STOÏCIENS
L'influence qu'exerça Tesprit romain sur la direction pratique en philosophie , est très remarquable dans une série de philosophes que l'on regarde ordinairement comme appartenant à des écoles différentes, mais qui nous seïnblent cependant présenter trop de points de ressemblance dans la partie essentielle de leurs travaux ' pour que nous puissions nous décider à les séparer; que dans le discours ou dans leurs ouvrages les uns se soient servis de la langue latine, les autres de la langue grecque ; que quelques uns fussent Grecs, d'autres Romains de naissance, c'est ce qui nous semble fort peu important, à une époque où les nationalités des peuples allaient se perdant . de plus en plus les unes dans les autres. A la vérité, comme on peut remarquer un développement et une diffusion insensible de ces doctrines, et mesurer l'empiétement des
138 LtVRSXn. CHÀPITRB m.
écoles les unes sur les autres, tout l'ordre que nous garderons dans notre exposition, c'est que nous parlerons d'abord des entreprises insignifiantes de cette espèce , après quoi nous exposerons les formes plus développées ; tous les stoïciens sous les empereurs romains viendront donc en dernier lieu.
Si, dans la philosophie de Cicéron, nous avons vu que l'originalité de la pensée chez les Romains se réduisait le plus souvent à choisir entre les difTérentes doctrines des philosophes grecs, nous trouvons dans la doctrine de Sextius un phénomène semblable. Quintus Sextius vécut à Rome du temps de Jules-César et d'Auguste; on parle cependant de son séjour à Athènes (1 ). Il dédaigna la politique et s'appliqua exclusivement à la philosophie (2). Il fonda à Rome une école qui semble avoir été fréquentée par un nombre considérable d auditeurs (3); Cette école est expressément appelée nouvelle (4) , quoiqu'on n'ait pas voulu (ô) y reconnaître le caractère stoïque, et que l'on ne puissepasnierqu'ellesuivit en plusieurs points les doctrines pythagoriques, ce qui fit aussi mettre Sextius, quoique plus tard cependant, au nombre despythagoriciens. Sesouvrages étaient écrits en grec ; on y reconnaissait cependant l'esprit romain, les mœurs romaines (6). Il avait incon-
(i) Sen. ep.^ 98; Piin. hist. nat., XVIIÏ, a8.
(2) Sen., 1. L; Plut, de prof, in virf., 5.
(3) Sen. çu. nat.f VU, 3a. Outre son fils et Sotioo , on cil® des orateurs et des grammairiens comme ses disciples. Suet, de clar. gramm,^ 18 j Sen. controv.^ II, prcrf.
(4) Sen.qu. na/.,VII, 3a, *?aroppositioaàrécolepythagorique.
(5) Sen. ep.y 64»
(6) Sen. ep.f Sq. Grœcis verhis^ Romanis morihus. Quœst. nat, , VII , 3a. Sextiorum nova et Romani rohoris secta. La question de savoir si le recueil de sentences publiées par Th. Gale (Opusc. mythol. phys. et eth.^ AmsteL^ 1688, p. 645-56) doit être regardé comme une traduction latine des sentences de Q. Sextius, ou comme l'ouvrage d'un chrétien , ne nous regarde ici que fort peu* Il semble , à la vérité, que le fond en appar*
testaUement pour but principal d'améliorer les mœnrs , et d'exciter un sentiment puissant pour faire sortir ses contemporains de leur molle torpeur. Car quoiqu'il semble aussi s'être occupé de physique(l) » on n'accorde cependant d'importance qu'àsesécritssurlamorale. Éyidemmentcea ouvrages recommandaient une sévère pratique de la yertu. II représentait la Tertu comme quelque chose de grand et de sublime ; donnant néanmoins à l'homme l'espoir de l'atteindre, pourvu seulement qu'il voulût travailler avec zèle. Car il y a sans doute beaucoup de choses qui nous ei^citent constamment au vice , à la débauche, à la mollesse. Notre VIA est un combat; nous devons sans cesse AQua tenir prêts (2). Les moyens qu'il nous recommande pour la pratique de la vertu sont la connaissance de nousmémes et l'abstenaion. 11 veut qu'à la fin de chaque jour nous nous enluminions sur ce que nous avons fait de bien, que nous nous demandions en quoi nous sommes devenus meilleurs» en quoi nous avons résisté au vice (3). Il conseille aux hommes colères de se regarder dans un miroir, pour y voir ce que leur passion a de plus hideux (4). Une chose qui semble encore plus rappeler les doctrines pythagoriques • c'est qu'il désirait que l'on s'abstint de se nourrir de chair; ses principes ne sont cependant pas empruntés des anciens pythagoriciens. Il croit que la diversité des aiimens est nuisible à la santé et contraire à noire corps; il faut àter à la luxure son aliment ; on ne
lienoe à un certain Sex tus, mais l'on ne sait pas si c'est à notre Sextius; et il y a tant d'idées chrétiennes mêlées à ces sentences, qu'on n'en peut absolument pas faire usage pour l'histoire de la philosophie. Les traces de pythagorisme qu'on a voulu y trouver sont très insignifiantes. Gomp^ OrelUopusCm Grœcorum veterum scntentiosa et moralia , I, p. i4 s*
(i) Plin., 1. 1.
(a) Scn. ep.f 69, 64.
(3) Sen. de ira , III , 36.
(4) Ib., II, 36.
i4i6 ^LIVRS XII. CHAPITRE III •
doit pad s'habituer à la cruauté (1). Il ressort cependant de ces doctrines un certain rigorisme , auquel on peut trouver très conséquent sonrefus delà dignité de sénateur. Ce que Sénèque vante en lui comme mœurs romaines , ce n'est pas l'ancienne vertu politique des Romains , mais une plus grande sainteté de la vie^ qui ne dédaigne la vie commune du citoyen que pour élever d'autant plus haut le philosophe.
Cest dans ce sens que son école semble avoir été dirigée par son fils de même nom que lui, et par Sotion d'Alexan* drie (2) ; seulement le dernier se rapprochait encore plus de l'école pythagorique, puisqu'il faisait servir la doctrine de la métempsycose à la recommandation de l'abstinence de la chair comme aliment (3). Sotion, comme maitre de Sénèque, est en même temps pour nous une preuve de la manière dont l'école des sextiens influa sur la diffusion de la morale stoïque.
Nous trouverons aussi dans la même direction les cyniques de cette époque , qui sont quelquefois confondus avec les stoïciens (4), et dont la doctrine ressemblait si fort à celle des nouveaux stoïciens, que ceux-ci pouvaient donner l'image d'un véritable cynique comme modèle d'une vie vraiment philosophique (5). Dans le fait, les nouveaux cyniques semblent aussi avoir*tiré leur origine de la proclamation des principes stoïques en morale. De
la même manière qu'auparavant la philosophie stoïque
(i) Sert, ep.y io8. Les sentences de Sextus ne défendent pas absolument de se nourrir de chair ; mais elles tiennent seulement pour salutaire de ne pas le faire. On'g, c. (7e&., VIII, 3o ; Sesctiî sent», p. 648.
(2) C'est ce que semblent prouver les fragmens que Stobée nous a conservés de l'écrit de Sotion sur la colère. Ils ne révèlent d'ailleurs rien d'original.
(3) Sen, cp,j 108.
(4) C'est ainsi que Musonius est appelé un stoïcien. Ennap^ V» sopli» proœm.
(5) Jrrian, diss» Epict.^ III, 22.
CYNlOtîKS fit àTOÏCÎËNS NÔtVEAttt. iH
^iait sortie de Técole cynique , et en avait tiré sa rigidité morale, mais s'en était éloignée pour se former une doctrine sur les principes de toutes choses , de même aussi l'école cynique put réciproquement se trouver d*autant plus facilement excitée par l'école stoïque que celle-ci avait plus négligé le principe scientifique général, et avait plus agrandi le champ des remontrances pratiques de la vertu. La principale destruction entre les nouveaux cyniques et les nouveaux stoïciens consiste donc uniquement en ce que les premiers étaient plus portés aux excès. Ce caractère fit que leur école s'attira ce qu'il y avait de misérable dans la société , et qui trouvait un aliment fécond dans le caractère corrompu du siècle. Du reste^ cette école n'est pas d'une grande importance pour le développement de la philosophie, quoique ses sectateurs semblent avoir été nombreux; car ils ne se distinguaient guère que par une manière de vivre simple, quelquefois malpropre, par le persiflage de la corruption des mœurs , ou même des mœurs plus décentes, par l'exhortation à la simplicité et à une vie libre. Ils peuvent être comparés, à beaucoup d'égards, aux moines chrétiens.
Le premier cynique de cette époque, que nous connaissions, est DémétriuSy l'ami de Thraséas-Pétus et de Sénéque , qui semble avoir joui d'une grande considération à Rome, au temps de Néron et deVespasien (1). Les éloges dont il a été comblé semblent prouver qu'il méprisait les biens de la vie extérieure, et qu'il ne comptait que sur ^a fermeté interne, sur la force de son âme, et qu*il défiait orgueilleusement les décrets des dieux et les coups du sort , pour montrer son courage et sa force dans le combat contre
(i) TVt ff . awn. , X VI, 34 j Hist.,IVj 4o; Suet. Vesp.^ i3; Sert, ep.y 61, Le cynique Démétrius, que Phiiostr, v. yépoll.j IV ^5, mentionne comme vivant à Corintlie, et comme maître du jeune Ménippe , çst yri^isemblablemeot le même que nçtc^^éi» luétrius.
m iiVftE xïi. ckAi>iTR]k iiii
Tadvcrsîte. C'est ainsi qu'il s'opposait à la mollesse de ceui qui l'entouraient (1). Comme déjà les disciples d'Antisthène avaient eu pour but une réglé de vie simple , et avaient méprisé les efforts scientifiques des autres philosophes, de même il ne voulaitpoint être appelé sage <2) ; il dédaignait particulièrement les connaissances physiques , et se contentait d'inculquer dans son âme des doctrines utiles pour la vie pratique. Il est meilleur, disait-il, d'être pénétré d'un petit nombre de préceptes de conduite, mais aussi de les avoir à sa disposition dans le besoin, que d'apprendre beaucoup de choses qui font défaut quand il s'agit de s'en servir. On ne doit pas se plaindi-e de la faiblesse de nos connaissances, puisque ce qui n'est pas difficile à trouver est ce qui procure, outre le plaisir même de connaître , une autre utilité encore ; car la nature a rendu évident ce qui appartient à la vie bonne et heureuse. Il mettait au nombre de ces connaissances évidentes l'idée que rien n'est à craindre, et qu'il y a peu de choses à espérer, puisque les vrais trésors ne doivent être cherchés qu'au-dedans de nous ; que la mort n'est pas un mal, qu'elle nous délivre au contraire de beaucoup de maux; que nous avons peu à craindre des hommes et rien de Dieu ; que nous devons consacrer notre esp«rit à la vertu , qui nous conduit toujours par un sentier uni; que les hommes, comme êtres destinés à vivre en société, doivent considérer le monde comme leur habitation commune; que nous devons tenir notre conscience ouverte aux dieux ^ et vivre toujours comme si tout le monde avait les yeux sur nous ; car n'avons-nous pas plus à craindre de nous-mêmes que
(i) Sen. deprov.j 3, 5; 2>e vica beaL^ i8; Ep.^ 67; De henef.j VII, 8; Quem mihî videtur rerum natura nostris tulisse temporihtSj lU osienderet^ née illum a nobîs corrumpi^ nec nos ah uUo corrige posse.
