DOCTRINES DES HÉBREUX
Une des nations dont l’Egypte fut l’institutrice est la nation juive. Moïse, qui la poliça, avait été instruit dans toute la sagesse des Egyptiens avant de devenir puissant en paroles et en œuvres. Sublime est la notion qu’il donnait de Dieu à son peuple : « Je suis celui qui est, dit Jéhovah. Vous n’aurez point de dieux étrangers devant moi ; vous ne vous ferez point d’image taillée ni aucune figure de tout ce qui est en haut dans le ciel, en bas sur la terre. Vous n’adorerez que moi. »
Dans les livres sacrés des Juifs, un souffle puissant et fécond de liberté se fait jour à travers les accents des prophètes, espèces de tribuns religieux dont l’âme éclatait souvent en inspirations magnifiques, telles que celles du grand Isaïe; la personnalité toute puissante de Dieii et la responsabilité, humaine sont proclamées avec une poésie brillante comme le soleil et solide comme le granit; enfin, on trouve là les premières semences de ces maximes morales dont Jésus fit plus tard l’âme de son enseignement. 11 y est dit en effet, en divers endroits : « Pardonnez au prochain qui vous a offensé et vos fautes vous seront pardonnées. — Ne
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dites point : Je rendrai le mal pour le mal. — Partagez votre pain avec celui qui a faim et accueillez dans votre maison le pauvre et l’homme sans asile. — Habillez celui qui est nu et ne le méprisez point, car c’est votre propre chair. — Consolez ceux qui pleurent et ne vous éloignez pas des affligés. — Tendez aux pauvres une main secourable et vous serez bénis. — La charité couvre toutes les fautes. »
Toutefois, si l’on excepte certains passages des psaumes et des prophéties t][ui se prêtent à. un sens mystique, tout est borné, dans ces livres, à la vie actuelle, et cette terre est représentée comme le lieu où Jéhovah, exerçant ses terribles vengeances, fait payer à des séries de générations les fautes de leurs pères « Chez les Hébreux, dit Leibniz d’accord sur ce point avec Bossuet, la doctrine de l’immortalité de l’âme n’était point autorisée d’une manière populaire. Moïse ne l’avait point fait entrer dans ses lois. »
Il faut ajouter que l’idée de Dieu était loin d’être, pour la multitude, tout à fait pure d’un mélange d’idolâtrie et de polythéisme. Le culte des idoles attirait toujours ces esprits grossiers, sans cesse admonestés et sans cesse séduits ; de plus, alors même qu’ils n’étaient pas intidèles à Jéhovah, ils le considéraient plutôt comme leur Dieu à eux qae comme le Dieu unique de tous, et ils pensaient que chaque peuple a ses dieux.
En passant des J uifs aux Perses, on passe de la race sémitique à la race aryenne. La race sémitique oppose son dieu personnel à la nature ; pour la race aryenne, toute la nature est comme pénétrée de Dieu.
Ce qu’était la Bible' chez les Juifs, le Zend-Avesta le fut chez les Perses, et leur Moïse se nomma Zoroastre.
On sait que les Perses adoraient le soleil ; mais, par delà le Dieu matériel, ils concevaient le Dieu spirituel qui a fait de l’astre du jour son brillant symbole, et ils rendaient hommage à la lumière invisible dont la lumière visible, avec tout son éclat, n’est que l’ombre éphémère.
D’après l’enseignement de Zoroastre le Bien est le flambeau de la vie et de la pensée, l’Être pur et parfait s’incarnant dans tout ce qui est lumineux, bon et beau. Le Mal n’est que ténèbres ; il engendre la maladie, le crime et la mort, et partout où est le d^ordre, c’est lui qui se manifeste.
Il y a un empire des ténèbres et un empire de la lumière. Là domine Ahriman, le roi éphémère du mal; ici domine Ormuzd, le roi éternel du bien. L’un a sous ses ordres les démons ou esprits de ténèbres ; l’autre est servi par les anges ou esprits de lumière.
Ormuzd et Ahriraan sont toujours en lutte. Mais Ormuzd doit finir par triompher et régner seul.
Coopérateur d’Ormuzd, l’homme est tenu de suivre les inspirations des bons génies etd’imiter leur influence bienfaisante qui fait tout croître et prospérer. Il s’appliquera donc à répandre autour de lui la lumière, la fécondité et la vie, il fera rendre à la terre tous les biensqu’elle peut donner, ilconvertira les déserts arides en plaines fertiles, il tourmentera la nature pour qu’elle renaisse transfigurée sous sa main active et intelligente ; en même temps, il favorisera les mariages qui multiplient la race humaine, il abritera les voyageurs sous son toit, il prodiguera ses soins aux malades, il donnera à manger à ceux qui ont faim et à boire à ceux qui ont soif.
Pour se soutenir dans ce combat perpétuel contre le mal, l’homme doit glorifier Ormuzd et demander dans ses prières l’assistance des anges. L’heure viendra où le mal sera détruit, où sera achevée l’œuvre de sanctification universelle, et où les esprits de tous les hommes, membresdela société vivante de la lumière, seront réunis avec tous les purs esprits dans le sein du grand Esprit.
Si on songe qu’outre les idées qui viennent d’être résumées, la conception d’un Médiateur ou Sauveur, la notion du Verbe étemel, et la distinction du Père, du Fils et de l’Esprit, trinité dont le soleil, le feu et l’air sont le triple symbole, se trouvent dans Zoroastre, on reconnaîtra peut-être en tout cela une première ébauche de la doctrine qui, plus tard, prévalut dans le dogme chrétien, et on comprendra ainsi cette tradition si poétique qui représente les Mages venant, sur la foi d’une étoile, adorer le Christ naissant.
C’est par une espèce de schisme que Zoroastre consli tua la religion des mages. Primitivement les Perses faisaient partie de la même société aryenne et avaient les mêmes doctrines que les Indiens dont on va s’occuper.
Il y a à distinguer trois périodes dans le développement des anciennes doctrines indiennes : la période védique, la période brahmanique et la période bouddhique.
Les monuments de la première période sont les recueils d’hymnes qu’on appelle les Védas ou livres de la sagesse. Ces hymnes, mélange de subtilité profonde et d’imagination exubérante, nous montrent le génie aryen divinisant toutes les forces naturelles, concentrant et amplifiant les qualités physiques des choses dans les déités spirituelles auxquelles il les identifie, ramenant les unes aux autres ces déités spirituelles infinies en nombre, en venant à démêler, au fond de toutes, une espèce de trinité matérielle où sont figurés le mouvement, la vie et la pensée, et finissant par réduire cette trinité elle-même à l’être absolu
« qui soutient tout, qui voit tout, qui a enseveli l’obscurité dans la lumière, qui produit le ciel et la terre, couple béni qu’il nourrit de son lait, qui enfin reçoit dans le monde des pieux, où la jouissance devance le désir, la partie immortelle de l’homme de bien. » Ainsi un polythéisme naturaliste, essentiellement distinct de l’anthropomorphisme grec et où germe l’inspiration monothéiste : voilà quelle fut tout d’abord la croyance de l’Inde.
Le feu ou Agni, chaleur, vie et pensée, était comme le médiateur entre l’homme et les dieux. Au lever de l'aurore, le père de famille, à la fois laboureur, guerrier, poète et prêtre, se tenait debout devant les flammes du bûcher qu’il avait allumé sur l'autel ; l’œil fixé vers l’Orient, il appelait les dieux au festin sacré généralement composé de laitage, de fruits, quelquefois d’animaux domestiques, et les assistants se disaient que les dieux arrivaient invisibles, et nul ne doutait de leur présence réelle. Puis le prêtre prononçait des invocations telles que celle-ci : « Que vos âmes se comprennent, mortels ici rassemblés! Vous faites une même prière, un même vœu ; vous n’avez qu’une seule pensée, une seule âme ; j’oflre, dans ce sacrifice votre prière et votre holocauste présentés avec une intention commune. Que vos volontés et vos cœuis soient d’accord; que vos âmes s’entendent, et le bonheur est avec vous. »
Dès cette première époque, le sens métaphysique et le sens moral de l’Inde percent, dans ses hymnes religieux, avec un éclat de poésie, une liberté d’allures, une jeunesse d’enthousiasme qui ne se retrouvèrent
plus. 11 y a un charme enchanteur dans ces naïfs hégaiements delà croyance aux choses divines, et on retrouve là de précieux monuments pour ce que nous avons appelé la psychologie de l’humanité.
Et d’ahord, voici comment les Indiens chantaient Agni, le Feu, que la première ignorance adora luimême avant d’en faire le symbole de la vie universelle.
(( Que le brillant Agni, hôte du peuple, répande ses Ilots de lumière; et que de son foyer il comble de biens son serviteur 1
(( On aime à honorer ce dieu qui est comme votre bien, on aime à le voir grandir et produire ses lueurs. Sur la ramée, il agite ses flammes, comme le cheval attelé à un char agite ses crins.
U Les offrandes donnent à sa flamme des teintes variées, et sa jeunesse semble à chaque instant se renouveler.
« S’acharnant sur le bois qu’il dévore, il trace en brûlant un noir sentier et il plaît, comme un ciel qui sourit entre ses nuages.
« Puis il s’étend, il va brûler la terre ; il s’élance ainsi qu’un troupeau sans pasteur. Les plantes sont consumées, noircies, dévorées par Agni jetant ses flammes.
« Donne-nous, ô Agni, de vaillants compagnons, une heureuse abondance, une belle famille, et de grandes richesses* »
De même qu’elles personnifiaient le feu , ces vives imaginations personnifiaient l’Aurore en un langage radieux et souriant comme elle :
« Le large char de l’heureuse déesse est attelé, les dieux immortels sont placés sur ce char. La noble ha-
bi tante des airs est sortie du sein des ténèbres pour parer le séjour humain.
« La première du monde entier, elle se lève et répand glorieusement au loin ses bienfaits. Toujoursjeune, toujours nouvelle, l’Aurore renaît pour éveiller les êtres, elle vient la première à l’invocation du matin.
« L’Immortelle visite nos demeures, et, du haut des airs, recueille nos hommages. Libérale et brillante, elle va sans cesse distribuant les plus riches de ses trésors.
« Par des retours successifs vont et reviennent le jour et la nuit sous des formes différentes. La nuit est une caverne qui enveloppe le monde d’obscurité. L’Aurore la dissipe, elle qui apparaît brillante sur son char resplendissant.
« Telle qu’une vierge aux formes légères, 6 déesse, tu accours vers le lieu du sacrifice ; ferme et riante, tu marches la première et tu dévoiles ton sein brillant.
« Pareille à la jeune Allé que sa mère vient de purifler, tu révèles à l’œil l’éclatante beauté de ton corps. Aurore fortunée, brille par excellence; aucune des aurores passées ne fut plus belle que toi ! »
Moins poétique mais plus solennel est cet hymne au Soleil souvent récité chez les Indiens :
« Ce nouvel éloge de toi, ô radieux et brillant soleil, t’est adressé par nous.
« Daigne agréer mon invocation ; visite mon âme avide , comme un homme amoureux va trouver une femme.
« Que le soleil, qui voit et contemple toutes choses, soit notre protecteur 1
« Méditons sur la lumière admirable du soleil resplendissant! Qu’il dirige notre intelligence!
DOCTRINES DES INDIENS , 2i
« Avides de nourriture, nous sollicitons par une humble prière les dons du soleil adorable et resplendissant.
« Les prêtres, par des sacrifices et par de saints cantiques, honorent le soleil resplendissant que leur intelligence leur dit d’honorer. »
Ils disaient encore :
« Le visage de la vérité est couvert par des voiles d’or épais et prestigieux. O Soleil 1 nourricier du inonde, dévoile la vérité à mes regards,afin que moi, ton fidèle adorateur, je puisse voir le soleil de la justice et de la vérité. O Soleil I nourricier du monde, solitaire anachorète, dominateur et régulateur suprême, écarte tes rayons éblouissants, retiens ton éclatante lumière, afin que je puisse contempler ta forme ravissante, et devevenir partie de l’être divin qui se meut dans toi 1 »
On vient de voir comment la pensée indienne, fascinée par les merveilles de la nature, les chante dans ce qu’elles ont de plus pur et y pressent un mystère profond. Voyons maintenant comment, au delà des dieux que se fait l’imagination multipliant en tout la nature divine, elle remonte au seul Dieu et s’interroge sur la grande énigme, sur l’origine du monde.
« Il n’y avait ni être, ni néant, ni éther, ni cette tente du ciel. Qu’est-ce qui aurait enveloppé ce qui n’existait pas? Où se cachait ce qui est caché? Etait-ce dans les flots? Etait-ce dans l’ahîme?
« Il n’y avait ni mort, ni immortalité;rien ne séparait la nuit obscure du jour lumineux.
« Le Tout, indivisé, respirait seul. En lui rien ne respirait ; hormis lui rien n’était.
« Les lénèbres le couvraient, semblables à un Océan .que rien n’éclaire.
« Le Tout était donc enveloppé en lui môme, lorsque tout à coup, mû par l’ardeur intellectuelle, il s’écria : « SI J’ÉTAIS PLUSIEURS ! »
« L’AMOUR LE PREMIER PÉNÉTRA LE TOUT ; l’Amour, ce premier germe de l’ardeur intellectuelle. Méditant dans leur esprit, des sages sentirent cet antique lien qui rattache l’ôtre au néant.
« Ce rayon, que les sages virent partout, était-il dans l’abîme, était-il sur les hauteurs ? La semence fut jetée, les forces naquirent ; la nature gisait ici-bas, là-haut était l’acte et la volonté.
« Mais, qui dont le sait? Qui donc l’a jamais désigné le point d’où jaillit la vaste création? LES DIEUX VINRENT PLUS TARD QU’ELLE. Qui donc peut savoir d’où elle vient?
« LUI seul, de qui elle vient, la vaste création, soit qu’il la fît lui-même, soit qu’il ne la fît point, lui qui regarde du haut du ciel, lui le sait en vérité ; ou luimême ne le saurait-il pas ? »
On sent bien ici le souffle de l’inspiration panthéiste ; mais elle est hésitante. Ailleurs, on trouve nettement glorifié un Dieu personnel et créateur qui a fait l’univers, personnifie en soi le «bien et est l’arbitre moral' de l’humanité. Tels ces appels à la pitié divine :
« Ne me laisse plus rentrer, ô Dieu, dans cette maison d’argile et de boue; aie pitié de moi, 6 Dieu toutpuissant, aie pitié de moi !
