I. — DU MAHOMÉTISME
C’en était fait des trois grandes civilisations de l’Orient, de la Grèce et de Rome ; une civilisation nouvelle, fille de la Judée en religion, élève de la Grèce dans la science et dans l’art, et imitatrice de Rome dans l’administration et la jurisprudence, allaitlaborieusement se développer. On a appelé moyen-âge l’époque qui s’étend comme une nuit entre le crépuscule du monde antique et l’aurore du monde moderne.
Toutefois, au milieu des ténèbres du moyen-âge, une civilisation non moins brillante qu’éphémère, et bien différente de celle qui se préparait, s’ébaucha en Arabie et, un moment, sembla sur le point de conquérir et de dominer l’Europe. Elle fut le fruit d’une grande révolution religieuse qu’avait facilitée l’anarchie des croyances.
En effet , à la fin du. vi* siècle de Père chrétienne, les Arabes, peuple joignant à un sentiment profond de
la personnalité humaine cet esprit de simpliQcation monothéiste qui caractérise la race sémitique, étaient partagés entre différentes sectes. Parmi ces sectes primaient, diversement combinées, la religion des Mages, la religion des Juifs et la religion des Chrétiens. C’est alors que parait Mahomet, l’un de ces imposteurs de génie ou de ces sublimes visionnaires à qui il a été donné de maîtriser les consciences. Il se pose en restaurateur de la vieille foi des ancêtres; il s'élève contre ces superstitions nées de la liberté religieuse qui assimilent à Dieu des anges ou des démons ; il s’attribue la’mission de purifier de toute idolâtrie et de simplifier, d’après les traditions d’Âbrabam et d’ismaël, la loi de Moïse et la loi de Jésus, et, armé de la parole et du glaive, il séduit ou subjugue des millions d’âmes. Sa religion n’est surchargée ni de miracles, ni de mystères ; la doctrine est réduite à la foi en un Dieu unique, en la Providence et en l’immortalité ; la pratique consiste en prières, en jeûnes, en pèlerinages et dans l’observance de beaux préceptes sur la sobriété, la justice et l’aumône. Mais l’institution de la polygamie et l’apothéose des jouissances sensuelles promises comme récompense à la vertu eiléminent peu à peu les âmes ; le principe de l’apostolat par le fer, non moins pernicieux que le principe inquisitorial de l’apostolat par le feu, fait du croyant l’ennemi de toute foi étrangère et de toute science indépendante; enfin, le dogme de la prédestination tend à pétrifier les volontés dès que sera éteinte la première ardeur du fanatisme. Voilà comme Mahomet, en jetant les semences d’un grand mouvement de civilisation, répandit aussi les germes de cet esprit d’intolérance
ou MAHOMÉTISME
inhumaine ou d'incuriosité stupide, de cette mollesse et de cette immobilité funeste où végètent aujourd’hui les adorateui-s de sa loi. Cette loi, il l’appelait une loi de vie, elle est devenue une loi de mort.
C’était aussi une philosophie de mort que la philosophie du moyen-âge ; mais l’heure devait venir où la vie en sortirait, la raison soulevant enûn le couvercle du sépulcre dans lequel la théologie prétendait la tenir ensevelie .
Cette philosophie a été dite Scolastique, parce qu’elle naquit dans les écoles fondées pas Charlemagne, génie organisateur qui constitua la Chrétienté.
Le propre de la scolastique fut de subordonner la science et la moralité aux formules de la théologie consacrée et d’étudier des notions transmises sur les choses, non les choses elles-mêmes : à la place des faits, des textes; à la place de la vérité, l’autorité.
Le moyen-âge ne se préoccupe guère d’interroger directement la nature et l’humanité ; mais en revanche il propose à la méditation philosophique des sujets neufs, que les Grecs n’avaient même pas soupçonnés. Ainsi, parmi les graves problèmes qu’on se passe de génération en génération, figurent des questions comme celles-ci : « Pourquoi Eve a-t-elle été tirée d’une côte et non pas d’une autre partie du corps d’Adam? Quelle était la taille d’Adam naissant? Si une souris
mange la sainte hostie mange-t-elle le corps de la Divinité? »
Dans la morale, de même que dans les autres matières, la scolastique, mère de la casuistique, substitue le point de vue particulier d’une certaine autorité au point de vue universel de la raison.. Or le tout n’est pas de savoir ce que logiquement chacun doit faire dans la famille, l’Etat, l’Eglise, l’humanité, tels qu’ils sont de par tel ou tel pouvoir; c’est aussi de démêler ce que famille, Etat, Eglise et humanité doivent être indépendamment de tout pouvoir. Si l’expérience seule vous l’apprend, votre morale sera régie par l’histoire au lieu de la régir; si vous ne tenez compte de l’expérience, votre morale ne pourra prendre vie dans l’histoire. Il faut considérer à la fois le réel et l’idéal pour tirer graduellement de ce qui est ce qui mérite >d’être.
Du moment où la scolastique se donnait pour but de justifier la tradition religieuse et d’en tirer toutes les conséquences qu’elle comporte, il était naturel qu’elle prisât par-dessus tout les procédés techniques de l’argumentation. De là l’espèce de culte qu’elle voua à Aristote, le législateur du syllogisme. Elle sembla croire que <c Dieu ayant fait l’homme un animal à deux jambes, avait laissé à ce philosophe le soin d’en faire un animal raisonnable. » Pourtant, de même qu’il n’est pas nécessaire de savoir comment on digère et comment le sang ciicule, pour se nourrir et pour vivre, il n’est pas nécessaire pour raisonner d’avoir démêlé le mécanisme du raisonnement. Le syllogisme n’est pas le raisonnement; il n’en est que la forme J. P. ‘ 22
386 HISTOIRE DE LA PpiLOSOPHIE DU MOYEN-AGE
technique. Le raisonnement est commun à tous les hommes. Le syllogisme est un procédé artificiel plus ou moins employé et plus ou moins connu. On peut mal raisonner en entassant selon la formule syllogismes sur syllogismes, et on peut bien raisonner sans avoir la moindre notion du syllogisme et de ses règles. Aveuglément épris de ce mécanisme , on apprit, on divisa, on subdivisa, on multiplia les règles de la syllogisliquCi Le vain fatras des Baroco et des Féiapton embarrassa la marche de l’esprit, et les idées furent négligées pour les mots. On exigeait des déductions rigoureuses; mais on acceptait les principes sans examen. Or, la plupart des erreurs des hommes viennent plutôt de ce qu’ils raisonnent sur de faux principes que de ce qu’ils raisonnent mal suivant leurs principes. Au surplus, quelque peu raisonnables qu’aient été souvent les raisonneurs du moyen-âge, ils ont dégrossi beaucoup de questions ; nombre d’esprits se sont aiguisés à leur école, et notre langue leur est en partie redevable de cette logique, de cette clarté, de cette précision qui fait d’elle la langue de la raison.
Le théâtre de la philosophie scolastique fut l’Europe occidentale; dans l’Europe plus particulièrement la France, et dans la France plus particulièrement Paris, surnommé la ville des philosophes. On peut distinguer dans son développement deux périodes : une première période où a dominé l’esprit platonicien ; une seconde période, datant du xiii* siècle, où a dominé l’Aristotélisme.
L’empire de la scolastique s’étend du viii® siècle à la fin du xv° siècle. Dès cette époque la scolastique a cessé
de régner, mais non de subsister. Elle se perpétue dans les écoles ecclésiastiques, avec ses volumineux cahiers, jusqu’au delà du xvii® siècle, et môme à un certain moment elle est sur le point d’obtenir qu’il soit prononcé un arrêt contre Descartes, en faveur d’Aristote. A partir du xviii® siècle, la scolastique s’éclipse, d’abord devant le cartésianisme que l’invasion des théories matérialistes accrédite comme le meilleur rempart des bonnes doctrines ; puis devant le traditionalisme qui oppose le consentement unanime aux prétentions de la raison individuelle; enfin devant l’ontologisme qui, affirmant l’impersonnalité de la raison, enseigne qu’elle est en rapport direct avec l’Etre universel. Mais voici qu’au milieu du xix* siècle la scolastique a repris une nouvelle vigueur et, sous le nom de psychologisme, la philosophie de saint Thomas est redevenue la philosophie officielle de l’Eglise catholique de plus en plus conséquente avec ses principes.
Les livres de saint Augustin ; des commentaires du Phédon et du Timée de Platon ; quelques fragments de la Méthode d’Aristote avec une introduction de Porphyre ; des traités de Boèce,où le péripatétisme domine dans les matières logiques, et qui, pour la morale, allient l’inspiration stoïcienne à l’inspiration chrétienne ; des compilations de Capella, d’Isidore, de Cassiodore ; enfin divers sommaires en usage dans les écoles romaines : tels étaient, au viii® siècle, les principaux matériaux des hommes d’étude. Ceux-ci étaient rares, et généralement ils appartenaient au clergé régulier. Les monastères étaient alors le refuge des lettres. Les manants
peinaient; les seigneurs guerroyaient; mais les moines lisaient, méditaient, écrivaient et enseignaient.
Ce sont les écoles monastiques de l’Angleterre qui furent le premier foyer de la culture philosophique. Il en sortit particulièrement Alcuin et Scot Erigène, deux initiateurs, l’un de la philosophie éristique, l’autre de la philosophie mystique, qui forment au moyen-âge le double courant de la pensée.
Alcuin, élève de Bède le vénérable, était abbé de Cantorbéry lorsque Charlemagne l’appela à sa cour et le fit en quelque sorte son ministre de l’instruction publique. Alcuin dirigea l’Académie instituée au palais de l’empereur et fonda les écoles d’Aix-la-Chapelle , de Paris et de Tours. Entre autres ouvrages, il écrivit un traité sur les sept arts libéraux qui, divisés en deux catégories, ont constitué le programme de l’enseignement du moyen-âge : d’abord la grammaire, la rhétorique, la dialectique ; puis la musique, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie. Les trois premiers arts furent appelés le triple chemin -, les quatre autres, le quadruple chemin, aboutissant à Ic^ théologie, la science maîtresse. Aux yeux d’Alcuin, la philosophie est l’ensemble de nos connaissances possibles sur les choses divines et humaines. 11 estime par-dessus tout la discussion et la définition; mais il les veut plutôt ingénieuses que scientifiques, à en juger par ce qu’on trouve dans une espèce de catéchisme encyclopédique qu’il rédigea sous forme de dialogues. En voici un passage :
« Qu’est-ce que l’homme ? — C’est l’ôtage de la mort, un voyageur qui passe, un hôte d’un moment. — En quoi consiste la liberté? — Dans l’innocence. — Com-
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ment définissez-vous le cerveau ? — C’est le gardien de la mémoire. — Et le printemps? — C’est le peintre de la terre. »
Esprit bien autrement grand était l’Irlandais Scot Erigène, qui, au ix* siècle, plusieurs années après la mort d’Alcuin , fut mis par Charles le Chauve à la tête de l’Académie palatine. Dédaigneux de la pure dialectique, où il ne voit qu’une science de mots, Scot va droit aux grandes questions. Comme autrefois saint Augustin, il pose en principe que la vraie religion et la vraie philosophie ne diffèrent point : ce que l’une adore, l’autre l’explique. A Dieu, le créateur incréé, il oppose l’univers, ensemble des choses créées. Parmi les choses créées il distingue celles qui créent à leur tour, à savoir les Idées, types générateurs des individus, et celles qui ne sauraient rien créer, à savoir les êtres particuliers qui constituent à côté du monde intelligible le monde sensible. Néanmoins il pense qu’au fond Dieu ne saurait être sans l’univers, ni l’univers sans Dieu qui est son âme et sa vie. En soi Dieu est l’être essentiellement indéterminé. L’univers le détermine ; mais aussi le dénature. Dieu demeure toujours incompréhensible, parce qu’il n’est aucune notion dans laquelle on puisse le comprendre : son nom est Mystère. Partout où il y a de l’être, il y a de la perfection. Le mal n’est qu’un défaut d’être. La création divine, identique à la pensée divine, n’a ni commencement ni fin. Tout part de l’éternité ; tout va à l’éternité. Nos âmes, affligées d’un corps parce qu’elles sont déchues, sont douées de mouvement, de vie et de raison, capables de sagesse, faites pour avancer dans la science dont le but suprême J, P. 22.
est de tout expliquer par les causes premières, el enfin appelées à rentrer en Dieu. Car, comme tout procède de Dieu, tout doit retourner à Dieu, la nature par l’intermédiaire de l’homme, l’homme par l’intermédiaire du Christ. Pas d’expiation qui ne tende à faciliter ce retour des êtres à l’Etre. 11 serait indigne de Dieu qu’il y eût d’autres châtiments que des châtiments régénérateurs, résidant dans 1a conscience du mal accompli, purifiant peu à peu le coupable et l’acheminant à cette sanctification finale qui tôt ou tard sera le lot universel de toutes les créatures.
Le néoplatonisme chrétien de Scot rappelait celui d’Origène et était également puisé aux sources grecques. Plus savant qu'aucun de ses contemporains, Scot traduisit les livres de ce chrétien qui, sous le pseudonyme respecté de Denis de l’Aréopage, avait repris en les exagérant les théories de l’école alexandrine. Dans ces livres, parmi lesquels on distingue la Théologie mystique et le Traité des noms divins, Plotin est dépassé. 11 ÿ est dit qu’on ne saurait désigner Dieu que par des formules négatives, vu qu’en lui l’absence de substance est la substance infinie ; l’absence de vie, la vie infinie ; l’absence de pensée, la pensée infinie. Sa nature est d’être supérieur à toutes les contradictions de la pensée humaine. Il est « supra-ineffable, supra-inintelligible. »
Ainsi furent jetées par Scot Erigène les premières semences de ce panthéisme mystique, indirectement inspiré de Plotin, qui au moyen âge donnera la vie à différentes sectes se réclamant du libre esprit, et qui, élargissant la religion au delà des bornes où le catholicisme l’enferme, fera échec à l’orthodoxie.
Scot Erigène n’échappa point aux censures de l’Eglise. Un concile tenu à Rome fit jeter au bûcher le livre qu’il avait écrit sur l’Eucharistie.
C’est à propos de la même question que cent cinquante ans plus tard devait être condamné l’archidiacre Bérenger. Aux yeux de Bérenger, l’Eucharistie est une fiction de la foi. Autre chose ce que sont les sacrements, autre chose ce qu’ils signifient. « Quand môme, dit-il, le corps de Jésus-Christ aurait été aussi grand que la tour la plus énorme, tant de peuples en ont déjà mangé que depuis longtemps il n’en resterait^plusrien. »
Entre autres disciples, Bérenger forma cet Hildebert, évêque de Tours, qui a dit en un beau vers latin :
Il faut tuer le crime, et nou les criminels.
C’est au siècle où vivait Bérenger, c’est-à-dire au XI® siècle, qu’il faut se reporter pour trouver un penseur de la taille de Scot Erigène. Ce penseur est saint Anselme, né à Aoste dans le Piémont, disciple de Lanfranc de Pavie, à qui il succéda comme prieur de l’abbaye du Bec en Normandie, plus tard archevêque de Cantorbéry sous Guillaume le Conquérant.
Anselme, plein de la doctrine d’Augustin, fut luimême l’Augustin du moyen âge. On a de lui des traités sur la Vérité, sur le Libre arbitre, sur la Trinité, sur les Causes de V Incarnation, et deux livres capitaux ; le Monologue ou Exemple de la manière dont on peut méditer sur les raisons de sa foi ; l’A llocution ou la Foi cherchant à comprendre.
Saint Anselme enseigne qu’il faut que l’œuvre de la
foi précède l’œuvre de la raison. Commencez par croire ce que l’Eglise dit de croire et conforraez-y vos actes. Puis, cherchez les raisons de votre croyance. « Si elle vous devient intelligible, rendez-en grâces à Dieu.
S’il en est autrement, vous n’avez qu’à baisser la tôle, non pour donner des coups de cornes, mais pour adorer. » La philosophie fondée sur la foi : c’est bien là la formule de la scolastique. Le mal est que si vous accordez quelque chose à l’esprit philosophique, il finit tôt ou tard par tout obtenir. Plus on examine, plus on prend goût à examiner; si on ne comprend pas, on cherche à comprendre pourquoi on ne comprend pas; de recherche en recherche on arrive aux vérités fondamentales, et si, malgré la défense faite, on les discute, voilà tout ébranlé. Ainsi le raisonnement préparait les voies à la raison et le moyen âge devait aboutir à l’enfantement de l’ère moderne. On ne disait plus avec Ter- | tullien : je crois parce que c’est absurde ; mais : je crois ' parce que cesl raisonnable, et on donnait pour fonction à la philosophie de répondre, sans contredire la foi, aux divers pourquoi que la raison s’adresse. La philosophie en viendra peu à peu à répondre sans s’inquiéter de la foi.
Logicien, saint Anselme démontre que c’est au jugement, non aux sens, qu’il faut attribuer nos illusions sur les choses et que l’essentiel est de rectifier notre entendement; psychologue, il fait voir que la volonté est toujours plus forte que l’inclination , alors même qu’elle lui cède, et que, bien loin d’être invinciblement emportée, elle se rend d’elle-même à ce qu’elle veut le plus énergiquement.
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Mais c’est dans les questions de métaphysique et plus spécialement dans les questions de théologie qu’Anselme est sur son terrain de prédilection. Justice infinie d’où dérive tout ce qui est juste; Bonté infinie d’où dérive tout ce qui est hon ; Grandeur infinie d’où dérive tout ce qui est grand, Dieu est, à ses yeux, l’essence suprême; il est la Vie, la Raison, le Salut, la Sagesse, la Vérité, la Beauté, l’Immortalité, l’Incorruptibilité, l’Immutabilité, la Béatitude, l’Eternité, la Puissance, l’Unité même. Il est vrai de dire que tout est tiré du néant, en ce sens que les choses avant la création n’avaient pas d’existence propre ; mais il n’en faut pas moins reconnaître que pour Dieu et en Dieu toutes choses ont existé de toute éternité à l’état d'idées.
La grande préoccupation qui obsédait saint Anselme au point de lui ôter l’appétit et le sommeil était de découvrir une preuve simple et irréfutable de l’existence de cet être qui a tout prévu et tout fait. Il raconte qu’il n’eut de repos que lorsqu’il eût trouvé la démonstration dont la recherche occupait tous ses instants.