(a) Sen. de benef., VII, 8. Vîrum exactœ (lîcet neget ipse\ sapieiltiœ.
cVNiQtlES £T SToiciÊNS NÔUYÉAtIX. l4ll
des autres? Il ne regardait toute autre connaissance que comme un passe-temps (1).
11 est souvent question des cyniques depuis Démocrite ; cependant ils se sont peu distingués comme écrivains; la plupart y tel que Démétrius Ini*méme, se sont fait remarquer principalement par leur vie, par leur tendance à l'indépendance ou à la dissolution , par leurs réprimandes et leurs railleries. Tel était encore , par exemple, Démonax ^ de Chypre, qui vivait à Athènes dans le deuxième siècle, et dont le souvenir nous a été transmis par un écrit de Lucien , où il ne s*agit que de lui (2). Ses exhortations à la vie morale , auxquelles il donne l'autorité de l'exemple de sa propre vie, semblent \ la vérité être parties d'un point de vue philosophique , mais qui se rattachait difficilement à Tancienne doctrine cynique. Car on nous dit qu'il forma sa philosophie du mélange d'opinions de plusieurs (2) , et qu'il chercha à concilier Socrate avec Diogène et Aristippe (3) ; ce qui semblerait sans doute indiquer un éclectisme passablement large, qui pouvait cependant se rapporter exclusivement aux doctrines pratiques , d'après le genre de ces pkiloso-
(i) Ib,y 'VU, I. Plus prodesse, sî pauca prweepla sapientiœ teneas , sed illa in promptu tibi et in usa sini, queun si multa
quidem didiceris , sed illa non habeas ad manum, Nec
de malignitate naturœ queri possumus^ quianullius reidifficiUs inventio est^ nisi cujus hic unus inventas Jructus est y invenisse. — — Si sociale animal et in commune genitus mundum ut unam omnium domum spectat et conscientiam suam diis aperuit sem-* perque tanquam in publicovivit^ si se magis veritus quam aliosy subductus ille tempestatibus in solido ac sereno stetit^ consum-mavitscienûam utilem'atque necessariam, Reliqua oblectamenta otii sunt.
{i) On a dit souvent que Lucien, dans son Demonax, n'a voulu peindre que l'idéal d'un cynique; mais les traits de sa peinture sont trop caractéristiques pour cela.
(3) Luc. Demoa»^ 5.
(4) R.j ea.
144 tîVftfi Xlt. CîiAPlTtlfi ttté
phes. Son cynisme ne reposait donc que sur raspîration à la suffiance de soi-même du sage, et à Tindépendance des biens extérieurs (i) , sans que, comme d'autres cyniques, il les ait pour cela méprisés. En général, il blâmait souvent les excès de sa secte (1). Nous pouvons déjà observer que, tout en révérant les dieux, il cherchait cependant à s'affranchir, lui et ses disciples, de la crainte qu'ils peuvent inspirer. C'était là une partie essentielle de la suffisance à soi-même, qui était le but des efforts des cyniques. Mais, dans Démônax, ce trait de cynisme ressort encore davantage ; car il accusait les dieux du mal, et se justifiait d'une manière qui laissait assez voir son mépris pour le culte que Ton rend ordinairement aux dieux (3). Ce qui est confirmé encore par quelques autres expressions pleines de mépris pour les pratiques religieuses, et dans lesquelles il rejette aussi l'immortalité de 1 ame (4).
Cette hostilité du cynisme contre le culte vulgaire se retrouve dans OEnomaûs de Gadara , qui vivait au temps d'Adrien , ou un peu après (5) , et qui se distingua aussi par des ouvrages (6). Parmi ces ouvrages, on en cite très fréquemment un , qui tournait les oracles en ridicule, et qui était vraisemblablement dirigé en général contre les arts trompeurs de la superstition (7). D'après lesfragmens qui nous en sont parvenus, l'auteur va passablement loin dans la raillerie cynique des usages, dans l'outrage de tout
(i) Luc, Demon.yZ{l^,
(2) Ih., 19, 21,48, 5o. ^
(3) Ib., II.
(5) Au temps d'Adrien, suivant «S^wce//., p. 349; et peu après, suivant Suid, s. v., Olvo/Jiaoç, d'après lequel il n'aurait pas été beaucoup plus âgé que Porphyre.
(6) On trouve, dans Suid,^ 1. 1., le titre de plusieurs de ses ouvrages , dont cependant le plus connu nous manque.
(•j) Le titre semble avoir été, d'après Euseb, pr. ev,^ V, 18, $wpà yo'/ÎTwv Le titre Kara twv yp-fifjrmp'Kjiyv ne convient qu'à une partie de l'ouvrage. JuUan* orau^ Y, p. Î109) éd. Spfinh,
CVNIQtïS ET STOÏCIEKâ ^ÛtlVfeAtX. 145
ce qui était regardé comme saint par d'autres, et dans le mépris de la décence, de la beauté et des autres biens extérieurs. Au contraire, il prêche le repentir, Famendement , la liberté de l'âme à l'égard des vaines opinions ; ce qui fait qu'il ne veut pas confondre le véritable cynisme avec l'attachement servile aux opinions d'Antisthène et de Diogène (1). Son attaque contre la véracité des oracles est par conséquent aussi fondée, en général, sur ce qu'elle suppose la prédétermination et une aveugle nécessité de toutes choses, et par conséquent est suppressive de la Ii« berté de l'homme. Le moindre des animaux même a quelque liberté ; car la vie est le principe du mouvement. Si nous n'étions pas libres, nous n'aurions besoin de rien faire , et personne ne pourrait être ni loué ni blâmé. Ce n'est que par notre libre volonté que nous devenons bons, et que nous maîtrisons nos besoins les plus urgens (2). Nous trouvons donc aussi de ce côté-là le réveil d'une idée qui ne devait être approfondie que dans la philosophie nltérienre. Nous la trouvons associée à une forme de la lutte qui ébranlait l'antique religion , et préparait ainsi la voie à une nouvelle manière de penser.
Nous avons déjà dit que les cyniques de ce temps tombèrent dans un degré de dégradation inconnu à l'école antérieure de même nom; nous n'aurons pasbesoin d'y revenir. Ils ne sont instructifs qu'en ce qu'ils font voir comment toutesles espèces d'excès attirent d'ordinaire à eux les mauvais élémensde la société humaine. Et à cette époque, de tels élémens manquaient encore moins qu'au temps des premiers cyniques (3). Il nous semble cependant digne de remarque que la secle cynique avait des tendances qui
(î) Julian, orat.,yi, p. 187. O w^toyh^ oUrt AvTioOrwff/ioç èorcv
(2) Euseb. pr. ei'.y VI, 7. H cÇowta, flv rtimç otÛToxparopot -rSv «vayxatoTOTwv Tc9c>i9a. Theod. gr. aff. cur., VI, p. 849, éd. Mal.
(3) La raillerie des mœurs corrompues des cyniques forme une des parties principales des ouvrages de Lucien. Nous rca-
j^g tlVRt îttt. CUAWtftÊ lit.
senicnt la superstition orientale . quoique k poUn^q^é X nous avons rencontrée dans les cymquea précèdent contre la superstition ait une tendance diamétralement oppo^. Nous en trourerions déjà une exemple dans D.«eterL, qui , au temps de Lucien, doit sétre acquis de la c*- Ubri é par samagnanime amitié, mais qui passe pour s être enfin retiré parmi les brachmanes (1), si toutefois Ion en doit croire ce qui est rapporté. La chose est encore plus sensible dans l'histoire de Peregrinus Proteus, écrite par Lucien (2). Il y avait sans doute un point sur lequel l'orientalisme était d'accord avec le cynisme, savoir le mépris des biens extérieurs et de toute la vie pratique qui s'en occupait; et sous ce rapport, le développement de la philosophie orientale grecque pouvait aussi être favorise Lt le cynisme même. Du reste, la corruption de la vie cynique semble avoir amené la secte à un tel point de décadence, qu'elle mourut insensiblement. A la vente, .1 ' est encore question au iV etV siècle de quelquescymques clair-semés , mais cependant comme des phénomènes passagers seulement, et qui ne peuvent pas nous servir a ca-
ractériser le siècle.
Parmi toutes ces sectesde la direction prauque, aucnne ne iouit à Rome d'une considération plus durable que la secte stoïque. Ce phénomène tient à l'amour de la liberté politique desRomains, seule chose qui pût nourrir parmi eux de grands sentimens. L'exemple de Catofl le jeune ne fut point oublié des Romains à sentimens libéraux qm
voyons celui qui voudra lire des peintures de ce genre à l'ouvrage de Lucien , intitulé : ^paitixat
fi) Luc. Toxccr., 37 s., 34-
(2> Cette deKriptioa ne peut sans doute pas être regardée comme une histoire : cependant, des traits historique» m sont incootestablement la base (nous renvoyons paiiicuhèremeut a ^ GelL, YUl , 3 ; XH , 1 1), et la peinture enlière i»ouve qw Lucien suppose la directioB existante chea les cyniques de son
temps»
CYNîQtËâ ET STOÏClUNSv HOtîVÈAt X . 147
vini^ent apràs lai. On chercha à se former d'après da manière de penser, d'après sa philosophie. L'éiat de suspicion où la philosophie stoïqoe fat mise sous les empereurs ty* rans ne put point Tëtouffer ; elle eut ses martyrs, un Canius-Juiius, un Thraséas-Pétus, un Helvidius«Priseus,dont les souffrances et la mort honorèrent leur philosophie
Il ne manqua jamais à Rome de maîtres qui enseignassent celte philosophie ; nous ne mentionnerons que le maiire d'Auguste, Athéruodore de Tarse ( 1)^ et Attale ^ qui enseigna à Rome sous Tibère , et qui eut Sënèque pour disciple (2). Ce disciple mérite un attention particulière.
L. Annceus Seneca naquit à Cordoue en Espagne, d'un chevalier romain , qui se distingua par son éloquence comme avocat, et qui, au temps d'Auguste, alla se fixer à Rome avec sa famille. Notre Sénèque était encore très jeune alors. Il reçut des leçons d'éloquence de son père , contre la volonté duquel il s'appliqua à la philosophie avec la plus grande ardeur, et mena, suivant les préceptes du stoïcien Attale et deSotion, une yie sévère, dont il jugea convenable de se relâcher en quelque chose plus tard lorsqu'il s'adonna à la vie publique (3). Sa destinée n a pas moins contribué à sa célébrité que sts ouvrages. Il fut banni sous Claude, rappelé par Agrippine, et précepteur de Néron , qu'il dirigea dans les premiers temps de son règne, et dont il s'efforça pendant plusieurs années de modérer l'esprit extravagant , qnoiqnll ne réussit pas toujours. Sa position dans une cour qui était adonnée à tous les vices, est trop équivoque pour qu'elle n*ait pas dû jeter
(i) lue. Macroh.^ ai, A cause de la confusion de ce philosophe avec d'autres de même nom , particulièrement avec Cor- ^ dylion de Tarse, le conservateur 4^e la bibliothèque de Pergarao ies6 et le maître de Caton d'Utique, il est difficile de dire quelque '0^ chose de certain sur ses ouvrages. On voit, par Cic. ad rf/V., ^^ m, 7, qu'il écrivit aussi sur des matières philosophiques. ,j5 (i) Sert, ep.f io8 ; Si^asor.y a.
