‹ Histoire de la philosophieChapitre 40 sur 41 · II. — ÉCOLE D’ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

II. — ÉCOLE D’ALEXANDRIE

Philon, précurseur des Pères de l’Eglise chrétienne, le fut aussi des philosophes de l’école d'Alexandrie, par cela môme qu’il formula la doctrine qui, diversement interprétée, devait tenir le premier rang dans le néoplatonisme comme dans le christianisme. Cette doctrine capitale était l’explication des rapports du monde avec Dieu par la Trinité divine et par l’extension de l’Etre dans les êtres qui procèdent de lui.

Philon avait distingué en Dieu « le Père, le Verbe médiateur et l’Esprit saint qui remplit toute chose et se communique sans s’amoindrir, » et il avait montré nos âmes émanant de l’âme divine qui « s’étend en elles sans rien se retrancher d’elle-même », de môme qu’un flambeau allumant un autre flambeau ne perd rien de la lumière qu’il lui communique.

Or, voici ce qu’enseigne l’école d’Alexandrie :

Dieu, étant l’être absolu, ne saurait entrer dans aucune des catégories de la pensée et ne comporte aucune définition. Selon le mot de Philon, « sa nature est d’être, non d’être nommé. »

Mais Dieu n’existe pas seul. En même temps que lui il y a l’univers, et l’univers ne saurait être compris que

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par lui et en lui. De fait, la perfection même de TUnité divine impliqne une pluralité sans fin d’êtres qui émanent d’elle. Ce n’est ni par besoin, ni par nécessité, ni par hasard, ni par caprice que l’Etre a engendré les êtres; il n’a fait qu’obéir à sa nature. Pour lui, vouloir et réaliser le bien, c’est se vouloir et se réaliser luimême.

L’Intellect divin est le premier-né de Dieu, et de lui procède l’Ame divine. L’Ame est l’image de l’Intellect, et l’Intellect est l’image de l’Unique qui l’a engendré. U Pas d’intermédiaire entre l’Unique qui est le Père et l’Intellect qui est son fils, non plus qu’entre l’Intellect et l’Ame. Quand celui qui engendre est souverainement parfait, celui qui est engendré doit lui être si étroitement uni qu’il n’en soit séparé que sous ce rapport qu’il en est distinct. »

Quelles que soient les ressemblances, gardons-nous ici de confondre la Irinité des alexandrins avec la trinité des chrétiens. L’expression de celle-ci est l’existence d’un Dieu en trois personnes consubstantielles et éternelles ; l’expression de celle-là est un Dieu unique engendrant dans l’éternité deux essences divines consubstantielles , mais inférieures en dignité , et qui, désignées sous le nom ù’hyposlases, ressemblent aussi peu à une personne que la pensée à un homme.

De l’Ame divine, réalisant dans le temps et dans l’espace les modèles de l’Intellect divin, procèdent toutes les âmes, depuis les degrés les plus hauts jusqu’aux degrés les plus bas de l’existence, et voilà le monde produit.

Dans cette multiplication des êtres, émanés les uns

des outres sous des formes de plus en plus inférieures, il y a sans doute un abaissement et une chute. Mais le remède existe : c’est le progrès indéfini vers l’idéal, l’ascension universelle des âmes vers Dieu d’où elles sont descendues.

Pour faciliter ce retour à Dieu, ilaétédonné aux âmes différentes facultés : d’abord les sens et l’imagination qui, nous faisant connaître les phénomènes du monde, correspondent à l’action de l’Ame divine, créatrice du monde ; puis l’entendement qui, écho de l’Intellect divin, nous révèle ce qui se passe en nous, et, par ses opérations, nous élève à la connaissance des vérités intelligibles ; enfin la raison et l’amour, sens de l’absolu, qui nous permettent, la raison par ses intuitions, l’amour surtout par l’extase, de contempler l’Unité divine et de nous unir à elle.

Parmi les premiers philosophes de l’école d’Alexandrie, figure, au commencement du iii® siècle de l’èrc chrétienne, Ammonius Saccas, qui s’efforce de concilier Pythagore, Platon et Aristote. Il a comme disciples Longin, Hérennius et Plotin. Celui-ci, beau et brillant génie, lui succède, le fait vite oublier, et renouvelle le platonisme avec assez d’éclat pour mériter à l’école le nom d’école néo-platonicienne.

Plotin parle admirablement de cet être infini qui n’a pas voulu être seul, parce qu’il est bon, et dont tous les êtres procèdent. Cet être est «me, en tant que principe de la vie universelle; esprit, en tant que raison des intelligences ; unilè pure, en tant qu’élevé par sa perfection au-dessus de tous les êtres et de toutes les in-

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telligences. L’Unité, l’Esprit, l’Ame, c’est-a-dire le Bien en soi, l’Intelligence suprême et la Puissance active, voilà les trois termes de la trinité de Plolin. Qu’on se rappelle que Dieu est pour les stoïciens l’Ame universelle, pour Aristote la Pensée pure, pour Platon le Bien en soi, et on reconnaîtra le caractère éclectique de cette fameuse trinité.

Le nouveau Platon identifie la morale et l’esthétique , la bonté et la beauté (leur de la bonté. D’après ' lui, comme l’a proclamé la voix de la sagesse antique, toutes les vertus et la pensée elle-même ne sont qu’une purification. La véritable sagesse ne résidet-elle point dans le détachement des joies corporelles qu'on rejette comme immondes et incompatibles avec un être pur? Le courage ne consiste-t-il point à ne pas craindre le trépas, c’est-à-dire la séparation de l’âme avec le corps? La magnanimité, n’est-ce pas le mépris des choses d’ici-bas? La pensée n’est-ce pas l’intelligence s’allégeant de tout ce qu’elle a de terrestre pour s’élever aux objets célestes? L’âme ainsi purifiée devient un verbe, une essence incorporelle, de plus en plus semblable à la Divinité. De fait, l’âme est chose divine ; elle est une émanation de la Beauté, et partout où elle se répand, partout où elle exerce son empire , elle communique aux êtres toute la beauté que comporte leur essence. Mais encore faut-il qu’elle se purifie pour resplendir et se connaîlre en tout son éclat. Jamais l’œil n’eût aperçu le soleil, s’il n’avait pris d’abord la forme du soleil ; de même l’âme ne discernerait point le beau si, d’abord, elle ne devenait belle. Rejetons donc cette enveloppe grossière

que nous avons revêtue en nous traînant sur les objets matériels et prenons notre essor, dans une ascension sublime, au delà de tout ce qui n’est pas Dieu, pour nous trouver enfin en présence de l’Etre unique, vrai, simple, pur, foyer de toute essence et de toute intelligence, qui donne à tout l’existence, la vie, la pensée.

La Divinité nous apparaissant ainsi au dedans de nousmêmes, de quels transports d’amour ne serons-nous pas ravis, de quelle ardeur n’aspirerons-nous point à nous confondre avec elle? Quel étonnement! quelle allégresse ! quelle extase ! Comme nous rirons de tous nos autres amours, de tous nos autres transports! Comme nous repousserons tout ce qu’auparavant nous idolâtrions comme beauté! Voici le Bien, au delà duquel il n’y a plus rien ! Il plane au-dessus de la région même de l’intelligence. « L’intelligible ne devient désirable que quand le Bien l’illumine et le colore, donnant à ce qui est désiré les grâces et à ce qui désire les amours. » Socrate plaçait le bonheur dans l’action. Platon le cherchait dans la contemplation. Le vertueux , et mystique Plotin veut le trouver, au delà de l’action et de la contemplation, dans l’immobilité de l’extase. L’extase consiste à sortir de soi pour s’abîmer en Dieu, vu, possédé, devenu tout en nous. « On ne saurait, dit Plotin, distinguer l’âme d'avec Dieu tant qu’elle jouit de sa présence. Plus d’intervalle, plus de dualité : les deux ne font qu’un. C’est l’intimité de cette union qu’imitent ici-bas, en cherchant à se fondre en un seul être, ceux qui aiment et qui sont aimés. Mais il n’y a que Dieu à qui nous puissions nous unir et nous identifier pleinement, parce qu’aucune enveloppe de chair