« Si je marche tout tremblant comme un nuage que
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chasse le vent, aie pitié de moi, ô Dieu tout-puissant, aie pitié de moi !
« C’est parce que je manque de force, Dieu fort et brillant, que je suis allé me briser sur le fatal rivage : aie pitié de moi, ô Dieu tout-puissant, aie pitié de moi !
« La soif a dévoré ton adorateur bien qu’il fût au milieu des eaux ; aie pitié de moi, ô Dieu tout-puissant, aie pitié de moi!
« Toutes les fois, ÔDieu, que nous, simples hommes, nous commettons quelque offense contre l’armée des. deux, toutes les fois que nous violons ta loi sans intention, aie pitié de nous, ô Dieu tout-puissant, aie pitié de nous !
« O roi, qui as fondé l’immensité du ciel et de ta terre, qui as développé cette grande et large voûte toute parée d’étoiles, et qui as étendu la surface terrestre, toi, le Dieu fort et invisible, mais aussi le Dieu plein de clémence, pardonne-nous les péchés de nos pères; pardonne-nous aussi les péchés dont nous avons été coupables nous-mêmes ! »
Il est évident qu’un sentiment religieux si élevé et si pur ne pouvait s’arrêter à l’adoration des forces naturelles et devait pénétrer au delà de tous les symboles :
« A quel Dieu offrirons-nous l’holocauste ?
« Au commencement paraît le germe doré de la lumière ; seul il fut le souverain-né du monde ; il remplit la terre et le ciel.
<r A quel Dieu offrirons-nous l’holocauste ?
« LUI qui donne la vie et la force, lui dont tous les dieux eux-mêmes invoquent la bénédiction, l’immortalité et la mort ne sont que son ombre.
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« LUI, seul souverain tout-puissant de Tunivers, de l’univers qui s’est éveillé et a commencé à respirer, lui qui règne sur l’homme et qui conduit l’animal!
« LUI qui illumine l’éther, qui affermit la terre, qui fixe le ciel et l’empyrée, qui a répandu la lumière à travers les couches des nuées !
« LUI dont le regard puissant s’étendit sur les eaux qui portent la force et qui enfantent le salut, lui le gardien de la vérité, lui qui, au-dessus des dieux, fut seul Dieu 1
'( A quel Dieu offrirons-nous l’holocauste ? »
Cette aspiration vers l’être innommé préparait le culte de Brahma tel qu’il devint dans la seconde époque du dogmatisme indien.
Le mot Brahma désignait d’abord le sacrifice que les Indiens divinisaient parce qu’il « met la terre en communion avec les puissances célestes ; » ce mot désigna ensuite par extension la prière qui s’associe au sacrifice et est divine comme lui ; et enfin il désigna par analogie la vie physique et morale que protègent le sacrifice et la prière. C’est ce mot qu’adopta l’orgueil sacerdotal pour signifier l’Être universel par lequel tout existe. Le nom de Brahma, outre qu’il était déjà consacré par le culte, avait l’avantage de répondre au nom de cette corporation de prêtres qui s’étaient substitués peu à peu aux chefs de famille et qui, sous la dénomination de Brahmanes, faisaient profession d’être les hommes de la prière.
Ces élans d’une foi naïve, ces expressions lyriques du
sentiment religieux qui constituaient les hymnes souvent sublimes du Rig-Véda, les Brahmanes entreprirent d’en faire une espèce de Bible et ils convertirent toute celte posésie philosophique en un système de formules sacrées. De plus, pour mieux consolider le despotisme religieux qu’ils avaient à cœur d’établir, ils rédigèrent, en s’aidant d’éléments antérieurs, le livre de la Loi, le présentèrent comme une inspiration de Dieu même, édictée par Manou le fils de Brahma, et en firent la
seconde partie des Ecritures. C’est ce code à la fois po-
litique et religieux, connu sous le nom de code de Manou, qui est le principal monument de la période brahmanique.
On ne saurait lire cette grande œuvre, sans trouver que les plus étranges absurdités y coudoient les vérités les plus hautes, et qu’à côté de sages prescriptions il y en a une foule qui par leur minutie ridicule sont merveilleusement propres à paralyser toute initiative et à garrotter les âmes. Des injustices que la coutume pouvait avoir consacrées mais non légitimées sont là nonseulement sanctionnées, mais encore fortifiées et accrues. Sans doute, ïés^'a.uteurs du livre de la Loi n’ont point créé la distinction des castes dans l’Inde, mais l’ayant trouvée existante ils ont tout fait pour l’affermir et pour l’éterniser, en la dotant d’une espèce de sanctification religieuse.
D’après le code de Manou, 1 *. prêtre, gardien et interprète des saintes Ecritures, c’est-à-dire des Védas, est le centre de la création. Pour défendre le prêtre est né le guerrier ; pour nourrir le prêtre et le guerrier est né l’homme de travail ; pourles servir tous estné le paria.
Digitu'’
« Brahma fit sortir de sa bouche le bj-ahmane, de son ' bras le guerrier, de sa cuisse l’homme de travail, et de son pied le paria.
« Il donna en partage auxbrahmanes l’étude et l’enseignement des Védas, l’accomplissement des sacrifices, le droit de donner et de recevoir.
« Il imposa pour devoir aux guerriers de protéger le peuple, d’exercer lâ charité, de sacrifier, de lire les livres saints et de ne pas s’abandonner aux plaisirs des sens.
(( Il donna pour fonctions au travailleur de soigner les bestiaux, de sacrifier, d’étudier les livres saints, de faire le commerce, de prêter à intérêt, de labourer la terré.
« Quant au paria, le souverain Maître ne lui assigna qu’un seul office, celui de servir les classes précédentes sans déprécier leur mérite. »
Ainsi quatre sortes d’hommes : l’homme de la prière, l’homme de la force, l’homme du peuple et l’homme de rien. L’homme de la prière est le premier maître, l’homme de la force est son second : tous deux dominent et s’entresoutiennent ; l’homme du peuple travaille, s’enrichit, paie et obéit ; quant à l’homme de rien, son nom signifie abjection et dépendance, servir et pâtir voilà sa destinée.
Or cet édifice de servitude dont le prêtre est la clef de voûte doit demeurer à jamais e qu’il est: y toucher ce serait attenter à Dieu même. De là l’exécration dont Manou poursuit l’adultère. Il faut le réprimer sévèrement et tous doivent unir leurs efforts pour le prévenir parce que « c’est de lui que naît dans le monde le mé-
DOCTRINES DBS INDIENS 27
lange des classes, mélange funeste d’où procède toute immoralité. »
Au roi il appartient d’empêcher que la distinction des castes ne soit méconnue. Il est le grand justicier, et à son service est « le génie du châtiment. » Le châtiment gouverne le genre humain, le châtiment protège, le châtiment veille pendant que tout dort. Que le roi s’en serve pour maintenir chacun dans ses fonctions spéciales et qu’il sache surtout que ce qui importe le plus, ce qui doit être le principal objet de sa sollicitude, c’est d’astreindre l’homme de travail et l’homme de rien à remplir leurs obligations, car « si celte espèce de gens venaient à s’écarter de leurs devoirs et à toucher aux barrières , ils seraient capables de bouleverser le monde. » Et en effet, il est arrivé, en certain lieu, à certaine époque , que cette espèce de gens, qui là étaient d’ailleurs un peu différemment traités et avaient nom bourgeois et vilains, ont osé toucher aux barrières et ont entrepris de bouleverser le monde pour le replacer sur les bases du droit.
Le ■ régime des castes, dans l’Inde comme ailleurs, peut avoir été favorisé par la juxtaposition de races conquérantes à côté de races conquises qu’elles s’assujettirent. Toutefois ce régime tient surtoutà la légèreté ignorante des peuples enfants et au respect aveugle dp leurs descendants pour la coutume éfablie. Les premiers hommes ayant dû, par goût et par besoin, se partager graduellement les fonctions sociales, ont été amenés à les hiérarchiser d’après leur importance vraie ou supposée et à croire plus capables de remplir les fonctions de telle ou telle catégorie ceux que les influences
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héréditaipes, l’éducation et l’exemple domestique semblaienty prédestiner. Ils ne s’en tinrent pas là, et, soumettant à une loi fixe et invariable ce qui aurait dû demeurer subordonné aux choix de la liberté , ils étendirent à toutes les sphères de la vie sociale le préjugé de l’hérédité monarchique.
Que si l’Inde se fit un dogme de cet odieux principe qui proclame une inégalité radicale entre les hommes et enferme chacun d’eux dans un cercle de fer, ne fautil pas en chercher la raison supérieure dans la doctrine qui est le fond même du Brahmanisme ?
Le prêtre indien absorbe tout en Brahma, dont il est dit dans le code de Manou que c’est « l’âme suprême en laquelle il faut voir l’ensemble des choses, le grand être qui produit toute la série des actes qu’accomplissent les êtres animés; » et en même temps il pense que les êtres animés se transforment les uns dans les autres, si bien que ce qui aujourd’hui est un animal a été ou sera un jour un homme.
Toutes les parties de la nature étant des membres de Brahma et aussi des membres de l’humanité, le travail qui la mutile ne mérite-t-il pas d’être flétri ? Donc, honte au travail, honte à cette nécessité fatale dont reflet est de donner la mort à ce qui vit ! « Certaines gens, dit Manou, approuvent l’agriculture; mais c’est là une occupation^ustement blâmée par le sage ; car le bois armé d’un fer tranchant déchire la terre et les animaux qu’elle renferme. »
On s’est fort extasié sur ce sentiment de sympathie universelle, sur cet instinct de pitié et de devoir envers les êtres inférieurs dont nous serions, dans la doctrine
indienne, comme les frères aînés. Mais, ici comme ailleurs, il y avait avec le ciel des accommodements. Sans doute le code de Manou , défendant « d’affliger aucun être animé, de tuer même un oiseau, un insecte, un ver, » enseignait à être doux envers l’animal et protégeait sa vie contre tout attentat profane. Mais, du moment où cet attentat prenait un caractère sacré, il était toléré sinon recommandé. Immoler des animaux pour les sacrifices n’est plus leur faire du mal , c’est leur ouvrit le séjour du bonheur. Grâce à ce sophisme, avec lequel on aurait pu également s’autoriser à tuer femme et enfants, il devenait permis à tous de se nourrir de la chair d’un animal pourvu qu’elle eût été ofierte aux dieux et aux mânes, et un brahmane avait tout pouvoir de manger de la viande à son aise du moment où il l’avait consacrée par de saintes paroles.
Et puis, ne voit-on pas que cette espèce d’extension de l’humanité n’est rien moins au fond que la négation de l’humanité ? Pour le brahmane l’homme n’existe point ; il n’existe que le prêtre, le guerrier, le travailleur, le paria, la bête, la plante ; et entre la caste servile et l’animalité il n’y a plus que la différence d’une caste supérieure à une caste inférieure. Pas de droits communs, pas de justice égale pour tous, pas de réciprocité; mais des fonctions diverses dont la naissance décide souverainement, à telles enseignes qu’il est dit dans le code de Manou : « Mieux vaut mille fois s’acquitter de ses fonctions natives d’une manière défectueuse que de remplir parfaitement celles d’une classe différente. »
Cependant on s’abuserait si on imaginait que, méconnaissant ainsi la personnalité humaine, les docteurs du
IVi UISIÜIKE DE LA PHILOSOPHIE A5C1ENÜE
brahmanisme n’avaient aucune notion de la responsabilité et du mérite. Ce même livre de. la Loi où le régime des castes a été coulé dans un moule d'airain, renfermeces belles paroles : «i L’homme naîlseul, meurt seul, reçoit seul la récompense de ses bonnes actions et seul la punition de ses méfaits. Après avoir abandonné son cadavre à la terre comme un morceau de bois ou une motte d’argile, les parents de l’homme s’éloignent en détournant la tête, mais la vertu accompagne son âme. Et celui qui, ferme dans ses entreprises, doux, patient, étranger à la société des pervers et incapable de nuire, a persisté dans cette bonne conduite et, de plus, a été continent et charitable, celui-là obtient le ciel. » Et dans un autre livre indien il est dit: « Un père, une mère, un fils, dans ce monde et dans l’autre, recueille seul le fruit de ses œuvres. Un père n’est pas récompensé ou châtié pour son fils ; un fils ne l’est pas pour son père. Chacun d’eux par ses actions s’engendre le bien et le mal. » On croira qu’un tel enseignement doit ruiner par la base l’édifice de l’inégalité et du despotisme ; tout au contraire, il l'aflermit, il le consolide, il le fait reposer en quelque sorte sur le fondement inébranlable de l’éternité. Et voici comment :
Par cela même qu’il est dù à chacun selon ses œuvres et que Brahma est souverainement juste, il n’y a pas de , hasards dans la naissance ; et, ce que nous sommes , ce qui nous arrive, dans la vie actuelle, n’est qu’une conséquence de nos vies antérieures et comme l’acquittement de la dette que la justice éternelle avait , contractée envers nous par suite de nos mérites et de nos démérites personnels. Sans doute, celui qui tue
est coupable, et tôt ou tard il recevra son châtiment ; mais sa victime était coupable aussi, et c’est nécessairement une ancienne faute dont elle n’avait point encore subi la peine qui a causé son malheur. Que sont donc les castes ? Elles sont des cercles immuables tracés par Dieu même. Dieu, selon notre dignité, nous place dans tel ou tel, et il faut savoir y demeurer, car prétendre en sortir ce serait prétendre se soustraire aux atteintes de Injustice divine. Pas de mal qui n’accuse une faute ; pas de douleur qui ne soit une expiation. Donc, pas de plaintes. Esclave, résigne-toi à servir et à être méprisé. Peut-être y a-t-il en toi l’étoffe du plus sage, du plus vaillant, du plus entreprenant des hommes : qu’importe? Fils d’esclave, tu dois demeurer esclave. Ta condition est le châtiment d’un passé que tu ignores; mais sache que tout est pour le mieux et que si ta naissance décide de ce que tu seras, c’est ce que tu fus qui a décidé de ta naissance.