^ (3) Ep.f io8; cf. Con$. adffeh., î6^^
148 LIVRE XII. CHAPITRE Ht*
un jour défavorable sur son caractère, surtout puisque Sénèque 7 ramassa une très grande fortune, et qu'il vivait avec tout le faste de la puissance, ne cessant pourtant pas de dire en style orné des plus belles fleurs d'une éloquence artificielle, qu'il méprisait tous les biens extérieurs (1). Sa mort a néanmoins jeté sur les doutes que semblait autoriser sa vie un voile qui a empêché les juges même les plus sévères de s'abandonner à toute la rigueur de leur jugement sur lui. Sénèque n'échappa pas à la fureur sanguinaire de son royal disciple, et quand il eut reçu l'ordre de mourir, il vit avec calme approcher la fin de sa vie, et chercha jusque dans ses derniers momens à confirmer la vérité de la doctrine qu'il avait professée pendant sa vie. Il nous semble que c'est dépasser la mesure du jugement humain que d^ ne vouloir apercevoir dans ses derniers momens que riiabileté d'un comédien exercé.
Quels qu'aient été du reste les sentimens de Sénèque, en quittant la vie , rien cependant ne pourra nous empêcher d'accuser les ouvrages philosophiques qu'il nous a laissés d'une exagération qui ne sort que trop souvent des bornes du sentiment naturel et de la véritable persuasion. On a souvent blâmé les vices de son style , plus brillant
(i) La contradiction entre les doctrines et la vie de Sénèque a été souvent blâmée avec aigreur^ Y. particulièrement Dio Cass.j LXI, 10. Tacite présente la vie publique de Sénèque sous un jour plus favorable, celui sous lequel elle doit nous apparaître naturellement, si nous la comparons aux folies de Néron et à la corruption générale de la politique d'aloi'S. Cependant , Tacite ne veut, en aucune manière, justifier Sénèque d'une basse flatterie et des artifices ordinaires de la vie de courtisan. Comp. particulièrement Ann.y 3; XIV, a, 7. Les écrits de Sénèque contiennent des preuves suffisantes qu'il n'était pas doué de la force d'esprit avec laquelle seule la philosophie stoïque de son temps pouvait s'accorder. Sa Consolatio ad Polybium parle surtout contre lui. Il se justifie lui-môme, De vita beata^ 21 s. des reproches qu'on lui fî^isait ^ur sçs richesse^.
CYNlOtJÉà ET STOÏCIENS NOUtEAUX. 149
qu'approprié à la chose , qui laisse voir plus d'esprit que d'intelligence; mais le style est parfaitement d'accord avec sa façon de penser et son but. Il ne peut nier l'école oratoire dont il est sorti ; il s'agit peu pour lui de persuader ; il veut avant tout faire admirer son esprit par des antithèses piquantes ^ par une pompe de langage excessive. C'est pourquoi, il cherche presque partout certaines règles de conduite, fastueuses, exprimées brièvement, par lesquelles toute une série de ses lettres se termine, afin, lorsqu'il finit^ d'être applaudi de son lecteur (1). C'est pourquoi encore il dit aussi que le style coulanr, et qui se déroule tranquillement, ne convient pas à la philosophie (2) , quoiqu'il aperçoive bien que la manie de mettre en relief des propositions remarquables, est repréhensible, puisque chaque partie doit plutôt convenir à l'ensemble , et que rien ne doit attirer l'attention par un éclat particulier. Ce qu'il entend, comme si chaque proposition devait briller (3) , de sorte qii'il finit par surcharger d'une manière nniforaie son style d'ornemens.Si nous avons remarqué précédemment que le penchant de l'esprit romain à embrasser le grand et le sublime se trahit par la manière oratoire de traiter la science , nous trouvons aussi cette manière de Sénèque' d'accord avec le caractère romain ; seulement ce caractère se montre déjà là en décadence : le sublime devint le guindé , et le grand se changea en exagéré. Les préceptes de Sénèque sont en effet remplis d'exagérations, non pas seulement de celles qui pouvaient facilement résulter dn caractère de la morale stoîque , mais aussi de celles qui n'avaient leur principe que dans le désir d'expri-
(i) Les premières lettres de Sénèque finissent presque toutes par uue sentence tirée des écrits d'Épicure. Il dit même : Sed jamjmem epistolœ faciam , si illi signum suum impressero 9 id est aliquam magnificam vocem perferendani ad i^ niandavero, Ep.) i3.
(2) Ep.^ 4o»
(3) Ep., 33.
mer un jugement tranchant avec Tapparence d'un grand sens. Qui peut jnéconnaitre cette ambition, en voyant la manière dont Sénèque déiie la fortune et la provoque au combat ? Il est prêt ; il cherche seulement une circoufitance où il puisse éprouver sa force, ou il puisse montrer sa vertu (1)» S'il loue Tamitié, il ne se contente pas de dire 0 son éloge qu'elle rend tout bien plus précieux ; il affirme de plus qu'il n'y a pas de bien qui soit agréable sans ami ; la sogesse elle-même serait pour lui sans agrément^ s'il devait la posséder seul (2). Ce t[ui s'accorde peu avec ce qu'il ajoute aussitôt, que celui qui est content de lui-même ne peut jamais être seul. Quand il commence à faire l'éloge de la sagesse, ses paroles sont tout autres. Le sage se suffit à lui-même : il n'a besoin de personne : sll est seul , il vit comme Jupiter» lorsque le monde a cessé, d'être (3). Il ne se contente même pas d égaler le sage aux dieux, il le mec encore au-dessus d'eux ; les dieux sont sages par nature , le sage au contraire par sa propre vertu ; ils sont exempta de passions» mais lui est au^'dessus de k passion (4 ). A peine peu t*il se garantir de quelque contradiction, pour mettre sous le jour le plus vif et le plus éblouissant le précepte qu'il veut inculquer de la sorte. S'il veut recommander d'employer utilement son temps, il se répand en un déloge de mots ; tout nous est étranger , le temps seul est à nous (5).
On a déjà vu, par ce qui a été dit, qu'il s'appliquai|parti> culièrement à la morale» Il ne s'en occupait cependant pas exclusivement^ il donna aussi une attention particulière
(i) Ep., 64.
(9) Ep,^ 6. Siçum hae ej^ceptione dctur ntpientia^ ui illam fncitisam habeam, non emntiemy rejiciam, NulUus boni sine sodo jucunda possessio est*
(3) Ep., g.
(4) Deprov.y 6; Ep., 53. Est aliquid, quo sapiens anteç^dai deum ; ille naturœ hçneficiq non timçt | suo sapiens%
(5) Ep., u
CYNIQUES ET STOÏCIENS NOUVEAUX* 4 Si
À la physique y mais il négligea presque entièrement la logique. Ses expressions ^ sur le mérite et le rapport res* pectifdes trois parties de la philosophie et sur l'importance de la philosophie en général, sont très remarquables, tant parce qu'elles font connaître la direction de la pensée romaine , que parée qu'elles révèlent les propres sentimens de Sënèque. Bien qu'il se soit formé à l'école, il cherche dans toute sa philosophie^ ainsi qu'il est facile de s'en apercevoir, à prendre les manières d*un homme du monde , et à se mettre par là au-dessus de Fécole ; ce qui lui donne quelque ressemblance avec Cicéron. Souvent aussi ses jugemens sont tellement d'accord avecles opinions de l'orateur philosophe , que Tinfluence de ce modèle d'éloquence sur le stoïeieli est visible. Il dissuade de chercher le nom de philosophe par la manière de se vêtir et de vivre; le mot de philosophie est déjà assez odieux , ne f&t-il ambitionné que modérément; il faut éviter les manières grossières, et la miàlprepreté dans les alîmens et les vétemens ; nous ne devon^^tiffecter aucun mépris pour l'argent ; en toutes choses, on doit se conduire avec modération (1). Il prévient particulièrement de ne point s'abandonner aux discussions captieuses de la philosophie ; il faut avant tout apprendra à vivre et à mourir (2) , et chaque partie de la philosophie doit être ramenée aVix moeurs (8). À la vérité, il ne rejette pas entièrement par là la logique et la physique , seulement il les subordonne tout-à-fait ^ comme Cicéron , à la morale. Mais en cela , d un côté , il va encore plus loin que celui-ci : d'un autre côté cependant , il se laisse détourner de cette direction par l'école à laquelle il appartient. D'abord il va plus loin , puisqu'il donne UQ sçns pl^s étende k c# qu il appelle subtilités capti^us^ et v^i^s, qw Cwsérp», ept^dapiiparlà la dia-
(3) Ep,, 89,
152 LIYRnXIl. CHAPITRE m.
lectique^ qui s'occupe de la solution des faux raisônnemens ( 1); et quoiqu'il divise la philosophie à la manière des stoïciens en Logique, Physique et Morale, la description qu'il fait de la logique laisse cependant apercevoir qu'il ne la distingue pas de la dialectique, et qu'il faudrait la regarder, ainsi que celle-ci, comme quelque chose de superflu (2)^ nous ne trouvons donc chez lui aucune recherche sur le critérium et le développement du savoir. Mais il ne s'en tient pas là : son désir d'avoir une science simple , et purement appropriée à la fin pratique de la moralité, le conduit si loin, qu'il regarde comme inutiles les sciences libérales et la physique philosophique , en tant qu'elle n'est pas susceptible d'être appliquée à la morale. Le zèle lui fait dire des paroles peu en harmonie avec une façon de penser scientifique : c'est une intempérance, dit'il, que de vouloir savoir plus qu'il n'est nécessaire ; un tel savoir ne fait que de nous enfler le cœur en nous donnant de l'orgueil ; il le considère comme une sorte de luxe dominant (3). Il fait contre la phy^que et la recherche des principes suprêmes de toutes choses cette remarque de Cicéron , qu'il adopte sans raison comme quelque chose de reconnu, savoir, que nous devons nous contenter à ce sujet du vraisemblable, parce qu'il n'est pas moins au-dessus de nos forces de connaître la vérité en pareilles matières, que de connaître la vérité en soi (4,^. Seulement,
(i) JS"p., 45,49» «2.
(a) Ep»y 89. Proprielates verborum exigit et structuram et argumentationeSy ne pro vero Jalsa surrepant,
(3) Ep., 88, Plus scire v elle y quant satis est^ intemperantîœ genus est. Ep,, 106 Jin. Non faciunt bonos ista, sed doctos. Apcrtior res est sapere , imo simpUcior, Paucis opus est ad mentent bonant litteris. Sed nos ut cœtera in supervacuum dif- JundimuSy ita philosophiam ipsam, Quemadniodum omnium rerum , sic lilterarum quoque intemperantia laboram^s y n/)ti vitœ , sed scholœ discimus,
(i) Ep.y 65.