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ne le sépare de nous. Ainsi perdue dans l’être divin, l’âme ne saurait affirmer plus rien d’elle-même, ni qu’elle est animée, ni qu’elle pense, ni qu’elle existe, ni enfin quoi que ce soit au monde. Elle est unie à Dieu au point de n’avoir plus conscience de soi, et sa félicité est à son comble. — Eh quoi I le bonheur sans conscience peut-il être intelligible? — « Pourquoi non ? répond Plotin. L’homme de bien n’est-il pas heureux même quand il dort? La conscience se produit quand l’acte spirituel se réfléchit et se répercute, comme un objet sur une surface polie. Ainsi, lorsqu’un corps est devant un miroir, son image apparaît ; mais le corps n’existe pas moins, quand il n’y a pas de miroir qui le réfléchisse. De même, l’acte spirituel ne laisse pas d’exister, quand son image est absente. Il n’est pas nécessaire, lorsqu’on lit, de réfléchir qu’on lit, surtout si on lit avec la plus profonde attention, et celui qui fait une action énergique ne se dit pas nécessairement à lui-même qu’il fait une action énergique. Bien plus, ces réflexions, qui accompagnent quelquefois les actes, loin de les rendre parfaits, ne font que les affaiblir et que diminuer leur intensité. La vie, comme le bonheur, est dans l’énergie pure et parfaite de l’essence, et cette énergie, de même qu’elle ne s’endort point dans le sommeil, ne se perd point dans l’absence de tout sentiment. »

Malheureusement, tant que dure notre existence terrestre, l’âme redescend promptement de ces hauteurs où l’extase l’a ravie. Sans doute Dieu lui est présent ; car il est près de chacun de nous ; « nous sommes édifiés en lui ; c’est en lui que nous respirons et que

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nous vivons. » Mais, comme il est sans forme et n’est pas marqué d’une empreinte propre qui le distingue, l’âme se trouble et « craint de n’avoir devant elle que le néant.» La voilà donc qui se laisse retomber, «jusqu’à ce qu’elle rencontre un objet sensible sur lequel elle s’arrête. » Quand donc sera-t-elle enfln dégagée de toute attache charnelle? Quand donc pourra-t-elle, essence incorporelle et libre, s’absorber enfin en Dieu, dans une éternelle félicité? Ne convient-il pas que chacun de nos actes ait pour hut cette délivrance finale? « Voici mon dernier effort, s’écriait Plotin en / mourant, pour ramener ce qu’il y a de divin en moi à ce qu’il y a de divin dans le grand Tout. »

Le principal disciple de Plotin fut le tyrien Porphyre.

Il recueillit les œuvres de son maître et en forma six livres qui, contenant neuf traités chacun, ont reçu le nom d'Ennéades. Les Ennéades sont le monument immortel de l’école d’Alexandrie.

L’œuvre propre de Porphyre fut de donner à la [ philosophie alexandrine un caractère accentué de polémique contre le christianisme qu’il avait abjuré et qui lui apparaissait comme l’invasion de la barbarie. I 11 se plaisait à appeler Jésus « un homme pieux et digne de l’immortalité, dont l’âme est au séjour des âmes bienheureuses;» mais à ces louanges il ajoutait toute sorte d’invectives contre les chrétiens, leur re- l prochant d’avoir imaginé la divinité là où il n’y avait | que la sainteté, et de s’ôtre égarés dans toute sorte ? d’erreurs indignes de leur sage et vertueux modèle, j

A l’Homme- Dieu de la religion nouvelle Porphyre |

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opposait le Dieu suprême dont le culte ne demande pas de cérémonie et peut se passer de l’intermédiaire du prêtre. D’après lui, Dieu n’a que faire de lustrations ni de sacrifices, et tout ce qui est matériel est trop impur pour être offert à une majesté si haute. « Le sage, dit-il, qui veut s’approcher de Dieu, n’a besoin que de lui-même, car la philosophie nous enseigne que Dieu est présent partout et que l’âme pure où brille l’éclat de la vertu est le plus beau ou plutôt le seul temple qui lui soit dédié parmi les hommes. »

Si Porphyre s’en tenait là, il proscrirait les pratiques du polythéisme non moins que celles du christianisme. Mais, ne voulant renverser l'un que pour restaurer l’autre, il trouve moyen de légitimer l’ancien eulte. 11 enseigne donc qu’au-dessousde ce grand Dieu qu’il faut adorer en silence, il y a des esprits célestes qui nous servent de médiateurs auprès de lui et qu’il convient de nous concilier par des moyens sensibles. Ils réclament de nous des sacrifices et des fêtes, mais surtout des prières. « Ceux qui refusent de prier les dieux et de tourner leurs pensées vers ces modèles de toutes les vertus ressemblent à des enfants sans père et sans mère. »

Pour appeler ainsi les dieux « les modèles de toutes les vertus, » il fallait nécessairement ne pas prendre à la lettre les traditions religieuses du paganisme. Aussi voyons-nous que Porphyre et ses successeurs entreprirent d’appliquer à la mythologie consacrée un large système d’interprétation philosophique. De fait, le polythéisme, qu’il aurait été difficile de concilier avec la doctrine d’un Dieu personnel, semblait pouvoir s’ac- J. F. 14

commoder d’une théologie panthéiste. La divinité, étant l’essence de tout, n’est-elle pas toute qualité et tout élément ; n’est-elle pas la beauté de même que la sagesse, ou Minerve de môme que Vénus ; n’est-elle pas le feu de même que l’eau, ou Vulcain de même que Neptune ? Que sont donc les fables mythologiques, sinon l’expression symbolique des mille formes de la vie des êtres au sein de l’Etre? Les néo-platoniciens furent tout heureux de pouvoir s’approprier la vieille ' religion, eHls se mirent à en montrer le fort et le faible, le vrai et le faux, se réservant de garder l’un et de repousser l’autre.

A côté de la religion publique où dominaient la politique et l’art, les mystères sacrés avaient conservé une vie propre dont le foyer était la pensée spiritualiste rayonnant à travers la grossièreté des symboles accumulés par l’usage. Dans ces mystères, il y avait incontestablement en germe une haute métaphysique. On pouvait montrer, par exemple, que la pensée antique entrevoit dans l’Amour l’unité première d’où tout dérive; qu’elle tend à considérer la création comme l’acte généreux de l’Etre s’amoindrissantlui-même pour former des êtres de ses propres membres; enfin, qu’elle semble affirmer le côté divin de l’humanité et la possibilité de notre absorption en Dieu, quand elle attribue aux héros le pouvoir de se conquérir par leurs vertus une place parmi les habitants de l’Olympe. Mais qu’est-ce que l’exégèse la plus babile, sinon l’acte de décès d’une religion, et, en quelque sorte, son dernier signalement? Les Alexandrins avaient bien cette érudition savante avec laquelle on enterre le passé; mais ils n’avaient pas

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cette foi sincère et naïve qui crée l’avenir. Leur apologie du paganisme en fut l'oraison funèbre.

L’attitude de la nouvelle école devait pourtant lui attirer la protection de l’empereur Julien qui fut l’ennemi des chrétiens parce qu’il était l’ami des vieilles mœurs et des vieilles croyances de l’empire. Mais c’est en vain que la politique tentera de faire servir une philosophie sénile à la restauration du polythéisme et à la régénération de l’ancien monde. Ni magistrats, ni thaumaturges, ni rhéteurs, ni philosophes ne sauraient réussir à ressusciter un cadavre.

Et comment concevoir qu’il eût pu en être autrement, quand on voit avec quel esprit aristocratique les Alexandrins travaillaient à une renaissance religieuse?

A l’exemple des stoïciens, ils ne savent pas comprendre que la solidité et la durée manquent fatalement là d’où le peuple est exclu et ils professent à l’égard du vulgaire un orgueilleux mépris. « Je ne m’adresse point, disait Porphyre, aux artisans, aux athlètes, aux matelots, aux gens d’affaires, mais à celui qui s’inquiète de la nature de l’homme, de son origine et de sa destinée. On ne tient pas le même langage à ceux qui dorment et qui ne s’occupent en quelque sorte qu’à leur sommeil et à celui qui s’efforce de secouer la torpeur du corps et qui dispose tout autour de lui pour l’éternel réveil. A l’un, la vie austère, la solitude et les longues contemplations; aux autres, l’ivresse et ses pesanteurs, l’assouvissement des appétits, une chambre bien close, un lit mou et chaud, enfln toutes les délicatesses qui amènent la stupeur de l’âme et qui produisent la paresse et l’oubli. » Le christianisme, lui.