Pour démontrer Dieu, saint Anselme s’appuya tout d’abord sur la notion d’un être nécessaire, cause de tout ce qui est. Rien n’existe, disait-il, qui n’ait sa cause. Si cette cause est unique c’est Dieu. S’il y a plusieurs causes, ou bien chacune a sa cause dans les autres : mais c’est une hypothèse absurde, car une chose ne peut à la fois être la condition d’une autre et l’avoir pour condition d’elle-même; ou bien, chacune de ces causes est cause d’elle-même : mais alors il y a une certaine puissance d’exister par soi qui leur est commune à toutes, et cette puissance est précisément Dieu ; ou bien
enfin toutes ces causes dépendent d’une cause unique : or, encore une fois, cette cause unique ne peut être que Dieu. Il faut toujours en revenir à un être souverainement réel, cause de tout ce qui existe, existant de soi et par soi.
Préoccupé d’arriver à un argument plus rigoureux, à un argument unique « qui, selon ses paroles, n’eût besoin que de soi pour se soutenir, » saint Anselme finit par développer une preuve qu’avait indiquée Augustin à la suite de Platon, et que Descartes, puis Leibnitz devaient s’approprier : la preuve tirée de l’idée de l’être parfait. D’après Anselme, l’athée le plus insensé est obligé de convenir qu’il a l’idée d’un être audessus duquel on ne saurait en imaginer de plus grand. Or cet être doit exister non-seulement dans notre intelligence, mais encore dans la réalité, car s’il n’en était ainsi nous pourrions en concevoir un autre à la fois intelligible et réel, c’est-à-dire un autre plus grand : ce qui est contradictoire. L’être au-dessus duquel on ne peut rien concevoir ni dans la pensée ni dans la réalité, c’est Dieu. En deux mots ; Il est bien évident qu’on peut affirmer de tout être toute qualité qui est renfermée dans son idée. Or, dans l’idée d’un être parfait, idée qui nous est commune à tous, est renfermée l’idée de son existence actuelle, car, s’il n’existait pas, cet être ne serait pas parfait. On peut donc affirmer l’existence actuelle de l’être parfait.
Kant objectera justement que, sans doute, étant donné un triangle, ses trois angles égaleront deux droits, mais encore faut-il que ce triangle existe. L’existence est moins une qualité que la condition de toute
qualité. Vous prouvez bien qu’ayant l’idée d’un être parfait, nous l’envisageons comme existant; mais vous ne prouvez pas qu’en effet l’être parfait existe indépendamment de l’idée que nous nous en faisons.
Pourtant, la preuve en question renferme un fond de vérité. Au-dessus des êtres qui n’ont pas en euxmêmes leur raison d’être, ne concevons-nous pas nécessairement une réalité ayant en elle-même sa raison d’être, telle, par suite, que son essence implique son existence ?
Mais cette réalité, dont c’est la nature d’exister de tout temps, est-elle cet être qu’on appelle Dieu? Ne se réduit-elle point, par exemple, à un ensemble de forces dont les combinaisons et les transformations continues feraient la vie de l’univers? L’argument de saint Anselme nous laisse incertains là-dessus.
Saint Anselme fut combattu par Gaunilon, ce moine que Hégel a libéralement appelé le Kant des anciens temps, et dont Hobbes et Gassendi devaient reprendre l’argumentation à l’encontre de Descartes. Gaunilon, voulant montrer que celui qui a dit en son cœur : « il n’y a point de Dieu, » n’est pas aussi insensé que le prétend saint Anselme, intitula son livre : Défense de l’insensé. Il y soutenait que l’esprit peut feindre tout ce qu’il veut, mais ne saurait légitimement attribuer l’être à ses fictions : d’où il suit que la conception de Dieu n’implique pas son existence. Vous me racontez des merveilles d’une île enchantée et j’admire comment tout se tient dans le tableau que vous me faites d’elle. Mais suit-il de là qu’elle existe en effet? Pas du tout. L’intelligence est susceptible de comprendre le faux
.i9() IHSTOIRb) DE LA PUILUSOPUIE DU MOYEN-AGE
aussi bien que le vrai^ et de ce qu’elle conçoit elle ne saurait déduire ce qui est.
C’est au temps de saint Anselme que s’émut le fameux débat relatif aux idées générales. Porphyre, dans son introduction à la logique d’Aristote commentée dans toutes les écoles, disait que « c’est une grande question de savoir si les genres et les espèces ont une existence réelle ou n’existent que dans notre intelligence. »
Rosceliu, chanoine de Compiègne, entreprit de trancher cette grande question, qu’avaient déjà abordée, mais moins nettement et moins bruyamment, d’une part Scot Erigène et Laufranc, d’autre part Kaban-Maur, Bérenger et Odon. Adoptant les tendances de ces derniers, il se fit le chef du nominalisme et soutint que les idées générales, loin d’être des types préétablis, ne sont que de purs noms, des points de vue abstraits des choses individuelles. Ainsi penser à l’homme en général, c’est penser à un signe, non à rien de réel. L’idée d’homme n’est qu’un son de voix, si l’on ne se représente tel ou tel homme.
Saint Anselme, platonicien comme Scot Erigène et Lanfranc, combattit cette doctrine et défendit contre elle la Trinité catholique, que Roscelin réduisait à une unité nominale, enseignant que Dieu ne saurait être à la fois le Père, le Fils et l’Esprit, de même qu’une maison n’est pas simultanément le toit, le fondement et le mur. Il est vrai que Roscelin, mandé au concile de Soissons, avait rétracté cette opinion. « Mais, dit l’archevêque, il l’avait rétractée seulement des lèvres
et parce qu’il avait peur que le peuple ne le massacrât. n Massacrer! Voilà un argument d’une nouvelle espèce, qu’Aristole avait omis dans sa classification, et dont le rôle a malheureusement été bien grand à cette époque d’intolérance théocralique qu’on appelle le moyen-âge.
Il ne faut pas s’étonner si les défenseurs de l’orthodoxie étaient hostiles à la doctrine de Roscelin. Les nominalistes, à qui saint Anselme reproche de ne pas dégager la raison des ténèbres corporelles et de ne pas distinguer du matériel des choses ce qui doit être considéré en soi, tendaient à dissoudre en éléments individuels cette société spirituelle que constituait l’Eglise et à s’affranchir, comme d’autant de fictions, des autorités consacrées.
Un brillant professeur de Paris, plus tard évêque de Châlons, Guillaume de Champeaux, combattit lui aussi Roscelin et se fit le chef du liéalisme, que nous appellerions aujourd’hui V Idéalisme.
D’après lui, les individus n’ont d’existence que par leurs rapports avec les entités générales qui seules existent véritablement. Ils ne sont que des noms, des sons de voix, du moment où on les considère en dehors de l’espèce à laquelle ils appartiennent. Ainsi, au fond de tel ou tel homme et avant lui, comme avant chacun de ses semblables, il y a l’humanité. L’humanité est seule réelle, et chacun de nous n’est qu’un accident de l’humanité.
Le réalisme était évidemment favorable à l’esprit de chimère qui, réalisant des abstractions, crée en matière politique et religieuse les utopies et les superstitions ;
mais aussi, altaché à l’unilé plutôt qu’à la diversité, il semblait s’accommoder d’une puissance mystique régnant sur tes âmes et se prêter aux exigences de la théologie bien mieux que le nominalisme. Par là même il obtint le patronage de l'Eglise.
Abailard, disciple de Guillaume, devint son ardent adversaire, et, plaçant dans la pensée toute la réalité des idées générales, il se fit l’avocat du Conceplualisme. D’après lui, le général existe, quoi qu’en disent les nominalistes ; mais il n’existe pas soit avant les individus, soit après, comme le soutiennent les réalistes; il existe dans les individus, sans d’ailleurs suffire à les constituer, car alors il n’y aurait plus de différence entre eux. Considéré hors des individus, le général ou l’universel n’est ni une véritable réalité, ni un pur nom, il est une conception fondée en raison et en fait.
Dans l’antiquité, Aristote, comme Roscelin, semblait ne reconnaître que des individus; mais, en môme temps, il admettait, avec Abailard, que les idées générales sont des conceptions établies sur les lois de la pensée et auxquelles correspondent des rapports réels qui unissent les êtres. Platon, de même que saint Anselme et Guillaume de Champeaux, mais avec plus de profondeur, admettait l’existence réelle des Idées, pensées créatrices de Dieu, types éternels des choses, formes multiples de l’infini, auxquelles appartient l’existence véritable, tandis que tout le reste n’est qu’apparence.
Les idées générales sont-elles de purs noms, comme le disent les nominalistes?
Sont-elles des êtres réels, ^de telle sorte qu’il y ait un homme type de l’espèce, comme le disent les réalistes?
Sont-elles simplement des conceptions rationnelles de l’esprit, reposant sur des rapports réels entre les individus, comme le disent les conceptualistes?
Le nominalisme, quand il est exagéré, méconnaît que la généralisation, c’est-à-dire le travail de l’esprit comprenant dans une notion unique des caractères communs et propres à plusieurs objets, est une œuvre de raison par laquelle notre pensée s’assimile la nature; il aboutit à n’admettre ni harmonie, ni unité dans le monde; il annihile la science en faisant des choses un assemblage incohérent de vaines fantasmagories. Est-il raisonnable? Le nominalisme rentre dans le conceptualisme.
Le conceptualisme n’accorde point assez de réalité aux idées générales, tandis que le réalisme leur en accorde trop. L’individu périt, l’espèce reste. Il y a donc des types constants, ce que nient les nominalistes et les conceptualistes. Mais ces types constants n’ont pas une existence distincte et concrète , comme le prétendent les réalistes, et, de plus, il n’est pas impossible que, dans la suite des temps, grâce à des influences continues et à des évolutions graduées, se forment des types nouveaux ou se déforment d’anciens types .
Chaque type se réduit sans doute à « une idée organique qui, comme ledit M. Claude Bernard, passe de génération en génération, de laquelle tout dérive dans l’être vivant, qui seule dirige et crée. Les moyens de manifestations physico-chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature et restent confondus pêlemêle comme les lettres de l’alphabet dans une boîte où
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cette force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. »
Les efforts d’Abailard pour expliquer rationellement les mystères du catholicisme, au risque de les dénaturer en parlant de la Trinité comme Arius, de la grâce comme Télage et du Christ comme Nestor his ; ses idées sur la Foi qu’il définissait « l’approbation libre des choses qu’on ne voit pas » et en dehors de laquelle il admettait que les sages païens pussent être sauvés; la préférence qu’il accordait aux idées morales de la philosophie grecque, connue par lui à travers saint Augustin et Cicéron, sur les idées morales de l’ancien Testament ; enfin ses vives sorties contre les esprits présomptueusement crédules qui acceptent telle ou telle doctrine sans examen, lui attirèrent des persécutions. Il fut condamné par deux conciles.
Au fond, Abailardne voulait pas déserter l’orthodoxie; mais, malgré lui, son intelligence l’en éloignait. Ainsi, il désirait sincèrement expliquer l’incarnation au sens catholique; il ne laissa pas de l’expliquer, comme Arius, au sens platonicien, et on put lui reprocher qu’en s’efforçant de faire de Platon un chrétien, il se montrait lui-même païen. Mêmes hardiesses dans les autres questions de dogme. Peu à peu le nom d’.Abailard devint, pour les contemporains, la personnification de la raison individuelle inaugurant l’exercice de ses droits. De là ces accents enflammés de saint Bernard, son grand accusateur : « Qu’y-a-t-il dans ce théologien de plus intolérable ou l’arrogance ou le blasphème ; ou la témérité ou l’impiété? Ne provoque-t-il pas
contre lui toutes les mainSj l’homme dont la main se lève contre tous? Tous, nous dit-il, pensent ceci; et moi, je pense autrement. Eh! qui donc es-tu, toi? qu’apportes- tu de préférable? quelle précieuse découverte as- tu faite? que nous révéleras-tu qui ait échappé aux saints et aux anges? Vraiment ! cet homme va nous servir une boisson inconnue, une nourriture cachée jusqu’à ce jour ! Parle, dis-nous quelle est cette chose que lu vois et que personne avant toi n’avait pu voir? Cette chose, où l’as-tu trouvée? Ce que tu dis, qui te l’a dit? Notre maître à tous confesse que sa doctrine vient d’ailleurs, <i Je ne parle pas d’après moi, » nous dit-il. Toi, au contraire, tu fais le maître; tu nous donnes ce que tu n’as reçu de personne. Ignores-tu donc que qui parle d’après soi ne dit que mensonges? » L’éloquent tribun de l’Eglise ne tarissait pas en invectives contre le puissant raisonneur. « Il ne faut pas, disait-il en diverses occasions, hésiter à se débarrasser d’un seul homme pour le salut de tout un peuple. Effroyablement familiarisé avec les jeux de la dialectique, Abailard est en train d’extravaguer dans les matières religieuses, renouvelle toute sorte de vieilles erreurs, ose appliquer à tout ses hardies investigations, et enfin dépasse orgueilleusement les limites que nos pères ont posées. Sus à cet hornnie qui livre aux fluctuations de la raison humaine la foi que le passé nous a léguée assise, sur des bases inattaquables! 11 mérite non des réponses, mais des coups de verge. » De fait, Abailard était un grand agitateur d’idées. Ardent à creuser en toutes choses le pour et le contre, l’auteur du Oui et Non mit à la mode les joutes
402 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE Dü MOTEN-AGE
intelleclnelles où il excellait et excita tout autour de lui l’esprit d'exarnen. Il se plaisait à appeler la logique rinstitutrice do toutes les sciences. Les puissances du temps ne pensaient pas comme lui. On lui fit un crime d’être grand logicien mais petit théologien , et ce n’est pas sans raison qu’à la suite de ses disgrâces il répétait souvent : ■ C’est mon culte pour la logique qui m’a rendu odieux et m’a perdu. »
Le souvenir d’Abailard est demeuré populaire, et il faut moins l’attribuer à cette subtilité de dialectique qui faisait de lui un adversaire invincible, à cette force d’éloquence qui, dans tous les lieux où il professait, rassemblait des milliers d’audileurs autour de lui, qu’à ses aventures d’amant malheureux. On raconte partout l’histoire attendrissante des amours et des infortunes d’Abailard et d’Héloïse. Peut-être oublie-t-on trop volontiers ce qu’il y eut de criminel dans la conduite. d’Abailard préméditant, vis-à-vis d’un vieillard son hôte, l’abus de confiance le plus odieux; se faisant le maître d’Héloïse pour devenir son séducteur; corrompant, lui homme grave arrivé à la quarantième année, une adolescente de seize ans.
Abailard eut de nombreux disciples auxquels il inculqua cet esprit critique qu’il mêlait au dogmatisme. Parmi ceux-ci, outre le fameux Arnaud de Brescia, ce réformateur enthousiaste qui expia sur le bûcher son double apostolat de chrétien et. de républicain, on remarque Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, que ses adversaires qualifiaient d’athée parce qu’il distinguait de l’être de Dieu sa personnalité, et Jean de Salisbury, évêque de Chartres. Ce dernier fit la guerre
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aux vendeurs de mois ; enseigna (jne les choses n’existent qu’autant qu’elles participent à l’essence de Dieu, qui les enveloppe et les remplit de lui-même, et développa de belles idées morales. A ses yeux, il n’y a qu’un seul mal dont il faut nous préserver de toutes les forces de notre esprit et de notre cdrps. Quel est ce mal? Le déshonneur, opprobre qui s’attache à tout ce qui est malhonnête. Et comment s’en préserver? Ici ni les oracles des devins, ni les réponses de la divinité n’ont que faire. Le plus sûr est de consulter sa raison. Caton, sur la terre d’Afrique, au milieu des pires difûcultés, dédaigne d’interroger Jupiter Hammon. 11 sent que sa conscience suffit pour lui persuader qu’il n’est jamais bien de désertdr la cause de la liberté et qu’il se doit d’éviter, avec le joug du césarisme, toute flétrissure qui souillerait l’éclat de sa vertu.
Non-seulement au fond du conceptualisme d’Abailard il y avait le rationalisme; mais encore il suffisait de presser le nominalisme de Roscelin et le réalisme de G uillaume, pour tirer de celui-ci le panthéisme, de celuilà le matérialisme. Les conséquences de ces doctrines suscitées par les divers interprètes du néoplatonisme vont se produire durant la seconde période de la scolastique, sous le règne de plus en plus incontesté d’Aristote. Déjà plusieurs ont été hardis à interpréter le dogme ; maintenant plusieurs seront hardis à le nier.
Nous voici arrivés à l’époque qui fut l’apogée du moyen-âge. Tandis que la brillante folie des croisades précipitait l’Europe sur l’Asie, des Universités, pleines de vitalité et jouissant de larges franchises, se constituaient à Orléans, à Bourges, à Toulouse, à Montpellier, comme à Paris. On n’avait pas seulement l’ardeur d’enseigner et d’apprendre. On pensait; on sentait; on créait.
C’est alors que se produisent, naïfs et puissants, des historiens et des chanteurs dont la prose ou les vers dégagent de son vieux maillot la langue française. C’est alors que la musique chrétienne, rompant la monotonie grandiose du chant grégorien, prend son vol dans des harmonies suaves et sublimes où l’art du compositeur met en œuvre des morceaux écrits par les saint Bernard, les saint Thomas d’Aquin, les saint Bonaventure, théologiens que la piété fait pofites. C’est alors qu’avec leurs sculptures émouvantes et grotesques, dévotes et irrévérencieuses, angéliques et diaboliques, s’épanouissent vers le ciel ces cathédrales où tant de roturiers inconnus, artistes en pierres vives, ont dépensé du génie, et dont le style ogival, si improprement
appelé gothique, n’est né ni en Orient, ni au delà du Rhin, mais est la création de la France plagiée par les nations voisines.
L’Eglise catholique rehausse la majesté de ses cérémonies en empruntant aux arts toutes leurs merveilles. Architecture, sculpture, peinture, musique, unissent leurs efforts pour faire du temple chrétien la maison de Dieu. Sous la sombre profondeur de ces larges voûtes qui semblent abriter quelque chose de plus qu’humain, parmi les teintes multicolores de ces vitraux où resplendissent les mille légendes de l’épopée religieuse, au milieu de ces flots d’harmonie grave et douce où aux accords d’instruments donnant en quelque sorte une âme à la nature se marient les voix d’un peuple prosterné, on a la sensation de l’infini.