GYNIQtJBS £T STOÏCIENS NOUVEAUX. 153
il avoue^ toujoujours en suivant Gicérony que des recher*' ches de cette espèce pourraient n'être pas inutiles , parce qu'elles soulagent l'esprit, relèvent au-dessus du sensible, et permettent aussi une application à la morale , puisque nous pouvons apprendre par là que l'esprit doit dominer le corps, comme Dieu domine la matière (1). On ne peut pas méconnaître qu'en tout cela il s'éloigne beaucoup du jugement de l'ancienne école stoïque; aussi lui arrive*t-il souvent d'en contredire des propositions particulières, et de dire qu'elles ne portent que sur d'inutiles et de subtiles distinctions (2) ; il veut être indépendant de toute secte et ne jurer sur la parole d'aucun maître ; il veut faire usage du bien partout où il le trouve, que ce soit dans Zenon ou dansÉpicure; ce bien n'appartient à personne, mais il est commun à tous; ceux qui nous ont précédés ont recher* ché, mais non créé la philosophie ; il veut aussi rechercher, et il osera peut-être même s'en rapporter un peu à son propre jugement (3). Cest ainsi qu'il pense s'affranchir de l'école , et philosopher po\ir la vie. Mais il a trop de confiance en ses forces, lorsqu'il cherche ici à s'égaler à Cicéron ,* il ne domine certainement pas avec la même liberté que celui-ci la philosophie des Grecs pour Tapproprier à ses fins. Il ehtend bien faire entrer des maximes d'Épicure dans ses ouvrages, mais il ne sait cependant pas s'affranchir des distinctions des anciens stoïciens ; on voit au contraire, lorsqu'il aborde des questions un peu profondes, comment il se reconnaît redevable à l'école de la presque totalité de sçs idées. 11 méprise bien les subtiles distinctions des stoïciens , mais pourquoi s'en occupc-t-il? Pourquoi nous les explique-t-il -, ou à son aîni (4)? On le
(i) L. 1.; Ep.y 117.
(a) Par exemple, Ep,, n3, 117. Je remarque la divergence de son opioion sur- les comètes, qui témoigoe de la droiture d^ 60Q jugement. Quœst. nat.y "VU, 19 s.
(3) Ep., la, 16, 4^5 De vùa beata^ i^
(4) Par exemple, £)?., ii3. .
tu LIVRE XH. CHAPITRE Ilf.
justifiera diffiçilemetit du reproche d'avoir tire vanité de Cf}8 cponaifisanees de l'école. Si son mépris pour toute çcience qui n'a pas la vie pour objiet immédiat avait été au$sisériçuK) nousne pourrions nous expliquer pourquoi, dans sept livres de physique à Lueilius^ auquel sont également adressées ses épttres morales, il a éerit, même dans 84 vieillesse, sur Jus phénomènes de la nature, la plupart concernant la météorologie ^ phénomènes qui n'ont pas grand'chose de commun avec la donduite de la vie. Il semble néanmoins avoir réellement oublié ici cette simplicité de la philosophie, eet éloignemént pour toUie école, lorsqu'il se plaint de ce que les éeôles de [philosophie sont vides, qu'il reste encore beaucoup de choses à trouver sur les principes delà nature, qiie même les anciennes découvertes ont été otiblié(es(l). il percl également de vue qu'il ne veut accorder de Valetir à la philosophie de la hatui'e qu'autant qu^eIle a d^ l'influence Sui" là formation des mœurS) lorsque isonforftnétiient sans doute aux doctrines de son éeole, il met là physique au premier rang des sciences philosophiques, par la raison qu^ellé sf occupe de la science des dieux. Bile est aux autres parties de la philosophie comme la philosophie aust spietioês libérales \ Mp l'emporte autant sur la morale que le divin l'emporte sur l'hu-r main ; siToii n'est pas initié à eespfdfiitndeursde la science de la nature, il vaudrait autant n'être pas né. La vertu est à la vérité une affairedu plushautinténit^ mais seulement parce qu'elle affranchit l'esprit et le prépare à la connaissance du céleste (S). À l'entendre parler de la soluté, on ne direiit vraiment ppis que c'est le même homme. Serait-ce seulementqu'il croit devoir élever <shaque objet qu'il traite
(i) Qucest. nat,f Yll , Jin.
(a) Quœst, nat.^ I, prtef, Niii ad hœù âdntitlèf'ér^ nonJUetat nasoi, -^ — ^ f^irtus enim^ quoifi affeetûmius^ magnifica cst^ non quiti per se hcatiim est me^h earuisse^ sed (fula animumJ^xai acprœparatad cogniihnem oc^lesttum ^ iUgnumffue ^^^V, (fui in comçrtiim deç vmmt%
CYMIQUBS ET STOÏQIENS nOUY^AUX. tii
au-dessus de tous les autres? Sans doute Gicéron a dit quelque chose de semblable, mais il u'a pas pianqué dV jouter qu'à la vérité la science du divin es( ce qu'il y a do plus élevé et de plus beau, mais que cependant la connaissance de rhumain nous touche de plu3 près.
Nous devons être d'autant plus surpris de ces recommandations oratoires de la physique, qu elles ont moins de rapport avec la partie qu'il en a cultivée; car il n'est pas question des derniers principes de la nature , mais seulement des astres , des élémens et des phénomènes physiques. Ce qu'il trouve à dire sur ce sujet est le résultat de la réflexion sur les expériences qu'il avait rencontrées» jugé d'après le terme de comparaison des idées générales stoïques, ce qui ne promet rien pour la philo* Sophie ] c'est dans ses traités de morale qu'il faut chercher ce qu'il a pensé en philosophie. Cep^diint on ne peut s'attendre, d'aprèsTidée que nous avons donnée de sa manière 4^ philosopher, à apprendre de lui grand' chose de» décisif. Il distingue, à la manière des stoïciens, deux parties dans la mpralej dont l'une concerne les principes générauii: qui doivent diriger Qos actions, l'autre qui contient les règlei de conduit^ ^an$ d^ circonstance^ particulière9 ; il cherche à fairQ vw h véc^té dç toutes deu?^ (t). Mais la seconde surtout lui tiei^t au coeur; il observe qu'ilnesuffitpasde^avpir en général ce qui estcqnformeà la nature, mais qu'il faut encore, p^tr^r d'une manière plus particulière dan,;i^ |eft rapports de la vie, afin de savoir toujours ce qu'on doit faire dans chaque circonstance. Il est utile aussi de se rappeler souvent ses devoirs. Il s'occupe presque exclurivement de cette partie de la morale, et recommande par conséquent avec instance les courtes sentences qui regardent l'âme et portent au bien. Leur vérité frappe si vivement l'esprit, qu'il n'est pas nécessaire de se demander pourquoi nous devons les suivre (2).
(i) £p., 94, gS.
1£6 LlVRfiXlI. CHAPIT&E Ilit.
On ne peut demander , avec une pareille manière àé traiter de la morale, ni ordre dans les recherches, ni dé^ termination précise des limites de chaque principe. H est permis de redire souvent la même chose, afin qu'elle se grave mieux dans la mémoire. Tout ce que nous pourrions trouver à observer sur sa morale, peut se borner à quelques principes, qui font connaître la manière dont il comprend la morale stoïque. En général , on ne peut méconnaître une certaine modération dans ce qu4l exige des hommes. Il suit, à la vérité, la manière stoïque dans la peinture qu'il fait du sage comme idéal , mais il a conscience de sa propre faiblesse; il ne se compte que parmi ceux qui sont dans la voie du bien , et tous les hommes en sont là. Il pourrait bien , à la vérité , les inviter à prendre les Dieux pour modèles , mais la nature humaine et mortelle ne le permet en général qu'assez peu (1) , et certains vices sont en particulier naturels pour ainsi dire à chacun , en sorte que l'art, la sagesse,, ne peut les vaincre, mais seulement les affaiblir (Z), Il regarde en conséquence comme un bien de pardonner à celui qui pèche en se rappelant sa propre faiblesse (3), et il invite, pour Tamour général de l'humanité, à ne point perdre dé vue cete pensée : Je suis homme , et rien d'humain ne m'est étranger (4). Mais il ne sait cependant pas bien concilier cette modération avec les principes stoïques , car il ne Veut pas convenir que l'on reproche avec raison aux stoïciens de trop exiger de l'homme, lor»-
(i) De benef,, I, i. Hos (se. deçs) sequamur duces ^ quantum humana îmbeailUtas patituc* JSp.<t 57. Quœdam enim^ mîLuciU, nulla virtus effugere potest ', admani^i illam naiura mortalitaUs suce» Il s'agit ici du sage.
(2) Ep,^ II. Nulla eniin sapientia natumlîa corporis aut animi vicia ponuntur'^ qw'dquid infixilm et ingenitum est, leni^ turarte^ nonvincitur.
(3) De tm, I, 14.
(4) ^Pj 95-
tTNIQUES teT STOÏCIENS MOuyÈAÙX. 15?
>qu*ils lai font an devoir de se soustraire à tous lesinouTe- 2nens du cœur ; notre faiblesse seule les prend sous sa protection, nous les justifions parce que nous les chérissons; parce ^ue nous ne vouions pas , nous prétendons que nous ne pouvons pas (1). Il va même plus loin. Pour exciter à la vertUp il ne peut pas renoncer au principe stol- «qucp que la fin de notre vie , le souverain bien , la vertu , nous est accessible. Un Dieu , une parfaite raison réside «n nous y elle est noire nature. Mais que faut-il faire pour ^e consacrer entièrement à la vertu? Une chose toute simple, suivre notre nature; cette chose ne devient difficile que par la folie universelle des hommes (2). On ne peut cependant guère croire qu'il soit si facile d'y parvenir; et Sénèque lui-même semble ailleurs ne pas regarder la chose comme si peu difficile ; car il est bien obligé d'admettre une inclination naturelle de l'homme à la folie du vice , lorsqu'il pense qu'après la destruction et le renouvellement du monde , la nouvelle espèce humaine aura bientôt perdu son innocence ; que la vertu ne s'acquiert pas facilement et sans instruction, tandis que le vice s'apprend sans maître (3).
Il est encore un point de sa doctrine que nous ne pouvons pas omettre entièrement. On a loué souvent la piété de Sénèque ; et, dans le fait, ses exhortations à la vertu :se rapportent assez souvent à la loi divine , à la Providence divine , à Dieu , qui dispose de nous ; lorsqu'il en appelle à l'exemple des hommes supérieurs ; il les con-
(i) Ep.^ 1 16. Nolle in causa est , non posse prœtendiiur.
{'a) Ep.y 4>« animas et ratio in animo perfecta. Quid
est autem, quod ah illo ratio hœc exigit? Remjacillimani : secundum naturam siiam vivere; sed hanc difficHeni facit com^ munis insania,
(3) Quœst. nat.j III, 3o fin. Sed illis quoque innocentia non durahit, nisi dum nox^i sunt. Cilo nequitia subrepit; virtus d/jffi^ cilis inventa est , recto rem ducemque desiderat; etiam sine ma^^ gistro vida discuntur.
