LES SOPHISTES
à accommoder leurs doctrines à toutes les mauvaises passions et formaient surtout l’homme comme il faut, imbu de préjugés , peu embarrassé de scrupules , pourvu de tous les beaux dehors et fait pour réussir. D’ailleurs, relevant leurs leçons d’une apparence de profondeur, ils avaient un choix de brillants paradoxes, des trésors de subtilités et aussi certain fond de belles maximes qu’ils savaient faire valoir à propos.
Les sophistes mirent aux prises, d’une part, le panthéisme des Elates et l’atomisme deDémocrite ; d’autre part, la physique des Ioniens et le symbolisme mathématique des Pythagoriciens. Quant à eux, ils doutaient de toutou plutôt étaient indifférents sur tout; et, par cela même, substituant le point de vue de l’opinion au point de vue de la science, le point de vue de l’utile au point de vue du vrai, ils étaient prêts à tout défendre comme à tout combattre, et ils se faisaient forts de tout prouver. Ainsi, d’un fond d’indifférence et de scepticisme naissait le dogmatisme le plus impudent.
C’était Gorgias, l’homme aux discours d’éclat, retournant contre ses maîtres de l’école éléatique les arguments subtils dont ils avaient le privilège ; entreprenant de démontrer que « l’être n’est pas » , que, « s’il était, on ne pourrait jamais le connaître », et que, « le connût-on, on ne pourrait jamais le faire connaître » ; substituant ainsi à la recherche du vrai la mise en œuvre du vraisemblable; assignant pour but à l’éloquence de rendre victorieuses les doctrines où notre égoïsme trouve son compte, et débitant à l’occasion les idées les plus morales, avec l’arrière-pensée immorale d’en exploiter le débit.
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C’était Protagoras, se prévalant des théories de l’école atomistique pour voir dans la réalité un simple rapport variable et illusoire ; estimant « qu’il n’y a point à s’enquérir ni s’il y a des dieux, ni qui ils sont, vu que le sujet est trop obscur et notre vie trop courte » ; soutenant, comme devaient le faire plus tard, avec des nuances bien différentes, Hamilton, Hegel et d’autres encore, que « tout est relatif », et que «l’homme est la mesure de toutes choses »; concluant que, sur tout objet, les contradictoires peuvent être affirmés, de sorte qu’il y a moyen de tout réfuter et de tout démontrer, enfin, capable de parler éloquemment de la vertu, mais non moins habile à dépenser beaucoup d’esprit pour donner aux mauvaises causes l’apparence des meilleures.
C’étaient enfin Prodicus, Polus, Hippias,Critias,Thrasimaque, Diagoras, Euthydème, tous ingénieux à nier et à affirmer, exercés à toutes les évolutions, souples et glissants, insaisissables et captieux, séduisant les esprits par les moyens les plus appropriés, et, quand il le fallait, ornant d’un beau langage la vérité et la moralité.
Une faudrait point enfermer dans le cinquième siècle et dans la Grèce le développement de la sophistique. La sophistique est malheureusement et de tous les temps et de tous les pays. Elle fleurit surtout aux époques de décadence, alors qu’un libéralisme hypocrite, jetant la défaveur sur les francs amis de la liberté •et de la vérité, ouvre une large carrière aux habiles qui spéculent sur l’équivoque et le mensonge. Sophistes de fait, sinon toujours d’intention, sont tous ces écrivains, tous ces orateurs qui n’ont à cœur que de plaire
LES SOrmSTES
aux puissants d’en haut ou d’en bas, aux princes ou aux foules, et règlent leurs idées sur ce qui plaît, non sur ce qui est; sophistes ces beaux diseurs qui, préférant le parler brillant au parler juste, se proposent, selon l’aveu d’Isocrate, de « faire paraître grand ce qui est petit et petit ce qui est grand » par un harmonieux tapage de mots et avec l’aide des divers ingrédients d’une rhétorique artificieuse ; sophistes ces historiens qui s’appliquent à donner aux faits de fausses couleurs, omettent, atténuent, exagèrent les témoignages, remplacent l’un par l’autre l’accidentel et l’essentiel, le particulier et le général, pour établir leurs thèses préconçues; sophistes ces artistes, ces poètes, ces dramaturges qui, transformant le beau en un objet de charlatanisme, cherchent le succès dans le scandale, inoculent aux âmes le vice pour s’acquérir du renom, dépensent dans l’intrigue tout le génie qui manque dans leurs œuvres et sacrifient la mission de faire de l’art au métier de faire de l’or; sophistes ces éducateurs qui s’évertuent à fabriquer de petits prodiges dont la tète est pleine de choses vides, l’esprit aussi creux que brillant, le cœur sec et vain, le caractère souple et sans force ; sophistes ces politiques qui, n’ayant à la bouche qu’ordre, liberté, droit, oppriment le droit, confisquent la liberté et sèment le désordre; sophistes ces théologiens qui, semblables au devin de Platon ou aux casuistes de Pascal, font do la sainteté une espèce de trafic entre la divinité et l’homme, subordonnent la morale à une interprétation de textes et à l’autorité de docteurs graves, et, proclamant Dieu intéressé aux opinions qui leur profitent, battent la grosse caisse avec ce grand nom ; sophistes
ces critiques qui, se moquant des gens assez dupes pour prendre lavérité et la justice au sérieux, prétendent tout comprendre et ne rien affirmer, regardent le train des choses non en hommes, mais en amateurs curieux, affectionnent les formules nuageuses où chacun peut trouver satisfaction, confondent avec l’élévation d’esprit naturellement associée à la force des convictions la débilité d’esprit dont la base est l’absence de toute conviction, en un mot, tolèrent tout, admettent tout, sous prétexte que tout est susceptible de quelque vérité et que chacun juge à son point de vue; sophistes enfin ces soidisant philosophes qui, experts à amalgamer les doctrines deceux qui avaient pensé avant qu’ils se missentà parler, déguisent la vérité au gré de l’opinion dominante, accommodent leurs systèmes à leurs petits intérêts, contredisent leurs discours par leurs actes et sedonnent l’air d’élever les yeux vers le ciel quand ils les tiennent baissés vers la terre. A coup sûr, tous ces gens ont quelquefois des visées honorables et se font certaines illusions qui les distinguent avantageusement d’un Gorgias et d’un Protogoras; mais ils se mettent à côté de ces artisans de mensonge, par cela seul qu’ils traitent l’idée comme une matière d’exploitation, fardent leur pensée, s'enquièrent de l’opportun plutôt que du juste et sophistiquent à plaisir la sainte vérité.
Le grand adversaire des sophistes fut un homme que le vulgaire de ses contemporains confondit avec eux, parce qu’en les attaquant il se servit très-souvent de leurs propres armes. Cet homme, le grand initiaieur de la philosophie ancienne, c’est Socrate.