L’une des plus belles créations de l’esprit religieux, vivifiant d’anciennes traditions germaines et gauloises, fut la chevalerie, cette école de l’honneur au moyenâge. Exception faite des scélérats, parjures au serment prêté, la chevalerie forma une élite d’hommes preux, hardis et loyaux. 11 faut flétrir leurs partialités injustes, leurs actes d’oppression et de férocité. Mais la part des vertus subsiste. C’étaient des gens prompts au dévouement et au sacrifice, amoureux de l’honneur et dédaigneux delà vie. Hautes étaient leurs âmes, droits leurs caractères, invincibles leurs courages. Là est leur titre de noblesse à jamais impérissable. Mais que d’êtres annihilés au bénéfice de ces quelques privilégiés ! Que de belles personnalités converties en fumier pour faire pousser ces fines fleurs de la chevalerie 1 Non, malgré les universels démentis que l’histoire donne à la raison, J. F. 23 .
il n’est pas vrai que le genre humain soit né pour un petit nombre d’élus, ces élus seraient-ils de ceux qui savent mourir pour autrui.
Ne soyons donc pas surpris si, dès le commencement du XII* siècle, l’instinct populaire s’insurgeait contre les usurpations du privilège. Dans les communes, obstinées à poursuivre l’œuvre laborieuse de leur affranchissement, l’idée de droit faisait lentement son chemin, et de temps en temps soufflait parmi les foules un vent de liberté, présage des tempêtes fécondes de l’avenir. Plus on rencontrait d’obstacles, moins on usait de tempéraments. L’esprit de révolte allait, dans l’ordre social, jusqu’au communisme, et, dans l’ordre religieux, jusqu’à l’athéisme. Du temps de saint Louis, il y a tel poète qui dans ses vers latins attaque toute croyance et dit :
On n’ose rien de grand que si l’on est athée.
Ne connaissons -nous pas d’ailleurs ces audacieux fabliaux qui furent alors comme la Bible de la libre pensée?
Cependant, aux plus grandes hardiesses de l’esprit 'd’examen s’unissaient les plus puériles surperstitions. Ainsi, il serait téméraire d’assurer que ceux qui ne croyaient pas à Dieu ne crussent pas au diable. Durant le moyen-âge, il y a un fond de manichéisme dans toutes les imaginations. Elles sont constamment hantées par l’idée du démon, l’ennemi de Dieu, qu’on se représente lutinant, tourmentant, perdant les hommes. Les esprits Surexcités idéalisaient leurs craintes en fictions de toute sorte, et la fréquence des hallucinations donnait crédit
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SCOLASTIQUE PÉRIPATÉTICIENNE i07
à ces récits étrang'^s qui jettent tant de lumière sur l’état psychologique de nos pères.
A l’idée du diable correspond l’idée du jugement dernier. L’attente de la fin du monde avait pesé longtemps sur les âmes comme un affreux cauchemar. On trouve un écho de ces angoisses dans le chant terrible du U Diesiræ,dies ilia...» que nous traduisons ici, parce qu’il reflète bien les impressions qui, au moyen-âge, dominaient toute philosophie :
Grand jour, jour de colère,
Où, réduite eu poussière,
S’abîmera la terre !
Oh ! comme on tremblera Quand le juge viendra Et que tout paraîtra !
Au son de la trompette Vient la foule muette Que le cercueil rejette.
* La Mort s’étonne, et meurt.
Allons, debout, pécheur;
Réponds au Créateur.
Voici qu’un livre s’ouvre Où tout regard découvre Ce que ta honte couvre.
Le grand Dieu va siéger Pour entendre et juger.
Honorer et venger.
Moi, pécheur, que dirai-je?
Quelle aide invoquerai-je ?
Quelle grâce obtiendrai-je ?
a Roi, dout la majesté Du juste épouvanté Trouble la sainteté,
Pitié pour ce coupable!
Pitié ! Sauveur aimable.
Pitié ! sois exorable !
Vois : dans les pleurs noyé.
Pâle, le cœur broyé,
Je tends les bras. Pitié! »
Jour de deuil, jour vengeur.
Où la main du Seigneur Frappera tout pécheur !
Ce drame de la séparation des élus et des réprouvés, que déjà au iv* siècle saint Ephraïm savait rendre singulièrement pathétique, fut renouvelé sous mille formes au moyen-âge, et il inspira la sublime épopée, de Dante, le poète du catholicisme. L’art, non moins que la poésie, se plaisait à traiter un sujet d’une actualité si profonde pour les âmes. La peinture, encore enfantine, y rendait même vivantes de grandes idées dont la tradition devait se perdre au temps des chefs-d’œuvre. Ainsi, dans Michel-Ange, le Christ fond d’en haut menaçant et terrible. Au contraire, dans les tableaux du moyen-âge, il se montre simplement, élevant ses mains meurtries, laissant voir son corps ensanglanté et ses plaies encore béantes. A cette vue les méchants mesurent toute l’étendue de leur ingratitude, et ils plongent dans
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rabîme des expiations éternelles. Ce n’est pas par Dieu qu’ils sont maudits; c’est par eux-mêmes. Dieu bénit toujours. Mais leurs fautes se sont élevées contre eux, et, plus fortes que toute miséricorde, elles les condamnent.
Dès le commencement du xiii* siècle, les relations de l’Europe catholique avec les Grecs et les Arabes apportèrent à la spéculation philosophique de nouveaux matériaux, parmi lesquels les plus importants furent les ouvrages plus ou moins exactement commentés d’Aristote, de qui jusqq’alors on n’avait connu que la Logique.
Il était dans l’ordre que tous ceux qui assujettissaient des Grecs s’assujettissent eux-mênaes à l’esprit grec. Les Arabes n’échappèrent point à cette nécessité. A partir du VIII® siècle, se développa chez eux, sous l’influence hellénique, un grand mouvement intellectuel. Des écoles et des bibliothèques furent fondées à Bagdad, à Tunis, à Tripoli, au Caire et dans d’autres villes d’Orient, puis à Cordoue, à Tolède, à Séville, à Grenade, à Valence, enfin dans toutes les villes d’Espagne où avait été arboré le croissant. En môme temps que brillait une aristocratie galante et chevaleresque, que de gracieux poètes chantaient les joies de la vie nomade, les douceurs du loisir, le parfum de la rose, les voluptés de l'amour, que d’intarissables conteurs imaginaient les merveilleuses Actions des Mille et une Nuits, on étudiait, on traduisait, on commentait les maîtres de la science et de la philosophie antique, les Euclide et les Hippocrate, les Platon et les Aristote.
Aristote était l'auteur de prédilection, soit qu’il fût
plus particulièrement connu grâce aux commentaires de Thémislius, de Syrianus, de Simplicius, les derniers Alexandrins, qui avaient tourné au péripatétisme ; soit à cause de son caractère éminemment didactique; soit parce que sa concision sévère a quelque chose qui répond au génie sentencieux de l’Arabe. Il ne faudrait pas imaginer qu’on le prisât surtout à cause de son grand sens scientifique. Le sens scientifique est peu naturel aux Arabes, quoique quelques-uns d’entre eux se soient appliqués avec ardeur et avec succès aux mathématiques, à l’histoire naturelle et à la médecine. En outre, le point de vue de la science est implicitement interdit aux disciples de Mahomet. Il leur faut non un monde où s’équilibrent des forces mesurables, mais un monde qui se prête aux coups d’Etat capricieux de la Fatalité qu’ils adorent. Aussi beaucoup d’interprètes dénaturèrent-ils la doctrine d’Aristote dans laquelle dominent l’esprit d’analyse et le sentiment de l’autonomie, pour l’accommoder à leur religion foncièrement hostile aux idées de libre arbitre et aux recherches expérimentales. Ce qui leur plaisait c’étaient toutes ces abstractions logiques où leur subtilité pouvait se donner carrière. De là le règne des arguties d’école; de là une science tout en formules. L’islamime eut ses doctes théologiens, féconds en raisonnements alambiqués, habiles à faire prendre le creux pour le profond.
L'esprit arabe n’est pas moins exalté que subtil. Aussi allia-t-il, dans des commentaires érudits, les inspirations néoplatoniciennes avec les déductions aristotéliques, le myslicisme avec la dialectique.
Le mysticisme jouait déjà un grand rôle chez les deux
premiers maîtres de la philosophie arabe, Alkendi, qui vivait au commencement du ix* siècle, et Alfarabi, né un siècle plus tard. Ce dernier, auteur d’une Logique et d’un Traité de la dioüion des sciences dont les scolastiques firent grand usage, enseignait que tout se ramène à l’unité et que la fin de l’homme est de s’identifier avec la raison universelle. Avicenne, au xi® siècle, parut d’abord combattre cette théorie et opposer la contingence de la nature à la nécessité de l’Être premier qui, immobile, meut toutes choses ; mais dans sa Philosophie orientale, où Roger Bacon et autres ont vu l’expression définitive de sa pensée, il identifia Dieu avec le monde. Selon lui, il dépend de nous d’attirer sur notre âme les rayons de cet intellect divin qui a illuminé les prophètes, et de faire d’elle le miroir de l’univers. Il conseille dans ce but la réflexion, l'ascétisme, la purification de soi-même. Au xii* siècle, Tophaïl mit en œuvre les mêmes idées dans un roman philosophique. Son héros est un homme qui fait sa propre éducation, s’initie au surnaturel en se mettant à l’école de la nature, et se perfectionne peu â peu dans l’art de s’unir avec Dieu, à la façon d’un Plotin ou d’un Jamblique.
Averroès, l’illustre contemporain de Tophaïl dont il fut le protégé et l’ami , se montra moins mystique. Néanmoins, il donna, lui aussi, une large part aux inspirations néo-platoniciennes, tout en ne jurant que par le divin Aristote. Sans affirmer, comme certains commentateurs, que chaque être doive s’anéantir pour arriver à 1a plénitude de l’être, Averroès enseigne que la connaissance des diverses manifestations de l’intelligible mène graduellement à l’union avec l’intelligible lui-
même. Parvenu à cet état, l’homme ne fait qu’un avec la raison. « Il est en quelque sorte tous les êtres et les connaît tels qu’ils sont, car les êtres ne sont rien en dehors de la science qu’il en a. » N’imaginons pas qu’une si belle aptitude soit le privilège exclusif de l’homme. D’après Averroès, les animaux les plus brutes ont en eux des facultés qui peuvent leur permettre d’arriver finalement à ce degré de perfection où nous nous identifions avec l’être premier.
Dans leurs échappées panthéistes et mystiques, les philosophes arabes ne désertent pas tout à fait le péripatétisme. Au contraire, ils ont bien soin de rattacher leurs doctrines soit aux idées d’Aristote sur cette vie supérieure « dont quelquefois, dit-il, nous pouvons jouir, non en tant qu’hommes, mais à cause de ce qli’il y a en nous de divin ; » soit à la distinction qu’Aristote établit entre Vintellect passif, personnel et corruptible, et Viniellect actif, impersonnel et incorruptible, rayonnement de Dieu qui pénètre les âmes et par les âmes les corps, jusqu’aux plus vils. Ils s’inspirent aussi d’Aristote pour affirmer l’éternité de la matière. Celle-ci est apte à recevoir les modifications les plus opposées, selon la diversité des influences déterminantes. Rien ne se crée ; rien ne se perd; tout se transforme. Génération et destruction ne sont que des changements dans les modes de l’être.
Aux yeux d’Averroès, étant donné comme fond la matière éternelle, tout se réduit à un immense va-etvient d’individualités hiérarchiquement échelonnées, et animées par un principe supérieur. Ce principe supérieur, c’est l’intelligence universelle, survivant aux
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objets périsables qu’elle éclaire tour à tour de sa lumière et dont elle fait l’unité.
La foi en la création lui paraît une insanité pure. D’où vient donc que cette foi se maintient? Cela vient de l’habitude. De même qu’on peut s’accoutumer à avaler du poison, on s’accoutume à digérer les idées les plus étranges. Le vulgaire croit volontiers les choses qu’il entend souvent répéter.
Ce qu’il dit de la foi eq la création, Averroès le pense également, sans le dire explicitement, de la foi en l’immortalité. D’après lui, il n’y a d’impérissable que la raison impersonnelle ou intellect actif; la raison personnelle ou intellect passif s’évanouit à la mort. Ainsi nul d’entre nous n’est immortel. Toutefois, on peut dire que nous nous prolongeons en quelque sorte nous-mêmes dans notre postérité. Cette continuation de notre être dans d’autres êtres nés de nous est un simulacre d’immortalité. Il convient de s’en contenter, faute de mieux. N’imaginons pas ce qui n’est pas, comme le fait Platon dans sa République, quand il nous peint l’avenir des âmes. De telles fables ne servent qu’à fausser l’esprit des enfants et l’esprit du peuple qui est aussi un enfant, sans beaucoup profiter à l’amélioration des cœurs. «Je' connais, ajoute Averroès, des hommes parfaitement moraux qui rejettent ces rêveries et ne le cèdent point en vertu à ceux qui les admettent. » Ailleurs, combattant le dogme mahométan de la résurrection, il insinue que les fondateurs de religion ont établi cette croyance parce qu’ils pensaient que le meilleur moyen de moraliser les hommes est d’intéresser leur égoïsme à la pratique du bien.
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Le philosnphen’admetlra-t-il donc aucune croyance? Loin de là. Mais ses croyances seront réfléchies. Selon Averroès, la religion propre au philosophe consiste à étudier ce qui est. Le meilleur Culte de Dieu, n‘est-il pas la connaissance de ses œuvres, acheminement naturel à la connaissance de lui-même? A coup sûr, rien n’est plus noble aux yeux de Dieu. Et pourtant, c’est là ce que plusieurs taxent d’erreur et de vaine présomption. Y a-t-il action plus vile que de déprécier ainsi les penseurs, qui rendent à la divinité le culte le plus sublime et l’adorent par la plus pure de toutes les religions?
Qu’on n’imagine pas toutefois qu’Averroès, en exaltant l’œuvre supérieure du philosophe, veuille pousser à la destruction des croyances populaires. A ses yeux, celles-ci sont un mélange de raison et de superstition qui, en somme, tourne au proflt des consciences et aide aux bonnes mœurs. Il veut que le sage respecte la religion établie, au lieu de suggérer aux simples des doutes dangereux. Il est môme assez intolérant pour absoudre les pénalités imaginées contre les hérétiques et pour déclarer que l’épicurien, dont la doctrine va à détruire tout culte et toute moralité, mérite la mort.
Ces réserves n’évitèrent point les critiques à Averroès non plus qu’à ses prédécesseurs. Le petit troupeau des philosophes, faisant scandale parmi les musulmans, tendait à démontrer l’immutabilité des lois de la nature, l’éternité de la matière et la mortalité de la personne humaine, contrairement au dogmatisme des théologiens qui, le Coran à la main, affirmaient qu’il n’y a aucun enchaînement de faits nécessaire ; que Dieu opère
librement tout en tout ; que le monde a été créé et peut périr par la volonté du créateur; enfin, qu’après la mort l’homme ressuscite et entre dans l’immortalité. Ils devaient être combattus.
Vers le commencement duxii® siècle, c’est-à-dire avant l’époque où florissait Averroès, les défenseurs de l’orthodoxie eurent un puissant auxiliaire dans un philosophe qui avait pris en dégoût la philosophie, Algazel. Algazel, l’illustre auteur de l’ouvrage intitulé La destruction des philosophes, accuse vivement Alfarabi et Avicenne d’expliquer l’œuvre prophétique de Mahomet et des autres grands initiateurs comme une œuvre purement humaine tendant à réfréner les multitudes et inspirée par des idées de sagesse et de perfectionnement moral. Quant à lui, fondant le mysticisme sur le scepticisme, il prend plaisir à humilier la raison; s’attache à prouver, comme Hume plus tard, qu’il n’y a que pures rencontres entre les phénomènes; conclut que la science n’est que vanité, et nous montre dans la théologie des Sow^s, ces croyants appliqués à s’étourdir eux-mêmes, le suprême refuge de la pensée.
Entre les Arabes et les peuples de l’Europe occidentale les principaux intermédiaires furent les Juifs, race d’autant plus vivace qu’elle était plus persécutée. En tous lieux ils allaient et venaient, faisant du commerce et de la science, colportant des marchandises et des idées. Parmi les Juifs arabisant on remarque surtout les deux philosophes qui sont connus sous les noms d’Avicébron et de Maimonide. Celui-ci aboutit à un Dieu exempt de qualifications, auquel il oppose les
créatures, œuvre hiérarchiquement ordonnée de la Volonté souveraine, et ses coreligionnaires le persécutent à cause de son interprétation hardie des dogmes hébraïques. Celui-là, né une centaine d’années avant Maimonide, au xi* siècle, est l’auteur d’un livre intitulé La source de la vie, qui contribua beaucoup à l’éclosion des doctrines panthéistes parmi les scolastiques.
A l’influence du livre d’Avicébron, il faut joindre celle du Traité des causes, conçu dans le môme esprit. Cet ouvrage, que saint Thomas nous représente comme un extrait de l’Alexandrin Proclus, était fort répandu en France au xii® siècle. Un professeur de Paris, Alain de risle, s’en inspira pour conclure, avec un grand appareil de rigueur dogmatique, que Dieu est en tout et que tout est en Dieu.
Alain ne fut pas le seul à conclure ainsi. Vers le commencement du xiii® siècle, Amaury de Bène, encore plus explicite, enseignait une philosophie que Gerson résume ainsi : « Tout est Dieu; Dieu est tout. Il y a identité entre le créateur et la créature. Les Idées créent et sont créées. Dieu est la lin de toutes choses, parce que toutes choses retournent à lui pour reposer éternellement en son sein et faire un ôtre unique, immuable. En un mot. Dieu est l’essence de tout ce qui est. » A son tour David de Dinant, contemporain d’Amaury, professa le panthéisme. C’est de David que saint Thomas dira qu’à l’exemple de Parménide, il voit dans les différences établies entre les choses de simples points de vue de la pensée et u pousse la folie jusqu’à affirmer que Dieu est la matière première. » A l’entendre, il y a trois manifestations distinctes de l’être :
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les substances incorporelles, dont le principe est Dieu ; les âmes, dont le principe est l’intelligence ; les corps, dont le principe est la matière. Ces trois principes forment une commune unité et au fond de tout est Dieu.
L’an 1209, un concile, tenu à Paris, jugea qu’il fallait sévir contre de telles nouveautés; ordonna la destruction des ouvrages d’Amaury et de David ; fit déterrer le cadavre d’Amaury comme profanant la terre sainte, et condamna divers adeptes des doctrines ainsi proscrites, les uns à la prison perpétuelle, les autres au supplice du bûcher. A première vue, l’extermination des philosophes dissidents contraste avec l’horreur que professe l’Eglise pour le meurtre et le sang. Mais on trouve moyen de tout accorder. On ne tue pas ;'on fait tuer. Puis, ceux qui tuent ne répandent pas le sang ; ils font griller les chairs. Ainsi entre l’humanité et la piété s’établit un juste équilibre. Le bourreau est en somme le grand docteur du moyen-âge. Faute de bonnes raisons pour convaincre ses adversaires, on a de bons bûchers où on les envoie se purifier.