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n’eut pas de ces dédains, et c’est parce qu’il s’adressa surtout aux petits qu’il se fit grand.

' Il ne faudrait pas croire qu’en dédaignant de se rendre populaire la théologie alexandrine ait évité de devenir extravagante. Porphyre imagine des hiérarchies sans fin de génies malfaisants ou bienfaisants et veut que l’ordre général de nos pensées ait son corrélatif dans une série parallèle d’êtres invisibles. C’est en effet la ;tendance du platonisme de transformer en réalités vivantes de pures idéalités. Le langage vient ici en aide aux entraînements de la théorie. Ainsi, ne parlons-nous pas tous les jours de l’action qu'une idée exerce sur nous ? Les Alexandrins ne surent pas assez discerner qu’on n’exprime par là que de simples rapports, que ces rapports ne sauraient exister indépendamment des êtres en qui ils se manifestent et enfin que l’action est essentiellement inhérente à l’effort et au vouloir. Sur ce point Porphyre outra beaucoup les idées de ses maîtres. A son tour, il fut largement dépassé par son disciple Jamblique encore plus porté que lui à voir dans de simples conceptions de véritables êtres et à compliquer le dénombrement des démons.

Esprit intempérant à l’excès, Jamblique fut plutôt thaumaturge que philosophe ou moraliste. Pour lui, la grande affaire c’est l’art d’agir sur la volonté divine et d’en faire notre chose. Il se plaît à proclamer l’impuissance de la raison et la toute-puissance de la théurgie. « Ce n’est pas la connaissance, dit-il, qui unit aux dieux leurs adorateurs. Car alors qu’est-ce qui empêcherait les philosophes d’arriver par leurs spécu-

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lations à l’union déifique? Non ; il ri’en va pas ainsi.

La seule chose qui produise cette union, c’est l’accomplissement de certains actes mystérieux et divins, dont’ la production et les effets sont au-dessus de toute pensée ; c’est la puissance et la vertu de certains symboles inexplicables et que les dieux seuls comprennent. Ces divins symboles accomplissent en nous leur opéra- . tion secrète par eux-mêmes et sans intervention de notre pensée. » Après tout, la théurgie n’était-elle pas le corollaire inévitable d’une théologie fondée sur l’extase? N’était-il pas rationnel que l’homme, entrant en commerce avec Dieu , fût illuminé par lui et ainsi mis à même de deviner l’avenir ou d’évoquer les puissances surnaturelles?

L’enthousiasme de Jamblique, les mystères dont il enveloppait ses discours et ses actes, les enchantements auxquels il faisait croire, les ravissements extatiques . où se noyait sa raison, persuadèrent à ses sectateurs qu’il était un homme divin. On se racontait ses miracles. Il y avait rivalité avec les chrétiens; il fallait bien opposer merveille à merveille.

Les successeurs de Jamblique, Sopater, Edésius, Maxime, imitant ses emportements d’imagination, furent avant tout en quête de prodiges et firent de l’école néo-platonicienne une véritable école de magie.

On eût dit qu’un esprit de vertige s’était répandu dans les âmes, ou plutôt qu’une espèce d’hystérie contagieuse avait surexcité les cerveaux. On était possédé de la monomanie des extases, et on décorait du beau nom de contemplation divine les ivresses du délire le plus stupide.

La première cause de ces insanités est le discrédit où était tombée la raison parmi les Alexandrins. Aime et pense ce que tu voudras; aime et fais ce que tu voudras : voilà la double conclusion où tendait le mysticisme de l’école. Or, conclure ainsi, c’est éliminer comme choses indifférentes la philosophie et la morale, la sagesse et la vertu.

Le vertueux Plotin, lui-même, préludant aux exagérations de ses successeurs, en était venu à dire : « Rien ne souille le sage; tout lui obéit et lui appartient; les choses de la terre ne peuvent pas plus altérer son âme, que les ordures des fleuves ne salissent la mer. S’il craignait que quelque chose le souillât, il le fuirait; mais il use de tout, mais il se permet tout, parce qu’il a conscience de son inviolable pureté. » Jeu dangereux que de laisser faire la bête. Si on ne peut /’oire l’ange qu’à ce prix , mieux vaut rester simplement homme.

La philosophie alexandrine ne devait pas seulement fleurir à Alexandrie. C’est à Athènes qu’elle jeta son dernier éclat, avec Syrianus, et surtout avec son disciple Proclus.

Proclus combine à nouveau les doctrines de ses prédécesseurs et y ajoute de savantes recherches sur la sagesse occulte des mystères. Erudit par-dessus tout, il accentue plus qu’on ne l’avait fait avant lui le caractère éclectique de la philosophie alexandrine. Rien ne semble lui tenir plus à cœur que la crainte d’être suspect d’originalité. Pour ne pas encourir un tel reproche, il n’écrit que des commentaires : commentaires sur l’œu-

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vre d’Homère, commentaires sur les Ennéades de Plotin, commentaires sur le Phédon, sur le Phèdre, sur le Timée, sur le Parménide, sur les Lois de Platon. C’était déjà l’habitude de ses devanciers de produire leurs idées sous la forme de commentaires. Tous ces philosophes avaient besoin de s’attacher à une école antérieure, comme le lierre aux murailles. De là ce qu’il y avait toujours d’artificiel dans leurs théories. Ils savaient trop et voulaient surtout trop savoir. Ils ne s’abreuvaient pas assez à la bonne source, la nature. Mais que de choses ils connaissaient, et comme ils s’accordaient tous à infuser l’Orient dans la Grèce I Le cœlésyrien Jamblique étudiait les mystères d’Egypte. Le tyrien Porphyre développaitles idées indiennes et pythagoriciennes sur la métempsycose et sur la nécessité de s’abstenir de la viande des animaux. L’égyptien Plotin avait voyagé chez les Indiens et chez les Perses pour s’éclairer à fond de leurs doctrines. Extase, théurgie, magie, étaient des importations orientales. Le syrien Proclus mêlera Hermès et Zoroastre, Orphée et Pythagore, Platon et Aristote ; se posera en réconciliateur de toutes les religions et visera à être le pontife universel.

Ce luxe d’érudition, ce goût d’éclectisme, cette manie de fusion religieuse, triple signe de décadence, n’empêchent pas que Proclus s’élève à de remarquables conceptions.

Voici en quels termes magnifiques il parle de l’amour, cette âme de l’harmonie universelle, qui est tantôt charité, tantôt élan vers l’idéal : « Les êtres supérieurs aiment les êtres inférieurs non parce qu’ils sont beaux et par suite aimables, mais par le doux attrait

d’être leur providence. Les êtres inférieurs au contraire aiment les supérieurs non par le désir de leur faire du bien, — car quel bien pourraient-ils faire à ceux qui sont meilleurs qu’eux et plus parfaits? — mais parce qu’ils trouvent dans les êtres supérieurs des modèles vers lesquels se tourner. Ainsi la bienfaisance et la bonté dans les êtres supérieurs, et, dans les êtres moins bons, le sentiment de leur propre indigence et l’admiration des natures qui sont au-dessus d’eux, voilà les deux grandes manifestations et comme le double courant de l’amour. »

Non content d’éclairer d’un nouveau jour les doctrines de l’école, Proclus les corrige sur certaines matières importantes. Ainsi, il combat le déterminisme théologique de Plotin qui, persuadé que choisir est ignorer le meilleur, faisait consister la liberté de Dieu • dans la nécessité de son action providentielle menant tout au bien. Il combat avec encore plus de force le déterminisme anthropologique et établit les véritables bases de la moralité humaine : « Ne confondons pas, dit-il, le libre arbitre avec la volonté. La volonté va naturellement au bien ; la liberté peut pencher et se déterminer pour le mal. Placés pour ainsi dire entre le corps et l’esprit, la sensation et la raison, nous sommes mus d’un double mouvement, l’un propre à l’âme, et qui nous mènerait toujours au bien, sans fatigue et sans choix ; l’autre, qui nous vient du corps, et qui nous entraîne au mal ou vers le monde inférieur de la matière. La liberté consiste dans la faculté de suivre par choix l’un ou l’autre de ces mouvements. Elle nous a été donnée pour que nous puissions nous perfectionner

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et nous rendre dignes des dieux qui sont nos modèles et nos pères. Ce pouvoir est tout personnel ; il est tellement uni à notre nature qu’au lieu de dire qu’il est h nouSj il est plus juste de dire qu’il est nous-mêmes. L’homme, c’est la liberté. » Malheureusement Proclus est prompt à gâter ces saines pensées par les contradictions où l’engage sa manie de faire des mosaïques d’idées. Il tient bien pour la liberté; mais il tient encore plus pour l’extase où , il le déclare , la liberté est annihilée.