158 uvnft ktî. c^kpntit m.
sîdère comme la meilleure preuve de l'action d'un esprit divin dans le monde ; la vénération , lamour filial pour les Dieux doit nous guider dans la vie, et nous apprendre à regarder notre destinée comme un présent favorable des Dieux (1). Si ces idées n'étaient pas tout-à-fait dans Tesprît des anciens stoïciens, c'est peut-être pour eux un grand titre d'éloge. Sénèque est cependant fort éloigné de justifier les mythes des anciennes religions, puisque, suivant la coutume stoïque, il leur suppose un sens philosophique ; il a même composé un ouvrage contre la superstition des anciennes religions, où il n'attaque pas seulement les cultes étrangers qui s'étaient introduits à Rome de son temps, mais aussi les anciens usages romains; seulement il voulait quon les ménageât dans Tintérét de la moralité publique (2) . Il se conforme en cela tout à-fait à l'esprit des Romains instruits de son temps. La religion qu'il recommande n'est que le culte du dieu qui habite au-dedans de nous et dans le monde, comme être spirituel et vivant ; il rejette les pratiques religieuses du peuple, la prière aux Dieux, l'élévation des mains vers le ciel (3) . On voit comment s'était éteint en lui l'ancien sentiment national, qui s'exprimait aussi par la foi aux divinités du pays. C'est ce qui se remarque encore dans ses opinions sur la vie publique. Il ne la rejette pas tout entière, il est vrai, i^iais il croit cependant que le sage doit s'y soustraire , s'il n'a de fortes raisons de faire autrement; il regarde la vie retirée comme plus convenable
(ï) De benef.y VlII. 3i; Deprov,^ ^. Patriuîfi hahet deus adversus honos viros animum et illos Jbrtiter amat^ et operibus^ inquitj doloribus ac damnis exagitentur^ ut verum colligant rûbur,
(a) jÉp. August» deciv.D,f VI, lo. Omnem istam îgnobilem deorum turbam , quam tongo œvo longa supersiitio congessit, sit}j inquit, adorabimus, ut meminerîmus culluni ejus magis ad morem , quam ad rem pertinere,
CYNtQtltfS Et StOlCfEMâ NOtiVftAttt* 159
au cat'actère du sage ; la philosophie n*est ennemie ni des grands ni des rois, elle leur est reconnaissante, elle les honore comme des pères, parce qu'ils procurent aux sage$ loisir et sécurité (l)i
Nous avons exposé longuement la doctrine de Sënèque, parce qu'elle peut nous faire voir combien les Romains avaient peu de talent pour la philosophie. Nous ratta^ chons à cet auteur un autre stoïcien romain qui tenait ^ à la même époque , un ri^ng distingué dans la même école. L. Musonius Rufus (2) , né à Yolsinie dans TÉtrurie, et de Tordre des chevaliers, enseigna à Rome, du temps de Né» ron , qui Ten chassa, mais où il revint après la mort de ce prince, et où il vécut encore sous les empereurs Vespasien et Titus (3) • Il ne s'est acquis de réputation que comme professeur ; il n'a vraisemblablement pas écrit, et nous ne pouvons juger $a philosophie que d'après les Mémorables de Musonius, que Glaudius PoUio a écrits en grec (4) s^r le modèle des Mémorables de Socrate, par Xénophon, et dont il noua est parvenu des fragmens con* sidérables.
£n comparant Musonius à Cicéron, et même à Sénèque, nous ne pouvons méconnaître qu'il s'était opéré, arec le temps , un grand changement dans la manière de cul* tiver la philosophie che^ les Romains. Si , du temps de Gicéron, la philosophie n'était recherchée, particulière-
i«na
(i) De odo sapientis {de vit. beatà), 09 s, ; £)?., 19, 36 , 73.
{2) On trouve quelque chose de plus étendu sur ce philosophe, dans un mémoire de Mqser, inséré dans les Ëtudcs de Dauh et de Creuzer, t. 6, p. 74 s. Moser a puisé en partie dans uu mémoire , qui m'est encore inconnu , de Niewland, De Muso* nio Rufo philosopha Stoico; JmsteLy i783,
(3) Tac. ann.y XIV, 69; XV, 71 ; Hist., III, 81; ThçmisL or., p. 173, Hdrd. ^ Suid. s, v. Mouwvtoç.
(4) Suid, s, V» IlcoXtoav. Piin. ep.j VII, 3i. D'après ce passage, Musonius s'appelait aussi Bessus. Il se trouve une divergence dans le titre des fragmeas. Stçb. serm» append»j p. 385 (i5j«
160 LIVtlË XÙ. CàAl^ITRE Ilf •
' ment dans les temps orageux de la vie , que côitime un ornement de Thomme du monde, et comme un besoin de rhomme en général, déjà elle a pris , au contraire , dans Musonius toute la forme de la philosophie de Técole. Musonius, à la yérjté, ne veut pas former ses disciples pour récole , mais pour la vie ; mais la vie qu'il recommande n'est précisément que celle d'un philosophe qui doit y il est vrai y se procurer de quoi vivre et s'occuper encore d'autres choses^ mais d'aucune autre, si ce n'est de celles qui donnent loisir et occasion de cultiver et d'en* seigner la philosophie (1) . Il pousse à la philosophie de de toutes ses forces, particulièrement la jeunesse, et même jusqu'au sexe, parce que sans philosophie personne ne peut être vertueux et s'acquitter de ses devoirs (2) . Il s'efforce de toutes les manières à faire voir à un roi de Syrie, qui visite son école, qu'il ne peut se passer, dans le gouverneiùent de son royaume , de la philosophie , qu'il a négligée jusque là ; et il n'oublie pas non plus de lui faire remarquer^ entre autres choses, que la philosophie rend plus habile orateur que la rhétorique (3) . Tout ceci aurait bien pu être dit aussi par des philosophes anciens, moins scolastiques, particulièrement par les stoïciens ; mais dans Musonius c'est la principale affaire , ce n'est point exagération d'une idée théorique, mais la conviction de sa vie. Nous voyons en lui un homme qui connaît peu le train de la vie du monde, excepté ce qu'il a appris de ses maîtres les stoïciens, que les philosophes seuls sont bons, que tous les autres hommes sont médians (4). Il se fait par conséquent un idéal de la vie des champs, par opposition aux mœurs corrompue s des villes,
(i) Slob, serm.j LVI, i8. Actvov yàp av touto tôS ovtj îv, cfirtp IxcoXvev i cpyaata -riïç yîç ytXoaoycrv yj àXXouç irplç ytXoaoytav wftkm* (a) Stob. serm, app.^ p. ^i5 (5i), 4^5 (6à).
(3) Slob. serm., XLVIII, 67.
(4) /^.jLXXIX, 5i. Tb ^cycâyaObv rS <ftk670f0)f cTvoce towtov
CYNIQUES BT STOÏCIENS HOUV£AUX« jlftt
et dépeint le paysan philosophant à la quene de sa charrue^ donnant à ses disciples des leçons et des exemples de sagesse (i). Un fils, auquel son père défendrait de cultiver la philosophie, peut, suivant lui, faire de cette défense le même cas que si son père lui ordonnait de voler (2). Du reste, la philosophie qu'il veut que tout le monde cultive , n'e^t pas simplement une affaire de mots, de pur enseignement d'école : tout le monde, à ce qu'il pense, peut la cultiver à sa manière par sa propre réflexion et par la pratique; mais il croyait cependant convenable à un philosophe de porter le manteau philosophique, de laisser croître ses cheveux et de ne pas fréquenter le monde (3). C'est là , suivant lui , un moyen d'action de la philosophie sur l'esprit des hommes ; il espère pouvoir guérir radicalement la corruption du genre humain par la philosophie. Tacite nous a mieux peint d'un trait toute sa manière, que le disciple fidèle qui nous a consacré ses sentences. L'historien nous raconte qu'au moment où les partisans de Yitellius , dans la ville et l'armée de Yespasien, étaient sur le pointdenégocier sous les murs de la ville.no-* tre philosophe se joignit aux envoyés de Vitellius au camp des ennemis , se mêla parmi les soldats irrités , et les harangua sur les avantages de la paix et les dangers de la guerre. Naturellement de telles remontrances ne furent pas accueillies avec faveur ; .les injures et les mauvais traitemens forcèrent le philosophe à renoncer à sa sagesse intempestive (4).
(i) Slob. serm.^IjVly i8. Ti ft t^xwXvov I^tc xeù (pyoCéficvoy ficToc rw Si^axakw tov fioOiQ'niv obcovc(v tc Siim iripc çwp^owyi^ ^ iixcKoaxiwiçTi TUiçtrtplaç XcyovToç;
(2) /t., LXXIX, 5i.
(3) L. l.Jin, Kac otSrc Tp(6u>va icwtfùç o^l^^to&at itwtt «c. ùftxi ô^cTwva jctfTcXtTv, où^ xopÇv, ohf htSamn t^ xoivbv twv iroXXSv. IIpcirci fàv yàp xot Toûra toTç y iXo^o^tç * âXX ovx èv rovrocç rb ^xAoffo^cTv brtv, àXX' Iv'TÛ ypovcTv a ^(>v) x«( ètmottoQM,
\ (4) Tac. hi$t^ m, 8i. Intempestivam sapierttiani. Tacite IV. 11
ttî unis xn. ttikPtttiÈ ttf.^
Du reste , là doctrine attribuée à Musoilius Ressemblé beaucoup à eelie que Xénophon, dans ses Mémorables , son .Batiquet et son Économie, met dans la bouche de Socrate. La philosophie qu'il recommande est une doctrine très simple, pleine de préceptes moraux. Très éloigné des anciens stoïciens pour la dialectique ou la lo- |;ique, il ne demande pour la philosophie, ni Tabondance, ni la précision , tii la clarté du discours : toutes les connaissances ne doivent au contraii*e servir qu'à la prati* que (1). A la vérité j il ne rejette pas entièrement , dé la manière peii scientifique qUe nous avons trouvée blââiable dans Sénèquè , les recherches dialectiques; il regarde au contraire comiûe une paresse de l'esprit de se dispenser de résoudre les sophismes que nous rencontrons (2) , tout fen se déclarant néanmoins contre la foule des doctrines dont se repatt Torgueil des sophistes (3). Il semble n'avoir guère plus estimé la physique des stoïciens que la logique. Nous ne trouvons que très peu de chose de lui là dessus. Ce qui nous en reste est surtout relatif à la théologie ; il se rattache en général , suivant la manière des stoïciens, à la religion populaire (4) ; il parle même delà nourriture
quoique porté à une philosophie sévère, ne s'écarte pas souvent des jugemens favorables que des philosophes ont portés sur d'autres philosophes contemporains. Dans le trait de Musonius, qui â été le plus loué^ son accusation de Publius-Celer, également philosophe stoïcien,* il donne à entendre que ce n'étaient pas les philosophes, mais les chefs du sénat, qui avaient joué le principal rôle. Hist.^ IV, lo, c. noL^ Lips, A cette occasion, il blâme très fortement le défenseur de Publius-Celer, Démétrius le cynique, que Sénèque ne peut trop louer. Ib., 40.
(i) Stob. serm. app. , p. 418 (55), 417 (65). AXXà xa? Swuç peTaxt«ptîovTacXoyouç,T«v ?pywv y>îp ^cTv «vexa jmcTog^etptÇcoôat aOrouç.