Ainsi le principe de justice qui devait briser les chaînes ne fait que les sceller à jamais; ainsi la moralité se tourne en immoralité, parce qu’au lieu de faire de la morale la pierre angulaire des doctrines métaphysiques, on prétend déduire de la croyance la loi des mœurs.
Cette théorie de la préexistence qui, consacrant l’iniquité au nom de l’équité, servait à justifier l’un par l’autre l’ordre social et l’ordre divin, découlaitlogiquement des idées brahmaniques sur l’âme et sur Dieu. On considérait dans l’âme ce qu’elle a de commun chez tous les êtres vivants et non ce qu’elle a de propre chez l’homme. Or si, en tant que force douée de conscience et de mémoire, elle peut commencer et cesser
d’être, en tant que puissance pure, ne doit-elle pas toujours durer? L’être est susceptible de se modifier à l’infini, mais du moment où il existe il a toujours existé et existera toujours. Par suite, l’âme peut s’incarner sous mille formes différentes, telles que celles de brahmane, d’esclave, d’animal, et monter ou descendre dans la hiérarchie des existences ; mais, tout comme elle n’a pas eu de commencement, elle ne saurait avoir de fin. On voit comment se lient les doctrines indienneTs sur la préexistence, l’immortalité et la transmigration des âmes.
La raison de ces idées était dans le concept qu’on se faisait de Dieu. Brahma est proclamé l'Être unique, infini, universel et éternel, d’où tout émane. Par cela même, il n’y a jamais ni véritable création, ni entier anéantissement. Tout ce qui est a toujours été et peut commencer ou cesser de paraître, mais non absolument commencer ou cesser d’être. Il y a seulement dans les choses des alternatives d’activité et d’inertie, parce qu’il y a dans l’Être infini des alternatives d’action et de repos. Ainsi c’est dans un des moments d’action de Brahma que cet univers visible a été comme dégagé et produit ;
(I CELA n’était que ténèbres, incompréhensible à l’intelligence, indistinct, ne pouvant être connu, ni par les procédés logiques du raisonnement, ni par la sagesse humaine, et comme endormi de toutes parts.
« Alors le grand pouvoir e.xistant par lui-même, n’étant point vu, mais rendant l’univers visible avec les éléments primitifs et les autres grands principes, se manifesta dans toute la puissance de sa gloire, dissipant les ténèbres.
« LUI, que l’esprit seul peut concevoir, dont l’essence échappe aux organes des sens, l’indécouvert et l’indécouvrable, l’éternel, le principe formateur de toutes les créatures, qu’aucune créature ne peut comprendre, apparut dans toute sa splendeur.
« LUI, l’esprit suprême, ayant résolu défaire sortir de sa propre substance les'créalures diverses, il les produisit.
M Tant que Dieu veille, l’univers accomplit ses actes ; dès que Dieu sommeille, dès que son esprit est en repos, l’univers s’endort et est comme évanoui.
(( Durant le paisible sommeil de Brahma, les êtres animés pourvus de principes actifs quittent leurs fonc lions, et le sentiment devient inerte.
« Et la vie de tous les êtres s’étant ainsi dissoute dans l’àme suprême qui fait toute sa vie, l’âme suprême sommeille doucement dans une parfaite quiétude.
« Puis, l’heure arrive où, revenant à ses fonctions et se revêtant de nouveau de formes actives, elle se manifeste à travers les semences végétantes ou animales et reprend une face nouvelle.
« C’est ainsi que, par un repos et par un réveil alternatifs, l’Être immuable dérobe ou fait naître à la vie tout ce qui a le mouvement et tout ce qui ne l’a pas. »
Donc tout naît, périt et renaît, .tout sort de l’unité, y rentre et en sort encore. Pour mieux marquer ces trois phases de la vie universelle et figurer l’accord de la multiplicité avec l’unité, les Indiens imaginèrent les deux doctrines de la Trinité et de l’Incarnation. On sépara dans Brahma la force qui produit, la force qui détruit et la force qui reproduit. De là les trois dieux de la trinité brahmanique : Brahma qui demeure la
personnification de l’énergie créatrice/ Çiva le dieu destructeur qui résout les êtres dans l’Être, et enfin Vichnou le Dieu réparateur et sauveur qui dégage de nouveau la multiplicité de l'unité et engendre l’universelle renaissance. D’après les écritures indiennes ces trois dieux n’en font qu’un. Voici, en effet, ce qu’ils répondent à un ascète qui les interroge : « Apprends, ô pénitent, qu’il n’y a point de distinction réelle entre nous; ce qui, aux hommes, semble devoir être distinct n’est tel qu’en apparence. L’Être unique parait sous trois formes , par les actes de création, de conservation et de destruction; mais il est un. Adresser son culte à une de ces formes, c’est l’adresser aux trois ou au seul Dieu suprême. » Le centre de la trinité indienne, le lien entre Brahma et Çiva, c’est naturellement Vichnou, le médiateur toujours prêt quand le salut d’un monde le réclame, qui, « ne dédaignant pas de s’incarner sous la forme d^ la créature, naît d’âge en âge pour la protection des hommes de bien et pour le rétablissement de la justice, » qui, enfin, se manifeste en chaque homme par l’énergie de la vie, l’élévation de l’intelligence et la droiture de la volonté. Ainsi complétaient tout le reste, et se complétaient l’un l’autre, dans les constructions métaphysiques des brahmanes, le dogme de la Trinité et le dogme de l’Incarnation ou plutôt des Incarnations. Il arriva bientôt, comme il fallait le prévoir, que Brahma, dans son paternel repos, fut un peu négligé pour Vichnou, dont l’active bonté touchait plus les âmes et attirait davantage l’adoration. - Par cela même que le fond de la doctrine brahmanique était un panthéisme idéaliste, à travers les ina-
nifestations multiples et successives de l’Rtre on concevait l’Être lui-même un et universel dans son éternelle et immuable essence, et on le jugeait amoindri par les formes variées dont il se revêtait. La création apparaissait ainsi comme une espèce de chute. C’était par l’effet d’une dégradation continue que les êtres, procédant du parfait au moins parfait, émanaient de l’Être. De cette sorte on était conduit à voir en tout ce qui vit du divin et du mauvais: du divin, puisque tout dérive de Dieu comme le rayon jaillit d’un foyer lumineux ; du mauvais, puisque Dieu ne s’incarne que par de progressifs abaissements.
Dès lors, ne semblait-il pas que le plus grand bien devait être le retour de chaque être à l’unité ? De là cet idéal supérieur de la morale indienne: Priez et méditez, multipliez vos privations, devenez de plus en plus insensible à tout ; dégagez-vous de la matière, rendezvous peu à peu digne de rentrer en Dieu ; le parfait renoncement mène à la délivrance finale. « Sage est le chef de famille qui, voyant sa peau se rider et ses cheveux blanchir et ayant sous ses yeux le fils de son fils, se retire dans une forêt pour y vivre d’abord en anachorète, puis. en parfait ascète. Qu’il renonce à tout ce qu’il possède, qu’il confie sa femme à ses fils et qu’il parte seul ; que, loin de tous, inaccessible à tout désir, sans se tourmenter désormais d’aucune pratique pieuse, mais l’esprit fixé sur l’esprit divin, il se livre à des austérités de plus en plus rigoureuses et dessèche sa substance mortelle, ne désirant point la vie, mais attendant le moment fixé pour lui comme le domestique attend ses gages. »
36 HISTOIRE DR LA HlILOSOPHIE ANCIENNE
Toutefois le sacerdoce brahmanique sentait qu’il s serait frappé au cœur s’il eût ouvert à tous cette haut voie du salut, en dehors des mille contraintes de la lo civile etreligieuse. Aussi l’entier affranchissement par ce ascétisme parfait où cessaient même les pratiques pieuses n’était-il proposé qu’aux brahmanes, comme fin dernière, et avec celte triple condition qu’ils devaient avoir préalablement engendré des fils, avoir multiplié les sacrifices et s’être fatigués longtemps à étudier les saints livres. Le commun des hommes demeurait emprisonné dans les liens du formalisme légal ; mais tout en acquittant « ses dettes envers la société et envers la religion, » chacun était toujours tenu de mâter sa chair. « Il faut combattre l’amour du plaisir duquel naissent dix sortes de vices : la chasse, le jeu, la médisance, le sommeil pendant le jour, le goût des femmes, l’ivresse , le chant, la danse, la musique instrumentale et les voyages inutiles. En se livrant au penchant des organes vers la sensualité, on ne peut manquer de tomber en faute; mais en leur imposant un frein, on parvient au bonheur suprême. Le désir n’est jamais satisfait par la jouissance de l’objet désiré : semblable au feu dans lequel on répand du beurre clarifié, il ne fait que s’enflammer davantage. Comparez celui qui jouit de tous ces plaisirs des sens et celui qui y renonce entièrement, et vous verrez comme l’abandon complet de tous les désirs est préférable à leur accomplissement. Ce n’est pas seulement en évitant de les flatter qu’on peut soumettre les organes disposés à la sensualité, c’est encore en se livrant avec persévérance à l’élude de la science sacrée. Celui-là est reconnu comme ayant dompté se.s
organes, qui entend, qui touche, qui voit, qui mange, J, J. qui sent des choses qui peuvent lui plaire ou lui répugi’er, sans éprouver ni joie, ni tristesse.»
Au devoir de se dompter s’ajoute le devoir de se châlier. En effet, étant donné le dogme de la transmigra- ^ lion, la pénitence s’impose à tous, même aux meilleurs, J I puisque la vie actuelle a été précédée par d’autres et qu’il faut bien se laver des fautes passées dont on peut être chargé : « on n’a de maladies ou de difformités qu’à cause de crimes commis avant ou pendant cette vie, e», pour ne pas renaître avec des marques ignominieuses, ' il faut toujours faire pénitence aün de se purifier. »
1 1 Cependantlesdevoirspieu.x, quelque recommandables qu’ils puissent être, ne sauraient tenir lieu des devoirs ■ moraux. C’est bien ce qui semble ressortir de certains passages du livre de la Loi, de ceux-ci par exemple : « Qu’un homme ne soit pas fier de ses austérités et qu’après avoir sacrifié il ne profère point de meny songes. Le sage observe constamment les devoirs mo- I raux avec plus d’altenlion queles devoirs pieux, et il est I sûr que qui néglige les devoirs moraux déchoit, même lorsqu’il observe les devoirs pieux. » Mais ces idées , conformes à la raison, étaient peu conformes à l’esprit qui inspirait les rédacteurs du code de Manou. Cet esprit était l’esprit sacerdotal, avide de tout envahir et de tout dominer. C’est le prêtre, ici, qui est le maître, et il en vient à s’assimiler Dieu pour pouvoir mieux se substituer à lui. Ainsi, tandis que les Grecs, peuple guerrier, concevaientla divinité à l’image deleurs héros, les Indiens, peuple dévot, lurent formés à se figurer la divinité à l’imago de leurs prêtres. Chez eux, Brahma
3S IIISTOIRE DR IA l'HlLO.SOPll I R ANCIRxNNE
est vulgairement imaginé comme un ascète, comme un mystique, et son nom est Prière. Prier, sacrifier, respecter et servir les brahmanes, voilà au fond quel sera l’essentiel de la vertu. Sans doute la Loi enseigne qu’ôtrc tempérant, probe, exempt d’envie, doux, charitable, pur, pieux, se montrer résigné, réprimer ses sens, rendre le bien pour le mal, connaître l’âme suprême , est le devoir de l’homme, et que « chacun, qu’il ait péché en pensée, çn parole ou en action, est tôt ou tard puni par où il a péché ; » mais en môme temps elle ne s’appuie en rien sur la dignité humaine, elle faitdu devoir une fonction qu’impose le brahmane plutôt qu’une injonction de la conscience, elle apprend à se décharger de ses fautes par ta récitation de prières sacrées, et elle assure qu’on « obtient sûrement le ciel du moment où, selon ses moyens, on fait des présents aux brahmanes versés dans la sainte Ecriture et détachés des choses de ce monde. »
A la domination du formalisme religieux devait se joindre naturellement la domination de l’intolérance religieuse. Aussi trouve-t-on dans le livre de la loi des décisions comme celles-ci : « Tout homme des trois premières classes qui embrasse les opinions des livres sceptiques doit être exclu de la compagnie des gens de bien comme un athée et un contempteur des livres sacrés... Que l’homme bien né, qui ne fait pas sa prière debout le malin, et qui ne la repète pas le soir étant assis, soit traité comme un homme de rien... Si un homme de la haute classe est dans le dénûment, il peut prendre ce qui est la propriété d’un homme qui se conduit mal et n’observe pas les devoirs religieux. C’est
nOCTHINES DES INDIENS .3ü
établir l’ordie que de déposséder les méchants an profit de l’homme de bien. »
Mais, comme le vulgaire est toujours dupe des mots et qu’il n’y a pas d’oppression plus sûre que celle qui se déguise, le brahmane devait déguiser la sienne. Aussi est-il dit dans ce môme livre de la Loi : a Le brahmane n’a rien de commun avec la force matérielle et son arme unique c’est la parole. » 5ans doute le prêtre ne porte point le glaive ; mais qu’importe, si sa parole commande au glaive ? Et comment pouvait-il en être autrement dès que cette parole était reconnue telle qu’elle se donnait, c’est-à-dire comme le décret divin auquel tout doit s’assujettir? Or voici comment parte des brahmanes ce code de Manou que ses rédacteurs firent accepter à la crédulité populaire comme une révélation de Dieu môme: « Par son origine qu’il tire du membre le plus noble de Brahma, étant né de sa bouche, et parce qu’il possède la sainte Ecriture, le prêtre de Brahma, ou brahmane, est de droit le seigneur de toute la'création, et c’est par sa générosité que les autres hommes jouissent des biens de ce monde.
U Un brahmane âgé de dix ans et un guerrier âgé de cent années doivent être considérés comme le père et le fils; et des deux, c’est le brahmane qui est le père et qui doit être respecté comme tel.
« Le brahmane est le principal soutien du trône, et le roi est tenu de vénérer les brahmanes versés dans les saints livres et de se gouverner d’après leurs conseils.