L’Eglise ne se borna pas à frapper des individualités isolées; elle décida qu’il convenait de sévir vigoureusement contre les Albigeois, dont le néo-gnosticisme alliait des théories panthéistes au dualisme manichéen, et alors commença cette grande tuerie qui au xiii® siècle a ensanglanté le Midi. Les malheureux ! On les égorgeait, sous prétexte de les convertir. Comment donc s’y serait-on pris autrement, si l’on eût voulu leur prouver l’existence de ce génie du mat auquol on prétendait les dissuader de croire ?
Ni les Albigeois, ni les Vaudois que devait décimer également la persécution, ni Araaury, ni David, ne se bornaientàdes spéculationsen l’air. Les uns et les autres déduisaient de leurs croyances et de leur métaphysique des idées pratiques de haute portée. Partant de ce principe qu’il n’y a qu’un être unique, mais que cet être se développe sous des faces diverses se succédant selon une loi de progrès, on en venait à distinguer trois grandes manifestations de Dieu, le règne du Père, le règne du Fils et le règne du Saint-Esprit ; on reléguait le règne du Père au temps de Moïse et des patriarches; dans le Christianisme on voyait le règne du Fils rapprochant de l’humanité la divinité naguère cachée ; et on appelait des vœux les plus ardents une ère nouvelle, le règne du Saint-Esprit, où l’union s’opérerait enOn véritablement soit entre les hommes et les hommes, soit entre l’humanité et la divinité. « Jusqu’à présent, disait Amaury, le Fils a seul agi ; mais maintenant Ife Saint-Esprit va commencer son œuvre, qu’il continuera jusqu’à la consommation des siècles.» Cette doctrine de l’avénement du Saint-Esprit, depuis longtemps suggérée par Abailard et surtout par Scot Érigène, prit corps non-seulement parmi des penseurs, mais encore dans les foules, et agita profondément le XIII* siècle.
De plus. Dieu étant l’être universel, Amaury en concluait qu’on a tort d’imaginer qu’il soit dans l’Eucharistie plus que dans toute autre chose. Le pain que nous mangeons le contient à l’égal de l’hostie consacrée. Que si Dieu vit en tout, il vit surtout dans l’homme. D’après Amaury, chacun de nous doit se con-
sidérer comme membre du Christ, et dès lors, pourquoi imaginer d’orgueilleuses dillérences?
Par une application hardie de ces idées ou d’autres de ce genre, divers chrétiens du moyen-âge pensaient que Dieu s’est manifesté dans les anciens philosophes aussi bien que dans les prophètes; plus radicaux, les Taudois rejetaient la distinction établie entre le prêtre et le laïque, le noble et le vilain, le riche et le pauvre, et rêvaient une société où Dieu régnât si pleinement que chacun y fût prêtre ; chacun, noble; chacun, riche.
Aux utopies sociales il s’en mêla d’autres. On posait en principe que tout est dans tout. Cela n’impliquait-il pas que de chaque matière pouvaient être tirées toutes les formes de la matière ; que l’or en particulier pouvait, par une élaboration appropriée, être extrait des substances les plus diverses ; enfin, que l’homme pouvait êtreartiflciellementproduit, grâceà d’habiles mélanges? Posséder l’art de créer la richesse et de créer la vie 1 Quelle merveille ! De là l’alchimie, première étape de 1a chimie, avec ses cornues et ses creusets. Nombreux furent les chercheurs qui, dans de noirs laboratoires, les mains charbonneuses, vouèrent toute leur activité au grand œuvre. Maintes fois un Faust,songeantauxKabircs, aux Psylles, aux Telchines, aux Lamies, se rappelant ces traditions mythologiques de la Grèce et surtout de la Samothrace qui font sortir la fécondation et la vie d’une certaine alliance entre l’élément igné et l’élément liquide, vieillit devant ses fourneaux et attendit, anxieux, le moment où d’un alambic se dégagerait l'homunculus. L’homunculus : c’est-à-dire l’homme, non plus fils
de la femme, mais fils de l’art vainqueur de la nature. Il y en eut dont le vulgaire conta qu’ils étaient arrivés à réaliser ce prodige. Longtemps ils avaient cherché les principes mystérieux de la fécondité, les Mères, selon le mot de l’antiquité et du moyen-âge. Mais enfin le jour était venu où les matériaux mis par eux en fusion avaient palpité d’amour et où s’était accompli l’hyménée des éléments contraires. De la masse incandescente avait jailli, en sa fraîcheur et en sa force, la sève vitale, et devant les regards de l’alchimiste ébloui s’était dressé tout à coup, avec une main et un visage, l’être pensant. Une fois maître des sources de la vie, on pouvait ressusciter la douce fleur de jeunesse ; on pouvait éterniser la brillante aurore de l’existence humaine. D’après la légende, tel ou tel savant avait su faire repousser sur son crâne dénudé les cheveux noirs de ses vingt ans et s’était assuré une longévité plusieurs fois séculaire.
Ainsi, avec l’esprit d’indépendance, les aspirations les plus audacieuses et les plus chimériques fermentaient dans les âmes à l’époque où la philosophie arabe, franchissant les Pyrénées, se répandit dans l’Europe occidentale. Les tendances qui avaient été suscitées soit par les doctrines de Denis l’Aréopagite et de Scot Erigène, les deux précurseurs d’Amaury et do David, soit par les discussions de Guillaume de Champeaux, de Roscelin et d’Abailard, furent fortifiées par les théories néoplatoniciennes et néopéripatéticiennes des commentateurs arabes. Parmi ceux-ci Averroès, qu’on appela l’âmc d'Arislote, acquit une autorité prépondérante.
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Cependant, beaucoup d’idées des philosophes arabes étaient suspectes. Averroès, étant le plus célèbre, passa pour le moins orthodoxe. La croyance commune lit de lui le fauteur de toute sorte d’opinions hardies, dont les auteurs s’abritaient prudemment derrière son nom, et il devint la personnification de l’esprit d’incrédulité. On imagina qu’hostile aux trois religions existantes, il avait fa'it voir dans Moïse, Jésus et Mahomet trois imposteurs; on lui prêta toute sorte de moqueries contre « cette secte insensée des chrétiens qui croient manger le Dieu qu’ils adorent» ; enfin, peu àpeu, le mot d’averroisme sonna aux oreilles, comme celui de matérialisme ou d’athéisme. Gilles de Rome, le disciple de saint Thomas , Duns Scot et surtout Raymond Lulle se plurent à représenter l’averroïsme ccmnie la peste des âmes. En revanche, Roger Bacon lui fut favorable, et il jouit d’un certain crédit dans l’Université de Paris. L’Université de Paris, quoique le courant de l’orthodoxie y fût le courant dominant, tendait déjà à être un foyer de liberté intellectuelle. On reprochait à plusieurs de ses docteurs beaucoup de propositions hardies, telles que celles-ci : C’est ne rien ajouter à ce qu’on sait qu’apprendre la théologie. Tous les enseignements des théologiens reposent sur des fictions. La religion chrétienne est mêlée de fables tout comme les autres religions. Le culte des saints n’est qu’une résurrection du paganisme. La sagesse consiste à être purement philosophe.
Tout d’abord, l’hostilité des théologiens orthodoxes ne s’adressa pas uniquement aux philosophes arabes ;
elle s’en prit aussi àAristole, que les Arabes ne faisaient qu’abréger ou commenter, en mêlant d’ailleurs à leurs gloses des idées plus ou moins étrangères au péripatétisme. L’an 1209, dans la sentence portée contre Amaury et David, défense fut faite par le concile de Paris « de lire, soit publiquement, soit secrètement, les livres d’Aristote sur la philosophie naturelle, texte ou commentaires. »
Mais bientôt, en faisant plus ample connaissance avec Aristote, on s’aperçut que sa doctrine n’était rien moins que favorable aux Tdées des Amaury et des David. L’opposition si tranchée qu’Aristote établit entre Dieu et le monde n’excluL-elle pas toute théorie panthéiste ? On comprit le parti à tirer du péripatétisme contre des audaces de pensée dont le vieil esprit oriental était la première source, et peu à peu on fut amené à priser la philosophie d’Aristote au niveau de sa méthode, si en vogue dans les écoles.
Dès lors, les mêmes livres qu’au premier moment on avait suspectés au nom du dogme, furent de plus en plus regardés comme l’arsenal où il fallait prendre des armes pour combattre les ennemis du dogme. Tout ce qui contrariait l’orthodoxie fut mis sur le compte des Arabes. On contesta, par exemple, qu’Aristote niât l’immortalité de l’âme, et on allégua que, quand il dit que nos facultés ne s’exercent plus après la mort, il veut parler de nos facultés inférieures, mais ne laisse pas d’admettre la survivance de notre être en ce qu’il a de plus élevé et de plus essentiel, la raison. Enfin, l’autorité d’Aristote devint telle qu’il fut presque canonisé et qu’on dit de lui : « Il a été le précurseur du
Christ dans l’ordre de la nature, comme Jean-Baptiste dans l’ordre de la grâce. » De fait, puisqu’il fallait compter avec la philosophie, ne valait-il pas mieux, au lieu de s’engager dans des conflits de doctrines, qu’un philosophe la représentât tout entière? Ne pouvant tout à fait mettre la raison à la porte, n’était-ce pas de deux maux choisir le moindre qu’adopter un homme qui tînt la place de la raison ?
Au fond, en consacrant l’autorité d’Aristote, on visait à asservir la pensée, par cela même qu’on lui faisait sa part de liberté. Les philosophes de l’époque antérieure s’étaient occupés d’accorder le dogme avec le sens commun ; maintenant il s’agira de l’accorder avec un texte. Voilà l’intelligence assagie et disciplinée. Mais on ne saurait tout prévoir. Le même Aristote auquel on savait si bon gré de bien séparer Dieu du monde à l’encontre des doctrines néo-platoniciennes, favorisait, en éliminant toute intervention divine, cet esprit de recherche qui tend à tout expliquer au moyen de causes purement naturelles. Puis, il y avait chez lui des habitudes d’analyse qui, à mesure qu’il serait mieux connu, devaient se communiquer à ses disciples et aboutir à une résurrection triomphale du nominalisme, à la dissolution de la scolastique, enfin à la Renaissance.
L’un des premiers scolastiques qui mirent largement à profit les traductions d’Aristote faites par les Arabes, fut Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris. Dans ses divers traités il s’élève avec force contre les Juifs qu’il accuse d’être tous plus ou moins gangrenés par le ra-
tionalisme ; il se plaint de ces esprits mal faits qui, de son temps, osent voir dans l’immortalité de l’âme une invention des princes pour contenir les peuples; il attaque particulièrement, avec force invectives contre Avicenne, la théorie de l’intellect unique qui, dit-il, est inconciliable avec la diversité des esprits, ruine la personnalité et implique le fatalisme ; enfin il affirme l’unité du moi en ces termes : « On a beau attribuer la pensée à la faculté de connaître, la volonté et le désir à la faculté de désirer et de vouloir, ce n’en est 'pas moins une môme âme qui veut, qui pense et qui désire. Toute âme se dit en elle-même : C’est moi qui entends, qui connais, qui aime, qui veux, moi, dis-je, qui à travers tous ces actes reste une et indivisible. »
De môme que Guillaume, Alexandre deHalès et Vincent de Beauvais vivaient dans la première moitié du xin® siècle. L’un s’acquit le surnom de docteur irréfragable par ses Commentaires sur les sentences dogmatiques des Pères de l’Eglise, .sentences dont Pierre le Lombard, exécutantl’idée de Guillaume de Champeaux, avait fait un recueil devenu classique. L’autre s’illustra par son Miroir Général, exposition savante des connaissances théologiques, morales, naturelles et historiques de son époque. Tous deux aidèrent beaucoup au succès du péripatétisme.
Alexandre était franciscain ; Vincent était dominicain. C’est de leur temps que s’établit le crédit et que commença aussi la rivalité des deux écoles franciscaine et dominicaine. Les moines de saint Dominique se distinguaient par un vif sentiment de la discipline, par une soumission entière au pontife romain etpar leurzèle
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ardent à poursuivre quiconque sortait de l’orthodoxie. L'ordre de saint François se ressentit toujours de Tesprit démocratique qui avait présidé à son institution ; ses membres étaient peu favorables à la cour de Rome ; ils se plaisaient à parler d’un renouvellement du christianisme, dont la réforme introduite par François d’Assise devait être le principe, et leurs inspirations ne furent pas étrangères aux tentatives de révolution socialiste faites par les béguards, les fratricelles, les pauvres de Lyon et autres.
Le fondateur de l’école dominicaine fut l’Allemand Albert le Grand, qui étudia à Pavie et professa à Cologne et à Paris, avant de devenir évêque de Ratisbonne. Albert le Grand écrivit beaucoup et sur tout. On le regarda comme un prodige de génie. 11 semble n’avoir été qu’un prodige d’érudition. Ce qui l’honore le plus c’est d’avoir été le précurseur de Roger Bacon, par sa passion à étudier les sciences naturelles.
Prenant surtout pour guide Avicenne, Albert le Grand n’avait guère fait que paraphraser Aristote. Il eut un disciple qui, avec l’aide d’Averroès, se montra de bonne heure commentateur large et profond. Ce disciple est saint Thomas, la plus illustre personnification de la Scolastique et la gloire de l’école dominicaine.
Thomas d’.\quin, que ses contemporains appelèrent l’Ange de l’école, vécut en vrai disciple du Christ. S’il fut savant, il fut encore plus humble que savant. Vainement on voulut le combler d’honneurs. 11 préféra à tout sa pieuse et laborieuse obscurité.
Toutefois cet homme si modeste avait à l’occasion le J. F. • 24 .
franc parler de la vertu. Un jour, Innocent IV le reçut dans sa chambre pendant qu’on y comptait des pièces d’or. « Comme vous voyez, lui dit le pape en souriant, l’Eglise n’a plus besoin de dire, comme autrefois : Je' n’ai ni or, ni argent. » — « Il est vrai, répondit Thomas d’Aquin d’un ton grave ; mais aussi elle ne peut plus dire au paralytique : Levez-vous et marchez. n
Thomas d’Aquin était un puissant travailleur. Il lui arrivait souvent de dicter à deux ou trois secrétaires à la fois sur des matières différentes, et il passait des nuits absorbé dans la méditation. Curieux de voir de près un tel homme, Louis IX l’admit à sa table. On espérait entendre sortir des merveilles de la bouche du docte convive. 11 se taisait. Tout à coup, frappant du poing sur la table avec une grande force : « Je le tiens, s’écria-t-il, voilà un argument décisif contre Manès ! » Le bon roi n’eut garde de se plaindre ; il fit venir un secrétaire et dit à Thomas : « Maître, dictez-lui votre argument. »
Les austérités, encore plus que les excès de travail, usèrent bientôt la santé de ce dialecticien infatigable, et il mourut à peine âgé de quarante-huit ans.
En même temps qu’il s’attacha à la tradition ecclésiastique et qu’il développa, dans les matières théologiques, les principales doctrines de saint Augustin, saint Thomas, essentiellement ami des définitions, des distinctions et des formules, se pénétra de l’esprit d’Aristote et mit à contribution ses idées dans les questions de psychologie, de logique et de morale. Il a été l’Aristote du catholicisme. Ses deux grands ouvrages,
la Somme de théologie et la Somme contre les Gentils constituent l’Encyclopédie du moyen-âge.
Procédanten argumentateur rigoureux, saint Thomas précise d’abord les questions, puis s’engage dans la démonstration, développe les objections, répond aux objections et enfin conclut.
D’après lui, la science a un triple objet: d’abord Dieu, son existence, sa nature, ses attributs, et le monde divin auquel il préside; ensuite l’homme, son origine, ses facultés, sa destinée, et ses devoirs considérés soit dans leur généralité, soit dans les modifications particulières qu’y apportent les circonstances ; enfin le Christ, médiateur entre l’homme et Dieu, et l’ensemble des institutions ou pratiques chrétiennes ménageant le salut des âmes.
L’homme n’ayant pas une intuition immédiate et nécessaire de Dieu, il convient de démontrer que Dieu existe. Pour le démontrer recourrons-nous à l’argument de saint Anselme? Non, cet argument est un sophisme. Procédons plutôt comme Aristote, et concluons du mouvement, fait incontestable, à la nécessité d’un premier moteur; remontons à l’être nécessaire par suite de l’impossibilité d’étendre à l’infini la série des êtres contingents ; remarquons que les différentes hiérarchies d’êtres, de plus en plus élevées en perfection, impliquent un être souverainement parfait ; déduisons de l’ordre et de la beauté de cet univers l’existence d’un agent suprême , auteur de l’harmonie universelle ; enfin et surtout interrogeons la Révélation, de laquelle il faut toujours partir et à laquelle il faut toujours revenir, dociles aux enseignements de l’Eglise.
428 HISTOIRE DE LA PflILOSOPHIE DU MOYEN-AGE
Dieu est « l’acte pur, sans mélange de matière, » c’est-à-dire qu’en lui l’activilé est parfaite et ne comporte pas de limites. Il est à la fois la vérité même, la réalité même. Pour qu’une chose soit, c’est assez qu’il la pense ; telle qu’il la pense, elle est. Il a créé les esprits célestes, qui sont autant au-dessus de l’humanité que l’humanité au-dessus de la nature ; il a créé l’homme, dont le corps ne vaut que par l’âme, laquelle est le principe du mouvement, de la vie et du sentiment, en même temps que de la pensée ; il a enfin créé tous les êtres.
L’action de la puissance créatrice se continue dans la conservation de l’univers. Dieu, pour qui rien n’est petit, gouverne tout, et il se manifeste soit par les lois générales, soit par les miracles, double émanation de sa volonté souverainement immuable, infaillible et bienfaisante. Tous les êtres, qui par rapport à d’autres sont causes, sonteffets par rapportà lui, et, quelles que soient les déviations apparentes, tout conspire à l’exécution des décrets de son éternelle sagesse. La prière et la grâce s’harmonisent dans l’économie providentielle. Le mal, au fond, n’est qu’un défaut d’être. Dieu ne le veut pas ; mais il le permet pour en tirer le bien, impossible sans lui. En un mot, tout est pour le mieux, comme le dira Leibnitz qui dans sa Théodicée s’est si largement inspiré de saint Thomas, et la bonté divine a créé le plus parfait des mondes possibles.