(a) Jrn'an. dus. EpicL, I, 7, p. 46> JJpton,
(3) Stob. serm., LVI, 18. IloXXàv /uiv yàp Xoywv od i^gÎToTç «>iXo(n>- ^90V(r( xaXuç, ow^ rbv ojfXov toutwv tSv Bvâ^iiAxfùM àvaXïjtrrfov irav-
(4^ /6., LXXIX| 5i j LXXXV, %oJln. Je rappellerai aussi
quijles dieux doivent tirer desexhalaisons delà terl*e et des yapeurs de l'eau (1). Il s'élève plus haut, lorsqu'il suppose que les dieux savent sans preuve, puisqu'il n'y arien pour eux d'obscur et d'inconnu (2). Il faut ajouter à cela quelques expressions sur l'âme de l'homme, qu'il considère comme parente des dieux , mais aussi à la manière des stoïciens, comme un corps qui peut être corrompu et dis* sous par des influences corporelles (3). Il fait ressortir la liberté de l'âme raisonnable (^tocve«x) d'une manière qui dépasse presque la mesure de la doctrine sioîque ; car il dit que la raison est affranchie de toute nécessité (4). Ce ne sont là cependant que des observations par occasion i nous devons douter, d'après d'autres expressions, qu'il se soit occupé spécialement et avec soin de logique et de physique ; car philosopher, pour lui, n'est autre chose que rechercher et pratiquer Thonnéte et le devoir (5); la phi* losophie , dit-il , n'est que l'aspiration à ulie meilleure vie (6).
à cette occasion qu'un grammairien rhéteur d'alors, L. Annœus Cornutus , traitait la mythologie dans le sens de la philosophie sioïque. Nous possédons e^icore cette mythologie , composée en langue grecque , publiée sous le faux nom de Phornutus. Th. Gale opusc» myth,^ phys, et eth.^ p. i3g8. La plupart des doctrines physiques des stoïciens y sont indiquées , mais indiquées seulement. Cet ouvrage ne contient rieu du reste qui puisse servira noire but.
(i) Stob., serm.y XVII, 43.
(a) Ib.y Âpp.j p. 4^0 (5^).
(3) W., XVIÎ, 43. - ^
(4) Ib,j LXXIX, 5i S,Jin. Av^jéyjoiç icdl^nç Ijct^ç OcuScpav xat
avTeÇoû<7(ov.
(5) Ib,y LXVII, no fin. Où yàp ft ^«^ocroyeTv frfpov tc yacvcrai i^ î Tt) Se TTPCTCci xat oc irpoiTTQxct Xoyw fùv ivaÇif)Tc7v, ef)yw Sk icparTccv^ Cf, ^/;;?./p. 425(63).
(6) 76., Àpp. , p. 419 (5^)* EîTCcJi xa(\ yiXoffoyca xaXoxocyocOwç coTfjj; tirtTTj^acç xac ovibcTepov*
|64 LITRE XII. CHAPITRE nt« ^
Dans ses prescrits moraux y il est très éloigné de la plupart des exagérations des stoïciens. Seulement^ il ne peut pas s'affranchir de Tidée qu'il n'y a d'autre voie à la vertu que la philosophie; ce qui fait qu'il fait à tout le inonde , hommes et femmes ^ un devoir de philosopher. Il ne place donc évidemment pas la vertu si haut que les anciens stoïciens, qui ne l'attribuaient qu'au sage, et qui doutaient qu'il pûty avoir un seul sage parmi leshommes. Musonius chercha ainsi à détruire le doute qui s'était élevé contre la réalité de la vertu, et qui s'était déjà trop répandu parmi les gens du monde. Il remarquait à cet effet que l'idée de vertu ne peut venir à notre connaissance que parce que nous voyons des hommes vertueux(l]. Il neveut par conséquent pas le précepte des stoïciens, que l'homme doit vivre conformément àla nature, aussi difficile qu'on l'avaîtfait autrefois: ainsi queSénèque, il regarde plutôt comme quelque chose de facile de suivre sa natui^e (2), et il n'y trouve àla vérité un grand obstacle à la vie morale que dans le cas où nous avons été remplis de préjugés dans notre jeunesse, et habitués à de mauvaises mœurs (3). Ilconsidèredonc aussi la philosophie comme une médecine intellectuelle , et attache à l'exercice de la vertu un plus grand prix que les anciens stoïciens n'avaient coutume de faire, sans toutefois se ranger à l'opinion despéripatéticiens, qui voulaient que la connaissance précédât la pratique; car il veut au contraire que la connaissance et l'instruction relativement au bien ait lieu d'abord» mais il ne croit cependant pas assez de force à la science du bien pour nous conduire, sans appui, à la
(i) Stob, serm,% LXVII, 8. Ka\ |jiy}youx âSuvarov ycv/oOo» rocourov £v9po»iroy * ou yoep crepcaOcv iroOcv tocutocç iirtvo^jâct ràç âptràç t^ofACv ^ fltir oÛT^ç T?ç ôvGpciMrctaç tfdotfùç^ cvtu^ovtcç àvOpcSirocç tfnç ié r(9(v, ctwç ovraç oùroùç B'ccouç xac âtottSt7ç a>vofAaCov.
' 3) 7^.^ XXIX, 78 Ot Sk fpikoùoiptiv i'Kt^tt^rjvTtç iv Stauf^Gç^tyt Yniûvot irporepov 'jroXX^ xa^ êpiTrcirXyjffpiéyoi xoxcaç, outo» piCTiaffc T>ivàpc«
CYNIQUES BT STOÏCIENS NOUVEAUX. '16 j
pratique de la moralité ; il attribue ^u contraire pins d'im fluence à la pratique qu'à la théorie (1). Il distingue deux sortes d'exercices, celui de l'âme dans la réflexion et dans Tacte de se pénétrer de saines maximes de conduite, et Texercice à supporter les fatigues corporelles , qui sont communes au corps et à Tâme (2).
La somme des règles particulières de conduite qu'il donne peut se réduire à ceci : c'estque la vie^ pour lui y aboutit, selon la nature, à être sociable, ami de Thumanité, et à se contenter de ce qui peut satisfaire les premiers besoins. Le côté sociable et humain de sa morale ressort de ce qu'il combat Tégoïsme, et'qu'il recommande le mariage, non seulement comme la satisfaction de l'appétit sexuel , seule juste et naturelle , mais aussi comme le fondement de la famille , de l'état et de la conservation de l'espèce humaine (3); il attaque par conséquent avec zèle l'exposition des enfans comme une coutume contre nature (4) , et revient souvent à la recommandation de la bienfai. sance (S). Il entre dains de grands détails dans ses préceptes pour une vie simple, et s'occupe des questions les plus circonstanciées sur la nourriture, sur le soin du corps, les vétemeus et l'ameublement (6). Il lui échappe dans tout cela quelqujes bizarreries. C'est ainsi qu'il recommande de laisser croître ses cheveux et ne pas trop les tailler; il veut qu'on honore la barbe, parce que le poil nous a été donné par la nature pour couvrir le corps; comme un nouveau pythagoricien, il ne veut pas se nourrir de chair,
(ï) L. 1. ; /i., ^pp»y p. 387 (17). Suvcpyer ^v yip xot^ t^ irpaÇci
ô Xoyoç MfMwrty oirwç icpaxrtov, xat îaxi Tti raÇtt (tf conj. PFyttenb, ;
• Cod,, irpaÇcc) irpottpoç tou fOouç * où yètp cOcoWvaf rt xaXov tîoy tc /xyj
xarà Xoyov e6«Ço;i«vov * ^uvofiec f«vrot xb l9oç irpoTcpcT tou Xoyoti , on
iort xupcwTcpov lire Toç trpaÇec; ayttv xbv 5yvôpo7Cov ^irtp ô X^oç.
(î) Sioh, serm.yXX.VS.j 78.
(3) /Z».,VI, SijLXVlI, 20.
(4) i^.,LXXV, x5^ LXXXIV, 21.
(5) Par exemple , Ib. , I; 84*
(6) /^., I, 84; VI, 6a; XVII, 43; LXXXV, ao.
i|6d Unixit. GHAPITRKIil.
et préfère aux alimens cuits ceux que la nature nous pré* pare et nous offre en abondance (1). On voit quelles ap-^ pUoations permettait ou favorisait Texprcssion indéter" minée de vivre conformément à la nature.
Si nous ne pouvons reconnaître chez les stoïciens, dont nous avons, parlé jusqu'ici, quun esprit médiolore, nous devons au contraire dire à la louange d'^pictète^ un des disciples de Musonius Ruftis, qu'il avait |in sentiment plus ferme , mais aussi un sens plus pro* fond, et que sa doctrine était plus conséquente. Même à cette époque, la supériorité dans la pensé scientifique est du côté des Grecs. Ëpictète , qui compte avec T^aison pour un stoïcien distKigué, naquît à Hiéropolisen Phrygie; il devint Tesclave d'Épaphrodi te, qui était un d^saflranchisconfidensde Néron, et qu'Ëpictète lui-même représente, dans ses écrits , comme un courtisan (2). Nous pe savons pas comment Ëpictète recouvra sa liberté. Il .vécut long-temps à Rome, où il philosophait déjà du temps à^ Néron, et oh il s'attacha à Musonius Hufus comme dis* xîiple ; mais il entendit vraisemblablement aussi un antre stoïcien, Ëuphra te (3). Mais lorsque Domitien exila de Rome les philosophes, ils'enallaàNicopolisen£pire,oàil ensei*gna la philosophie. Son disciple Arrien nous a oonservéson enseignement d'une manière analogue à celle dont Xénophon nous a transmis celui de SocraCe. Les leçons dont Arriendonneia matiètene précèdent pas le^tempsde Tra«jan (4) ! Ëpictète devait déjà être très âgé à cette époque, et il est par conséquent invraisemblable qu'il soit retourné
( 1 ) Scob. serm. , VI, 62 j XVII, 43. ,
(2) ArrUin^ diss. Epict,^ I, ig, p. 107, Upton.
(3) Il parle de cet homme avecua respect particulier, ^man, diss.y IV, 8 , p. 636. Bufus est souvent nommé par lui comme son maître; par exemple, Z?w., I, i, p. 10, 7^ p. 46^ 9^n. y m, 6, i^ fin.
(4) Diss.y IV, 5, p. 602.
CYNIQUES ET STOÏCIENS NOCTEÀTJX. lAf
à Rome sous le règne d* Adrien (1). Il était boiteux» pauvre» mais il supporta son sort avec une fermeté stolque (2)^ ei il est en général représenté coipme un modèle d'une vie sage (3). Il n'a rien laissé par écrit sur la philosophie ; c^ que nous en savons, nous le devons à Arrien, qui ne s'est pas contenté de publier dans un ouvrage éteiidu ce qu'il ayait recueilli des leçons d'Epiptète (4), mais qui a aussi réduit les pensées les plus saillantes de son maître en un abrégé connu sous le nom dp Manuel d']^piotè(e (6)«
Si Von a mis Epictète au nombre des stoïciens, c'est sans doute parce qu'il se rattache k cette école par les idées les plus générales qui servent de base à sa morale» et p^rce qu'il se sert ordinairement de la nomenclature stol* que. Mais cet élément stolque nf forme cependant pas Tea^ «enc^ de sa doctrine , qui est mélangée d*autres doctrines qu'il n'estime pas moins que la philosophie stoîque. Il a un penchant très sensible |i réclectismf). Il n honore pfi^ moins Socra^e , Diogèné que Zépon (6) ; chl^çup de o^s hommes
• •i li ••••'> • . ■
(i) C'est ce qu'on a voulu coDcIure âe Spartian. Hadr., i6.
(a) La tradition qui le rend boiteux par suite d'un rude châ«* timent que lui fit subir son maître ( Ortg, c. Cels.y Vïl, c. 7 ) , se tFOu%^e, jusqu'à un certain p<Mnt, confimiiéepar jÉrrian. diss.j J, ia,p. 76$ 19, p. ie5. Au surplus y on raceotéNUfférenmeot la cause de sa claudication,
(3) Gomp. sur la vi^ d'Épjct.9 Çuid, s* v, ^ircvr^oç; Geii*9 II, 18: XV, II.