Pondérant toujours l’innovation et l’imitation, en même temps qu’il s’unit à Plotin pour exalter le délire de l’amour au-dessus de la science, Proclus se distingue de lui en mettant la foi au-dessus de l’amour. Au-dessus de tout cela, Damascius, un des derniers Alexandrins, semblera mettre l’ignorance, déclarant que rien ne peut être ni vu, ni conçu, ni deviné, et qu’au fond de tout il y a une impénétrable nuit. Il sera absurde, mais non inconséquent. Le nihilisme, voilà bien le terme où l’on aboutissait. C’était tomber d’autant plus bas qu’on avait voulu s’élever plus haut.

Cependant Proclus eut les plus brillants succès : on lui attribua une merveilleuse sagesse et le don des miracles ; et autour de lui se pressèrent de nombreux disciples, des femmes mêmes, telles que Sosipatra et cette belle Hypathie, chaste, savante, éloquente, mais coupable d’être païenne, qu’une foule fanatique assaillit , traîna dans une église , et là mit en pièces. Mais vainement glorifiait - on Proclus d’avoir renoué la chaîne d’or du platonisme; vainement semblait-il que les beaux jours de Plotin étaient revenus.

C’était là une vitalité factice ; l'esprit de vie était ailleurs.

L’heure allait sonner où l’école alexandrine s’éteindrait naturellement. L’intolérance ne voulut pas attendre, et l’an 529, Justinien, écoutant les chrétiens, persécutés de la veille qui maintenant devenaient des persécuteurs, fit fermer les dernières écoles des philosophes païens. La plus importante de ces écoles brutalement fermées était l’école établie à Athènes. Il entrait dans les destinées de la philosophie hellénique que la ville qui fut son berceau fût aussi son tombeau.

Au moment où la tyrannie impériale lançait ainsi l’interdit sur la philosophie, l’alexandrin Simplicius commentaitEpictète etcouronnaitson œuvre par cette prière à Dieu : « Je t’en supplie, ô notre père, arbitre et guide des consciences, fais que nous nous souvenions de la noblesse dont tu as daigné nous honorer ; prête-nous ton aide à nous que tu as créés autonomes ; assure-nous les moyens de nous purger de nos affections brutales, et rends-nous maîtres de tous nos appétits pour que nous ne nous en servions que comme d’instruments nécessaires, selon la raison 1 O père, je t’en supplie, re- ' dresse notre esprit ; unis-le à l’être véritable par la lumière de la vérité ; écarte enfin loin de lui tout nuage et toute obscurité pour que nous connaissions bien l’homme et Dieu ; car de là dépend notre salut ! » N'est-ce pas qu’il plaît à l’imagination de voir le dernier I des philosophes alexandrins commenter, sur les ruines i même de l’école d’Athènes, le sublime interprète de la doctrine stoïque et s’inspirer si éloquemment de son ^

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esprit? C’est que le stoïcisme représente le plus noble effort de la philosophie ancienne pour le gouvernement des âmes, et, quand aura été renouée la chaîne de la civilisation, nous le retrouverons, avec Kant, au point culminant de la philosophie moderne.

Alexandrie, cette Babel de doctrines et de contra- [ dictions, où étaient traduits , coni.mentés, défendus, ! combattus, opposés, conciliés le Zend-Avesta et la Bible, les hymnes d’Orphée et les livres d’Hermès, les évangiles chrétiens et les écrits bouddhiques, les dialogues de Platon et les traités d’Aristote, offrait una i

image fidèle du monde romain. Dès l’époque où com- j mence l’ère chrétienne, il y avait dans les âmes un sin- | gulier mélange d’abattement et d’ardeur, d’indifférence I et d’enthousiasme. Les esprits inquiets étaient comme ' affamés de nouveautés et les cœurs avides cherchaient i

où se prendre.

11 y a un homme dont la vie et le prestige peignent assez bien cette époque d’innovations et de superstitions, mal assurée dans ses croyances et amoureuse du merveilleux. C’est Apollonius de Tyane. Il était né en Cappadoce quelques années avant Jésus-Christ. Après ' avoir reçu dans sa jeunesse les leçons d’un maître py- ; thagoricien, il se mit à voyager pour s’éclairer et éclairer les autres, et il visita tour à tour les mages de la Perse, les brahmanes de l’Inde, les gymnosophistes de

l’Egypte. Etant parmi ces derniers, il fut amené à leur faire sa profession de foi à peu près en ces termes :

M La philosophie a mis devant moi toutes ses sectes. Parmi elles il en était une, celle qu’avait autrefois embrassée Pythagore, qui semblait me dire : «Ecoute, jeune homme, je suis sans agréments; je n’aime que l’austéiité. Qui s’attache à moi se résigne à retrancher de sa table tout ce qui a eu vie et renonce au vin pour ne pas troubler en lui les sources de la pure sagesse; il enchaîne en outre toutes ses passions et même met un frein à sa langue. Maintenant, si tu supportes celte vie, veux-tu savoir ce que tu y gagneras? Tu y gagneras d’être tempérant, juste, exempt d’envie et de crainte; tu y gagneras d’avoir comme prix de ta pureté la science de l’avenir, et de pouvoir par ta pénétration reconnaître ün dieu ou un démon, sans être la dupe des fantômes qui prennent la forme humaine. » Voilà la secte que j’ai choisie; et je possède tout ce qui m’avaitété promis. Les vrais philosophes sont ceux qui ont exercé leur âme et ainsi connu les choses divines. La source d’où jaillit la philosophie est leur nature immuable et immortelle. Or, sachez-le, la philosophie, réglée comme elle l’a été par Pyttiagore, et inspirée d’unsouffle divin, comme elle l’était déjà avant Pythagore chez les Indiens, procure des jouissances infinies en nombre et en durée. »

D’après Apollonius, autant les Egyptiens sont inférieurs aux Grecs, autant les Grecs sont inférieurs aux Indiens. Son commerce avec ces derniers fit de lui un illuminé. On le considéra bientôt comme un homme divin, et on lui attribua le don des miracles. Son austère mo- F J. . 15

ralité et son ardent enthousiasme pour la vertu disposaient en effet à l’illusion sur ses prétentions de thaumaturge. 11 était simplement vêtu, ne vivait que d’eau et de légumes, montrait la plus grande chasteté et se sevrait des plus ordinaires plaisirs. De toutes parts, on accourait à sa rencontre. Il allait, donnant tout son avoir aux pauvres, attaquant les ahus, apaisant les séditions, glorifiant le travail, prêchant la fraternité, exhortant aux bonnes mœurs et enseignant les plus nobles doctrines : « Les modifications des êtres visibles, disait-il, n’appartiennent en propre à aucune cause individuelle : il faut les faire remonter au seul être universel, sujet unique des métamorphoses de la nature, principe de l’harmonie et de l’unité du monde. Dieu suprême, toujours un et identique sous la variété des noms et des représentations qui en allèrent l’essence.» La meilleure manière de montrer sa reconnaissance et sa piété à ce Dieu suprême, c’est de ne lui rien sacrifier, de ne lui rien consacrer qui tombe sous les sens. Il n’a besoin de rien, et la terre ne porte point de plante, l’air ne nourrit point d’animal, qui ne soit impur devant sa face. Que devons-nous donc offrir au plus grand des êtres pour nous attirer ses grâces? Nous devons lui offrir ce qu’il y a en nous de plus excellent, l’esprit. A l’esprit il n’est besoin de rien de sensible pour faire don de lui-même. « Quand je prie, ajoutait Apollonius, je demande aux dieux que la justice règne sur la terre, que les lois ne soient point violées, que les sages aient le cœur d’être pauvres et que le reste des hommes possède tous les biens en abondance, mais innocemment. En ce qui me touche, je me borne à dire

aux dieux : « Donnez-moi, ce qui me convient. » Si je suis bon, j’obtiendrai plus que je n’espère et que je ne désire. Si je suis méchant, j’aurai mérité tous les maux que je pourrai subir. »