Le bien suprême de l’homme est le bonheur, et le bonheur c’est la possession de Dieu. On n’y arrive que par des actes dont le principe est la volonté, appétit raisonnable qui tend naturellement au bien, et qui ne saurait ne pas y tendre. Quoique tendant naturellement
SCOLASTFQÜE PÉRIPATÉTICIENNE 429
au bien, la volonté n’en est pas moins libre dans ses déterminations. La raison lui impose de se conformer à. la volonté divine, car tout ce que Dieu veut est juste ; toutefois, on ne saurait prétendre que ce qui est juste soit tel uniquement parce que Dieu le veut. Le bien en soi se ramène au beau. Le beau c’est le bien, non objet du désir, mais objet de la raison. Le beau absolu, c’est le bien absolu répondant à quelque chose de plus parfait que la raison, à l’amour.
C’est l’amour qui fait que, comme l’àme au corps, comme l’Eglise à l’Etat, au règne de la nature s’ajoute le règne de -la grâce, initiation terrestre aux félicités célestes de l’âme immortelle.
Saint Thomas subordonne toutes les sciences à la théologie; soumet tous les pouvoirs, qu’il fait d’ailleurs dériver du peuple, à la suprématie du pontife romain», prêche l’intolérance au nom de la charité, à l’exemple de saint Augustin ; enfin justifie l’esclavage par une prédestination naturelle, à l’exemple d’Aristote.
Quatre ans avant la mort de saint Thomas, en 1270, fut fondée h Paris une faculté spéciale de philosophie, et défense y fut faite aux professeurs de toucher aux questions théologiques. Cette fondation était la mise en œuvre des idées du docteur angélique. l\ avait enseigné que la raison et la foi, faites pour se compléter l’une l’autre, se distinguent nettement l’une de l’autre, et s’était appliqué à fixer les bornes dans lesquelles la raison peut se mouvoir. La mission qu’il assignait à celleci était d’éclairer en quelque sorte les avenues de la foi. Que la philosophie, livrée à ses propres lumières,
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430 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE DU HOTEIf-AGE
démontre l’immortalité de l’âme. Dieu et le devoir : c’est là une initiation utile aux mystères de la religion. Seulement il est essentiel que la philosophie soit spiritualiste et qu’elle ne prétende pas avoir le dernier noot.
Le programme tracé par saint Thomas à l’enseignement philosophique était destiné à recevoir de nombreuses applications. Même au xix* siècle des considérants assez neufs sont venus le rajeunir, et il a été la charte d’une scolastique universitaire. Ainsi Victor Cousin, rhabillant à l’allemande sur le patron de Schelling et de Hégel la pensée thomiste, se plaisait à mettre en parallèle la spontanéité et la réflexion, la raison impersonnelle et la raison personnelle, les croyances du peuple et les conceptions de Taristocratie de l’espèce humaine; en déduisait l'identité essentielle de la philosophie et de la religion dominante, et disait en divers endroits de ses œuvres : « Dans le christianisme sont renfermées toutes les vérités ; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent être abordées, illustrées, dégagées par la philosophie. Sœur de la religion, la philosophie convertit les vérités qui lui sont offertes par elle dans sa propre substance et dans sa propre forme ; elle ne détruit pas la foi, elle l'éclaire et la féconde. Que la philosophie se tienne à sa place et n’entreprenne pas sur un domaine qui n’est pas le sien. La religion part des mystères, sans lesquels il n’y a pas de religion; la philosophie part des idées claires et distinctes. La forme de la religion et la forme de la philosophie sont différentes; mais le contenu de la religion et de la philosophie est le même. »
Tout cela n’empêche pas qu’au fond saint Thomas,
SCOLASTIQUE PÉBIPATÉTICIENNE 431
en reconnaissant la légitimité de la raison dans certaines limites, lui ouvrait des espaces sans limites. Une fois séparée de la théologie, la philosophie ne devait pas se contenter d’être relativement indépendante; elle devait se faire tout à fait libre. Une parole retentit : « Philosophez. » L’esprit d’examen se met à l’œuvre. Mais voici qu’une autorité intervient et dit à la pensée : a Tu n’iras pas plus loin. » 'Autant vaudrait, à la marée montante, entreprendre d’arrêter l’Océan.
C’est dans l’année qui précéda la mort desaint Thomas, en 1273, que naquit à Dunston l’adversaire le plus acharné du thomisme , Duns Scot, le docteur subtil. Il étudia à Oxford et à Paris ; se Ot franciscain ; écrivit douze in-folio, où sont commentées tantôt les traditions théologiques résumées par Pierre le Lombard, lanlôtles doctrines d’Aristote, et mourut à trente-quatre ans.
On a vu que le réalisme tendait à se convertir en panthéisme, et le nominalisme en matérialisme. Dans le matérialisme, les individualités se dissipent en poussière d’éléments indéterminés; dans le panthéisme les individualités sont absorbées en une réalité unique. Eviter ces deux excès et rechercher qu’est-ce qui fait l’individu, telle était la question qu’Abailard posa un des premiers , et qu’à la suite des Arabes discutèrent saint Thomas, puis Duns Scot.
Complétant la doctrineébauchée par Albert le Grand, saint Thomas avait enseigné que la matière de chaque être, nécessairement délimitée de telle ou telle manière, lui est propre et le fait lui- même. La forme est commune à plusieurs; la matière spécifie chacun. D’après
i.'ii HISTOIRE DE LA l'UlLÜSOPUlE DU MOYEN-AGE
Uuns Scol, au contraire, la matière estprimordialement exempte de détermination ; elle préexisteà tout acte générateur, également apte à recevoir toute forme et non encore revêtue d’aucune ; elle est l’unité présente au fond de tous les êtres et la même dans tous. Chez Spinosa, cette matière générique à laquelle toutes choses participent deviendra la substance universelle. Mais Duns Scot, s’en tenant, comme les réalisles Erigène et de Champeaux, à ce que Bayle a appelé un spinosisme non développé, enseigne que les ôtiessont différenciés de l’être par des caractères propres à chacun. Pour saint Thomas, la matière individualise la forme; pour Scot, la forme individualise la matière grâce à l'intervention d’un principe de différence qui est /’/iœccéifé, c’est-à-dire ce qui fait qu’un être est celui-ci plutôt que celui-là.
Mais qu’est-ce que l’hœccéité? C’est une entité que Scot affirme plus qu’ il ne la caractérise. A entendre ses ciiiiqües, on croirait qu’il va remplacer l’abstrait par le concret et expliquer l’individualité non par des idéalités mortes, mais par cette force vivante que la conscience nous fait connaître. Pas du tout. S’il insiste plus énergiquement que personne sur l’initiative individuelle ; s’il est Papôtre de l’action et des œuvres « où réside vraiment le bonheur » ; si enfin il célèbre la puissance de la volonté, disant; «Rien n’est tant au pouvoir de la volonté que la volonté même », c’est pour conclure à une liberté d’indifférence ; c’est pour assurer que la volonté s’ébranle par elle-même et qu’il n’y a pas d’autre cause pour que la volonté veuille, sinon qu’elle est la volonté. Mais, en dehors des sentiments, des idées, des mouvements, en dehors des motifs.
qu’est- ce donc que la volonté sinon une entité chimérique?
Aux yeux de Scot conséquent avec lui-même ce n’est pas seulement en l’homme que la volonté peut se déterminer sans motif; môme pouvoir existe en Dieu, Scot ne reproche pas seulement à saint Thomas de trop annihiler l’individu devant la divinité, il lui reproche surtout de trop annihiler la divinité devant je ne sais quelle fatalité intellectuelle qui l’asservirait à l’accomplissement du bien. Ainsi, on se trompe quand on croit que l’existence du monde a un caractère de nécessité. Elle n’est qu’un effet purement arbitraire de la volonté de Dieu, On se trompe quand on affirme que Dieu a dû créer le meilleur des mondes possibles. Dieu crée ce qu’il lui plaît et comme il lui plaît; rien ne l’oblige à créer ce qui vaut le plus. Il n’est Dieuqu’autant que le vrai et le bien dépendent pleinement de lui et qu’il est sans restriction le maître de tout.
Substituant ainsi le fortuit au nécessaire et préconisant les coups d’Etat d’en haut, Scot aboutit à ruiner toute science et à’ consacrer tout privilège. Ne soyons donc pas étonnés s’il oppose la théologie, avec ses voies surnaturelles, à la philosophie dont les voies sont, dit-il, trop exclmivement naturelles. Du moins, même dans sa guerre contre le rationalisme, Scot tend à faire preuve d’un certain rationalisme, et il essaie de démontrer, chose assez nouvelle alors, pourquoi une révélation est nécessaire, pourquoi les Ecritures sont dignes de foi.
Au surplus, on comprend qu’il estime que ce ne soit pas assez de la raison et de la conscience pour F. J. 25
croire à son Dieu. Arbitre souverain de la moralité, ce Dieu peut rendre moral ce qui est immoral. Maintes fois il a transformé en mérite l’omission d’un devoir et en bonne action l’accomplissement d’un forfait. C’est cela même qui explique à Scot le droit qu’a l’Eglise d’accorder ou de refuser des dispenses. Si le bien était nécessairement bien et le mal nécessairement mal, les indulgences n’auraient plus de raison d’être. Le débit des grâces divines n’est compatible qu’avec le régime du bon plaisir.
Qu’est-ce donc que cet autocrate absolu qui peut faire que le bien soit mal et le mal bien ? Qu’est-ce que cette Bonté souveraine de qui il dépend de justifier l’iniquité et à qui il suffit d’adopter un vice pour en faire une vertu? Qu’est-ce que ce Dieu dont la perfection consiste à pouvoir se donner toutes les imperfections? C’est bien la peine de se sacrifier pour le devoir , s’il n’est que l’effet d’un décret arbitraire , susceptible d’être changé du jour au lendemain! Puis, que peut-on vouloir signifier quand on représente la nature d’un être comme l’œuvre de sa liberté? Ou cette liberté n’est rien, ou elle a son fond dans une première nature. Si, ici, à l’origine vous mettez le néant, comment dunéanttirerez-vous quelque chose? Si à l’origine vous mettez quelque chose, comment pouvez-vous dire qu’il n’y a pas certaines déterminations et par suite certaines lois inhérentes à la divinité même? Plus raisonnable que les scotistes, plus raisonnable que tant de docteurs graves qui ont singulièreremenl abusé du bon plaisir divin, plus raisonnable que Descartes qui, sur ce point, s’est trop bien souvenu de
ses cahiers de la Fèche, Montesquieu a dit, d’accord avec Leibnitz : Dieu même a ses lois.
A l’époque où vivait le franciscain Duns Scot, mourut un autre franciscain dont le nom est tout autrement digne de gloire, Roger Bacon, .né lui aussi en Angleterre, à Ilchester, l’an 1H4. Roger Bacon, contemporain de saint Thomas, a été son aîné par l’âge et on peut croire qu’il l’a été également par le génie.
Tandis que les argumentateurs faisaient assaut de textes et de syllogismes, ce moine entrevit ce qu’il y avait de stérile dans l’érudition de ses contemporains, et reconnut qu’on prenait trop souvent « la paille des termes pour le grain des choses. » Il attaqua donc les forces occultes par lesquelles on prétendait tout expliquer ; il entreprit d’étudier directement la nature ; il fut inventeur. C’était trop d’audace : on l’accusa de sorcellerie ; le général des franciscains le fit enfermer comme auteur de nouveautés suspectes, et il paya de dix ans de captivité l’honneur d’avoir, sous le règne môme de l’esprit théologique, tracé les voies à l’esprit scientifique.
En vérité, de la part des persécuteurs de la pensée, le génie de Bacon méritait mieux que la prison ; il méritait le bûcher. Contre les insanités de la scolastique, l’illustre moine en appelle à la raison qui, à ses yeux, comme autrefois aux yeux de saint Justin, est la révélation universelle, et il attaque vigoureusement l’ignorance de ses contemporains, dont il démêle quatre causes : les exemples du passé qu’on convertit en autorités infaillibles, la coutume régnante à laquelle on
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donne force de loi, l’opinion générale toujours sujette à faillir, la fausse science qui, par un ton al'firmatif, en impose aux simples. Devançant François Bacon l’auteur de la Nouvelle Méthode , Koger Bacon montre qu’il ne faut pas chercher la vérité dans les textes, mais dans la nature ; et qu’aux raisonnements stériles il faut préférer l’expérience, vraie mère de la science. « Le raisonnement conclut, dit-il, mais il n’élahlit pas. Ellemême la démonstration mathématique ne donne point de conviction sûre sans la sanction de l’expérience. Non-seulement l’expérience éprouve et vérifie, par ses investigations, les plus hautes propositions des diverses sciences ; mais encore elle a le privilège d’atteindre à de grandes vérités qui, sans elle, nous demeureraient inaccessibles. » D’après Bacon, Fespritne doit ni chercher la raison des choses avant d’avoir interrogé les faits, ni rejeter les faits sous prétexte qu’il ne peut les justifier par des arguments. Il convient de toujours en revenir à l’e-xpérience. Elle joint à la connaissance du présent la connaissance du futur et du passé, nous permettant de lire dans ce qui est ce qui a été et çe qui sera. •
Armée de l’expérience, c’est en avant, non en arrière, que l’humanité doit porter ses regards. Progresser est sa loi, « Ce qu’on appelle l’antiquité, dit Bacon, est la jeunesse du monde. Ce sont les derniers venus qui sont les anciens, parce qu’ils profitent des travaux de ceux qui les ont précédés. » Et, rapportant à la sagesse païenne l’idée qui sera l’inspiration capitale ce l’ère moderne, il cite ces paroles de Sénèque : « Rien dans les inventions humaines n’est fini et achevé. Les siècles
scolastique PÉMPATÉTICIENNE- 437
les plus récents sont toujours les plus éclairés. Un temps viendra où ce qui est aujourd’hui caché sera révélé au grand jour par l’effet même de la succession des générations et par le travail d’une humanité plus longtemps prolongée. Dans l’âge futur le peuple aura une foule de connaissances qui nous manquent, et notre postérité s’étonnera que nous ayons ignoré des choses qui seront évidentes pour elle. » Ainsi, conclut Bacon, au lieu d’être les simples échos de nos pères, songeons qu’en beaucoup de points il nous est possible soit d’ajouter à ce qu’il nous ont laissé, soit de corriger leurs erreurs. Au xvji® siècle, Pascal n’exprimera point d’autres idées lorsque, se réclamant de notre perfectibilité indéfinie, il critiquera le culte idolâtrique des opinions admises dans les siècleg passés et accréditées par le consentement général. Devons-nous, dirat-il, avoir pour nos prédécesseurs plus de respect qu’ils n’en ont eu eux-mêmes pour leurs devanciers? N’est-il pas évident que la nature et la vérité se révèlent graduellement à nous? Ne sentons-nous pas que ce qui nous distingue des bêtes, incapables de réflexion et d’initiative, c’est notre aptitude à un progrès continu ? Et ces âges qu’on appelle nouveaux, que sont-ils donc sinon les âges les plus anciens? « Il faut considérer l’humanité comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. »
Plein de foi en l’intelligence humaine. Bacon se met à « négliger Aristote » pour étudier la réalité et « tâcher, dit-il, de se former des idées sur toute chose par sa propre expérience. » Il fait bien cas de la spéculation et en particulier des mathématiques, dont il
croit la portée incalculable et les applications universelles ; mais il songe surtout à la pratique, et il veut que notre savoir étende notre pouvoir, et cela par une sage exploitation des phénomènes naturels, non par l’emploi de prétendus moyens surnaturels. A son avis, quoique la nature soit puissante et admirable, « l’art, usant de la nature comme d’un instrument, est plus puissant qu’elle. Tout ce qui est en dehors de Tart et de la nature, ou n’a rien d’humain, ou n’est que fiction et mensonge. Qu’est- il besoin de recourir à la magie, qui est chose nulle, alors que la ph}'sique nous enseigne tant de secrets? » Et Bacon décrit les découvertes qu’il pressent ou connaît déjà. Il tend à voir partout dans l’univers des attractions analogues à celle qu’exerce le fer sur l’aimant ; il marque les différents usages de la poudre à canon déjà employée par les Arabes; il décrit les merveilles de la lanterne magique ; il devine l’invention du télescope, « nous donnant la faculté de rapprocher pour la vue les objets les plus éloignés, de déchiffrer les caractères les plus petits à des distances incroyables et de mettre aisément les étoiles à la portée de nos yeux. » En même temps, il enseigne qu’on pourrait utiliser la résistance des liquides pour la conduite rapide des plus grands vaisseaux sous la simple direction d’un seul homme ; mettre des chars en mouvement avec une vitesse merveilleuse, sans recourir à aucun animal ; construire un instrument doté d’ailes artificielles qui permettraient de se diriger dans les airs à la façon des oiseaux ; faire des appareils servant à aller et venir au fond de la mer ou au fond des fleuves, sans risque d’asphyxie. Enfin, comme plus tard Descartes
et Condorcet, il rêve dans l’hygiène et dans la médecine des progrès tels que la vie humaine s’en trouverait accrue de plusieurs centaines d’années, sinon mise en possession de l’immortalité, et il devance en partie les idées exprimées de nos jours soit par M. Claude Bernard sur la possibilité de. soumettre à notre domination la nature vivante en apprenant à nous rendre maîtres de l’activité des éléments organiques, soit par M. Charles Robin sur cet équilibre parfait entre l’assimilation et la désassimilation, qu’aucune contradiction scientifique ne nous empêche de concevoir indéfiniment établi.
On voit que Roger Bacon avait vraiment vocation pour opérer la révolution intellectuelle depuis si longtemps nécessaire. Mais la politique religieuse l’isola dans sa cellule et il ne put tenir école. On poussait ses confrères dans une chaire dès qu’on leur sentait quelque valeur. Mais lui était trop grand : il effraya. Bien longtemps avant l’époque où furent fermées sur lui les portes d’un cachot, on prit la précaution de mettre le scellé sur ses idées. De par ses chefs ecclésiastiques il lui était défendu de jamais rien communiquer de ses écrits à qui que ce fût « sous peine de perdre le manuscrit prêté et de jeûner au pain et à l’eau pendant plusieurs jours. »
C’est un bien triste spectacle que celui des efforts accumulés pour faire avorter cette Renaissance vraiment originale, qui, depuis le xii* siècle, s’élaborait en France et qui de là se serait communiquée à toutes les nations de l’Europe, parmi lesquelles la nôtre brillait comme un soleil parmi sés satellites. Tandis que la royauté
va enlreprendre d’annihiler le peuple, en s’attaquant à l’autonomie des communes si péniblement achetée, et d’annihiler la noblesse en l’attirant dans le valetage et dans les intrigues de cour, la papauté se donne pour mission de comprimer le mouvement intellectuel auquel est lié le mouvement social. Dès le commencement du XIII® siècle, l’Eglise catholique, où dominait de plus en plus l’esprit d'intolérance et dont les principaux représentants pensaient, selon la parole de saint Thomas, que les héréliques « méritent non-seulement d’être séparés des fidèles par l’excommunication, mais encore d'être retranchés du monde par la mort, » inventa l’Inquisition, œil ouvert sur toutes les consciences, bras levé sur toutes les têtes, recherchant et condamnant tout ennemi de l’orthodoxie, étouffant la pensée sous le poids de la terreur et allumant partout de sinistres bûchers. Sur l’un d’eux devait succomber la grande héroïne, la pieuse illuminée, incarnation sublime du patriotisme populaire, Jeanne Dore*, qu’un évêque français et les prêtres ses assesseurs condamnèrent comme hérétique, au nom de la théologie devenue l’humble servante de nos envahisseurs.