(4) Ce. sont les ^«xrpc&x^ toû Évixvnrw, dont il nous reste ei^« core quatre livres.
(5) SimpL in Epict, enchi'n prœf. On ne voit pas nettement le rapport du Manuel aux dissertations , parce que celles-ci n'existent pas en entier. Il en est vraisemblablement de même du Manuel 5 puisqu'on connaît un grand nombre de sentences qui passent pour en ^tre extraites, et qui ne se trouvent plus dans le recueil actuel. Les deux ouvrages suivent un ordre , ou plutôt un désordre différent; mais ils s'accordent quelquefois littéralement.
(6) Diss.ylUy 31, p. 44i*
)|G8 LlYRBXlI. (l)aA PITRE III.
s'est bien acquitté du rôle qu'il avait à^jouer ; ils nous doivent servir d'exemple* Il honore aussi Platon comme un modèle pour les philosophes» et suit souvent ses doctrines philosophiques , particulièrement celles qui viennent de Socrate. mais que Platon a mis en parfaite lumière. C'est ainsi qu'il pense que le commencement de la philosophie est la connaissance de soi-même , par rapport à la connaisance de son ignorance et de sa faiblesse, connaissance qui doit être prise de la mesure du bien, de Tidée de Dieu ; le premier enseignement doit donc avoir pour objet Dieu, dont Fessence est le bien (1). A propos de quoi il rappelle aussi que toute instruction doit sortir de Tintelligence du nom, de l'idée (2) , et considère les' hypothèses comme des degrés pour s'élever 4 «la connaissance (3). Il veut, comme Socrate et Platon , mais en s'éloignant un peu en cela de ses principes stoïques, que l'on plaigne les hommes vicieux , parce qu'ils n'ont péché que par ignorance (4). Nous pourrions ajouter considérablement à ces citations, s'il ne résultait pas plutôt du caractère général de sa doctrine que de quelques expressions isolées, qu'il s'était appliqué avec inclination à la philosophie de Platon. II ne montre de l'éloignement que pour Épicure, les nouveaux académiciens et les pyrrhoniens^ et il cherche à les réfuter par des observations très simples. Ceux-là même qui contredisent le vrai sont obligés de l'affirmer : et c'est la meilleure preuve contre eux. Celui qui nie, qu'il y ait quelque chose de vrai en général pose précisément cela comme une vérité générale. Si Épicure rejette la société humaine, il l'approuve cependant lorsqu'il veut en donner des leçons aux autres , et qu'il veut ainsi se mettre en société avec eux. Epictète fait voir au philosophe sceptique qu'il ne peut absolument suivre ni l'habitude ni les phé-
(i) Diss.^ Ilj 8, iT, i4> P« a4^«.
(a) Ib, jly 17; II, 14, p. 244.
(3) ib.yl, 17, p. 44. ..^ .;
(4) /ô.,1, 18, jkSjIi, 22/«; '
CYNIQI3ES ET STOÏCIENS IfOUVEAUX. 169
nomènes (1). 11 s'adonne au contraire avec un penchant décidé à la vie cynique, et dans le portrait qu'il trace d'un véritable cynique , on voit bien qu'il veut peindre l'idéal d'un caractère mâle et irréprochable. Le véritable cynique est un présent que Dieu fait aux hommes pour leur servir de modèle (2). Seulement la vie cynique ne convient pas à tous ; il n'y a que des âmes fortes qui puissent se mettre au niveau de pareils exemples (3). Ces éloges de la vie cynique font comprendre comment Épicure a été mis quel* quefois au nombre des cyniques ; et il n'aurait certainement pas refusé ce titre s'il n'avait envisagé Ja philosophie sous un point de vue plas élevé que le point de vue cynique» celui des stoïciens.
Cependant, ce n'est pas parce que sa philosophie ne fai« sait de la morale qu'une partie de la philosophie, qu'elle sort de la doctrine cynique de son temps , mais plutôt parce qu'elle est entièrement dans la direction que nous trouvons aux autres stoïciens de ce temps. Les recherches logiques ne lui semblent pas, à la vérité, tout-à-fait inutiles, et même il fait un devoir au philosophe, ainsi que son maître Musonius, de résoudre les questions sophistiques quand elles nous embarrassent (4) ; mais il subordonne cependant tout-à-fait la logique aux actes pratiques, et ne la considère que comme un auxiliaire pour la morale. Quelquefois il désapprouve la solution des raisonnemens captieux, comme quelque chose pour quoi nous ne sommes pas faits (5); il semble mettre ces raisonnemens au nombre des questions qu'il n'est pas dans la destinée de l'homme de résoudre , et sur lesquelles l'homme doit confesser son ignorance, de la même manière, par exemple, qu'il ne peut pas dire combien il y a d'étoiles au ciel ; mais il ne conteste pas]cepen-
(i) Diss.j I, 5, 27, 283 II, 20.
(2) Ib.y IV, 8, p. 64o.
(3) Ib.j III, 22.
(4) Ib,j I, 7, p. 46.
(5) Ib., II, 19.
ilQ LlTnE XII. CHAPITBBXn:
dantpour cela toute importance à ces sortes de questions ; elles ont leur utilité dans les cas où elles peuvent êtreem* ployées (I). De là le devoir de s'occuper de questions logiques. On doit respecter le don de parler clairement comme un présent de la divinité, chercher à le cultiver , et n'être ni paresseux ni lâche dans cette œuvre, comme si Von craignait les difficultés que Ton peut rencontrer; pous ne devons pas, copime le dialecticien» en faireie hut de notre vie (2). Cette science n'a de valeur que comme moyen; elle sert à prouver et à distinguer l^s bonnes preuves des mauvaises (3), Mais ce n'es( f%^ en ce s^s seulemept qu'il veut que Ton cultive ]a logique; il lui c^ssigqe enpor§ une autre tâche, puisqu'elle doit nous fournir des preuves de la justesse des raispr^nepfiçns , pi donner de la certitude au jugement (4)* Mais i} n'oublie p^s d§ subordonner ici fortement la logique ai|x fins pratiquas. *La première partie de la philosophie et )j| plu^ pécessaife , dit-il, c'est lapplication des cjpptrines, par exemple, de ne pas troipper ; }si seconde partie , les preuves, par exemple, pourquoi l'on no doit pas tromper; la troisième enfin confirme les preuves : telle ^st la psirtie dfs U logique qui recherche les preyyps, fait ypjr ce qpi est preuve, et qu'une preuve donnée est boni^p. Cette der*nière partie est néçessai|*e , m^is seqlement à cause de la seconde, et la seconde à çauspd^l^ première (â). Ilestfa-
(i) Diss,^ II, ai, p. 3o8.
(2) /ft.,II, 23.
(3) /&.,!, 4;M, la, a5.
(4; /&., III, a; Manuale 5a Schweigh. (5i Upt,)
(5) Man., I. K O irp&roç %ott dcvayxotcéraroç Toiroç è^r^v Iv ^tXo90fpioL h lyiç "jç^avaç twv d'«<opif}fAaTç^y ' oIqv to fAvi ^{/cu^e96at * o ^curcpoç ô Twv a7rodc(Çecfi>v * oTov, iro9cv on oi» Stt^eùàtaBw^ TptTOÇ ô oturoiv toutwv psêacwrexoç xat diotpOpcorcxoç ' oîov, icoôcv 5tc toïïto àitoSti^iç ; t( yap £<jTcv «TCO&tÇtç; 'f« àxoXoyôta; ri paj^ » '^^ «^^®'ç» ré^iô^oç; oiixoûv ô 'plv rpiToç TOTToç âvœyxaToç 5co6 rbv dcurcpov . ô ce Stdjtpoç $iù rbv vpwTov. Diss., 1,4? 7- """**
CYNIQUES ET STOÏCIENS NOUVEAUX: 17f
cile de voir que cette division n'a aucun caractère propre^ ment scientifique , et nous devons avouer en général que U forme scientifique est ce qu'il j a deplusfaibledansladoc* trine d'Épictète, mais elle exprime cependant d^une ma* nière suffisante l'intention de l'homme. La philosophie ^ quant à sa fin ^ n'est pour lui qu'un genre de vie f tout 1q reste en philosophie n'est que moyen. Quelquefois il se rappelle bien que dans la vie rationnelle la rechercha scientifique peut aussi avoir sa place déterminée et obligatoire ; ii s'écrie alors : Qu'y a-t-il de plus naturel 4 rbomme que de chanter les louanges de Dieu? Si j'étais rossignol , je le ferais comme ]e rossigijol peut le faire. Que puis-je faire de mieux» moi» pauvre vieillard » quç d'entonner celte hymne, pour toute l'humanité (1) ! Dieii l'a fait homme poqr lui faire connaître l'ordre admirable de 3es œuvres, et pour les lui faire comprendre (2). Mais pourquoi donc ÉpictètQ n'étudie-t-il pas ces ouvrages de Dieu avec plus de soin? Pourquoi s'en tiçnt-il à une idée toi|t*à-fait générale de l'ordre de la nature et 4^ la raison dans tous leurs développement réguliers ? I) ^t incontesr table que c'est parce qu'il estime encorp quelque chos^ au-dessus de cette contemplation scientifique» savoir l^. conformité de nos actiqns au devoir dans le monde extér rieur » et celle dç nos ^entimens au-deflans de nous » et envers les autres hommes. Toute philosophie doit donçsç cpnfirmer dans les œuvres ; de mêrne qu^ le lait et la laine font voir que la brebis a digéré sa nourriture» de même le philoâophe doit fair^ voir p£|r ses œuvres qu'il a digéra sa science (3). C'est pourquoi il fait asse^ peu de cas du perfectionnement scientifique que la logique a reçqe df , Platon, d'Aristote et desstoïciens; il reproche ai|x logiciens de son temps de ne p^js savoir faire servir leur science à
(i) Diss.y I, 16.
(2) Ib,y Ij 6. Tqv i' âvC|p(il)irov diaTtiv ^o^B^oiytv oÛtou mi xm î^ yw rîùv avTou * x«( ou //ovov S'caryjv, âXXoc xœt içoyyix^^f avTÔ^y.
(3) Man., 4^; Diss.^ l, 4-
172 LIVRE XII. CHAPITRE m»
Tinstruction du peuple ; cest une science faite pour les savans, pour les écoles; il leur préfère l'exemple deSocrate, qui savait conduire chacun à l'application des règles logiques (1).