Apollonius finit par avoir sa confrérie d’adorateurs. A les en croire, Apollonius savait toutes les langues sans jamais en avoir appris aucune; il avait le don de seconde vue et son intelligence plongeait dans le lointain des lieux et des âges ; il lui arrivait de s’entretenir avec les ombres des morts, par exemple avec l’ombre d’Achille; il faisait enfin des cures merveilleuses, rendant la raison des fous et la santé à des malades. On lui attribuait même le pouvoir de rendre la vie aux morts, et on se racontait comment il avait ressuscité une jeune fille noble, puis lui avait donné pour sa dot les magnifiques présents qu’il venait de recevoir du père reconnaissant.

Quelque temps après la mort d’Apollonius, le rhéteur Philostrate fit son histoire ou plutôt amplifia sa légende, dans un livre que remplit le merveilleux le plus extravagant et où le philosophe est visiblement sacrifié au thaumaturge. Entre autres prodiges il y est expliqué comment Apollonius, accusé de magie et sur le point d’être condamné, disparut tout à coup du tribunal ; comment il quitta mystérieusement ce monde ; comment il apparut, après sa mort, à un de ses disciples un peu incrédule, pour lui dire : « Quittez vos doutes; l’âme est immortelle : elle n’est pas à vous, elle est à la Providence. Une fois le corps épuisé, l’âme s’élance, méprisant le triste esclavage qu’elle a souffert. Au surplus, pour savoir pleinement les choses, attendez de n’être plus. »

II faut remarquer, signe frappant de l’étal des esprits, qu’en général on admettait la réalité des miracles d’Apollonius, et qu’on les attribuait, qui à une vertu divine, qui à une intervention démoniaque. Sans doute, les pères de l’Eglise, avec Arnobe etLactance, maltraitèrent fort ce philosophe thaumaturge. Ils lui en voulaient d’autant plus, qu’un de leurs adversaires, Hiéroclès, l’avait comparé et préféré à Jésus, 'l'oulefois, ils n’eurent garde de nier tous ses miracles. Ils se bornèrent à en contester un certain nombre, et ils expliquèrent les autres, moitié par les artiûces de la magie, moitié par les sortilèges du diable. Au cinquième siècle, quand la période militante eût fait place à la période triomphante, l’opinion chrétienne s’adoucit à 1 égard d’Apollonius. Ainsi l’évêque Sidoine Apollinaire verra en lui un sage meilleur et plus instruit que le commun des hommes. Les païens, eux, du moins ceux qui étaient croyants, conservèrent le souvenir d’Apollonius comme celui d’un être privilégié qui, sous la forme d’un homme, aurait été plus qu’un homme. Eunape dira de lui : « C’est un Dieu qui n’a fait que passer sur la terre, » et l’empereur Alexandre Sévère, consacrant une espèce de chapelle éclectique aux grandes âmes de l’antiquité, placera l’image d’Apollonius à côté de celles de Jésus, d’Orphée' et d’Abraham.

Parmi les païens, à côté des esprits crédules, il y avait les incrédules. Au premier rang parmi ceux-ci se trouve un homme qui se fit un plaisir de montrer dans Apollonius un imposteur habile à exploiter la bonne foi populaire, et qui, généralisant ses attaques, cribla des

flèches acérées de son ironie l’ancienne religion. Cet homme, le Voltaire du paganisme, est Lucien de Samosate, né au commencement du second siècle de l’ère chrétienne. Ses Dialogues des morts, son Jupiter confondu, son Assemblée des dieux témoignent de l’ardeur qu’il mit à saper le vieil édifice. Néanmoins, essentiel- ‘ lement sceptique, il n’avait rien à mettre à la place. Il mentionne bien, en passant, le christianisme, qui alors commence à faire du bruit; mais ce n’est que pour railler « les adorateurs du sophiste cloué à une croix, » et la sotte habitude qu’ils ont de « mettre leurs biens en commun, par une foi aveugle dans les enseignements de leur maître. »

Opposer Plutarque à Lucien, c’est opposer le plus pieux au plus impie des païens. Plutarque florissait à la lin du premier siècle de l’ère chrétienne. Esprit conciliant, il avait à cœur de mettre d’accord religions et philosophies. Ainsi il s’applique à montrer dans la religion des Egyptiens l’Idée des Idées, le Verbe de Platon ; et il fait des emprunts à Pythagore non moins qu’à Aristote. Sa sagesse fuit tout rigorisme; mais il entend qu’on adore la Providence partout présente. Lui-même, prêtre d’Apollon assidu aux sacriflces, il croyait aux songes qui sont des avertissements d’en haut, aux oracles qui prophétisent l’avenir, aux auspices qui, dans les circonstances délicates, marquent le parti à prendre, aux démons dont l’action mystérieuse se mêle à notre existence. On s’étonnera que cet esprit si ouvert, si élevé, ait pu être la dupe naïve des plus sottes superstitions. C’est que son respect des choses antiques à force d’être

profond était aveugle. Mais comment lui en vouloir d’avoir été trop bonhomme, quand on lit ses ouvrages? Les Vies des grands hommes, malgré un mélange de fables et d’exagérations, sont une magnifique écolô de vertu et d’héroïsme. Les Traités moraux, où n’ont pas dédaigné de puiser Montaigne, Montesquieu et Rousseau, abondent en réflexions substantielles sur les mœurs, les devoirs et les croyances.

Vers l’époque où mourut Plutarque naquit JApulée, philosophe encore plus éclectique et moins essentiellement grec que le sage de Chéronée. Apulée passa une partie de sa vie à courir par monts et par vaux à la poursuite des nouveautés de toute espèce. Dans sa curiosité maladive de lettré, de naturaliste et de raisonneur , dans son mysticisme superstitieux mêlé d’insinuations sceptiques , dans ses prédilections pour la démonologie orientale, cet esprit inquiet reflète les tendances d’une foule de ses contemporains qu’on voyait frapper mélancoliquement à la porte de tous les sanctuaires et de toutes les écoles.

C’est à ce moment là qu’aurait pu se produire avec quelque apparence d’opportunité cette restauration du polythéisme que tenta l’empereur Julien, deux cents ans plus tard, quand le christianisme avait commencé à s’emparer du monde. Cet empereur, à qui Montesquieu a rendu ce témoignage « qu’il n’y a point eu après lui de prince plus digne de gouverner les hommes, » avait sans doute de grandes qualités ; mais il se montra un esprit chimérique en entreprenant, en

Digitizod by Gnuglc

ÉCLECTl'SME RELIGIEUX DU MONDE ROMAIN 259

plein IV® siècle, de renouveler la religion païenne. Une religion ne se refait point comme une machine. C’est un organisme vivant. Vous pourrez bien surexciter un corps décrépit ; mais le rajeunir vous est impossible.

Julien ne négligea pourtant aucun moyen et il s’ingénia habilement à couler dans le moule ancien le meilleur des idées nouvelles. A peine monté sur le trône, il rend leur ancien éclat à toutes les fêtes païennes ; en même temps, il institue, à côté de l’étude de la vieille liturgie, un enseignement théologique dont le fond est fourni par le néoplatonisme ; enfin, pour confirmer la doctrine par les œuvres, il s’applique à créer un grand courant de charité, et, à l’exemple de Marc- Aurèle, multiplie les établissements de bienfaisance.