« Lorsqu’un brahmane instruit vient à découvrir un trésor jadis enfoui, il peut le prendre en entier, car il est seigneur de tout ce qui existe.
40 IIISTOIHE DE LA PUILOSOPHIE ANCIENNE
« Mais quand le roi trouve un trésor anciennemL'nl enfoui, qu’il en donne la moitié aux brahmanes, ethicae entrer l’autre moitié dans son trésor.
« Que le roi se garde bien' de tuer un brahmane, quand môme il aurait commis tous les crimes possibles; qu’il le bannisse du royaume en lui laissant tous ses biens et sans lui faire le moindre mal.
<i Dans quelque détresse qu’il se trouve, le roi doit bien se garder d’irriter les brahmanes en prenant leurs biens; car, une fois irrités, ils le détruiraient sur-lechamp avec son armée et ses équipages, par leurs imprécations et leurs sacrifices magiques.
« Les guerriers ne peuvent pas prospérer sans les brahmanes ; les brahmanes ne peuvent pas s’élever sans les guerriers ; en s’unissant, la classe sacerdotale et la classe militaire s’élèvent dans ce monde et dans l’autre.
« Celui qui raisonne sur les saintes Ecritures connaît seul le système des devoirs religieux et civils.
« Que personne ne conteste donc un point de loi décidé par une assemblée de dix brahmanes ou môme par un conseil de trois brahmanes vertueux.
« La décision môme d’un seul brahmane, pourvu qu’il soit versé dans la sainte Ecriture, doit être considérée comme une loi de la plus grande autorité, et mise au-dessus de celle de dix mille individus ne connaissant pas la doctrine sacrée.
« Le brahmane est un objet de vénération même pour le ciel, et ses décisions sont une autorité pour le monde; c’est la sainte Ecriture qui lui donne ce privilège. »
On entrevoit maintenant quelle fut la charte de cette théocratie qui s’édifia dans l’Inde sur les bases d’une
métaphysique panthéiste. Toiciun nouvel article du code de Manou qui achève de la caractériser, et peint, en quelque sorte, le génie de toutes les tyrannies théocratiques. « Après avoir trois fois récité avec le plus profond recueillement les passages les plus sacrés des Yédas et tes formules mystérieuses qui sont indiquées, un brahmane est déchargé de toutes ses fautes. Un brahmane possédant la divine Ecriture tout entière ne serait souillé d’aucun crime, môme s’il avait tué tous les habitants des trois mondes et accepté de la nourriture de l’homme le plus vil.»
Ainsi, le dogme étreint la morale ; la dévotion vaut plus que la vertu ; le prêtre se met à la place de Dieu et même au-dessus de lui, puisqu’il se met au-dessus du devoir ; la connaissance des saints livres le sanctifie, tout peut lui devenir permis, jusqu’au pire des crimes ; et ce pire des crimes, quel est-il ? C’est d’accepter de quoi manger de la main d’un homme de rien.
L’heure devait venir où un nouveau souffle de vie se répandrait dans cette société que le Brahmanisme tenait comme pétrifiée sous sa main bénissante.
Yers le vu* siècle avant l’ère chrétienne, des hommes du peuple, pauvrement vêtus, allaient par tous les chemins de l’Inde répétant les hymnes et les enseignements d’un merveilleux apôtre dont la parole cnchanlait les nmltiludes et qui se proclamait appelé à affranchir les âmes. Cet apôtre était le Bouddha, que nous appellerons simplement Bouddha. Le mot indien bouddha signifie celui qui sait, le sage. On reconnut dans l’homme dont nous parlons le Sage par excellence.
i2 unTOiiiii mi la l'uiLOjuriiui ANCUiNNii
La légende qui se fit autour de Bouddha a dénaturé les événements de sa vie; mais elle témoigne de l’état des âmes et du mouvement des croyances au milieu desquels se développa celte puissante personnalité. Nous esquisserons donc l’iiistoire populaire de Bouddha.
C’est au milieu du vu* siècle avant l’ère chrétienne que le Sage prit chair dans le sein d’une femme de famille royale, belle entre toutes, et dont on raconte qu’elle devint mère sans avoir connu aucun homme. Lorsque le jeune Bouddha fut présenté au temple par le prince qui était considéré comme son père, toutes les statues divines se mirent en mouvement et, prosternées aux pieds du petit enfant, elles lui adressèrent ces paroles : « Salut â toi qui es le premier besoin du monde I » Bouddha grandit.il faisait l’admiration do sesmaîtresqui s’étonnaient de n’avoir rien à lui apprendre; sa sagesse était merveilleuse, et on était frappé do ses méditations recueillies à l’écart des compagnons et des jeux de son âge. Quand ses parents lui parlèrent de mariage, il voulut s’enquérir non do la caste, mais des qualités de celle qu’il prendrait pour femme. La femme qu’il prit était indépendante comme lui, et, comme lui, « ne se plaisait qu’aux qualités vraies et à la moralité. » En dépit de l’usage, elle adopta le parti de ne jan)ais porter de voile, parce qu’elle estimait que « les femmes qui, maîtrisant leurs passions et domptant leurs sens, sont satisfaites de leur mari et ne pensent jamais à un autre, peuvent paraître sans voiles comme la lune et le soleil. »
Cepondanl l’esprit de Bouddha était travaillé par do
hautes et mélancoliques pensées : « Hélas! se disait-il, combien malheureux sont les hommes! Mille douleurs, les tourmentent, ils demeurent privés de guide et ils sont promptement dévorés par le feu de la mort. Pareille à l’éclair qui sillonne les cieux, pareille au torrent qui se précipite de la montagne est la vie des créatures. Ij’ignorance et le désir ajoutent aux misères de l’existence. L’homme d’ignorance roule eu ce monde de môrne que tourne la roue du potier. L’homme de désir est dupe de vains échos, de mirages trompeurs, d’apparences vides comme l’écume et la bulle d’eau. La maladie ravit aux êtres leur lustre, fait décliner les corps, les sens et les forces, et amène la fin des richesses et des biens en amenant le temps de la mort et de la transmigration. La créature la plus agréable et la plus aimée disparaît pour toujours; elle ne revient plus à nos yeux, et il en est d’elle comme de la feuille et du fruit tombés de l’aîbro dans le courant du fleuve. Tout composé péril, vase d’argile que brise le moindre choc. Malheur h la jeunesse si vile détruite par la vieillesse! Malheur ü la santé qu’attaquent tant de maladies! Malheur à la vie où l’homme compte si peu de jours! La jeunesse, la santé et la vie n’apparaissent que comme le jeu d’un rêve. A’ides au dedans, vides au dehors sont tous les êtres que nos sens nous révèlent. A moi il appartient d’apporter la loi de délivrance. Retirant les êtres vivants de l’océan de la création, je les établirai dans la terre de la patience. A l’abri des tempêtes nées du trouble des sens, je les établirai dans le port du repos. Au milieu des ténèbres apparaîtra la clarté de la loi sans tache, et je ferai luire sur les hommes le beau rayon de la pure sagesse. »
44 HISTOIRE DE LA PlIILOSOPUIE ANCIENNE
L’heure venue, Bouddha alla trouver son père et lui dit : « Seigneur, le temps arrive de mon apparition dans le monde, daignez n’y point faire obstacle ni en prendre chagrin, et souffrez que je m’éloigne. » — « O mon fils, répondit le roi, les yeux remplis de larmes, quel est donc ton dessein? Renonces-y. Que faut-il pour te le faire abandonner? Parle ; ce que tu voudras tu l’auras. Ce palais, ces serviteurs, ce royaume, prends tout, mais demeure. » — « Seigneur, répondit Bouddha d’une voix douce, je désire quatre choses; si vous pouvez me les procurer, je resterai près de vous : Voyez donc s’il vous est possible de faire que j’échappe à la vieillesse, à la maladie, au déclin et à la mort. » — « O mon fils, tu sais bien que je n’ai pas ce pouvoir, « reprit le père accablé de douleur. Alors Bouddha ; « Si du moins, ô roi, vous pouviez faire qu’après la mort je ne sois plus sujet aux vicissitudes de la transmigration ! Mais cela encore passe votre puissance. Ce n’est donc pas près de vous que je trouverai ce que je cherche. » El il partit, trompant la vigilance de ceux qui avaient été chargés d’empêcher sa fuite. Quand il fut un peu éloigné, il jeta un regard attristé sur le palais et sur la ville qu’il abandonnait : « O lieux qui avez abrité mon enfance, s’écria-l-il, je ne vous reverrai point que je n’aie trouvé le secret de l’affranchissement des âmes 1 » Il renonça à ses vêlements de soie, il coupa ses longs cheveux, insigne de son rang, et, devenu simple religieux, il alla à l’école des plus fameux brahmanes. Mais leur enseignement ne put le satisfaire, et il prit le parti se retirer dans un village où, au milieu des austérités les plus rudes, supportant le froid, le chaud, la pluie, la
faim, lasoif, il s’absorba pendant six ans dans la méditation solitaire.
Cependant sa retraite fut visitée par le démon de l’amour, du péché et de la mort, qui entreprit de le séduire. « Chère créature, lui disait le tentateur, il faut vivre; c’est en vivant que tu pratiqueras la loi. Tu es maigre, tes couleurs ont pâli; lu marches vers la mort. Quitte donc cette voie du renoncement, car c’est la voie de la souffrance. » — « J’ai résolution et courage, répondit Bouddha; nul ne saurait m’ébranler. Démon, je connais tes alliés, tes soldats : ce sont les désirs, les ennuis, la faim, la soif, les passions, l’indolence, les craintes, la colère, l’hypocrisie, l’ambition, les flatteries, la fausse renommée, la louange de soi -môme et le blâme des autres. Je viendrai à bout de tout cela. » Alors le dieu de l’amour, du péché et de la mort arma contre le Sage la force de ses fils et la beauté de ses filles. Mais ni les assauts de la force, ni les séductions de la beauté ne purent ébranler Bouddha. Le démon avait trouvé un vainqueur et il se frappa la poitrine en s’écriant « Mon empire est passé. »
Celte lutte n’avait fait qu’aviver l’ardeur de Bouddha pour la parfaite sagesse. 11 alla s’asseoir au pied d’un figuier, sur un lapis de gazon, et là, l’œil tourné vers l’Orient, il fit vœu de ne point se relever avant d’ôlre en possession de la pure intelligence. Après être ainsi demeuré immobile tout un jour et toute une nuit, dans une contemplation profonde, et sous la fascination de l’absolue vérité qui peu à peu pénétrait en lui, il sentit, au moment où l’aurore se levait sur le monde, qu’une nouvelle aurore s’était aussi levée en son âme, et il par-
40 lllSTOIRli DE LA niILOSOPUIE ANCIENNE
> UL pour accomplir sa mission. Il avait alors trente-six ans. Plusieurs siècles après la mort de Bouddha on montrait encore le figuier fameux sous lequel il s’assit pendant cette journée décisive et on se racontait que les feuilles de cet arbre, toujours vertes et luisantes, tombaient et renaissaient, toutes à la fois et tout d’un coup, le jour anniversaire de l’extase du Sage.
Un moment. Bouddha hésita devant la grande entreprise de son apostolat; mais il pensa aussitôt à toutes • ces foules qui flottent dans l’incertitude, il se sentit pris pour elles d’une pitié infinie et il marcha, allant d’un lieu à un autre, s’adressant à tous, petits et grands, sans distinction de classes, et enseignant, en un langage populaire, « la voie du salut. »
Quelle était donc cette voie de salut ouverte aussi bien à l’homme de rien et à l’homme de travail qu’au guerrier et au prôtre? Il faut, pour s’en rendre compte, se reporter la doctrine brahmanique des transmigrations indéfinies. Ces transmigrations apparaissaient aux Indiens comme une espèce d’enfer, par cela même qu’épreuves et expiations semblaient être sans cesse j\ recommencer. Le livre de la Loi enseignail, il est vrai, que les brahmanes pouvaient, au moyen de la dévotion austère, se soustraire à ces métamorphoses et s’identifier avec Brahma. Mais une telle espérance demeurait interdite aux hommes du commun. Eh bien. Bouddha épura de tout alliage théologique cette idée consolatrice d’un repos éternel, et, au lieu de faire de celui-ci un privilège, il le promit à tous comme le fruit naturel du détachement. Notre être se façonne selon nos idées et nos passions, et c’est l’attachement aux
choses sensibles qui fait qu’à travers de longues séries d’existences nous revenons toujours à la vie sensible. Or, la vie sensible comporte nécessairement la vieillesse, la maladie et la mort, et le désir qui nous y attache, né de notre ignorance, engendre toutes nos douleurs et toutes nos fautes avant et pendant la vie actuelle. Que les hommes, mieux éclairés, apprennent donc à ne point imaginer le permanent et le solide là où le permanent et le solide ne sauraient être, et, attaquant le mal à sa racine, qu’ils extirpent en eux-mômes le désir, de façon à pratiquer le renoncement parfait !
Maintenant, joignez à cette doctrine du parfait renoncement ce sentiment d’universelle pitié, cetattendrissement profond pour toutes les misères, qui remplissait le cœur généreux de Bouddha, et vous verrez naître, soit de l’anéantissement du désir et de tout retour sur soimême, soit de la compassion inünie débordant dans une ûnie où toutes les autres sources do la sensibilité sont taries, ces splendides vertus, résignation, humilité, pureté, charité, esprit de sacrifice, qui sont comme la chair et le sang du Bouddhisme et qui l’ont fait vivre, en dépit de toutes les puissances que le pharisaïsme brahmanique conjura contre lui.
« Ma loi,disaitBouddha,estune loi de grâce pour tous.» Jusqu’alors on avait fait de la béatitude et de la sainteté une dépendance du culte, des offrandes, des sacrifices et du sacerdoce; Bouddha déclare que béatitude et sainteté sont accessibles aux plus petits parmi les petits et qu’elles ne se laissent acquérir que par la vertu. A ses yeux, l’immolation d’un millier de victimes est de bien moindre prix qu’un acte de charité, et, devant ces
48 HISTOIBE DE LA PHILÜSUPIUE ANCIENNE
foules qui s’étaienl habituées à idenliQer la perfection avec la condition du brahmane, il proclame que ce qui fait le vrai brahmane, l’homme véritablement saint, ce n’est ni la naissance, ni les observances, mais l’accomplissement de la loi de renoncement et de charité, commune à tous et bienfaisante pour tous.
