histoire politiques furent-elles les parties de la littérature dans lesquelles ils eurent le plus de succès. Peut-être sont-ils sous ce rapport comparables aux Grecs; car, quoique les Grecs leur eussent fourni les modèles, ils tirèrent néanmoins de leur propre vie la matière et la forme de leurs ouvrages. Seulement, nous devons remarquer que leur histoire ne porte pas le caractère d'une vie calme, ce qui fait une panieau moins delà grandeur de l'histoire grecque; mais qu'elle trahit un mouvement agité de la passion politique, et incline par cette raison à un jugement moral personnel, plutôt qu'à un jugement historique.
Mais, quoique ces productions de la littérature romaine méritent bien notre attention, cependant, comme on Ta déjà dit, le temps et l'étendue de leurs dévelbppemens n'ont pas été considérables. Si nous redescendons au dernier principe, nous trouverons que toute littérature est créée et conservée par le besoin artistique de rendre et de communiquer sa propre conscience. Avec ce besoin se formèrent traditionnellement l'habileté artistique dans l'exposition , et le goût pour juger les productions d'autrui et les siennes propres. Si donc le penchant artistique n'était pas grand chez les Romains, il ne faut pas s'étonner <|u'il n'ait pas produit beaucoup ni lohg-temps, et que la décadence du goût ait été si prompte. Des circonstances furent d'ailleurs très propires à lui ôter de son importance. Lorsque la liberté romaine approchait de sa fin ^ tous les taléns , bons et mauvais, rivalisèrent pour pous- MT à Qâ dénoùflaeikt l^riUant , M domination du ihondè ^
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qui devait durer plus ou moins long-temps. Une aristocratie fastueuse, superbe, cherchait à se surpasser ellejnéme. Pour lui appartenir, pour pouvoir combattre dans ses rangs, la naissance et le souvenir d'aïeux célèbres fai* saient quelque chose, la fortune beaucoup , mais plus encore quelques talens pour la guerre et pour la paix. Celui qui les possédait pouvait espérer d'obtenir tout le reste; et nous pourrions presque dire que les talens de pacifi* cation donnaient plus de pouvoir encore que les talens guerriers. Les premiers pouvaient à la vérité acquérir , mais ceux-ci devaient conserver. Car le Romain n'avait pas encore appris à voir avec patience le gouvernail de l'État entre des mains inhabiles; ces hommes vigilansqui épiaient les faiblesses de leurs adversaires, étaient encore trop nombreux. Mais l'art de conserver en paix la domination dut se fonder alors sur la culture intellectuelle dans les sciences, dans l'éloquence , dans un genre de vie délicat et plein de goût ; aussi y a-t-il eu peu d'époques où la culture des lettres ait été plus répandue parmi les hommes d'État que dans les derniers temps de la liberté romaine. Le siècle d'Auguste est une conséquence de cette époque ; on y recueillit ce qui avait été semé auparavant; et même la littérature romaine eut plus tard une vie nouvelle au temps de Trajan : la raison s'en trouve dans la littérature de l'époque de Cicéron et d'Auguste.
Mais déjà l'on voit alors combien les Romains avaient peu de spontanéité dans l'art et la science. Ils sont ce que les circonstances les font 'y elles n'ont pas plutôt cessé d'être aussi favorables, qu'ils retombent sans inspiration. Deux choses particulièrement exercèrent une influence fâcheuse sur le développement plus large de la littérature romaine, sa dépendance de la faveur de la cour, et son rapport à la littérature grecque. De même qu'à la rivalité de l'aristocratie avait succédé la domination d'un seul, de même le goût de la cour commença à dominer la littérature. De la même manière qu'il cherchait à opprimer l'o^ nçi'^use Ubertç des nobles ^milles roio^ii^çs , mém^ j^^