Autour deluise presse un énorme concours de partisans. Ce sont les lettrés, les mystiques, les politiques et la foule de ceux qui sont nés troupeau. Rhéteurs et grammairiens ne voulaient point entendre parler de ce qu’ils auraient volontiers appelé la barbarie chrétienne. Au fond ils se souciaient peu des dogmes du paganisme ; mais ils aimaient, ils adoraient le génie du paganisme. A côté, il y avait les théurgistes qui, pleins d’engouement pour les rêveries et les pratiques de l’Orient, identifiaient les anciennes divinités à ces esprits ou démons partout répandus qu’ils croyaient évoquer par des opérations magiques. Leurs hallucinations produisaient chez ceux-ci le même effet que produisaient chez ceux-là leurs prédilections littéraires. Les uns et les autres se rallièrent autour de Julien. Avec eux firent nombre, d’abord les habiles qui, indifférents pour toute religion, adhèrent toujours àla religion de l’Etat,

260 niSTO/RE DE LA PHILOSOPfllE ANCIENNE

et. pour qui prier Dieu est une manière de solliciter les hommes ; puis les faibles qui, naïvement et par esprit de suite, inclinent vers l’opinion dominante.

L’empereur philosophe ne dédaigna pas de prendre la plume pour justifier son œuvre, et il écrivit la Défense du paganisme. Le point essentiel de sa polémique revient à dire : Rendons aux Juifs ce qui est aux Juifs et aux Grecs ce qui est aux Grecs. Il oppose Platon à Moïse ; il reproche aux chrétiens de s’être approprié le bien des païens, et il soutient qu’il faut compter à l’avoir du polythéisme la fleur des anciens philosophes que la religion nouvelle méprise, après avoir fait de leurs dépouilles sa principale parure.

Julien, recourant ainsi à la discussion et en appelant à la raison, prétendait bien ne pas employer la violence. « Ni le fer ni le feu, disait-il, ne changent l’homme; si le corps cède, l’âme proteste. » Mais, dans la pratique, il oublia maintes fois ces belles idées. II traita d’abord le christianisme en religion purement tolérée, ce qui était déjà un commencement d’intolérance; puis, par une pente fatale, il en fit une religion persécutée. C’élail lui donner une occasion de se retremper et de retrouver cette force, cette supériorité morale que, selon la parole de saint Grégoire de Nazianze, a les chrétiens avaient acquise par le malheur et perdue par la prospérité. » Julien mourut ; un chrétien prit sa place, et la réaction fut terrible.

Ce fut là le dernier râle du paganisme. Son agonie avait été longue et le mal qui le travaillait datait de loin.

Déjà, au temps de Lucrèce qui se donna pour mission d’afFranchir lésâmes des chimères du culte et des sottes craintes du Tartare, les classes cultivées de Rome professaient une entière incrédulité pour les fables polythéistes, et les augures avaient quelque peine à se regarder sans rire. Aussi César, en plein sénat, déclare qu’on sait bien que penser de ces contes sur une autre vie dont la religion amuse les enfants, et lui-même le timide Virgile se prend à envier le grand poêle qui « a su pénétrer les mystères de la nature et fouler aux pieds les vaines inquiétudes des âmes dévotes. »

Mais voici que le prudent Auguste, qui d’ailleurs ne croit qu’en lui - même, met le culte en honneur. La dévotion est bien portée et les poètes les plus sceptiques, tels que Tibulle et Horace, ajoutent à leur lyre une corde de piété. La tradition s’établit parmi les Césars de protéger la religion et ils excitent une si bonne flèvre de superstition qu’on fait leur propre apothéose. Ils laissent faire. Pourtant la mortalité des dieux de la terre pouvait bien apprendre au peuple que les dieux du ciel n’avaient jamais vécu. Au fond, le peuple s’en doute un peu; mais il se plaît tant aux pompes des sacrifices ; il aime tant à se faire illusion ! Les prières publiques, les jubilés, les pèlerinages se suivent sans interruption ; les fêtes religieuses se multiplient au point d’embrasser le quart de l’année, et on s’y presse en foule, qui par politique, qui par dissipation, qui par imitation.

C’est ici qu’il faut admirer comme l’égoïsme se mêle à ce qu’il y a de plus sacré. Ceux qu’on appelait les honnêtes gens, c’est-à-dire les gens arrivés, estimaient

J. Fi IB.

qu’il faut des croyances au peuple. Incrédules dans le for intérieur, ils se prêtaient aux manifestations extérieures du culte, et plus ils se faisaient violence pour grimacer une foi qui leur manquait, plus ils étaient < intolérants vis-à-vis des malheureux qui faisaient pro- | fession d’athéisme. Le plus malhonnête homme était loué de son honnêteté s’il s’astreignait à toutes les observances envers le dieux ; le plus honnête homme était noté d’infamie dès qu’il ne craignait pas d’afficher l’irréligion. Il arrivait bien que dans l’intimité ces honnêtes gens s’avouaient combien il entrait de feinte et de convention dans leurs manèges. Mais les justifications ne manquaient point : Y a-t-il un Dieu? N’y en a-t-il pas ? Nous ne savons ; mais il faut faire comme si Dieu était. Les masses ne pourraient plus être gouvernées si elles cessaient d’être réfrénées par le sentiment religieux.

Lorsqu’une religion devient ainsi un instrument po- | litique, elle perd tout son ressort. A première vue elle semble bien acquérir par là un surcroît de force ; mais cette force est toute factice. Au lieu de plonger ses racines dans les entrailles de l’âme, la croyance s’accroche à des intérêts fragiles et variables ; elle n’a plus qu’un point d’appui artificiel: elle est perdue.

Il ne faut donc pas s’étonner si, à côté de la grande masse des prudents qui disaient : « Adorez sans chercher à voir clair », il y avait le troupeau de plus en ! plus grossi des épicuriens qui trouvaient les pratiques ' dévotes inutiles aux bonnes mœurs, utiles seulement à la fourbe et à l’imposture ; louaient leur maître Epicure d’avoir enfin exorcisé le fantôme de la religion ;

estimaient qu’il n’y a d’enfer que celui que nous forgent nos passions ; se piquaient en tout de n’être pas dupes et élargissaient leur esprit en dehors des préjugés de famille^ de caste, de patrie, non moins qu’en dehors des préjugés du culte.

L’épicuréisme, qui s’annonçait en libérateur, fit des progrès d’autant plus grands que plus rudes étaient les chaînes dont le paganisme chargeait les consciences. Représentez-vous un Romain vraiment dévot. Le lourd manteau de la superstition pèse sans cesse siir ses épaules, et à tout moment se dresse devant lui le spectre des pieuses épouvantes. A quelles angoisses n’est-il pas condamné ? Sort-il ? Un chien aboie ; un corbeau croasse : cela veut dire malheur. Que si, par hasard, tout lui a ri pendant la journée, voici que, la nuit venue, un songe apporte l’inquiétüde en son âme. Pense-t-il à former une résolution ? Il faut consulter la sagesse des devins, interroger les entrailles des victimes, bien prendre les jours et les heures et s’assurer si le vol des oiseaux ne s’oppose point à l’entreprise projetée.

On comprend qu’il y eût plaisir à s’affranchir de cette continuelle servitude de l’âme. Mais souvent on ne faisait que changer d’esclavage. Ainsi, nombre de Romains qui s’applaudissaient d’être émancipés du joug des divinités avec leur cortège de superstitions, avaient foi aux astrologues, et, autant ils- se moquaient des scrupules dévots, autant ils étaient attentifs à ne jamais rien entreprendre sans avoir interrogé la lune et les étoiles. Lui-même, le grave Tacite, ajoutait foi aux mensonges de l’astrologie.

HISTOinE DE LA PHILOSOPHIE ANCIENNE

Au surplus le scepUcisme, qui dans l’ombre discrète des cercles aristocratiques avait son franc parler, gardait dans le public une espèce de décorum. C’est que la grandeur de Rome semblait incorporée à sa religion. Mépriser les dieux, c’était mépriser le nom romain. L’empire se montrait d’ailleurs libéral envers les divinités exotiques et ne leur refusait pas le droit de cité, pourvu qu’elles acceptassent la suzeraineté des divinités indigènes. La raison de cet éclectisme, où la politique se couvrait de pieux dehors, était que la nature divine comporte toute sorte de symboles et qu’il faut respecter les diflérentes manifestations de l’instinct religieux. Seuls le judaïsme et le christianisme n’étaient pas toujours tolérés, parce qu’ils n’imitaient point la condescendance des autres religions et n’admettaient point de partage.