« Celui que rien n’eflraye et qui est indépendant de tout, celui-là je l’appelle brahmane.
« Le penseur qui, libre de soucis et d’affaires et ignorant le désir, atteint à la parfaite quiétude, celui-là je l’appelle brahmane.
« L’homme trois fois maître de lui-méme, dont le corps, la parole et le cœur sont sans aucune tache, celui-là je l’appelle brahmane.
« Ce n’est pas la naissance qui fait le brahmane; il n’importe quelle est votre mère, et j’appelle brahmane le pauvre homme vrai, pieux et exempt de désir.
« Insensé, que te serviront tes belles fourrures et tes richesses, si, en ornant le dehors, tu laisses le dedans sans culture !
« Celui qui a brisé tous les liens et ne tremble jamais devant rien, l’homme indépendant et vraiment libre, voilà celui que j’appelle brahmane.
« Celui qui, tout innocent qu’il soit, supporte l’injure, les coups, les fers, fort de sa patience et de sa douceur, celui-là je l’appelle brahmane.
« Celui qui ne bat pas un faible animal ni un fort, et ne permet pas qu’on les batte, celui-là je l’appelle brahmane.
« Celui qui, attaqué, ne résiste pas et se montre doux
à ses ennemis, celui qui n’envie rien aux envieux, celuilà seul je l’appelle brahmane.
« Celui dont la parole est douce, instructive et vraie, celui qui ne recourt jamais à l’insulte, celui-là seul je l’appelle brahmane.
« Celui qui est pur comme la lune, celui dont rien ne trouble l’égalité d’humeur, celui qui a éteint la flamme des désirs, celui-là seul je l’appelle brahmane.
« Celui qui a dompté tout ce monde qui lui est ennemi, celui qui sans encombre pénètre sur la rive oj»posée, celui qui vit dans la pensée, libre de désirs et d’hésitations, celui qui renonce à tout esprit de propriété, celui-là seul je l’appelle brahmane.
« Celui qui connaît le commencement et la fin des choses sans devoir sa science aux livres, celui qui est heureux et sage, celui-là seul je l’appelle brahmane. »
Inclinons-nous ici et saluons cet homme qui, il y a vingt-cinq siècles, lit retentir par le monde les enseignements d’une morale sublime. Sans doute, avant que Bouddha ne parût, le livre de la Loi enseignait aux Indiens qu’il faut être patient et charitable, rendre le bien pour le mal, chercher le bonheur dans le détachement de soi-môme ; mais ce qui, dans le brahmanisme, était devenu plus ou moins lettre morte, grâce à la domination sacerdotale, ce qui avait été comme étouflé sous la lourde masse de l’organisation théocratique, tout cela, à la voix du sage immortel, s’anima de l’esprit de vie, pénétra les âmes et produisit au loin un immense tressaillement d’espérance et d’amour.
Pas de métaphysique profonde, pas de théologie raf-
50 uisToîCE r>E u% ruiutsuruiE asciesse
Di.ée. Bouddha s'en lient, p^mr ia croyance, aux points les plus généraux de la doctrine brahmanique; sa réforme est toute morale. H ne s’agit plus ici de celte sainteté mêlée d'égoïsme qui était l’idéal réservé aux prêtres de Brahma ; il s’agit d’une sainteté, toute pénétrée de dévouement, qui se présente comme l’idéal de l’homme quel qu’il soit. A la science des livres Bouddha substitue la science du cœur, et ce qu’il enseigne il le pratique. La légende assure qu’il faisait des miracles ; mais la grande merveille par laquelle il opère sur les âmes c’est sa patience, sa pureté, son courage ; c’est sa charité si grande et si universelle qu’une tradition le montre se livrant en pâture à une tigresse affamée ; c’est enfin son humilité. Pour lui l’humilité est la royale parure dont il faut que toutes les vertus s’embellissent. Un roi que les brahmanes excitaient contre Bouddha, lui dit : « Forcez-les donc à se taire par quelque miracle. » Bouddha y consentit, racontentses historiens ; mais, en même temps, il adressa au roi ces paroles: « Prince, je n’enseigne pas la loi à mes disciples en leur disant : Allez, ô religieux, et, aux yeux de tous, faites des miracles qui surpassent tout ce que riiomnie peut faire ; mais je leur dis : Vivez bien, et, cachanlvos bonnes œuvres, montrez vos péchés. »
II leur disait plus; car il leur apprenait à se priver, à soiilfrir et à mourir pour l’affranchissement des âmes. Keoutez ce dialogue du maître avec un de cesnombreux disciples à qui il avait communiqué son ardeur pour l’apostolat et qui ne craignaient point de porter la parole nouvelle au milieu de peuples farouches : « Mais, dit Bouddha à son disciple, les hommes de celte région oii
DOCTUJNtS UES INI'IENS îil
tu veux fixer ton séjour, sont emportés, colères, furieux, cruels. Lorsque ces hommes t’adresseront en face des paroles méchantes, grossières et insolentes ; quand ils s’irriterom contre toi et t’injiiricront, que penseras- lu? — Si les hommes de cette région, répond le disciple, m’adressent en face des paroles méchantes, grossières et insolentes, s’ils s’irritent contre moi et m’injurient, voici ce que je penserai : Ce sont certainement des hommes bons, ce sont des hommes doux, eux qui ne me frappent ni de la main ni à coups de pierres. — Mais si ces hommes le frappent de la main et à coups de pierres, que penseras- tu? — Je penserai qu’ils sont bons et doux, puisqu’ils ne me frappent ni du bâton ni de l’épée. — Mais s’ils te frappent du bâton et de l’épée, que penseras-tu ? — Je penserai qu’ils sont bons et doux, puisqu’ils ne me privent pas complètement de la vie. — Mais s’ils le privent complètement de la vie, que penseras-tu ? — Je penserai que les hommes de cette région sont bons et doux de me délivrer avec si peu de douleur de ce corps misérable. — C’est bien, lui dit Bouddha ; tu peux, avec la perfection de patience dont lu es doué, fixer làbas ton séjour. Va donc; délivré, délivre; consolé, console ; arrivé au détachement complet, fqis que les autres y arrivent comme toi.» Grande nouveauté, dans rinde des brahmanes, que cet esprit de prosélytisme, à la fois si ardent et si humble, qui, à force de douceur, faisait de la faiblesse une force.
En môme temps qu’il possédait celte magie persuasive qui est inhérente à la mansuétude, l’enseignement de Bouddha et de ses disciples évitait de se hérisser
des épines de l’école parce qu’il visait avant tout à pénétrer les masses, et il visait h pénétrer les masses, parce que le caractère propre du bouddhisme c’était l’affranchissement religieux et moral des âmes.
Pourquoidonccetaffranchissement ne fut-il pas social en môme temps que religieux et moral? N’aurail-il pas convenu que celui qui déclarait tous les hommes égaux devant la vérité et devant le devoir les déclarât aussi égaux devant le droit? Certes, c’était une tâche bien digne de Bouddha que de briser toutes les barrières. 11 ne le voulut pas, il ne l’osa pas, ou plutôt il n’y .songea point parce que, s'il avait l’enthousiasme de la sainteté, il n’avait pas le sens de la justice. Lui-même, le hideux régime des castes, cette souillure de l’Inde, obtint la tolérance du grand libérateur. Sans doute, par son esprit intime, le bouddhisme devait répugner à cette iniquité; mais, de fait, tout en la supprimant dans l’ordre moral, il l’autorisa, il l’excusa dans l’ordre social ; nous voyons môme que Bouddha essayait de l’expliquer, à la façon des brahmanes, par les actions accomplies dans une vie antérieure. C’est ainsi que, plus tard, le christianisme, après avoir proclame la fraternité de tous les hommes, s’accommodait de l’esclavage, et qu’en pleine civilisation chrétienne Bossuet, appuyésur saint Thomas, saint Augustin, saint Ambroise, saint Basile, saint Chrysostome, saint Grégoire et saint Paul, entreprenait de justifier rasservissemeut de l’homme par l’homme.
Mais si le Bouddhisme admettait les castes, du moins tendait-il à les rapprocher en ne tenant aucun compte de certaines prescriptions odieuses du code de Manou.
Un jour, le disciple préféré de Bouddha, rencontra, après une marche pénible, une jeune fille qui puisait de l’eau à une fontaine, et il la pria de lui donner à boire ; « Je ne le pourrais sans vous souiller, réponditelle, car je suis de la caste inférieure. » — « Ma sceur, reprit le jeune homme, je ne te demande point quelle est ta caste, je te demande de l’eau si tu veux m’en donner. » Les livres qui rapportent ceci ajoutent qu’une si grande bonté émut la belle jeune fille. Elle s’éprit d’amour pour le charitable religieux et elle courut se jeter aux pieds de Bouddha afin d’obtenir qu’il permît à son disciple de s’unir avec elle. Bouddha lui répondit par de douces paroles, s’intéressa à sa tendresse, et peu à peu l’amena à prendre le parti de satisfaire son amour, non en s’unissant avec l’homme qu’elle aimait, mais en entrant, de môme que lui, dans la vie religieuse, où, quoique séparés, ils vivraient dans une douce communion d’ellorts vers la sainteté.
En elfet, la vie religieuse, avec toutes ses exagéra tions ascétiques, était l’aboutissement naturel de cette morale qui, dans sa sublimité, n’était pas sans un grand mélange de fausseté et d’insuffisance. Ilégler le désir est bon; mais il est mauvais de prétendre extirper tout désir; aspirer à la sanctification universelle est louable ; mais encore faut-il songer tout d’abord à assurer l’universelle justice. Bouddha, travaillé par une idée fixe, ne vit qu’un côté des choses et poussa tout à l’absolu. De là la recommandation de « ne tenir à rien dans ce monde et dans l’autre; » delà, la glorification de l’homme qui « n’a besoin ni de compagnons, ni d’amiv,
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qui se passe de maison; qui, couverl de haillons, maigre cl nu, inédile dans la vasle solilude des foréls ; » de là, enfin, celle appellation « l’ascèle solilaire, » qui était un des noms donnés à Bouddha.
Toulefois, comme, à ses yeu.x, la parfaite vie religieuse devait demeurer accessible à tous, femmes et hommes, s’accompagner, en outre, d’un apostolat dévoué, et enfin élrc protégée contre l’influence jalouse des brahmanes. Bouddha fut conduit à admellre qu’au lieu de vivre en e.rmiles, les religieux pussent se réunir les uns avec les autres. Ceux-ci apprécièrent vile tous les avantages de la \ie commune, et les couvenls se mulliplièrenl, surtout après la mort de Bouddha, lorsqu’une orthodoxie et une Eglise curent commencé è se consliluer sur les bases de son enseignement et avec l’appui de son grand nom. Mais, comment vivre si, à côté des moines qui médilaient, prêchaient et mendiaient, il n’y avait pas des hommes qui travaillassent pour tout nourrir? Le communisme des ascètes ne pouvait évidemment devenir universel. On fit donc peu h peu la distinction des fidèles laïques et des fidèles religieux, ceux-ci astreints à la continence absolue, au renoncement et au dévouement parfait, ceux-là tenus à se montrer chastes, détachés et charitables, sans avoir cependant à faire le total aban^ don de leurs affections, de leurs intérêts et de leurs propriétés.
Ce sont les religieux proprement dits qui, dans divers conciles, organisèrent le bouddhisme, établirent une discipline commune et combattirent les hérésies naissantes. Celles-ci furent nombreuses. En effet, Bouddha paj son esprit hostile à la religiosité brahmanique avait
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mis en éveil les inlelligences. Elles se donnèrent carrière d’aulaiil plus volontiers que l’essentiel de renseignement du maître était la morale et que cette morale ne leur paraissait point incompatible avec les opinions métaphysiques les plus diverses. C’est ce qui explique ces conflits de doctrines qui se produisirent entre des hommes se réclamant à l’envi du nom de Bouddha. Les deux doctrines plus particulièrement en opposition et auxquelles les autres se ramenaient, étaient l’athéisme et le panthéisme. Ceux qui niaient Dieu aboutissaient naturellement à placer dans le complet anéantissement ce parfait repos que Bouddha représentait comme le fruit de la sainteté. Mais ceux qui demeuraient fidèles au panthéisme indien, ne devaient voir dans ce parfait repos que l’anéantissement de l’homme sensible, l’identification de notre être avec l’unité d’où il découle, enfin un état extatique où l’on échappe pour toujours à toutes les vicissitudes d’un perpétuel devenir. De fait, comment, pour les panthéistes indiens, le nirvana ser.iit-il l’entière destruction de Vôtre et non simplement l’extinction de la vie dans ce qu’elle a de matériel et de phénoménal? S’expliquerait-on qu’ils admissent l’anéantissement absolu, eux qui ne comprennent pas la création absolue? A leurs yeux, commencer d’ôtre c’est émaner de l’Etre; dès lors, cesser d’ôtre ce sera rentrer dans l’Être. Par cela môme qu’ils croient que rien ne sort de rien, ils ne sauraient croire que rien puisse revenir à rien. C’était là, très-prohahlemenl, la pensée de Bouddha, et l’anéantissement de la vie telle que les hommes la connaissent, devait ôtreà ses yeux le commencement d’une viesupéricure, aussi immuable et aussi
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durable en sa perfection qu’étaient éphémères et changeantes les transmigrations successives de la vie sensible.
Mais la métaphysique et la théologie n’occupaient guère Bouddha ; elles n’occupaient guère non plus ses premiers successeurs, car dans le concile qui eut lieu pende temps après sa mort, il ne fut point question d’établir desdogmes plus ou moins raffinés, mais d’améliorer les Ames, de les allVanchir de leurs attaches, de les laver des souillures de la passion, de les animer du souffle d’une charité universelle. Cette prédominance de l’inspiration morale est la grande originalité du bouddhisme et il s’en lit un puissant levier pour agir sur les esprits. De 1;\ sa vitalité profonde en présence delà théocratie brahmanique. Celle-ci, visée au cœur par le dogme de l’égalité religieuse, mit en jeu tous les ressorts, montra le régime des castes menace, la révolution eu permanence et la ruine en perspective, intéressa la politique de princes pusillanimes, et organisa une abominable persécution contre la doctrine nouvelle que glorifièrent les nombreuses phalanges de scs apôtres et do ses martyrs.