Pourtant le Grand Arl de Raymond Lulle manifesta bien tout le vide du savoir scolastique. Cet Arl se ramenait fl un vaste mécanisme de mots dans lequel son auteur prétendait faire tenir la science des choses et,
‘ Et non d'Arc. Jeanne était tine plébéienne. Charles Vil anoblit sons le nom de du l.ya In famille de paysans à laquelle elle appartenait.
SOUS prétexte de simplifier la philosophie, la sacrifiait à la terminologie.
Le but de Raymond Lulle était d’inventer une espèce d’échiquier logique qui fût en matière d’idées ce qu’estla table de Pythagore en matière de nombres. Pour cela, il partit de la notion d’être, analysée dans ce qu’elle a de plus abstrait; il en dégagea plusieurs attributs généraux applicables à tout; puis il s’évertua à classer, en les rattachant aux divers cadres de la pensée, les combinaisons d’idées les plus ordinaires. Or les combinaisons d’idées les plus. ordinaires ne sont pas toujours les plus exactes, ni les plus précise^ ; elles ne sont pas surtout les seules possibles. C’est ce que méconnut Raymond Lulle. Dupe des généralités et amoureux d’une fausse symétrie, il prit au sérieux cet échafaudage de cons- ' trbctions artificielles où s’élait vainement consumé son génie, et il prétendit que le grand Art mettait à même de répondre scientifiquement à toutes les questions. Sans doute, le grand Art mettait à même de répondre dans un grand nombre de cas, mais non dans tous les cas ; de plus, il mettait à même de répondre vaguement, mais non scientifiquement. Représentezvous ces colonnes de mots, ces arbres scientifiques, ces cercles concentriques distribués avec tant de subtilité, où convergeaient termes et propositions, formant jugements et raisonnements. Que pouvaient y découvrir tes Lullistes, sinon ce que l’inventeur avait voulu ou pu y figurer, d’après sa science plus ou moins imparfaite et selon la mesure que comportaient les difficultés d’agencement nées de son procédé?
Au fond Raymond Lulle n’avait fait qu’étendre à tout
442 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE Dü MOYEN-AGE
le domaine scientifique la vieille théorie des lieux communs, si prônée par les rhéteurs, si négligée par les orateurs. C’était justice que son .drt captivât les faux savants et fût rejeté par les vrais savants. Des tableaux d’idées générales habilement rangées peuvent bien permettre aux ignorants de trouver que dire sur un sujet quelconque ; mais ils ne donnent le solide savoir à personne. Dénommer les choses, ce n'est pas les connaître. Ainsi le grand Art était stérile. 11 n’en avait pas moins une valeur intrinsèque. Leibnitz lui doit peut-être l’idée de sa Caractéristique universelle.
Mais, autant qu’ait valu l’œuvre, l’auteur valait mieux. Raymond Lulle, né à Palma capitale de l’île Majorque, fut, au moyen-âge, un grand excentrique. Nul plus que lui ne contraste avec ces docteurs qui poussaient dans la serre chaude d’un couvent. Après une jeunesse ardente au plaisir, il se jeta dans la dévotion et dans la philosophie avec la môme fougue qui avait caractérisé les folies de sa vie mondaine. Son idée fixe fut de ramener les Mahométans au christianisme par une prédication infatigable ; d’exterminer l’averroïsme, école de panthéistes ou d’athées, et de constituer un système de science universelle.
Contrairement aux Averroïstes qui se plaisaient à distinguer la vérité théologique et la vérité philosophique, Raymond Lulle soutenait très-justement que, si les dogmes chrétiens étaient absurdes pour la raison, il était impossible qu’ils fussent vrais à un autre point de vue. En effet, il ne saurait y avoir deux vérités non plus que deux morales, et on doit mépriser des distinctions qui ne sont que des artifices imaginés par "'vpocrisie.
SCOLASTIQUE l’ÉRIPATÉTICIENNE 443
Contrairement aux demi-savants, qui opposent les sciences les unes aux autres, Raymond Lulle disait : « Racines, tronc, branches, rameaux, feuilles et fruits, toutes les sciences sont autant de parties d'un arbre unique; » et il enseignait que la philosophie consiste soit à monter de l’inférieur au supérieur, soit à descendre du supérieur à l’inférieur, en parcourant les diverses séries de causes, connues par leurs effets.
Au formalisme aristotélique, le docteur illuminé. aWia. le mysticisme oriental, et il donna dans toutes les subtilités des contemplatifs sans jamais cesser de viser à l’action. A la fois missionnaire, philologue, alchimiste, théologien, kabbaliste, toute sorte d’aventures et de travaux remplirent son existence. Le peuple espagnol se souvient encore, comme d’un personnage légendaire, de cet homme étrange, tout fait de salpêtre et de fer, tenant à la fois du penseur, du sorcier et de l’apôtre.
Après Roger Bacon, Raymond Lulle ; après Raymond Lulle, Guillaume d’Ockam; tous trois franciscains, tous trois novateurs, mais avec un esprit différent. Au XI® siècle, Guillaume de Champeaux, disciple du nominaliste Roscelin, s’était- fait le champion du réalisme ; au xiv* siècle, Guillaume d’Ockam, disciple du réaliste Duns Scot, se fait le champion du nominalisme.
Selon frèj'e Guillaume, qu’on appela Ockam à cause du village anglais où il était né, les idées générales n’ont d’existence réelle nulle part, ni dans les objets, ni en Dieu ; elles subsistent simplement dans l’esprit à l’état de conceptions et dans le langage à l’état de
noms. Quand de plusieurs réalités particulières, qui ont affecté nos sens, nous tirons par abstraction et par comparaison des idées plus on moins étendues, plus ou moins compréhensives, nous ne faisons qu’instituer des signes. N’imaginons pas des êtres là où il n’y a que de purs artifices de langage. L’individu est seul réel. Toute chose qui est, par cela môme qu’elle est, est cette chose et non une autre, et ainsi se trouve individuellement déterminée. 11 est superflu de chercher un principe spécial qui détermine son individualité.
Rejetant ainsi toute essence distincte des choses, ramenant les idées générales à des mots, et voyant dans ces mots de simples formules de relations sensibles, Ockarn aboutissait à n’admettre que des phénomènes individuels où apparaissent des coïncidences purement contingentes, et par là il devançait Hobbes, Hume et Stuart Mill.
Fidèle à son esprit de simplification et hostile aux Scotistes, purs théologaslres qui n’avaient en bouche que quiddilés ou hœccéilés, Ockarn fit une rude guerre à toutes les entités de la scolastique. Entre autres abstractions réalisées, on admettait, après Démocri te, l’existence de simulacres des choses s'interposant entre nous et la réalité. Ockarn proscrivit ces fantômes de la pensée, appelés espèces expresses ou impresses, et, comme plus tard les Ecossais, il affirma le rapport direct de l’esprit qui connaît avec les objets connus. Son grand principe était qu’on ne doit pas multiplier les êtres sans nécessité, parce que tout se fait dans la nature par les voies les plus courtes. Ainsi, d’après Ockarn, quand on cherche à se rendre compte des causes qui gouvernent
les phénomènes, on dirige ses investigations d’autant mieux qu’on y mêle moins de suppositions. Ne faites d’hypothèses qu’à l’extrémité ; et soyez sûr que plus une hypothèse est simple, plus elle a la chance d’être, vérifiée. Méconnaître cela c’est accuser implicitement la nature d’une inepte superfluité, comme le remarque Leibnitz, aux yeux duquel, parmi les écoles du moyenâge, l’école nominaliste fut « la plus profonde, et la mieux d’accord avec la réforme philosophique du XVII* siècle. »
Ockam ne s’en tint pas à combattre les réalistes, disciples des Arabes, avec la même vigueur qu’avait jadis montrée .\bailard contre les réalistes, disciples des Alexandrins. Il écrivit aussi plusieurs dialogues à l’adresse des hérétiques et se posa en défenseur du pur catholicisme. Avant lui, Duns Scot disait: «Développer et confirmer la foi est mon unique but, » et il alléguait, comme raison de croire, qu’il nous est impossible de démontrer soit l’immortalité de l’àme logiquement niée par Aristote, soit l’existence de Dieu qui ne nous est connue qu’indirectement par ses effets. Théorie imprudente : sous prétexte de fournir des armes aux théologiens, Scot élargissait l’abîme entre eux et les philosophes, et il autorisait de ses aveux les négations des libres penseurs qui prétendaient ne suivre que la raison. Comme son maître, Ockam enseigne que nous sommes exclusivement redevables à la Foi de nos notions soit sur l’existence et la nature de la divinité, soit sur la spiritualité et l’immortalité de l’âme. Ce ne sont pas là, dit-il, des choses susceptibles de démonstration ou d’expérience. Sans doute, nous expérimen-
-iie UISTOIRE DE LA PDILOSOPHIE DU MOYEN-AGE
tons bien que nous pensons, que nous voulons. Mais ce qui pense el veut est-il matière ou esprit? Il n’est point de fait qui nous fasse vérifier ce qui en est. Toute substance étant impénétrable, rien n’établit que le support de nos qualités intellectuelles et morales ne soit pas un agênt purement matériel, et toute preuve alléguée comporte contradiction. De même pour Dieu: à cette affirmation qu’une cause première est nécessaire, on peut toujours opposer l’hypothèse non moins probable d’une série infinie de causes et d’effets.
Ockam était logiqjie. Le nominalisme poussé jusqu’au bout implique que la connaissance de l’homme ne peut s’étendre au delà de ce qu’il saisit par une intuition immédiate. Du moment où les idées générales sont de simples noms, la science humaine, pure systématisation d’idées générales, n’a pas d’objet réel en dehors des notions de notre esprit. Celui-là seul possède la vraie science qui, d’une seule vue, embrasse l’ensemble des individualités. Dieu sait; l’homme croit.
Dans son ardeur pour la foi, Ockam s’élevait avec force contre les scandales causés par les désordres de divers membres du clergé et il appelait de ses vœux une entière réforme de l’Eglise. Aussi Luther fera-t-il de lui un cas particulier et prendra-t-il plaisir à le lire, seul de tous les scolastiques. Banni de TUniversilé d’Oxford, Ockam vint professer la théologie à Paris. Là il défendit Philippe le Bel contre Boniface VIII, et, à l’encontre de Rome qui prétendait disposer des couronnes, ' il soutint, comme Dante le grand gibelin, qu’en matière temporelle les princes ne relèvent que de Dieu. On excommunia ce moine trop scupuleux, et Ockam se vit
forcé de fuir la France. Il se réfugia à la cour de l’em pereur Louis de Bavière qui était en guerre avec le pape ; « Défends-moi avec l’épée, lui dit-il ; je te défendrai avec la plume. » Et il continua sa polémique contre le pou-‘ voir pontifical, dont il était l’ennemi parce qu’il était l’ami de l’Eglise. Il la voulait élevée au-dessus des passions et des intérêts humains; et cette émancipation de l’élément laïque, que d’autres allaient revendiquer au nom de la libre pensée, lui la réclamait au nom de la religion. A ses yeux le christianisme est une loi de liberté, en même temps qu’il est une loi de détachement, surtout pour ceux qui s’en font les ministres; et dans l’assemblée de Pérouse, il alla jusqu’à déclarer que les prêtres chrétiens devraient renoncer entièrement aux biens de la terre, à l’exemple du Christ et des apôtres qui furent et voulurent demeurer des pauvres. Toujours combattu , mais toujours invaincu, ce disputeur, dont la dialectique est malheureusement aussi subtile et enchevêtrée qu’abondante et vigoureuse, mourut à Munich en 1347.
Ockam avait allumé la guerre dans le camp des scolastiques. De part et d’autre, pendant le xiv* et le XV* siècle, on prodigua raisons et sophismes pour ou contre le nominalisme, qu’on appelait la moderne philosophie : agitation salutaire d’où naquit la Renaissance. Parmi les adversaires d’Ockam sç distinguèrent le professeur Walter Burleigh, et Thomas, évêque deCantorbéry. Tous deux patronnèrent le réalisme, soit au nom de la raison, soit au nom de la foi. Après eux, Thomas de Strasbourg, prieur de l’ordre des ermites de saint
Augustin, et Mîirsile d’Inghem, recteur de l’Université allemande de Heildeberg, défendirent aussi le réalisme, en l’atténuant. D’autre part, Pierre d'Ailly, adepte de l’astrologie judiciaire, apologiste de l’omnipotence ecclésiastique, condamnateur de Jean Huss, mais homme illustre à qui ses traités et ses prédications méritèrent le double surnom d’ Aigle de France et de Marteau des hérétiques, entreprit d’introduire des tempéraments dans le nominalisme. Toutefois, s’il en combattit les tendances sceptiques, il lui demeura foncièrement favorable et il travailla à déblayer l’école de tout ce fatras d’entités dont on l’avait embarrassée.
De plus en plus nombreux, les purs nominalistes formaient une masse compacte que ne purent ébranler thomistes et scotistes ligués contre l’ennemi commun. Parmi eux on remarque un contemporain d’Ockam, Durand de Saint-Pourcain, dont l’idée fondamentale était qu'exister c’ est être individuellement -, puis, Gabriel Biel, qui, au xv® siècle, fit une exposition remarquable des doctrines nominalistes. L’autorité patronnait le réalisme; mais l’opinion était favorable au nominalisme, plus net, plus intelligible. Il fallut bien lui faire sa place à la Sorbonne. Il y fût professé, dès le xiv" siècle, par Jean Buridan, recteur de l’Université de Paris. Buridan est surtout connu par ses discussions sur le libre arbitre, et en particulier par l’argumentation suivante, qu’on lui attribue sans doute à juste titre, quoiqu’elle ne se trouve pas dans ses écrits : Voici un âne également pressé de la faim et de la soif. Vous le placez entre une mesure d’avoine et un seau d’eau produisant une égale impression sur ses organes.
Que fera-t-il? Pensez-vous qu’il demeurera immobile et qu’ayant près de lui tout ce qui lui est nécessaire pour se rassassier et se désaltérer il mourra de faim et de soif? Non, évidemment, dites-vous ; cet âne, après tout, ne sera pas assez âne pour se laisser mourir ainsi. Vous êtes donc forcé de reconnaître que cet âne a le libre arbitre.
Ockam, Durand de Saint-Pourcain, Buridan, Biel, sceptiques en matière de science, opposaient la foi à la science. D’autres vont venir qui, déplaçant le champ du scepticisme, opposeront la science à la foi. Eux aussi diront que ni la Trinité, ni la Création, ni la Providence, ni le Péché originel, ni l’Incarnation, ni la Bédemption ne sont matières desavoir; seulement, ils concluront de là non qu’H faut croire, mais qu’il n’y a pas lieu de croire. Déjà, en 1348, un an après la mort d’Ockam, étaient présentées à la Sorbonne ces thèses hardies : « Nous arriverions aisément et promptement à une science certaine si, laissant là Aristote et ses commentateurs, nous nous mettions à étudier la nature. — Nous concevons bien Dieu comme l’ètre réel par excellence. Mais un tel être existe-t-il ou non? C’est ce que nous ne pouvons savoir. — L’univers est infini et éternel; car on ne conçoit pas comment du néant pourrait sortir l’être. » Mais de tels scandales étaient peu communs et surtout peu tolérés. L’œuvre de dissolution demeurait souterraine. Le bruit des arguties sonores et vides dominait tout.
Des gloses et des mots! Le moyen-âge semblait ne rien tolérer au delà, et on pourrait dire que cevte époque qui s’étend du viii* siècle à la fin du xv* siècle a complètement manqué d’originalité philosophique, si elle n’avait produit, outre quelques penseurs solitaires, plusieurs mystiquesremarquables, depuis legrand saint Bernard jusqu’à l’ardente sainte Thérèse dont le cri sera : « Ou souffrir ou mourir » , et qui, parlant de Satan, prononcera ce mot profond : «Le malheureux ! Il n’aime point. »
L’homme est esprit et cœur. Tout ce que nous pensons ne se laisse pas sentir ; tout ce que nous senlons-ne se laisse pas penser. Le sens affectif qui est en chacun de nous est l’âme même de notre âme, et le philosophe qui n’en tient pas compte risque de s’égarer dans la région vide des formules sans vie. Le meilleur de nous-mêmes, c’est précisément ce qui nous fait le plus soufl’rir. Qu’importe le prix dont nous payons l’amour? N’est-ce pas à l’amour que nous devons de sentir l’infini ?
Les mystiques ont compris cela, et, au milieu de leurs raffinements, de leurs exagérations, de leurs
chimères, ils ont eu le mérite d’opposer à l’idolâtrie des abstractions la religion du cœur. Les scolastiques ergotaient sur les dogmes de la foi ; les mystiques auraient volontiers sacrifié tous les dogmes au sentiment qui fait la foi. Leur ardent désir de se mettre en communication directe avec le céleste époux, les disposait mal à s’incliner devant une hiérarchie et à accepter des intermédiaires. Aussi montrèrent-ils en général un esprit d’indépendance qui préparait l’acte d’aflranchissement de la Réforme, Luther lui-même sera un fervent mystique, déclarant trop aimer Dieu pour pouvoir supporter le pape.