Par suite des avances faites aux cultes étrangers, les dieux de l'Afrique et de l’Asie envahirent le Panthéon romain et captivèrent bientôt l’imagination populaire, soit par leur étrangeté et leurs mystères, soit par la licence et les impuretés qui se mêlaient à leurs cérémonies. Quelques-uns virent là une recrudescence de l’esprit de piété. Il est vrai que les malheurs subis et les misères du despotisme avaient développé un vague besoin du merveilleux et des émotions qu’il procure.

De ce côté était la seule issue ouverte à l’activité des âmes inquiètes. Elles s’y précipitaient. Mais ce qui les poussait, c’était moins une foi religieuse qu’une fré- j nésie superstitieuse.

La matérialité du culte gagne tout ce que perd sa j spiritualité. Aussi arriva-t-il que les pratiques dévotes |

ÉCLECTISMR HELIGIEUX DU MONDE ROMAIN 265

devinrent plus nombreuses et plus variées qu’en aucun temps. Leur complication égala la complication des divinités. On sait comment le formalisme romain avait multiplié à l’inOni les administrateurs célestes. Pour chaque situation, pour chaque action, il y avait des divinités différentes à invoquer. Ainsi, à l’égard de l’enfant nouveau-né, on distinguait et la déesse qui facilite sa sortie du sein maternel, et la déesse qui, le prenant dans ses bras, l’initie à la vie, et la déesse qui, effleurant sa bouche, le prépare à parler l’auguste langue des Romains. Chacun de ces divins personnages était parqué dans ses fonctions et ne sortait pas de sa spécialité.

L’esprit de régularité administrative s’étendait même aux hautes œuvres des dieux, aux miracles. Les grands dieux étaient assez généreux pour en faire partout, quoiqu’ils eussent leurs endroits préférés. Les petits dieux étaient cantonnés chacun dans ses terres. Hors de là leur puissance cessait, et il fallait prendre la peine d’aller les y trouver pour obtenir les faveurs dont on avait besoin.

Les fonctionnaires ne travaillent guère gratuitement. Aussi fallait-il payer chaque divinité pour les prodiges qui étaient de son ressort. Dans les temples l’or coulait à profusion; on multipliait les présents de toute sorte ; on suspendait d’innombrables ex-voto; et, comme pour gagner le maître il n’est pas mauvais de se concilier les serviteurs , on prodiguait aux prêtres les legs opulents. Du moins, n’avait-on pas lieu de regretter la dépense, tant on savait voir les choses par le bon côté. Il n’était bruit que de prophéties, d’interprétalions de

266 niSTOIHE DE LA PHILOSOPHIE ANCIENNE

songes, de guérisons merveilleuses que personne ne songeait à mettre en doute. Eux-mêmes les chrétiens ne contestaient pas ces prodiges, et ils les expliquaient par l’intervention de malins esprits jaloux d’attirer les âmes dans les filets des faux dieux.

En même temps que les prodiges s’ajoutaient aux prodiges, l’encens fumait partout et les cérémonies s’accomplissaient avec une magnificence de plus en plus grande. C’était dans l’ordre. Plus décroît la vie d’une religion, plus s’accroît la pompe théâtrale dont elle s’environne. Il en est d’elle comme de la femme coquette qui, ne sachant pas vieillir, multiplie ses colifichets, s’ingénie à faire belle mine et se donne une activité factice. Sentant qu’on a contre soi la nature, on imagine toute sorte d’artifices en dehors des voies naturelles ; on fabrique des miracles; on spécule sur l’exaltation de la sensibilité, sur les surprises de l’imagination, et l’hystérie sous toutes ses formes est mise au service de la religiosité aux abois.

Les illuminés ne manquaient pas qui s’attribuaient un commerce immédiat avec les esprits célestes. Ce que les médiums et autres font de nos jours, les devins le faisaient alors. Le goût du merveilleux et du surnaturel, éternel levain des superstitions populaires, offrait à ces pieux charlatans un champ d’exploitation très-fertile, et la communication des morts et des vivants par leur intermédiaire était d’autant plus aisément admise que le dogme de la métempsycose s’était généralisé dans les masses. Ayant l’âme vide et l’esprit curieux, le vulgaire croyait à tout, et à l’astrologie avec ses divinations, et

ÉCLKCTISME RELIGIEÜX DU MONDE ROMAIN 267

à la magie avec ses sortilèges, et aux lutins, et aux loups-garous. De tous côtés, dans les campagnes, des saltimbanques sacerdotaux attroupaient et émerveillaient le petit peuple. Ainsi Apulée nous raconte l’histoire de prêtres mendiants qui, avec leurs divinités syriennes hissées sur un char, allaient de village en village, se livraient à toute sorte de contorsions et puis quêtaient à la ronde. Le mal est qu'il leur arrivait de prendre sans se donner la peine de quêter. Cela gâta l’effet de leurs artifices. On ne vit plus en eux que des voleurs et on les traita en conséquence.

C'était, en eflet, dans les campagnes que la superstition polythéiste avait ses plus profondes racines. Elle y florissait encore au moment où dans les villes elle ne pouvait plus se soutenir sérieusement. Ce n’est pas que dans les villes il n’y eût point de païens religieux. Mais iis prenaient le parti d’interpréter la tradition : ils montraient dans le vieux culte la vivante expression d’une providence universelle qui s’exerce par grands et petits intermédiaires, et, avec le poète Manilius, ils regardaient les dieux comme des figures multiples du Dieu unique, de pures personnifications des vertus divines. Lui-même, un illustre pontife de Jupiter, Symmaque, se fera ainsi l’interprète de l’éclectisme dominant : « Nous contemplons tous les mêmes astres ; un môme ciel nous environne, et nous adorons tous le même Dieu. Qu’importent les chemins divers que nous prenons en cherchant à le bien connaître ? à lui tous aboutissent. » Triste manière de défendre le paganisme, en le sacrifiant! C’est avec une bien autre assurance que s’affirmait le christianisme, plein de sève

et d’avenir. Aussi la majorité des villes, toujours ouverte au progrès, lui fut-elle vite conquise. Au contraire les campagnes, où les têtes, moins assouplies par le frottement social , sont plus lentes à prendre et à quitter une idée, demeurèrent très-longtemps rebelles à la foi nouvelle, et on put appeler ironiquement la vieille religion la religion des paysans, le paganisme.

Mais qu'importent’ les apparences de renouveau qu’à divers intervalles put prendre le culte antique? Ce vernis de vie plus ou moins brillant sous lequel , une religion pourrie cache sa mort dure pendant quelques cent ans, et puis le cadavre apparaît.

Il est fréquent d’imaginer que le paganisme s’écroula tout à coup et que tout à coup le christianisme se trouva établi. C’est là une illusion de perspective. Le lointain des temps, comme le lointain des espaces, ne livre à notre vue que les grandes masses et nous empêche de voir les détails des choses. Mais ce qui nous apparaît comme un seul bloc a été fait par morceaux. Une fois donnée l’impulsion initiale, les changements les plus considérables s’opèrent au moyen de transitions insensibles. Ainsi, en face du paganisme se débattant contre une mort de plus en plus prochaine, il conviendrait de montrer le christianisme s’épanouissant dans une plénitude de vie de plus en plus forte. Toutefois, nous ne considérerons ici du christianisme que ce qui est essentiel pour l’intelligence de la philosophie chrétienne.

Après la mort de Jésus, il se forma différentes sociétés religieuses qui se réclamaient de son nom, et l’exaltaient les unes comme prophète, les autres comme Dieu. Or, au milieu de leurs divergences, les premiers disciples du Christ avaient générale-

ment cela de commun qu’ils jugeaient privilégiée la race d’Israël , conservaient, les cérémonies de l’ancienne loi et s’assujettissaient aux pratiques |

essentielles du judaïsme, en particulier à la circoncision. C’est ce que saint Augustin expliquera en disant , qu’il fallait bien enterrer la synagogue avec honneur. |

Si ces errements se fussent perpétués , le christianisme aurait semblé justifier ce jugement des contemporains qui ne voyaient en lui qu’une forme du rabbinisme sans vaste horizon et sans long avenir. Mais un homme vint qui, élargissant les voies de la secte nouvelle, lui ouvrit l’immensité et l’éternité. Cet homme, merveille de génie et de caractère, est Paul de Tarse.