Exterminé enfin dans l’Inde, le bouddhisme s’étendit au dehors avec une merveilleuse puissance d’expansion, qu’il puisait, elle aussi, aux sources vives de la moralité. Il élargit peu ;\ peu ses conquêtes sans autres armes que la douceur, la charité, l’abnégation de ses apôtres dont la conduite parlait encore plus éloquemment que leurs discours. Eux-mêmes, les peuples du Thibet, cruels et barbares, les peuples féroces de la Tartarie et du Mongol que les Tamerlan et les Gengiskan
avaient façonnés à leur propre image, et bien d’autres peuples farouches et grossiers subirent l’ascendant de cette vertu de persuasion qui était dans le bouddhisme et dans ses missionnaires. Il est vrai que tous ces peuples ne devinrent pas grands métaphysiciens; mais leurs caractères s’adoucirent, leurs mœurs se policèrent et ils apprirent à être pacifiques et humains.
Ce n’est pas seulement dans les pays que nous avons nommés, c’est encore en Chine, au Japon, dans la Gochinchine, dans le Birman, dans les îles de Ceylan et de Java, enfin dans toute l’Asie, que le bouddhisme s’assujettit des millions et des millions d’àmes. Or, s’il est assez ordinaire que les religions, faibles et humbles dans leurs commencements, s’insinuent par la douceur, il est rare qu’une fois puissantes elles ne recourent point à la force. Le bouddhisme, lui, ne descendit jamais à l’usage des moyens violents, alors môme qu’il l’aurait pu avec impunité, et il donna le spectacle singulièrement nouveau d’un prosélytisme ardent sans mélange d’intolérance. D’où vient ce prodige? de ce que le bouddhisme avait pour fondement la morale et non la théologie.
Toutefois l’heure vint, elle devait fatalement venir, où une théologie lui servît de couronnement. Cette théologie eut pour premier fonds le panthéisme brahmaniqueque lessectateurs de Bouddha s’adaptèrenten y introduisant beaucoup de variations selon la diversité des temps et des lieux. L’esprit de superstition s’ingénia en tout cela, et en même temps le système d’organisation religieuse se fortifia d’une façon cffrayanle. De
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grandes villes entières furent littéralement peuplées de couvents d’hommes et de femmes; on vit pulluler ces religieux vivant d’aumônes qui allaient de maison en maison, toujours silencieux, ne demandant rien pas même par signes, mais tenant à la main le vase où l’on déposaitlesdons;deçà et delà, se montraient des moines qu’on reconnaissait à leur tonsure et qui, sans cesse préoccupés de s’assurer contre l’incontinence, ne regardaient aucune femme et ne touchaient pas de la main même une petite ülle; on vulgarisa l’usage trèsancien de la confession, recommandée d’ailleurs par Bouddha, non qu’il attribuât à une catégorie d’hommes lepouvoir de lier et de délier, de condarnneretd’absoudre, mais parce qu’il trouvait dans l’aveu réciproque des fautes commises une excitation salutaire à l’innocence et au repentir; l’habitude de reconnaître et d’intercéder des saints, de faire des processions, de vénérer les reliques, d’employer l’eau bénite, s’établit, et enfin on imagina de reconnaître un grand chef des prêtres, le souverain Lama, périodiquement élu en assemblée solennelle après la mort de son prédécesseur, et représentant terrestre de Bouddha.
Ce n’est pas Bouddha qu’il faudrait rendre responsable de toutes les superstitions qui se sont abritées sous son nom; mais il est vrai qu’elles s’expliipient par l’ascétisme qu’il préconisait, de môme que l’ascétisme qu’il préconisait s’expliquait lui-même par l’ascétisme brahmanique dont Bouddha s’inspira tout en le réformant et en étendant son application. C’est ainsi que les hommes préparent de loin des effets auxquels ils n’ont pas songé et qui sont qiidqiicfois le
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couU’fûro de ce qu’ils ont voulu. Ce que voulait Bouddha, c’était l’universello alliance de l’esprit d’humanité et de l’esprit de détachement; il disait que d’autres sages comme lui, d’autres bouddhas, Kapila par exemple, avaient été ses précurseurs; il ajoutait que d’autres seraient ses continuateurs, et il paraît même que parmi ses disciples on espérait l’avénement d’un nouveau Bouddha qui, ayant pour mission d’établir pleinement le règne de la morale, s’appellerait de ce beau nom : Charité.
Moraliser et affranchir les âmes, Bouddha ne visait qu’à cela. L’imagination populaire l’entoura d’une auréole de prodiges, qui, peu à peu amplifiés et ajoutés les uns aux autres, ont leur côté instructif parce qu’ils nous font voir le mysticisme en action, tel qn’il procède dans les foules et à travers les temps. Mais comme le sage aurait souri, ne sachant pas s’indigner, s’il lui eût été donné de voir comment le zèle d’une dévotion mal entendue traiterait sa mémoire 1 Toutefois on recula devant l’audace de faire de lui un dieu. C’était justice. Ni dans sa vie, ni dans son œuvre de sauveur et de régénérateur des âmes. Bouddha n’avait jamais affecté la divinité; il n’y visa pas non plus quand vint l’heuro de sa mort. Prêt à goûter enfin ce parfait repos qu’il avait tant désiré et préparé, il mourut simplement, humainement, l’œil serein, la conscience réjouie par un bon témoignage , et l’âme pleine d’une douce espérance, à l’âge de quatre-vingts ans. L’histoire nous montre plusieurs princes entreprenant en commun une expédition pour se rendre possesseurs des reliques du sage, qu’ils conquirent et se partagèrent
6ü niSTOlRE DE LA PUILOSOI'HIE ANCIENNE
avec plus de fierté que s’il se fût agi d’un grand empire.
La pensée indienne a eu son développement poétique Jans le Védisme, son développement théologique dans le Brahmanisme, son développement moral dans le Bouddhisme, et c’est de cette pensée qu’a vécu pendant de longues séries de siècles et que vit encore aujourd’hui un quart environ de l’humanité.
Parmi les pays où le bouddhisme pénétra est la Chine. Bouddha y fut vénéré sous le nom de Fô, et le peuple rendit un culte idolâtrique à la mère deBouddha, à la virginale Màyâ dont on lit l’idéal de la femme.
' Il est vrai que la Chine était admirablement préparée pour accueillirrenseignement des disciples de Bouddha ; mais peut-être n’avait-elle pas beaucoup à envier le sage de l’Inde. Elle a eu ses sages à elle, et de bonne heure on la trouve pourvue d’un puissant dogmatisme moral auquel se subordonnaient également les doctrines athées, panthéistes, ou spiritualistes des classes lettrées, et le naturalisme superstitieux des masses ignorantes.
Dès le temps où Bouddha florissait dans l’Inde, la Chine possédait Lao-Tseu qui, lui aussi, voyait dans les vains désirs la source de toutes nos fautes et de tous nos maux et, tout en préconisant la vie contemplative, enseignait la charité, douce pour tous, généreuse envers les nécessiteux, miséricordieuse envers les méchants.
Mais c’est au vi® siècle avant l’ère chrétienne que parut le Socrate de la Chine, Confucius, philosophe illustre qui mérita d’être proclamé par ses compatriotes « le plus grand instituteur du genre humain que les siècles
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aient jamais pr->iiuit ; • homme vertueux dont ses contemporains admiraient la tempérance, l’équité, l’humanité et que ses disciples proclamaient exempt d’amourpropre, de préjugés, d’obstination et d’égoïsme; sage modeste qui disiit : ■ Je ne naquis point doué de la science; je suis un homme qui a aimé les anciens et qui a fait tous ses efforts p<>ur acquérir leurs connaissances. n
Parmi les disciples de Confucius, Mencius se plaça au premier rang, immédiatement après le m.aître, doni il tempéra les graves enseignements par sa flne ironie et par ses vives saillies.
Ces deux grands philosophes ne furent eux-mômes, comme ils le déclaraient, que les continuateurs de philosophes plus anciens qu’eux et dont la trace se perdait dans la nuit des temps, .\ussi une moitié de l’œuvre de Confucius consista à recueillir les précieux documents religieux, philosophiques, politiques et moraux qui formaient riiérilage du passé. L’aufre partie de son œuvre réside clans celle haute doctrine qui le lit vénérer comme un des plus sublimes interprètes de la raison humaine. Les livres sacrés colligés par Confucius et les livres classiques écnls, ou inspirés par lui sont demeurés la Loi de la Chine.
Il est assez ordinaire de rabaisser l’antique morale des Chinois et de la réduire à une espèce de décorum, à un certain esprit de conformité avec les usages établis. C’est entièrement la méconnaître. Confucius et Mencius combattaient cette moralité vulgaire dont le monde se satisfait et ils flétrissaient les consciences sans idéal. « Ceux qui jugent que si les contemporains vous
DOCTIllNKS DKS CHINOIS G!!
regardent comme un Iionnôle homme cela doit vous sufüre ; ceux qui font tous leurs efforts pour ne pas parler et agir autrement que tout le monde, ceux-là sont des adulateurs de leur siècle. Ils peuvent bien passer pour les plus honnêtes gens de leur village; mais au fond ils sont la peste de la vertu. 11 est vrai, si vous voulez les trouver en défaut, vous ne saurez par où les prendre ; si vous voulez les attaquer par un endroit, vous n’en viendrez pas à bout. Us participent aux mœurs dégénérées et à la corruption de leur temps dont ils allient le bon et le mauvais. Ce qui habite dans leur cœur ressemble à la droiture et à la sincérité ; ce qu’ils pratiquent ressemble à des actes de tempérance et d’intégrité. Comme autour d’eux on les vante sans cesse, ils se croient des hommes parfaits, et, par là môme, ils ne peuvent entrer dans la voie delà perfection. Bien plus, ils empêchent les autres d’y entrer. Fi de ce qui n’a que l’aiiparence de la réalité ! 11 faut délester l’ivraie dans la crainte qu’elle ne perde les récoltes. Le vrai sage retourne à la règle de conduite immuable. Une fois que cette règle de conduite immuable aura été établie comme elle doit l’être, alors la foule du peuple sera excitée à la pratique de la vertu ; une fois que la foule du peuple aura été excitée à la pratique' de la vertu, alors il n’y aura plus de perversité et de fausse sagesse. »
Cette règle de conduite immuable, qu’il importe d’adopter, jamais elle n’a été pleinement suivie ; mais du moins Confucius pensait-il que les anciens, c’est-àdire les Chinois d’il y a trois ou quatre mille ans, la connaissaient et s’y conformaient mieux que les hommes de
6i HISTOIRE DE LA l’UILOSOPHIE ANCIENNE
son temps : « Dans l’anliquilé, les peuples avaient des travers d’esprit ; de nos jours quelques-uns de ces travers sont perdus ; mais de pires les ont remplacés. Ainsi l’ambition des anciens s’attachait aux grandes choses et dédaignait les petites , l’ambition des hommes de nos jours e*-! modérée sur les grandes choses et très-ardente sur les petites ; la grossière ignorance des anciens était droite et sincère, la grossière ignorance des hommes de nos jours n’est que fourberie. »
Mais, quels que soient les hommes, ce n’est pas dans leurs actes qu’il faut chercher la règle des mœurs. L’expérience ne saurait la donner. La demandera-t-on à telle ou telle théologie et y verra-t-on un ordre émané d’en haut et dépendant du vouloir d’une puissance souveraine? Pas davantage. « Le parfait est par lui-môme le parfait, la loi du devoir est par elle-même la loi du devoir. » Cette loi commande à tous et toujours. « Elle est tellement obligatoire que l’on ne peuts’en écarler d’un seul point, un seul instant. Si l’on pouvait s’en écarter, ce neseraitplus une règledeconduiteimmuable. C’est pourquoi le vrai sage, celui qui s’est attaché à la droite voie, veille attentivement dans son cœur sur les principes qui ne sont pas encore discernés par tous les hommes, et il médite avec précaution sur ce qui n’est pas encor e proclamé et reconnu comme doctrine. » Pour connaître et suivre la droite voie trois puissances secondent l’homme : la conscience, qui est la lumière de l’intelligence nous permettant de discerner le bien et le mal; l’humanité, qui est l’équité du cœur; le courage, qui est la force de l’âme. « La conscience dissipe les doutes; l’humanité dissipe les tristesses ; le courage
DOCTHINES DES CHINOIS
dissipe les craintes. » Est-il un seul homme tout à fait incapable de conscience, d’humanité et de courage? Non, sans doute. Le bien est donc accccssible à tous. « Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières de la multitude, hommes et femmes, peuvent atteindre à celte science simple de se bien conduire ; mais il n’est donné à personne, pas même à ceux qui sont parvenus au plus haut degré de sainteté d’atteindre à la perfection de cette science : il reste toujours quelque chose d’inconnu qui dépasse les plus nobles intelligences sur cette terre. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières de la multitude, hommes et femmes, peuvent pratiquer cette règle de conduite morale dans ce qu’elle a de plus général et de plus commun ; mais il n’est donné à personne, pas même à ceux qui sont parvenus au plus haut degré de sainteté, d’atteindre à la perfection de celte règle de conduite morale; il reste toujours quelque chose que l’on ne peut pratiquer. Le ciel et la terre sont grands sans doute, cependant l’homme trouve encore en eux des imperfections. La loi du devoir n’en comporte aucune. » La voilà cette façon étroite et mesquine dont les sages de la Chine concevaient la règle des mœurs!
Mais, tout en mettant haut le devoir, il faut, quand on en parle, ne pas dédaigner de se placer à la portée de tous. « Ma doctrine est simple et facile à pénétrer, » disait Confucius. Les paroles que leur simplicité rend intelligibles à tout le monde et dont le sens est profond sont les meilleures. Evitons donc de raffiner en matière de mœurs et remontons à quelques principes généraux d’où tout le reste se déduira. « L’observation
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l'onstante des vertus principales qui sont comme le résumé de toutes les autres, et la pratique des actes * nombreux qui en découlent, est la meilleure règle de conduite. » Or voici les deux vertus qui sont le tout de la vertu : « Posséder la droiture du cœur et aimer son prochain comme soi-môme. » •
L’hommeau cœurdroit Iravaillesincèrementà» s’identifier avec la loi morale » et à conserver toujours assez d’empire sur lui-môme pour « accomplir les devoirs de son étal dans quelque condition qu’il se trouve; » il se dit sans cesse : « Comment ferai-je ceci? Comment ferai-je cela? Que faut-il rechercher? (jue faut-il éviter?