Saint Bernard fut, au xii' siècle, ce que devait être Gerson au XV® siècle, à la fois un homme d’action et un homme de contemplation. Mêlé aux querelles de son temps, il prit parti, comme plus tard Gerson, contre les prétentions théocratiques de l’Eglise à laquelle il s’était dévoué: « Trêve à tant 4’audace I s’écrie-t-il en divers endroits de ses écrits. Prêtres du Christ, ne prétendez point associer le pouvoir et l’apostolat. Si vous voulez posséder à la fois l’un et l’autre, vous serez privés de l’un et de l’autre. Dominer vous est défendu ; servir vous est ordonné. Je ne connais ni glaive ni supplice qui me fassent tant craindre pour vous que cette fureur de régner. »
D’après saint Bernard, la mission du prêtre est d’initier les âmes à la vie spirituelle. D’abord l’homme s’aime lui- même, La nature y pousse : qui pourrait haïr sa propre chair? S’aimer n’est pas mauvais, si on y metde la modération et si en même temps on est secourable
452 HISTOIRE DE LA PniLOSOPOIE DU MOYEN-AGE
envers ses frères. Mais que l’homme se regarde, et il sera vil à ses propres yeux. En vain, mécontent de soi, voudra-t-il remplirle vide qu’il y sent par toute sorte de biens. A quelques délices qu’il goûte, rien ne pourra rassasier, désaltérer son âme. Aussi grande que soit l’abondance qui l’environne, l’âme songe toujours à ce qu’elle ne possède pas, et elle souffre plus de ce qui lui manque qu’elle ne jouit de ce qu’elle a. Au bout de tout, vous ne rencontrerez jamais qu’inquiétude et épuisement. Ainsi la connaissance de nous-mêmes nous détache de nous-mêmes et nous apprend l’humilité ; la connaissance des choses nous détache des choses et nous apprend le renoncement. Pourtant, il faut une attache au cœur. A quoi donc s’attacher? A Dieu. Dieu seul est la vérité et la vie. La consommation de l’amour est de ne s’aimer qu’en Dieu, d’aimer son prochain pour Dieu et d’aimer Dieu pour lui-même. Dieu ne veut pas d'un amour mercenaire. Le motif d’aimer Dieu, c’est Dieu. Sinon il n’y a plus d’amour, mais un contrat. L’amour est à soi-même son prix. Que lui importe d’obtenir une récompense ? La mériter lui suffit. Sans doute, il l’aura; mais il l’aura sans l’avoir cherchée. «(L’unique objet que l’âme demande à Dieu, c’est Dieu. Si elle demande autre chose, c’est cette chose qu’elle aime et non pas Dieu. » Une fois délivrée de toute crainte, purifiée de tout intérêt et arrivée au sublime sommet de cet amour divin dont la mesure est d’être sans mesure, l’âme est déifiée. De même qu’une goutte d’eau mêlée à une grande quantité de vin en prend la couleur et la saveur, de même que l’air inondé de lumière est pour ainsi dire transformé en
lumière, de môme, chez l’âme sainte, "toute affection humaine se fond et se transfigure en la volonté de Dieu.
Saint Bernard était encore un adolescent, lorsqu’en 1108 Guillaume de Champeaux, désertant sa chaire de la Cité, se retira au fond d’un faubourg de Paris et y fonda l’abbaye de Saint-Victor, principal foyer du mysticisme au xii® siècle. Tout imprégnés de l’idéalisme de leur maître, les moines de Saint-Victor furent naturellement acheminés à affectionner Scot Erigène, l’ancêtre intellectuel de Guillaume'. Scot Erigène s’était avant tout inspiré des Alexandrins ; c’est aussi des Alexandrins que s’inspira l’école de Saint-Victor, de plus en plus mystique. Le LorrainHugues, chef de cette grande école, avait étudié avec passion et longuement commenté les livres plus néoplatoniciens que chrétiens qu’on attribuait à saint Denis de l’Aréopage.
‘Hugues fut un homme de génie. On le connaît peu. Le plus insupportable abus de l’allégorie gâte ses œuvres, de même que celles de ses disciples, et a souvent empêché de voir en lui le grand psychologue, le grand métaphysicien. D’après le moine de Saint-Victor, il faut distinguer le corps et l’âme sans trop les opposer. Le corps a son côté spirituel, la sensibilité, par où il pénètre l’âme; l’âme a son côté materiel, l’imagination, par où elle pénètre le corps. Au fond c’est le môme principe qui produit ici la vie, là la pensée. A partir de la plante, partout où il y a un organisme, préside un agent spirituel plus ou moins grossier. Les êtres s’échelonnent, formant différentes hiérarchies sur la route infinie de la perfection. Au sommet et au
fond de tout est Celui qui est autant au-dessus des esprits que les esprits sont au-dessus des corps-, Celui qui diffère de toutes choses créées encore plus que ne diffèrent les plus opposées d’entre elles, Celui qui est l’incompréhensible s’imposant à notre foi.
Hugues n’admet pas les exigences d’une orthodoxie rigide. A ses yeux l’essentiel est qu’on ait le sentiment de la vérité. Peu importent certains désaccords sur son interprétation dogmatique. Dieu échappe à tous les cadres de notre pensée. Pourquoi vouloir que tous l’entendent de môme? L’essentiel est que tous le sentent. Hugues dirait volontiers avec le Faust deGœthe: «Dieu J qui oserait le définir et dire : je crois en lui? Quel ôtre sentant pourrait prendre sur soi de dire : Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, soutient tout, ne contient-il pas, ne soutient-il pas toi, moi, lui-même? La voûte du firmament ne s’arrondil-elle pas là-haut? Ici-bas la terre ferme ne s’étend-elle pas?
Et les étoiles éternelles ne montent-elles pas, en nous regardant avec amour? Tout ne flotte-t-il pas dans' un éternel mystère? L’invisible ne nous environne-t-il pas, partout visible autour de nous? Remplis-en ton cœur, aussi vaste qu’il soit, et, quand tu nageras dans la plénitude de l’extase, nomme ce sentiment comme tu voudras; nomme-le bonheur! cœur! amour! Dieu! Moi, je ne sais pas de nom qui convienne. Le sentiment est tout; le nom n’est que bruit et fumée, vain nuage obscurcissant la céleste flamme. »
Aux jugements qui sont selon la raison et comme tels probables, aux jugements qui sont la raison môme et comme tels évidents, Hugues ajoute les jugements
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qui sont au-dessus de la raison et comme tels surnatu- - Tellement dignes de foi, et il leur oppose les jugements qui sont contre la raison et comme tels indignes d’ôtre crus. Il nous représente l’âme montant de degrés en degrés du sensible à l’intelligible et de l’intelligible au divin . Qu’est-ce qui la soutient dans cette ascension ? Le sens du cœur, qu’il faut distinguer des sens charnels, dont l’action précède la sienne, mais qui lui sont incomparablement inférieurs.
L’objet de la morale est de conformer à l’ordre cet instinct d’aimer qui nous est commun à tous. L’amour est un penchant du cœur vers un objet, en vue d’une certaine fin. Le cœur se meut sous l’attrait du désir et se repose dans le calme de la jouissance. Qu’aime-t-il ? Le parfait. Selon qu’on l’aime bien ou mal, on est bon ou mauvais. La bonté est la suprême essence de tout. En soi, ni l’aimant, ni l’aimé, ni l’amour ne sauraient être exempts de bien. Le vrai mal, c’est de ne pas aimer comme il convient. Réglez convenablement votre amour, et tout mal disparaîtra.
Le suprême objet de l’amour, c’est Dieu. Aimer Dieu c’est s’aimer soi-même. L’effet de l’amour de Dieu est une certaine connaissance de Dieu, devenant sensible au cœur, quoique toujours incompréhensible à la raison. Or connaître Dieu, c’est encore se connaître soi-même. Dans l’ordre sensible il n’y a qu’un soleil unique qui éclaire tout, quoiqu’il ne soit pas aperçu de tout œil qui voit par son moyen. De même, dans l’ordre intelligible, il n’y a qu’une lumière qui illumine tous les hommes, quoiqu’il y en ait, tels que les méchants, qui voient par son secours sans la voir elle-
même. « Les bons, qui voient celui qui les fait voir, lui rapportent toutes leurs connaissances, n'aiment qu’en lui tout ce qu’ils voient et l’aiment lui-même au-dessus de tout ce qu’ils voient. »
Hugues eut pour disciple l’écossais Richard, qui devint prieur de Saint-Victor. Richard, développant des idées que reprendra plus tard Gerson, distingue la pensée, qui divague; la méditation, qui se concentCb ; la contemplation, qui admire. « La pensée parcourt successivement les objets; la méditation tend à l’unité ; la contemplation embrasse d’une seule vue Tuniversalité. » Des hauteurs de la contemplation le sage voit à ses pieds les savants qui se fatiguent à penser, les philosophes qui se fatiguent à méditer, et il les dédaigne.
Comme autrefois les Porphyre et les Jamblique, Richard enseigne que la suprême démarche de la raison est de parvenir à l’extase et de s’y abîmer. Voici tout au bas l’ordre physique que nous révôlentles perceptions des sens; plus haut, l’ordre scientifique que nous révèlent les opérations de l’âme quand elles pénètrent les secrets delà nature et de l’art ; plus haut, l’ordre moral que nous révèle la .conscience méditant sur les lois divines et humaines ; plus haut, l’ordre intelligible que nous révèle la réflexion, s’appliquant aux substances incorporelles et éternelles ; plus haut , l’ordre mystique que nous révèle la foi s’attachant aux mystères; enfin, au sommet de l’échelle, voici l’extase œuvre divine de la contemplation.
Ses préférences pour la méthode intuitive n’empêchent pas qu’à l’occasion le disciple de Hugues se
pose en dialecticien, à la façon d’Abailard. C’est ce qui arrive dans son Truüé de la Trinilé. Il a, dit-il, entendu maintes fois répéter qu’il n’y a qu’un seul Dieu, et que ce Dieu est un en trois personnes. Gela se dit partout ; mais ne se prouve nulle part. Les autorités abondent, les démonstrations manquent. 11 démontrera, lui, ce qu’on n’a fait qu’afûrmer. Pour cela il part de ce principe que Dieu est amour. L’Amour exige un objet aimé : donc il y a une seconde personne en Dieu, le Fils, aimé et aimant de tout éternité. Dans ces deux personnes, la plénitude de l’amour en réclame une troisième qu’elles aiment et qui consomme leur union : de là le Saint-Esprit. Mais bientôt l’appel au raisonnement se transforme en un appel au sentiment. « Est-il étonnant, s’écrie Richard, que notre âme ne pénètre pas les mystères quand elle est aveuglée par la poussière des pensées terrestres? Dégage-toi enfin de la poussière, fille de Dieu ; dresse l’échelle de la contemplation ; prends ton vol comme l’aigle ; échappe à la terre pour planer dans les hauteurs des deux. » Et le pieux docteur proclame, avec Isaïe, saint Paul et saint Augustin, qu’il faut commencer par croire pour arriver à comprendre.
L’école de Saint-Victor déclinait lorsque se développa le mysticisme des Amaury et des David, dont les hardies révoltes contre l’orthodoxie dominante eurent tant d’échos dans les foules. Le mysticisme populaire se précisa dans la doctrine de l’évangile éternel, appelant la règne de la fraternité; et il engendra divers J, F. 20
mouvements communistes où se mêlèrent à de généreux élans de coupables excès. '
En môme temps, parmi les franciscains, se produisaient des théories mystiques qui, par certains traits, rappelaient le communisme des premiers chrétiens. Le principal organe de ces théories fut l’illustre saint Bonaventure.
Bonaventure naquit, en 1221, dans cette belle Toscane où devait naître , un siècle plus tard, un autre mystique, Pétrarque, moitié chrétien, moitié alexandrin, à la fois poète et prosateur, tendre et raffiné, contempteur du monde et apologiste de la solitude, enfin novateur qui ne contribua pas peu à la destruction du vieux monde de la scolastique. Ami des humbles, Bonaventure demeura toujours humble lui-même , quoiqu’il eût été élevé au cardinalat; et on raconte que des envoyés du pape, étant venus vers lui, le trouvèrent lavant la vaisselle du couvent.
Aux yeux du docteur séraphique, la passion de l’or est le vice radical d’où pullulent tous les vices. Il convindrait que les hommes renonçassent aux richesses pour les réunir en un trésor commun dont chacun recevrait une part proportionnée à ses droits et à ses besoins. Les uns doivent travailler de la tête, les autres des mains, selon leurs dispositions; car il faut que la tâche de chacun soit adaptée à sa capacité. L’essentiel est que tous travaillent, vu qu’en dehors du travail il n’y a pas de vie fructueuse, pas de vie honnête, ou, pour mieux dire, pas de vie. Sur la double base du travail et du détachement pourra s’édifier la république chrétienne. Elle grandira soutenue et fortifiée par les efforts
variés de ceux qui pourvoient aux nécessités physiques, comme l’artisan ; aux nécessités politiques, commq^ le magistrat ; aux nécessités spirituelles , comme le prêtre.
Traçant à l’âme la route qui achemine à Dieu, saint Bonaventure oppo''e au monde extérieur le monde intérieur, et dan . le monde intérieur il distingue la région inférieu.'., qu’occupent les vérités scientifiques, la région moyenne qu’occupent les vérités philoso- • phiques, la région supérieure qu’occupent les vérités divines.
Vaine est toute science qui n’aboutit point à cette quiétude de la contemplation où réside la vraie sagesse et où s’accomplit l’union surnaturelle de l’âme avec son divin époux. Pour arriver à se mettre ainsi en communion avec Dieu, il faut l’aimer. Or on ne se perfectionne dans l’amour de Dieu qu’en se perfectionnant dans la haine de soi-môme par le plus entier renoncement.
Plus que toute autre contrée, l’Allemagne, méditative et sentimentale, produisit des mystiques parmi lesquels plusieurs préludèrent aux conceptions panthéistes de la future philosophie allemande. Leur spéculation hardie dédaignait la dialectique, labyrinthe où l’âme s’égare loin de Dieu ; prétendait se placer du premier coup au centre même de l’Être; ne voyait de là que vain jeu de phénomènes dansla nature et dans l’humanité, et concluait que la félicité consiste à s’identifier avec Dieu. Ainsi, à la fin du xiii® siècle, maître Eckhart, dominicain de ColognCjenseignait quel’amour
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anéantit tout ce qu’il y a d’humain en notre âme et ja convertit en Dieu.
La doctrine de maître Eckhart fut un peu tempérée par Jean Tauler, autre dominicain, mort à Strasbourg en 1361. Ce prédicateur fameux, qu’on surnomma le théologien illuminé, fait la plus grande part à l’effort moral dans l’œuvre de notre édification personnelle. C’est en pratiquant toute vertu et en se mortifiant de toute passion que l’âme revient de plus en plus à son fonds intérieur. Là, dans le plus intime d’elle-môrae, elle trouve Dieu, s’unit avec lui et devient en quelque sorte le théâtre où il opère ses merveilles.
Autant Jean Tauler était lettré, autant le mystique flamand Ruysbroeck, qu’on appela le second Denis l’Aréopagite, étaitillettré. Ce moine enthousiaste s’énorgueillissait de demander sa science à la solitude, non aux livres, et il prétendait n’écrire que lorsque son cerveau était échauffé par l’inspiration. Inconséquent avec lui-même, il s’égara maintes fois dans des rêveries panthéistiques; mais le plus souvent il se montra pénétré de cet esprit individualiste qui animait le nominalisme, alors dominant. Ainsi il combat ceux qui imaginent que leurs âmes ont été créées de la substance même de Dieu et affirment qu’après la mort ils rentreront dans l’essence divine pour s’y perdre, comme se perd dans une fontaine la coupe d’eau qu’on y a puisée et qu’on y verse de nouveau. L’absorption de tous les êtres dans l’être divin, aboutissant à un état où il n’y a plus ni pensée, ni sentiment, ni vouloir, lui paraît une annihilation de l’activité tout à fait contre nature et « vrai- i ment diabolique »
Eckhart, Tauler et Ruysbroeck furent combatUispar Cerson, qui réclamait contre leurs exagérations au nom de l’individualité dont il n’admettait en aucun cas l’anéantissement. Selon le docteur très-chrétien, la théologie mystique s’appuie, dans ses enseignements, sur les expériences intimes des âmes pieuses ; elle n’est pas le fruit de l’étude et ne consiste ni en connaissances littéraires ni en démonstrations d’école; par cela môme qu’elle ne sépare pas le cœur de la raison, elle est infiniment plus vivante que la théologie des dialecticiens ; en un mot, elle est la science suprême. C’est surtout au moyen de l’exercice énergique et soutenu des vertus morales qu’on y fait des progrès, et elle est aussi accessible à une femmelette, à un idiot, qu’au plus savant des hommes.
L’esprit seul peut connaître l’esprit. Son œuvre essentielle est de nous faire pénétrer en nous-môme ce qui vaut mieux que nous-mêmes. Le sentiment est ici la condition de la connaissance. La foi mène h. l’intelligence : on finit par savoir parce qu’on a commencé par aimer.
Il faut distinguer la simple pensée, la méditation et la contemplation. La simple pensée est naturellement volage ; elle coûte peu de peine et apporte peu de fruit. La méditation s’accompagne d*énergiques jefforts pour chercher à connaître; elle coûte beaucoup de peine, mais aussi elle n’est pas sans fruit. La contemplation prend son vol autour des réalités les plus hautes, que pénètre enfln notre âme ravie ; elle ne coûte aucune peine et elle apporte les plus grands fruits.
La contemplation consiste non à abstraire des objets
telles ou telles formes sensibles, comme le fait l'imagination ; non à abstraire des choses, parmi la confu- | sion des qualités accidentelles, les attributs essentiels, comme le fait la raison; mais à s’abstraire soi-même de tout élément terrestre pour s’élever à la connaissance de l’incorporelj de l’éternel, "^ar delà la sphère de ces fantômes trompeurs, « purs sons vides d’idées » que les faux mystiques, dans leur formalisme insensé, prennent pour les parfaites réalités du monde intelligible.
La force qui nous soulève jusqu’au faîte de la contemplation, c’est l’amour. L’amour, une fois en possession de toute son énergie, interrompt en nous toute» les fonctions de la vie inférieure, ou plutôt il les amoin- , drit, il les enchaîne, de telle sorte qu’elles ne peuvent plus faire obstacle à l’action de la partie divine de notre i être. Alors a lieu l’extase, celte œuvre suprême de l’amour, où l’esprit semble sortir de soi pour se con- ' fondre avec ce qu’il aime. C’est là une véritable trans-
figuration de nous-mêmes. Cependant il ne faut pas aller jusqu’à dire, avec Amaury et autres, qu’alors l’àme perde son essence propre et s’anéantisse dans l’être divin au point de n’êlre plus la créature voyant et aimantDieu, mais Dieu même vu et aimé. Dans toute opinion de cette sorte Gerson ne voit qu’erreur et msanilé.