On peut bien s'attendre d'après cela que son opinion était aussi que la physique ne devait servir qued^ moyen pour la morale. Mais une chose assez remarquable, c'est qu'il n'en fait point une partie spéciale de la philosophie ; il en rattache toutes les questions à la morale. A supposer que la division que nous avons rapportée plus haut représente lancienne division de la philosophie, la physique aurait eu pour objet de donner les raisons suivant lesquelles nous devons agir d'une manière ou d'une autre. Ce qui ne s'accorderait pas avec le principe stoîque, d'après lequel le côté moral de la vie doit se régler sur la loi de la nature; d'où il était naturel en effet de rechercher ce que cette loi exige en général et ce qu'elle prescrit à Vhomme en particulier. Aussi , Epictète y revient-il souvent; nous ne pouvons pas dire cependant qu'il fit consister en cela toute la tâche de la physique. Il put très bien lui accorder plus d'importance dès qu'il eut reconnu que la recherche de Tordre de la nature est une occupation digne du sage. Mais toutes les doctrines qui, suivant. la -^ivision ordinaire des stoïciens^ devraient être rapportées a la physique , celles sur les dieux , sur la composition du tout, sur la nature de l'homme et de ses parties^ sont cependant presque toujours regardées par lui comme appartenant à la morale ; et l'on voit très clairement qu'elles ne lui inspiraient qu'un intérêt secondaire, parce qu'il ne les traite que comme des doctrines détachées, sans les examiner par lui-même; il suit ordinairement les opinions des stoïciens ou même de quelques autres philosophes. Nous aurons donc peu de chose à en dire, et nous le ferons .incidemment en parlant de sa morale.
Ce qui rend la morale d'Épictète si pénétrante, si in-
(i) Diss.y II, X2,
CY!4IQtJ£â BT STOtélBNS ROtVEÀUX. i 73
structive, et qui en fait pour beaucoup de monde un objet d'affection et d'étonnement , c'est surtout la simplicité, la noblesse dessentimensqui l'ontdictée, et la conséquence qu'elle a atteinte jusqu'à un certain point. Cette simplicité ressort surtout dans le manuel ; aussi cet ouvrage a-t-il toujours été plus recherché que les dissertations plus lon« gués d'Arrien. Nous pourrons dire plus tard pourquoi la doctrine d'Epictète n'était pas susceptible d une exécution plus développée sans tomber dans de fréquentes redites. Les deux ouvrages commencent assez convenablement par une distinction de ce qui est ou n'est pas en notre pouvoir. Épictète enseigne qu'il n'y a en notre pouvoir que notre œuvre ; mais il compte comme notre ouvrage nos opinions, nos penchans, nos appétits et nos aversions. Tout ce qui est hors de nous au contraire, notre corps, nos biens, la renommée et le pouvoir, tout cela n'est point notre ouvrage et nest point en notre pouvoir. L'illusion sur ce point conduit aux plus graves erreurs, à toutes sor* tes d'infortunes» au trouble et à la servitude de râme(]). On voit comment il établit et circonscrit en même temps ridée de la liberté humaine. Jupiter lui-même ne peut pas dompter la volonté de Thomme , car il ne le voudra pas (3) ; si Dieu eût soumis à la nécessité la partie de son essence qu'il a tirée de lui-même et nous a donnée, il p^ serait pas Dieu, et n'aurait plus pour nous la sollicitude'^ qu'il doit avoir(3). MaisEpictète restreint l'idée de liberté, puisqu'il ne veut pas accorder que nous ayons puissance sur quelque s^utre chose que sur nous-mêmes, sur nos idées et
(i) Man,, L Tc5v Svruv toc firir Scrrtv l^' ifûvf rà f oùx 1^' iftv». E^' iyitv làv xivohiy^tç ôpfji-q , tipcÇcç , ^xxXcacç , xoù tvi Xoyu Zaa ifurtpoc Kpya , oùx l^ iiKtv Si xo otifia^ ri xt^srcçy So^a^ °fX^^ *^ ^'' i<^*a O9oc
(a) Diss.fly I, p. 10 ; m, 3, p. 365.
V^3) W., I, 17, p. 96. Ec ^àp rh fJcov fupoç, ô ifiity îiwta âirovtra* eaç h J^coç, ûtc oùtou ^ vit âXXou rmv xuXurov ^ àyotyxaorbv xoctc*
174 ttVftE xit. cHAPiTftÈ m: .^ •
sur leurâ directions. La pensée qui domine toute sâ doctrine,c'estquenoussommes des spectateurs dans ce monde, des spectateurs de Dieu et de ses œuvres, les interprètes de ces œuvres et rien de plus(l) ; tel est le rôle que nous avons à jouer en ce monde ; nous n'avons rien à espérer au-delà ; nous devons ensuite garder notre liberté. .Ambitionner davantage, serait vouloir donner aux œuvres de Dieu un spectateur enclin à la critique (2). Les dieux n'ont-ils donc pas* voulu nous donner davantage. ? sans doute qu'ils l'auraient fait s'ils l'avaient pu; car puisque nous habitons là terre, et que nous sommes attachés à ce corps qui participe à ce que nous faisons, il n'était pas possible de n'être pas entravé dans notre activité par ces choses extérieures (3). Épictète se tient donc fermement à son idée de la raison, idée qui ne lui révèle que la faculté d'employer ou d'appliquer les représentations (4). L*homme n'a de pouvoir que sur ses idées ; tout ce qui est extérieur à lui échappe à son empire.
De là découle de lui-même le principe généi^l qui doit i*égler nos actions. Ce que tu ne peux pas, ne le vqux pas. Tu ne peux donc qu'une chose, régler tes idées, les tenir dans les bornes convenables et les conformer à la na- . iure (5). Tu y parviendras , si tu ne perds pas de vue que
(i) Diss*y I, 6, p» 35. Tov f SvOpwirov 3eat72v clorlyaycv oùrou tc xat Twv ?py&>v twv aùrou, xa« ou \kù'iv^ Btannv otXXà xac cÇïîyyîTYiv'aû- Twv. A«à TouTo aîo^pov Icrt tÇ âv9puiro> âp^coOac xa^ xaraXrlyeiv, ottou xac Tût aXoya * aXXà ptaXXov fvGcv fàv âp-xtoBat , xoLrakriyttv ¥ itf % xaW- XvjÇev tff intav xac i ffùatç* KarcXt^Çc S* cire âttùptaot xcà irapaxoXouO«}9cv xac oupi^vov ^ce^aycoyvjv t^ ^aet*
(2) Ib., IV, i,p. 558.
(3) 16., I, p. 7. Api ye otc ovx yJÔcXov; lyw piiv 5oxw, Zrt cl ^âu-
vovTO, xàxc7va av vifwt èirerpe>|;av. AXXoc -ttovtûjç oûx i^WvavTo. Ènï yriç yàp ovraç xac ffcopiarc ouv^e^epievouç tocoijt^ xac xa>cva>vo?ç tocoutocç. IIwç oTov T y<v €cç Taûra ÙTci twv cxtoç fxh iyLTCoSi^toQoit ;
(4) lit., I, I, i7.fin,^ ao, p. 110, 3oj II, 8 in, rf -^nartm JivofAc; Tarç yavrôeacacç. Man,, 6. Te oSv iart aov; ^^p^^cç yavTaacwv.
(5) ffiss,^ llf I; p. 167, H owcarov otytSoZ co-tVcv^^ocj yavTûC*
CYKiijttM kip âtbïciËNs trôtiVBAtnt.' 175
tu ne pèiix rien sur l'extérieur, et que tout le bien que tu peux espérer ne doit être cherché qa'au-dedans de toi. Tu ne suivras alors qu'une idée intelligible, qui te dit qu'il n*y a de bien et de mal que dans ce qui dépend de la yo- Ion té, hfiaiâ que tout ce qui t'accompagne extérieurement n'est ni bien ni mal, et ne doit par conséquent pas émou- Toir ton âme , ni la porter à se plaindre des ^ieux ou des hommes (1). Tu ne seras point troublé si tu perds quelque chose, ear tu diras : Je n'ai rien perdu qui me touche; rien de te qui est à moi ne tn'a été ravi ; je n'ai perdu que ce qui était hors de ma puissance. L'usage seul de tes idées t'appartient. Toute possession repose sur des idées. Qu'estce que pleurer et se lamenter? C'est une opinion. Qu'estce que le malheur? qu'est-ce que la querelle? qu'est-ce que la plainte? Totit cela n'est qu'opinions ; comment des opinions sur ce qui n'est point soumis à notre volonté seraient^elles un bien ou un mal? Celui qui 9e décharjge de ces opinions et ne cherche le bien et le mal que dans la volonté, peut se promettre la tranquillité d'âme (2).
On voit comment cette morale tend à une complète abnégation de soi-même^ Il ne s'agit pas là seulement de mettre des bornes à nos désirs, de les restreindre à ce qu'il y a de plus nécessaire ou aux premiers besoins de la nature , mais il faut les mortifier complètement. Ce rigorisme se fonde sur ce que la raison ne peut reconnaître pour bien que ce qui est raisonnable, et pour mal que ce qui est déraisonnable. Le déraisonnable seul est insupportable à l'être raisonnable (3). La matière sur laquelle Ihomme de bien travaille est sa propre raison seule ; la
ffiwv, xae Tou xoxou «oourwç , Ta f âirpoacprra outc rrtv rot» xoexoû icg^e- Taî y5<in>, o5t« TYiv Tou àyaOou.
(1) Diss., III, 8. Oô^cicore yàp aXXw mjyxaraOyjaofitSa , 7) ou yav- Tacrta xarahiicrixti ycvfTat.
(2) Man., 6; Diss.^ III, 3 , p. 867 s.
(3) Diss.^ 1, 2. Tw XoyivTixu Çwm fiovov àfopnrw Im to aXoyov * fn f cuXoyov f opijTov»
1^6 tIVRB XII. CfiÀPITBË tn* ^
perfeclionner selon son pouvoir, telle est Tœuvre du philosophe (1). Repousser les mauvaises idées par les bonnes, tel est le, noble combat que nous devons livrer ; il n'est pas facile^mais il promet la véritable liberté, Tinébranlable liberté du cœur etune domination divine sur les mouvemens de notre âme (2). Ce combat n est pas facile, parce que chacun porte son ennemi au-dedans de soi (3) ; parce que nous sommes enclins à attendre du dehors le bien et le mal, à porter toute notre sollicitude sur les choses extérieures, tandis que le philosophe doit apercevoir qu'il est nécessaire, si nous voulons former notre intérieur, de renoncer à l'extérieur ; il n'y a pas à balancer entre ces deux parties (4). Nous sommes toujours !en danger d*étre emportés par les idées qui combattent puissamment et for* tement contre la raison; il ne fautjs'en laisser subjuguer ni deux fois ni une fois, autrement elles nous font suivre l'inclination que nous avons pour elles, et font contracter une mauvaise habitude ( e^<? } ; il ne faut pas refuser de les combattre si Ton veut acquérir le véritable nerf et la force du philosophe (5). Nous devons élreparticalièrement sur nos gardes contre la volupté, parce qu'elle attire ordinairement par sa douceur et par ses charmes (6). Pour devenir bon, il faut d'abord se persuader que Ton est méchant (7). Il faut être très circonspect dans tout ce qui est soumis à la volonté, tandis qu'on peut être hardi par
(i) Diss.f III, 3. TXy} TovxaXoî» xai oyaOou xh f(}(ov i^ycpovtxov.
(a) Diss^, II, i8 , p. 280 s. ; III, 3 , p. 367.
(3) Man.y Ifi* £v^ Sk X^oi ûç ê^^Opov cocutVv iropot^Xàwcc xa^ lit/' SouXov {se. h irpoxoirruy).
(4) Ib.y i3. IffOcyap, crc où ^j(0VT7)v Trpoottpsffiv rviv crcourou xotràf ^uciv c/ovffccv ^XaÇac xa^ la Ixroç * âXXà foû Irépou iirefxcXovfxcvov to CTCpou àfuX<n9a< iraora devàyxij. Ih.^ I^Jin,