Ne fais jamais aux autres ce que lu ne voudrais point que les autres te fassent; mais agis envers tes semblables comme lu voudrais qu’ils agissent envers loi. »
11 n’est pas de ces hommes qui cachant, sous un extérieur austère, un cœur léger cl pusillanime, ressemblent au larron occupé dans le secret à percer un mur pour commettre un vol ; il témoigne de ce qu’il dit par ce qu’il fait et de ce qu’il fait par ce qu’il dit; il aime la vertu comme d’autres aiment la beauté corporelle; « en regardant, il pense à s’éclairer; en écoutant, il pense à s’instruire; dans son altitude, il pense à conserver du calme et de la sérénité; dans scs démarches, il pense à conserver toujours de la gravité et de la dignité; dans ses paroles, il pense à conserver toujours de la fidélité et de la sincérité; dans ses actions, il pense à s’attirer toujours du respect; dans ses doutes, il pense à interroger les autres; dans ‘la colère, il pense h réprimer ses mouvements; en voyant des gains à obtenir, il pense à la justice.»
A la droiture du cœur il faut joindre cette charité (jui consiste à « aimer son prochain comme soi-mômej> Ce n’est point assez de se perfectionner, il faut aussi se dévouer au perfectionnement des autres. Ce n’est point assez de porter dans le commerce des hommes une déférence toujoursdigne avec des manières distinguées et polies, il faut en outre « voir dans tous les hommes ses propres frères. » Ainsi disposé, on n’écoulera jamais ces accusations malignes qui s’insinuent à petit bruit à la manière d’une eau qui coule doucement et dont les auteurs seraient prêts à se faire couper un morceau de chair pour les confirmer; on sera difficile envers soi-môme et facile envers les autres; on rendra le plus de services possibles à tous les hommes, « sans faire aucune distinction de rang et de fortune, sans exiger de la reconnaissance en retour; » on se ménagera le plus souvent possible le plaisir de donner, plaisir si doux qu’il n’y aurait pas de riches, si tous les hommes en savaient le charme; on évitera de rechercher les fautes passées; on ne montrera ni colère, ni haine contre eeux par qui on aura été offensé ; on comprendra enfin que rendre le bien pour le mal c’est conquérir tous les cœurs à la bienfaisance. Méprisez les outrages ! Un homme le traitant grossièrement et brutalement, Mencius se demande s’il n’a pas été lui-mème inhumain et malhonnête. Cet homme persistant dans son insolence, Mencius se demande s’il n’a pas mérité cela par son manque de droiture. Il reçoit une nouvelle insulte, alors il s’écrie; <t Cet homme est un extravagant, » et il passe outre.
Toutefois, dans leurs plus belles leçons de charité.
GH U1>-T0I»E l'E Là rHIlO'ajroiE A5CIES5E
le? sages de la Chine ne perdent pas, comme il est arrivé à d'autres, le sens du juste, nuelqu’un demandait à Confucius : « (Jue doit-on penser de celui qui redouble ses bienfaits envers autrui à proportion qu’on redouble les injures envers lui? » Confucius répondit : « Si l’on agit ainsi, avec quoi payera-t-on les bienfaits eux-mêmes? Il faut payer par l’équité la haine et les injures, et les bienfaits par des bienfaits. »
Cette équité qu’on doit à tous, même aux méchants, même à ses ennemis, veut qu’on s’inspire dans tout ce qu’on fait de'ce sentiment de commisération qui est plus ou moins chez tous les hommes. « Oh ! si chacun pouvait réaliser pleinement par des actes le sentiment qui nous fait incliner au bien d’autrui! Mais c’e>l à peine si, en nous unissant tous, nous pourrions suflire à tout ce que l’humanité réclame de nous. Je voudrais procurer aux vieillards un doux repos, aux amis conserver une fidélité constante, aux femmes et aux enfants donner des soins tout maternels. Consacrons-nous tout entiers au bien commun! L’humanité subjugue et dompte l’inhumanité comme l’eau subjugue et dompte le feu. Ceux qui, de nos jours, exercent l’humanité sont comme ceux qui avec une coupe pleine d’eau voudraient éteindre le feu d’une voiture chargée de bois, et qui, voyant que le feu ne s’éteint pas, diraient ; « L’eau ne dompte pas le feu. » C’est de la môme manière, c’est-à-dire aussi faiblement, aussi mollement, que ceux qui sont humains aideiU à dompter leurs mauvais penchunls ceux qui sont arrivés au dernier degré de l’inhumanité ou de la perversité. Aussi finissent-ils nécessairement par périr dans
DOr.TUINES DES CHINOIS
leur iniquité. » Quelles paroles! Et comme ce qui était vérité il y a vingt-quatre siècles est encore vérité aujourd’hui! Comme ce qui est vérité au delà des mers est aussi vérité en deçà des mers!
Cette charité si haute dont les hommes ont besoin ne va pas sans l’esprit de renoncement : « Pour entretenir dans notre cœur le sentiment de l’humanité et de l’équité, rien n’est meilleur que de diminuer les désirs. Il est bien peu d’hommes qui, ayant peu de désirs, ne conservent pas toutes les vertus de leur cœur, et il en est aussi bien peu qui, ayant beaucoup de désirs, conservent ces vertus. » Apprenons donc à nous vaincre et sachons reconnaître que chaque époque de la vie a ses attaches dont il importe de s’affranchir: Dans le temps de la jeunesse, lorsque le sang et les esprits vitaux ne sont point encore fixés, on doit surtout se garder des plaisirs sensuels; quand on a atteint 1a maturité et que le sang et les esprits vitaux ont acquis toute leur force, on doit surtout se garder des intrigues ambitieuses et de l’esprit de rixe; la vieillesse venue, lorsque le sang et les esprits vitaux tombent dans un état de langueur, on doit surtout se garder du désir d’amasser des richesses.
En môme temps qu’il se détache de lui-même, le sage s’attache à des amis qui puissent l’aider dans la pratique de l’humanité. Or, il y a trois sortes d’amis utiles, et trois sortes d’amis nuisibles, a Les amis droits et véridiques, les amis fidèles et vertueux, les amis qui ont éclairé leur intelligence, sont les amis utiles ; les am s qui affectent une gravité toute extérieure et sans droiture, les amis prodigues d’éloges et de basses flath-
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70 IIISTOIUL: DC la 1>UILOSOI*U1E ANCIlîNNt:
ries, les amis qui n’ont que de la loquacité sans intelligence, sont les amis nuisibles. » Deux vrais amis s’enlie-soutiennent pour acquérir peu à peu cette persévérance et cetle fermeté à laquelle il n’est rien de difficile, et pour se former à introduire en tout cetle sage mesure qui fait, par exemple, « qu’aimant, comme on le doit, tous les êtres vivants, on n’a point pour eux les sentiments d’humanité qu’on a pour les hommes, et qu’ayant pour les hommes dos sentiments d’humanité on ne les aime pas de l’amour qu’on a pour son père et sa mère. » Votre ami pèche-t-il ? Avertisscz-le avec droiture de cœur, et ramenez-le doucement dans le chemin de la vertu. Si vous ne pouvez pas agir ainsi, abstenez-vous. Ne ^ous déshonorez pas vousniême.
En assujcttisant nos mauvais penchants, en formant avec nos amis de saintes ligues contre le vice, nous travaillons à notre bonheur, par cela même que la vertu engendre les pures joies de la conscience. « Celui qui s’étant examiné intérieurement ne trouve en lui aucun sujet de remords, celui-là qu’aurait-il à regretter ? qu’aurait-il à craindre? » Toutefois, qu’on se garde de subordonner la vertu à une spéculation coupable. « 11 faut placer avant tout le devoir de faire ce que l’on doit faire et ne mettre qu’au second rang le fruit que l’on en obtient. » Celui-là se tromperait d’ailleurs qui jugerait que pour être pleinement heureux il suffit de bien faire. Sans doute, il arrive souvent que nous avons commencé nous-mêmo le mal qui nous est fait : « Les hommes se méprisent eux-mêmes avant que les autres hommes les méprisent ; les familles se détruisent elles-
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mômes avant que d’autres familles les détruisent ; les puissances se perdent elles-mômes avant que d’autres puissances les perdent. » Mais encore est-il vrai que la vie et la mort, la prospérité et l’adversité sont soumises à des inlluences-qui ne dépendent pas de nous. Une première influence est celle de l’opinion ; une seconde est celle de la fortune. Le sage, humble et résigné, dédaigne l’une et l’autre. Il s’afflige de sou impuissance à faire tout le bien qu’il désire ; il ne s’afflige point d’ôtre ignoré et méconnu des hommes. Comme il persévère toujours dans ses bonnes actions, comme sa volonté infatigable ne cesse d’opérer le bien et de travailler au perfeclionnement du prochain, « tous les êtres, bon gré, malgré, portent témoignage de lui ; mais lui ne cherche point à se montrer: à l’image de la terre, il se révèle par ses bienfaits. » Se tenant toujours dans la droiture, il ne demande rien à ses semblables, ni argent, ni honneurs, car une telle recherche troublerait la paix et la sérénité de sa belle âme. Si l’infortune le \isile, il n’accuse point les hommes; Une murmure point contre le ciel ; il se console en pensant que les malheurs et les afflictions aiguisent l’esprit et exercent le courage; tout entier à la pratique de la loi, il attend avec indifférence l’accomplissement du destin. A.u reste, ce qui est contentement pour le vulgaire ne l’est pas toujours pour lui-môme. « Avoir son père et sa mère encore subsistants en môme temps que des frères avec qui il n’ait ni troubles, ni dissensions ; n'avoir à rougir ni en face du ciel, ni en face des hommes ; être assez heureux pour rencontrer parmi ceux de sa génération des personnes de talent et de vertu dont il puisse augmenter
les vertus et les talents : voilà les trois contentements du sage, cl le gouvernement de l'empire comme souverain n’y est pas compris. »
Approfondissant cette loi du devoir dont la pratique sanctifie l’homme et prévient le malheur ou console de ses coups, le sage y reconnaît la raison d’ôtre du ciel et de la terre. En effet, plus on considère la loi, plus on trouve qu’elle est vaste, qu’elle est profonde, qu’elle est sublime, qu’elle est éclatante, qu’elle est immense, qu’elle est éternelle, plus on sent que le monde ne saurait la contenir. Si nous portons un instant nos regards vers le ciel, nous n’apercevons d’abord qu’un petit espace scintillant de lumière ; mais si nous pouvions nous élever jusqu’à cet espace lumineux, nous trouverions qu’il est d’une immensité sans limites ; le soleil, la lune, les étoiles, les planètes y sont suspendus comme à un fil ; tous les êtres de l’univers en sont couverts comme d’un dais. Maintenant, si d’en haut nous jetons un regard sur la terre, nous croirons d’abord que nous pouvons la tenir dans la main; mais si nous la parcourons, nous la trouverons étendue, profonde, soutenant la haute montagne sans fléchirsous son poids, enveloppant les fleuves et les mers dans son sein, sans en être inondée, et contenant tous les êtres. La haute montagne, vue d’où nous sommes, ne nous semble qu’un petit fragment de rocher ; mais si nous explorons son étendue, nous la trouverons vaste et élevée, semée de plantes et d’arbres croissant à sa surface, peuplée d’oiseaux et de quadrupèdes y faisant leur demeure, riche de trésors inexploités dormant dans ses entrailles. Et cette eau que nous apercevons de loin, elle noussem-
ble pouvoir à peine remplir une coupe légère ; mais si nous approchons de ses bords, nous ne pouvons en sonder la profondeur ; des énormes tortues, des crocodiles, des hydres, des dragons, des poissons de toute espèce vivent dans son sein, et des richesses précieuses y prennent naissance. 11 en est du monde moral comme du monde physique. Cette règle du sage, qui émane de la conscience, s’élève peu à peu à sa plus haute manifestation pour tout éclairer de ses rayons éclatants. C’est le soleil des âmes, illuminant l’univers dans leshauteurs du firmament comme dans les plus profonds abîmes de la terre. « Oh ! que la loi du devoir est grande 1 s’écriait Confucius. C’est un océan sans rivages. Elle produit et entretient tous les êtres; elle toucheau ciel parsa hauteur. » Cette loi, il faut l’appeler a le mandat céleste, » et dans son fond, elle est le Parfait. « Sans le Parfait les êtres ne seraient pas. Le Parfait est le principe et la fin des choses », et de lui dérive « l’harmonie permanente et universelle ».
Ainsi le meilleur de la science est dans la conscience. « Il n’y a de digne d’envie que l’homme qui est bon, dit Mencius, et il n’y a pas de bonté réelle sans sincérité. L’homme qui, étant bon et sincère, ne cesse d’accumuler en lui les qualités, je l’appelle excellent. Celui qui à ces trésors de vertus joint encore de l’éclat et de la splendeur, je l’appelle grand. Celui qui est grand et qui efface complètement les signes extérieurs ou les vestiges de sa grandeur, je l’appelle saint. Celui qui est saint, et qui en môme temps ne peut être connu par les organes des sens, je l'appelle esprit. »
On imaginera qu’ouvrant à la pensée de si vastes
perspectives, ces illustres sages ont dû parler de l’immortalité et des récompenses divines. Mais, en vérité, ils paraissent avoir construit leur morale en dehors de toutes les notions de cette sorte. Ils nous mènent an seuil de l’éternité ; mais ils ne s’occupent point de nous le faire franchir : « Celui qui meurt, dit Mencius, après avoir pratiqué dans tous ses points la règle de conduite morale qui est en nous, accomplit le juste décret du ciel. Celui qui meurt dans les liens du crime n’accomplit pas le juste décret du ciel. » Le philosophe n’ajoute rien à cela.