Il y un livre qui sera la gloire éternelle du moyenâge, et qui, à lui seul, vaut mieux que plusieurs systèmes de philosophie: c’est Vlmilation de Jésus-Chrisl. Ce livre a des endroits admirables, et on pourrait en extraire comme une quintessence de moralité merveilleusement
propre à éclairer et à échaufler les âmes. On sait qu’Auguste Comte , le fondateur de l’école positive, amené dans la dernière partie de sa vie à sentir toute l’insuffisance du positif de la science, lisait et relisait ce livre fait d’amour,
11 s’était formé, au moyen-âge, un latin net, simple, naïf, transparent, non frelaté par les raffinements du bel esprit, exempt de procédés, point précieux, point aristocratique, mal propre à l’amusement, visant droit à instruire et à toucher, enfin tout à fait étranger à la rhétorique artificielle des cicéroniens qui oublient de sentir et de penser pour faire des phrases et font des phrases dont seraient choquées les oreilles du moindre affranchi de l’ancienne Rome. C’est dans ce latin populaire, d’une saveur si originale, qu’est écrite VImitalion de Jésus- Christ.
(( Faites qu’on m’ignore, ô mon Dieu, » s’écriait le pieux auteur de VImilalion. Et, en effet, l’on ne sait pas encore au juste le nom du grand homme qui a ouvert aux cœurs souffrants cette source intarissable de consolations, Il nous sourit de croire que ce grand homme c’est le chancelier de l’üniversité, ambassadeur du roi de France et docteur de l’Eglise, qui, désabusé du monde et fatigué de lutter contre les iniquités des puissants, cacha sa vieillesse dans une pauvre école de faubourg, et y mourut en répétant aux petits enfants qu’il enseignait : « Priez Dieu pour l’âme du pauvre Gerson. »
« Heureux, dit l’auteur de VImilalion, celui que la vérité enseigne par elle-même, non par des figures et par des paroles qui passent, mais en se faisant connaître
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telle qu’elle est. Qu’avons-nous à faire de ces disputes i de l’école sur le genre et l’espèce? Mieux vaut éprouver un bon sentiment que savoir nomment on le définit. Celui qui trouve tout dans l’unité, qui rapporte tout à l’unité et qui voit tout dans l’unité, peut avoir le cœur stable et demeurer en paix avec Dieu. O vérité, qui êtes Dieu même, faites que je sois une même chose avec vous par une éternelle charité. Je m’ennuie souvent de lire ; je me lasse d’entendre tant de choses : c*est en vous seul que je puis trouver tout ce que je cherche. Que tous les docteurs, que toutes les créatures se taisent devant vous ; parlez-moi vous seul !
« 11 ne faut pas hlâmer la science : elle est bonne considérée en elle-même, niais il faut toujours lui préférer une conscience pure. Malheureusement la plupart des hommes s’étudient plus à savoir beaucoup qu’à bien vivre. Voilà pourquoi ils tombent dans l’erreur, et ne font que peu ou point de fruit. Oh ! s’ils prenaient autant de soin à déraciner les vices de leur cœur et à y semer les vertus, qu’ils s’en donnent à agiter des questions, on ne verrait pas tant de maux ni tant de scandales. 11 est certain qu’au jour du jugement on ne nous demandera pas ce que nous aurons lu, mais ce que nous aurons fait; ni avec quelle éloquence nous aurons parlé, mais avec quelle sainteté nous aurons vécu. Dites-moi, où sont maintenant tous ces maîtres , tous ces docteurs que vous avez connus lorsqu’ils vivaient et qu’ils florissaient dans les sciences? D’autres maintenant occupent leurs places, et je ne sais s’ils pensent seulement à eux. Ils semblaient être quelque chose durant leur vie, et maintenant personne n’en
parle. Oh que la gloire de ce monde passe vile et que c’est bientôt fait de nous! L’homme qui vit aujourd’hui, ne paraît plus demain, et quand il a disparu à nos yeux il s’efface bientôt de notre pensée. S’il vous est arrivé de voir un homme mourant, songez que vous passerez par le même chemin. Combien de fois avez-vous ouï dire : un tel a été tué d’un coup d’épée; un autre s’est noyé; un autre, en tombant d’en haut, s’est brisé la tête ; celui-ci est mort à table, cet autre-en jouant; l’un a péri par le fer, un autre par la peste, un autre par la main des voleurs. Ainsi la mort est la fin de tous les hommes et leur vie passe en ‘iin moment comme l’ombre.
« Prenons donc notre vol au-dessus de toutes ces vanités qui tourmentent inutilement la vie et n’aboutissent qu’à la mort. L’homme a deux ailes pour s’élever audessus des choses de la terre : la simplicité et la pureté. La simplicité doit être dans l’intention, et la pureté dans l’affeclion. La simplicité tend à Dieu; la pureté le possède et le goûte. Plus un homme sera recueilli en lui-même et sera devenu simple de cœur, moins il aura de peine à comprendre les choses les plus relevées, parce qu’il recevra d’en haut la lumière de l’intelligence. »
Après avoir ainsi interprété la belle parole de l’allocution de Jésus sur la montagne : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu, » le sage écrivain nous donne les moyens de purifier notre cœur. Il trace le tableau des misères de la vie ; il nous apprend à nous recueillir en nous-mêmes ; il nous fait goûter le charme de la solitude, et il combat tour à
tour l’indiscrétion, la vanité, l’orgueil, l’intolérance, les frivolités du monde, les séductions des sens.
Que de vues profondes sur la nature humaine et que d’utiles enseignements!
« Dans le mouvement ou dans le repos je ne suis point où est mon corps, mais plutôt où mon esprit m’emporte. Je suis où est ma pensée, et ma pensée est ordinairement où est ce que j’aime. Ce qui se présente à elle le plus vite, ce sont les choses qui me plaisent naturellement ou par accoutumance. Ainsi, quand nos affections intérieures sont corrompues, elles corrompent nécessairement nos pensées et nos actions, et dévoilent toute la faiblesse de notre âme. Les fruits d’une bonne vie ne croissent que dans un cœur pur. Or, s’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur pur, et s’il y a un endroit où l’affliction et l’inquiétude se rencontrent, c’est dans une mauvaise conscience.
« Nous sommes riches de courage tant qu’il ne nous arrive aucune fâcherie ; nous savons môme bien conseiller les autres et les fortifier par nos discours. Mais s’il nous survient une affliction soudaine, nous manquons de conseil et de force. Rien ne fait mieux voir jusqu’où va la vertu d’un chacun que l’adversité. Ce n’est pas que les occasions rendent l’homme fragile ; majs elles le montrent tel qu’il est. Exerçons-nous à profiter des difficultés et des disgrâces pour nous recueillir en nousmômo et travailler avec efficacité à notre amendement. En général on est fécond en bonnes résolutions et stérile en bonnes œuvres. On découvre la voie de la perfection et on voit clairement ce qu’il faut faire ; mais
accablé du poids de sa corruption on ne s’élève à rien de parfait. Vous, combattez courageusement. La chair murmurera; mais elle sera domptée par la ferveur de l’esprit, et une mauvaise habitude sera surmontée par une habitude contraire. Pourquoi différer à exécuter vos bons propos ? Levez-vous ; commencez dès maintenant, et dites : voici le temps d’agir, voici le temps de combattre, voici le temps propre pour se corriger.
« Deux choses en particulier contribuent beaucoup à un parfait amendement : l’une, de s’éloigner avec violence des objets où le mauvais penchant de la nature nous porte ; l’autre, de s’attacher avec zèle à la poursuite de la vertu dont on a le plus besoin. Appliquezvous avec un soin spécial à éviter et à vaincre tous les défauts qui vous déplaisent le plus dans les autres. Si vous avez devant les yeux quelque bon exemple ou que vous en entendiez parler, animez-vous à l’imiter ; que si vous voyez faire quelque chose de digne de blâme, soyez sur vos gardes pour ne pas faire la même chose. Songez que les autres ont l’œil ouvert sur vous, comme vous l’avez sur eux. Au surplus, si vous faites bien, ne vous préoccupez point de leurs médisances. Que sont des paroles sinon des paroles? Elles frappent l’air; mais elles n’entament point la pierre. Tout homme est menteur, faible, inconstant, et sujet surtout à s’échapper en vains discours, si bien qu’il faut à peine le croire d’abord, quelque ap. parence de droiture qu’il y ait en ce qu’il dit. Soyez discret, me dit un homme, soyez discret, gardez en vous ce que je vous dis ; et pendant que je me tais et que je crois son secret bien caché, il no peut observer
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liii-môme le silence qu’il m’a recommandé; mais il me quille el dans l’inslant il se trahit lui-même aussi bien que moi.
« La gloire des bons est dans leur conscience môme, et non dans la bouche des hommes. Il n’y a de paix que pourqui est indifférent aux louanges ou au blâme. Un homme en vaut-il mieux parce qu’un autre l’estime grand; en vaut-il moins parce qu’un autre l’estime petit? Vous êtes ce que vous ôtes, et tout ce qu’on pourra dire n’y ajoutera ni ôtera rien. On demande d’un homme, qu’a-t-il fait? Mais s’il l’a fait par vertu, c’est à quoi l’on ne regarde guère. Dieu, lui, considère bien moins ce que l’on fait que le motif qui le fait faire. C’est faire beaucoup que bien faire ce que l’on fait ; c’est bien faire ce que l’on fait que sdnger plus à procurer le bien commun qu’à satisfaire sa volonté propre.
« N’importunez pas les autres de vos conseils, car les hommes ne souffrent pas volontiers qu’on les conduise au delà de leurs propres lumières; mais instruisez-les par vos exemples. Si vous commencez par bien établir la paix en vous-même, vous pourrez ensuite la procurer à autrui. L’homme pacifique rend au prochain plus de services que l’homme savant. Celui qui est passionné croit aisément le mal et change môme le bien en mal; mécontent et inquiet, il est agité de divers soupçons et ne peut ni demeurer en paix ni y laisser les autres; il dit souvent ce qu’il devrait taire et il n’accomplit pas ce qu’il lui serait expédient d’accomplir; il considère ce que les autres doivent faire, et il néglige ce qu’il est f(l)ligé de faire lui-même. Au contraire, celui qui est
bien assis dans la paix, tourne tout en bien; il ne soupçonne pas volontiers les autres; il aime à s’accuser et à excuser son frère.
« Quelque perfectionné que l’on soit, il faut toujours être en garde. Comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les flots, ainsi il arrive que l’homme faible et changeant abandonne ses résolutions et est agité par des tentations diverses. Une simple pensée s’offre d’abord à l’esprit, puis une vive image que se forme l’imagination, puis le plaisir, puis le mouvement déréglé, et enfin le consentement. Ainsi l’ennemi entre insensiblement dans l’âme lorsqu’on ne le repousse pas d’abord. Et plus quelqu'un néglige de lui résister, plus il s’affaiblit de jour en jour, et rend cet ennemi puissant contre lui. Mettons la, cognée à la racine de l’arbre, afin qu’étant libres de nos passions, nous possédions la paix intérieure. Ce n’est pas au dehors qu’est la source de la paix. Tel sort gaiement qui revient avec tristesse, et la joie du soir fait trouver triste le matin du lendemain. 11 en est ainsi de toutes les joies charnelles; elles s’insinuent agréablement, mais elles mordent et tuent à la fin. Que pouvez-vous voir en quelque lieu que ce soit qui puisse longtemps demeurer stable sous le soleil ? Vous croyez peut-être par là vous satisfaire pleinement, mais vous n’en viendrez jamais à bout. Levez les yeux vers Dieu. »
L’âme ainsi tournée vers Dieu, grâce à l’affaiblissement des inclinations mauvaises qui l’éloignent de lui, se rend peu à peu digne, par la méditation intérieure et par l’ardeur de la charité, de converser avec son divin maître. Voici que Dieu devient de plus en plus préj. F. 27
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seul à l’Ame ; il la soutient dans ses efforts, la relève dans ses chutes, compatit à ses faiblesses, console ses douleurs, et, descendant jusqu’à elle, l’élève jusqu’à lui. Elle renaît; elle se transfigure au souffle de l’amour. « L’amour, dit admirablement l'auteur de VImilalion, est un bien tout à fait grand. Celui qui aime connaît seul la force de ce mot d’amour. Il n’y a rien.au ciel et sur la terre de plus doux que l’amour, rien de plus fort, rien de plus élevé, de plus rempli, ni de meilleur, parce que l’amour est né de Dieu, et il ne peut se reposer qu’en Dieu, au-dessus de toutes les créatures. L’amour rend léger ce qui est pesant, agréable ce qui est amer, et supporte avec égalité les inégalités de la vie. Celui qui aime, court, vole et est dans la joie ; il est libre et rien ne le retient. Il donne le tout pour le tout, et possède tout dans le tout, parce qu’il se repose au-dessus de toutes choses dans le seul et souverain bien, d’où découlent et procèdent tous les autres biens. Souvent l’amour ne garde point de mesure ; mais son ardeur l’emporte au delà de toute mesure. L’amour ne sent point sa charge; il ne compte point le travail; il veut faire plus qu’il ne peut et ne s’excuse point sur l’impossibilité, parce qu’il croit que tout lui est possible. Ainsi, il est capable de tout; et, pendant que celui qui n’aime point s’abat et se décourage, celui-là exécute bien des choses et les achève. L’amour veille sans cesse; môme pendant le sommeil il ne dort point. 11 n’est pas las, quoiqu’il se fatigue; pressé par l’affliction, il ne laisse pas que d’être au large ; il est troublé et n’est point dans le trouble; mais, comme une vive flamme et un flambeau ardent, il se fait un passage en haut et y onte sans obstacle.
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K L’amour est circonspect, humble et équitable; il n’est ni lâche, ni léger ; il ne s’arrête point à des choses vaines ; il est tempérant, il est chaste, il est ferme, il est tranquille et il fait bonne grâce à tous ses sens. L’amour est actif, sincère, pieux, gai et agréable; il est fort, il est patient, il est fidèle, il est prudent, il est persévérant,*il est courageux, et ne se cherche jamais lui- même; car, dès qu’on se cherche soi-même, on cesse d’aimer. »
Sans doute, il y a d’énormes exagérations dans l’œuvre dont nous venons de donner une idée. D’une part, si l’amour est la grande force, c’est aussi le grand danger, dès que manque la justice, qui doit demeurer la grande règle. D’autre part, s’il faut vivre en communion avec Dieu, il faut aussi vivre en communion avec les hommes ; et la famille, la patrie sont bien choses divines. L’esprit monastique incline l’homme à déserter les devoirs civils et politiques pour l’accomplissement des devoirs personnelsetreligieux. Mais est-il bon de renoncer à une moitié delà vertu sous prétexte de mieux pratiquer l’autre? L’homme n’est-il pas fait pour l’action, encore plus que pour la contemplation? L’union de deux époux, grandis au souffle d’un mutuel amour, appuyés l’un sur l’autre pour dignement soutenir le combat de la vie, et fondant une famille qui sera perpétuée par plusieurs centaines de générations, n’est-elle pas préférable à l’isolement stérile d’un solitaire en quête de ravissements extatiques? L’activité bienfaisante d’un Socrate ou d’un Franklin ne vaut-elle pas mieux que la dévote indifférence de saint Siméon s’immobilisant sur sa colonne, ou du Bienheureux Labre promenant ses haillons de sanctuaire en sanctuaire? Le généreux labeur du citoyen luttant pour la justice n’est-il pas la meilleure des prières, et surtout la plus efficace? Puis,
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qui ne voit ce qu’il y a d’outré dans l’ascétisme? Sied-il J’interdire l’usage pour prévenir l’abus? N’est-il pas possible que la confiance en soi, l’esprit d’indépendance, l’émulation, l’amour de la gloire, une noble fierté, une magnanime colère s’allient à la vertu? Les passions bien dirigées ne sont-elles pas les ferments nécessaires du progrès social? Extirper en l’homme toute attache' terrestre, n’est-ce pas tout à la fois préparer une proie à l’audace malfaisante des habiles, et anticiper la mort sous prétexte de sanctifier la vie?
Mais un fait domine ces critiques. L’auteur de l'Imitation, opposant le cri de l’âme aux disputes de l'école, a montré que Dieu se rend sensible au cœur de qui le cherche simplement au dedans de soi-mème après s’ôtre purifié par la vertu. Or, de toutes les conceptions philosophiques la plus haute est bien celle-là. C’est la conscience qui nous ouvre les horizons du monde supra-sensible. La moralité est le meilleur acheminement à la vérité.
Leibniz avait raison de le dire : « il y a de l’or dans le fumier de la scolastique. » Malheureusement l’or est rare, et le fumier épais. Durant le moyen-âge, la science, ennemie des mystères, apparaît comme une espèce de sacrilège ; au nom du surnaturel la nature est maudite ; ceux qui se font les investigateurs des secrets de la matière passent pour les suppôts du diable ; les jeunes intelligences sont repues de pieuses puérilités, de raisonnements creux, de visions chimériques; le fléau des querelles théologiques sévit de tous côtés ; pt des docteurs, gonflés de mots, vides d’idées, élèvent ^tout un entassement de syllogismes pour en faire un ^"^l^iédestal aux superstitions et aux préjugés établis. Do- ■
ciles à l’autorité religieuse, ces docteurs démontrent qu’il faut que le bon plaisir règne au ciel et sur la terre; que la grâce d’en haut appelle l’arbitraire d’en bas ; que le péché originel a rivé les anneaux de cette antique chaîne de servitude qui fait de l’esclave la propriété du maître, de la femme la propriété du mari, des fils la propriété du père, du sujet la propriété du roi ; que l’oppression, la misère et l’ignorance sont d’institution divine et conformes à l’ordre providentiel ; que les petits peuvent obtenir des dons, non revendiquer des droits ; que, toute chair étant condamnée, il faut mourir à tout et non se laisser aller à la joie de vivre ; que la pensée de l’autre monde doit nous désintéresser de celui-ci, et que notre fraternité céleste nous impose la résignation aux iniquités terrestres. Puis, ils ferraillent à coups de dico et de distinguo pour décider si les anges ont un corps, comment le démon pénètre en nous, de quelle façon les hommes se seraient multipliés si Adam n’avait pas péché, et autres subtilités de même valeur. A côté de quelques génies que l’Ecole n’arrive pas à étouffer, combien d’esprits supérieurs se dépensant ainsi en disputes stériles et s’astreignant servilement à ramper sur des textes plus ou moins falsifiés 1 Que de sottises débitéesl Et, pour les appuyer, que d’atrocités commises! Gomme la raison est lente à relever la tête sous une pluie de sang et d’anathèmes ! Sans doute nous voyons poindre dès lors l’esprit philosophique ; mais c’est à la lueur des bûchers. Vienne donc enfin l’âge où seront réhabilitées la nature, l’action et la vie ; où prévaudront la tolérance, la raison et la liberté ; où régneront la science, la philosophie et le droit !