Toutefois, ne semble-t-il pas que Confucius songe à l’immortalité du sage et à une espèce de communion sans fin établie entre lui et la « Raison suprême », quand il affirme que « l’homme qui se sanctifie acquiert la faculté de contribuer au développement des êtres, s’identifie avec le ciel et la terre, s’assimile avec l’espace et le temps sans limite? » Si cette interprétation n’était la vraie, comprendrait-on que le grand philosophe ait recommandé, comme il le fait, d’offrir des sacrifices et des oblations aux ancêtres? Enfin, une telle doctrine n’est-clle pas en parfait rapport avec ce que dit Confucius de cet « océan d’intelligences subtiles qui sont partout et qui, invisibles en elles-mêmes, se manifestent dans les formes corporelles des êtres? »
Quant au culte, il ne paraît point douteux que Confucius n’en ait réduit l’cssenliel à la pratique du bien. Comme il était très -malade, un de ses amis le pria de permettre à ses disciples d’adresser pour lui leurs prières aux esprits et aux génies. « Cela convient-il? » reprit Confucius. « Cela convient, répondit respectueusement
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son ami, car on lit ces paroles dans le livre sacré : Adressez vos prières aux esprits. » Le philosophe sourit et dit : « Ma prière est permanente. »
C’est une bien grande chose que cette influence profonde qu’exerça Confucius et qu’il exerce encore depuis plus de deux mille ans. A l’heure où nous sommes, le vaste empire de la Chine continue à conserver, dans son organisation et dans ses lois, l’empreinte des enseignements du grand philosophe, et il y a là-bas plus de trois cents millions d’âmes qui puisent dans sa doctrine la meilleure part de leurs lumières et de leurs forces. Or, cette grande domination intellectuelle et morale, dédaignant de s’asseoir sur les bases, si fortes cependant, de la superstition, s’est établie sur les simples fondements de la raison. Les législateurs indiens, à l’exemple de bien d’autres, s’étaient prévalus d’une révélation: ils représentèrent Manou, proclamé fils de Brahma, comme ne faisant que promulguer les lois édictées par son père et ils imprimèrent ainsi à leurs prescriptions le sceau d’une majestueuse immutabilité. Les législateurs chinois, plus respectueux envers l’homme et envers Dieu, ont voulu que l’évidence et la bonté de leurs préceptes en fissent la solidité et qu’ils n’eussent que leur vérité pour point d’appui.
Mais il faut bien reconnaître que cette vérité n’est pas pure, que l’erreur s’y est mêlée et que le préjugé et la coutume entrent pour une part dans la perpétuité et l’universalité de cette vénération dont la Chine environne tout ce qui est dit dans ses livres sacrés et dans ses livres classiques. Le capital de ce mélange d’erreurs
tient, ici, comme dans l’Inde, comme dans la Perse, comme dans l’Egypte, à l’obscurcisseirient, pour ne pas dire à l’absence du sens de la liberté.
Lorsque Confucius vécut, le règne de l’absolutisme était depuis longtemps établi dans la Chine. Confucius consolida ce qui était, au lieu de songer à le transformer. Il conseille le despote, mais il consacre l’autorité despotique. Or, qu’arrive-t-il? Les monarques profitent de cette consécration, et puis, forts de leur privilège et de leur pouvoir, ils n’ont garde de suivre les conseils du sage. Donner de bons avis n’est pas assez là où il y a à effectuer de bonnes réformes. Confucius ne songea pas même aux bonnes réformes et s’en tint aux bons avis. Mais, où sont-ils les souverains qui, au milieu de ce vertige d’orgueil que donne la suprême puissance, auront des oreilles pour écouter les leçons de la philosophie ? Ils sont bien rares, et cela se comprend. Il y a ici une épreuve trop forte. Il est absurde de dire à un homme : « Ne soyez pas ivre », quand on a commencé par le gorger de vin.
Admirons cependant ce qu’il y avait de bon et de généreux dans les préceptes de Confucius : « O rois, dit-il en divers endroits, vouez-vous au bien de tous et perfectionnez-vous si vous avez à cœur, comme vous le devez, de tout perfectionner autour de vous. Pour que le monde jouisse de la paix et de la bonne harmonie, il faut que vous gouverniez bien votre royaume ; pour que vous gouverniez bien votre royaume, il faut que vous vous attachiez auparavant à mettre le bon ordre dans vos familles ; pour bien diriger vos familles, il faut auparavant vouscorrigervous-mômes ; pour vous corriger,
il faut remplir vos âmes de probité et de droiluie ; pour rectifler vos âmes, il faut rendre vos intentions pures et sincères, et, comme condition de tout cela, il faut accroître le plus possible vos connaissances morales en approfondissant tes principes rationnels de la conduite humaine. Il est dit dans les livres sacrés : « Ce que le ciel voit et entend, punit et récompense, est ce que le peuple voit et entend, punit et récompense, car il existe une communication intime entre le ciel et le peuple. » Vous qui êtes appelés au gouvernement, soyez doux, attentifs et réservés. Il y a une voie sûre pour obtenir l’empire, c’est de gagner le peuple ; il y a une voie sûre pour gagner le peuple, c’est de conquérir son cœur; il y a une voie sûre pour conquérir le cœur du peuple, c’est de lui donner ce dont il a besoin, et de ne pas lui imposer ce qu’il déteste. Le peuple se soumet à l’humanité, comme l’eau coule en bas, comme les bêtes féroces se retirent dans les lieux déserts. En dirigeant la nation, comportez-vous avec le même respect que si vous ofl’riez le grand sacrifice, et ce que vous ne désirez pas qui vous soit, fait à vous-même, ne 1e faites pas à vos sujets. Pour mieux voir et mieux faire, entourezvous de ces grands hommes d’une vertu accomplie, qui, par la rectitude qu’ils impriment à toutes leurs actions, rendent tout ce qui les approche juste et droit, hommes d’élite à qui il appartient de donner à la raison céleste, vivante en nous, tous les développements qu’elle comporte, et qu’on nommerait justement le peuple du ciel. O rois, que ne comprenez-vous tout le bien que vous pouvez accomplir ! Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait point plus
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(l’une génération pour faire régner partout la vertu d’humanité. »
Il est visible que la grande âme de Confucius s’était hissé gagner, elle aussi, par ce rôve du bon tyran qui en a égaré tant d’autres. C’est en effet un préjugé vulgaire chez les philosophes de la Chine et enraciné dans cette contrée encore plus qu’ailleurs, qu’un peuple est un troupeau aux mains d’un petit nombre de conducteurs prédestinés par leur naissance ou par leur instruction à penser et vouloir pour la masse.
Dangereuse erreur. On imagine que la valeur de l’Etat ne dépend pas de la valeur des individus qui le composent, ou l’on ne voit pas que les individus valent, non par ce qu’ils font de force et mécaniquement , mais par ce qu’ils font de plein gré et librement. On institue donc des systèmes d’autorité où le droit est sacrifié à un mesquin idéal de prospérité et d’ordre par contrainte, et, de cette façon, on aboutit quelquefois à une espèce de perfection et à une espèce de grandeur. Mais cette perfection est toute artificielle et cette grandeur toujours petite.
Tout édifice de tyrannie a un grand corps pour point d’appui, ici une noblesse, li un clergé, ailleurs une milice. En Chine, ce point d’appui est la corporation des savants dits les lettrés. Confucius trouva cela établi et il l’approuva, il le justifia, il le consacra à jamais.
Les Chinois ont honoré la science, et cela les honore eux-mêmes ; mais ils l’ont mise au-dessus de tout, même delà liberté, et c’est ce qui fait que, depuis des siècles, ils s’éternisent dans la médiocrité. Que l’esprit des peuples de la race jaune, un peu aplatis de l’intelligence comme
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(lu visage, soit pour beaucoup (Jans cette civilisation toute figée et immobilisée, c’est incontestable. Mais l’influence de la doctrine et des institutions n’en demeure pas moins immense. Ce sont là des causes qui s’cntrcproduisent et s’entr’aident pour aboutir au môme effet.
Ce que les prêtres ont été dans l’Inde et en Egypte, les savants l’ont été et le sont en Chine. L’aristocratie n’est plus ici une affaire de naissance, c’est une affaire de concours. Le savant heureux dans ses examens, le savant patenté et reçu au rang des doctes, est, par li même, en voie de s’élever aux plus hauts emplois. Il s’agit moins de posséder les capacités voulues que d’avoir obtenu les grades requis.
La science étant ainsi ce qui est matériellement le plus utile, puisqu’elle attire faveurs, distinctions, autorité, honneurs, les savants sont peu à peu formés à en aimer les utilités plutôt que les beautés. Par suite, les sommets où la spéculation se satisfait d’elle-môme ne les attirent guère ; ils préfèrent généralement s’en tenir à ce terre à terre où la science coudoie l'industrie mais est visiblement fructueuse, si bien, par exemple, qu’il y aura, dans une ville comme Pékin, une foule d’excellents calculateurs et pas un grand mathématicien. Une autre cause qui fait que le savoir s’abaisse et se découronne, c’est le régime des examens perpétuels. Ce régime est favorable à la médiocrité, qui recherche les ornières toutes tracées et est heureuse de s’atteler à une besogne bien fixée et bien délimitée; mais ne doit-il pas être funeste à l’originalité, qui aime à se frayer ses voies et à ne relever que de cette spontanéité où réside sa force?
Les mêmes influencesqui font naître, chez les Chinois,
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d’une glorification mal entendue de la science, une espèce d’infériorité de la science, amènent celle-ci à s’assujettir au goût dominant en môme temps qu’elle vise à tout s’assujettir. En eflet, du moment où la science mène à tout et où nui n’est savant s’il n’a été authentiquement gradué, chacun est sollicité à se livrer surtout aux études qui, constituant la plus importante matière des programmes, font avancer dans la carrière des doctes. Or il est assez général que les études privilégiées soient les études d’érudition. Cela doit être là où la médiocrité fait la loi. Patience et mémoire nesontrelles pas choses plus communes qu’invention et génie? Ainsi, il y a en Chine une foule de comités littéraires institués par ordrede l’empereur pourannoteretcommenterd’anciens ouvrages, et on cite tel mot sur lequel il a été rédigé des milliers de gros livres. Sous prétexte d’exactitude dans les renseignements et d’impartialité scientifique, on se croit tenu de ne traiter aucune matière sans exposer et analyser toutes les opinions, anciennes etnouVelles,justes et fausses, qui s’y rapportent. De la sorte chaque ouvrage tend à se convertir en une encyclopédie, et c’est chose ordinaire que les lettrés, renonçant à l’aiguillon de la gloire personnelle, se réunissent par centaines pour faire un livre.
Il est fatal que cette uniformité d’impulsion, cette vulgarité de conception, cette lourdeur d’exécution ■ dans les travaux des savants fassent déprécier, au profit 'des œuvres où l’esprit étale ses connaissances, les œuvres qui sont l’esprit môme. De là vient qu’en Chine les poètes, à moins qu’ils ne soient didactiques et sentencieux, les romanciers, les auteurs dramatiques sont re-
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jetés au dernier échelon de la hiérarchie des lettrés. Aux productions où la fantaisie se joue sans entraves et où l’inspiration éclate, on préfère les ouvrages faits sur commande officielle, patiemment et laborieusement. Le libre esprit de l’art no souffle point ou est vile étouffé dans cette atmosphère de science indigeste. Tout est aligné, nivelé, régularisé. Pas de critique indépendante; mais des tribunaux pédanlesques, qui décident du mérite intellectuel et l’évaluent à son juste prix.
Savants et lettrés étant à la tète de tout, il est naturel qu’ils règlent tout à leur image. Il ne faut donc pas s’étonner si l’on retrouve dans l’organisation politique et sociale des Chinois ce défaut d’originalité et de hardiesse, ce mélange de sérieux et de platitude, ce caractère de monotonie et d’uniformité qui caracrisent la science et la littérature chinoise.
' Le scrupuleux esprit* de mélhodo qui est une des qualités du savant est introduit partout; la moindre affaire nécessite une infinité de procédures; rien ne se fait sans une énorme complication de cérémonies; l’étiquette est l’objet d’une vaste science; la gravité prétentieuse est considérée comme une vertu; la gène comprime tout libre essor; enfin, la vie n’est qu’une représentation continuelle. En même temps, chacun est étiqueté, classé, numéroté. Sans doute, la naissance ne décidé pas de votre spécialité, et, chose rare ailleurs’ le fils d’un ministre devra, s’il est ignorant, aller dans une boutique ou dans un atelier, à moins qu’il ne préfère diriger la charrue; mais on demeure toujours tenu de se faire une spécialité et de s’enfermer dans la
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spécialité qu’on s’esl faite. Le cultivateur entend seulement le labour, le soldai la guerre, l’artisan son métier, le marchand son commerce. Quant aux femmes, enfermées à la maison elles se font un petit pied et n’apprennent pas môme à lire. Il suit de là qu’il n’y a point chez les individus cet assemblage de capacités diverses, et entre les différentes classes cette espèce de pénétration réciproque, cette circulation d’une vie commune, qui préûennent la routine et favorisent le progrès.
Non-seulement l’esprit de méthode se môle à tout; mais encore toutreyôt le caractère positif de la science. On a à cœur de s’en tenir au substantiel, au sensé, au solide. L’utile prime le beau. L’architecture commode est trouvée la meilleure. On n’aurait garde d’exiger seulement de la musique qu’elle flatte l’oreille et enchante Tâme; on lui demande de faire penser, au moyen de combinaisons de sons qui nécessitent de grands calculs, et quand on dit qu’un air est très-beau on veut surtout signifier que tout s’y enchaîne de façon à comporter des démonstrations exactes. Les créations poétiques sont mésestimées, vu que ce qui est fictif n’est pas positif. L^ peuple serait enclin à se divertir aux représentations théâtrales ; mais, morigéné par les pédants, il affecte pour elles un mépris de commande. L’éloquence est frappée d’interdit, à moins qu’on ne prostitue un tel nom à ces pièces académiques où les lettrés s’ingénient à délayer des riens prétentieux dans des flots de paroles bien sonnantes. Ni tribune, ni barreau. Les procès se discutent méthodiquement, gravement, compendieusement, et il y a des censeurs de l’empire qui rédigent,