Il était pharisien et avait eu pour maître Gamaliel, le disciple de l’illustre llillel. S’étant converti au christianisme, saint Paul entreprit de briser devant lui toutes les barrières de race, de l’aUranchir du mosaïsme et d’en faire la religion universelle.

La lettre tue et l’esprit vivifie : telle tut la grande maxime de Paul. Elle lui est commune avec Philon et avec les Kabbalistes. Les chrétiens rigides, pour justifier le maintien des observances mosaïques, faisaient , valoir que Jésus avait pratiqué le judaïsme jusqu’à sa mort, et que, loin de l’abroger, il lui avait promis une durée égale à celle du ciel et de la terre. En même temps, ils alléguaient contre les tentatives d’apostolat universel, ces paroles du Christ à ses disciples : « N’allez pas vers les Gentils et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; mais allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » Paul ne s’embarrassa pas de ces chicanes. Il enseigna que « le vrai Juif est celui

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qui l’est intérieurement non celui qui l’est au dehors, » que « la vraie circoncision est celle du cœur, non celle de la chair, » et aux religions locales qui, enfermées dans l’enceinte d’une cité, sont une espèce de forteresse spirituelle où se retranche l’égoïsme national, il opposa ridée d’une religion cosmospolite qui ouvre aux âmes le royaume illimité de l’esprit et les fait toutes égales devant Dieu. Ici, « ni juif ni gentil; ni circoncis, ni incirconcis; ni barbare, ni scythe; ni esclave, ni libre; mais Jésus-Christ tout en tous. » L’humanité n’est qu’un seul corps dont les membres sont universellement appelés à être « les héritiers de Dieu et les cohéritiers du Christ. »

L’éloquence de Paul, simple et forte, éclate dans les lettres immortelles qu’il adressait à ses coreligionnaires de Rome, de Corinthe, d’Ephèse, de Colosse et de Thessalonique. En même temps qu’il écrivait il parlait en tous lieux. La tradition nous le montre prenant la parole dans la ville des Socrate et des Platon, à Athènes: « Athéniens, dit-il, je vois qu’en toutes choses vous êtes religieux à l’excès ; car, comme je passais, regardant vos idoles, je trouvai un autel où il était écrit : « Au dieu inconnu. » Ce que vous honorez sans le savoir, je viens vous l’annoncer. Dieu, qiii a fait le monde et tout ce qu’il renferme, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans les temples bâtis par les hommes, et il n’est point honoré par les ouvrages des hommes, comme s’il avait besoin de rien, puisqu’il distribue à tous la respiration et toutes choses. Il a fait que toute la race humaine venue d’un seul homme se répande sur toute la face de la terre, mar-

272 niSTÙIRE DE LA PHILOSOPUIE ANCIENNE

quant les temps et donnant des bornes à la demeure des peuples, afin qu’on cherche Dieu, tâchant de le trouver comme à tâtons, quoiqu’il ne soit pas loin de chacun de nous, car c’est par lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes. Comme quelques-uns de vos poëtes l’ont dit : « Nous sommes de race divine, » et étant de race divine, nous ne devons pas estimer que la divinité soit semblable à de l’or, à de l’argent, à de la pierre, ouvrage de l’art et de la pensée de l’homme. Or donc. Dieu, ne pouvant plus souffrir ces temps d’ignorance, dénonce maintenant à tous les hommes et en tout pays qu’ils fassent pénitence, parce qu’il a établi un jour où il doit juger le monde en équité par celui qu’il a choisi, donnant à tous le moyen de croire en le ressuscitant des morts. » Tandis que l’apôtre célébrait la majesté de Dieu, les Athéniens l’écoutèrent d’autant plus volontiers qu’ils reconnaissaient dans sa parole comme un écho de ces grandes voix qui avaient autrefois retenti dans l’Académie et dans le Lycée; mais lorsqu’ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns s’en moquèrent, les autres dirent : Nous vous entendrons une autre fois sur cette matière. Et Paul sortit ainsi du milieu d’eux. Quelquesuns pourtant s’attachèrent à lui et crurent.

Quels étaient-ils ces croyants dont Paul et les autres apôtres èt auparavant Jésus -Christ captivaient les âmes ? Peu de riches, peu de puissants ; des pauvres, des ignorants. Les classes dirigeantes étaient hostiles à la prédication nouvelle et celle-ci n’avait garde de se parer des raffinements qui leur plaisent. En revanche, les petites gens lui faisaient bon accueil et elle possé-

dait cette simplicité sublime qui remue la fibre populaire.

Ce fut d’ailleurs le propre du Christ de faire appel non aux satisfaits de ce monde, mais à tous ceux qui désiraient l’avénement d’un monde meilleur. Des multitudes d’hommes accablés de tous maux gisaient à terre comme des brebis sans pasteur; il les vit et il les prit en pitié ; il dit à tous ces déshérités qu’ils' seraient les premiers dans la maison du père commun ; il découvrit les riantes perspectives du règne de Dieu à ces créatures gémissantes qui « étaient dans les douleurs de l’enfantement. » Que si on s’étonnait qu’il s’adressât si bas, il répondait en faisant comprendre qu’il faut des hommes nouveaux pour le triomphe d’idées nouvelles :

« Personne, disait-il, ne coud une pièce de drap neuf à un vieux vêtement ; autrement le neuf emporterait une partie du vieux, et la rupture en deviendrait plus grande. On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieux vaisseaux, parce que le vin nouveau romprait les vaisseaux, et le vin se répandrait, et les vaisseaux se perdraient ; mais il faut mettre le vin nouveau dans des vaisseaux neufs. »

Fidèle à ces inspirations, saint Paul s’enorgueillit de ce que la plupart des convertis à sa doctrine sont des hommes de rien qui n’ont ni fortune, ni rang, ni science ; et il accable d’un superbe mépris les subtilités de cette philosophie dont la Grèce était si fière. De fait, la philosophie grecque, avec toutes ses finesses, demeurait le mets de quelques délicats au lieu de devenir le pain des foules. La sagesse platonicienne s’était montrée éminemment aristocratique; la sagesse chré-

tienne fut éminemment démocratique : or, la semence jetée dans les âmes fraîches et naïves est celle qui produit la plus belle moisson.

Il n’en faut pas moins reconnaître que le platonisme avait préparé le terrain sur lequel prit racine la doctrine chrétienne. Se détacher de soi par le renoncement et savoir souffrir; adhérer à Dieu par l’amour et aimer en Dieu tous les hommes : telles sont les idées maîtresses de la morale évangélique, ün les retrouve dans Platon bien plutôt que dans Moïse.

' Les anciens livres hébreux ne disent rien du mépris de la chair, du combat de l’esprit contre les sens, de la supériorité du monde intelligible sur le monde matériel. Les livres de Platon enseignent à ne voir de réalité que dans l’idéal ; à se débarrasser de plus en plus des liens de la chair ; à dédaigner la fortune, les honneurs, les plaisirs, la vie corporelle, enfin tout ce qui enchante les âmes ignorantes ou serviles ; à s’enfuir au plus tôt loin de ce séjour de corruption et de misère, et à anticiper l'heure de la délivrance en ressemblant à Dieu le plus complètement possible par la tempérance, la sagesse, la justice et la sainteté.

Les anciens livres des Hébreux font un précepte de l'amour de Dieu ; mais pour eux l'amour de Jéhovah s’identifie avec l’amour du foyer et de la patrie, avec la haine de l’étranger et de l’ennemi; de plus, cet amour est tout intérêt et tout crainte : « Vous aimerez le Dieu Jéhovah, disait Moïse, de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces. Et lorsque le Dieu Jéhovah vous aura fait entrer dans la terre qu’il a

PHILOSOPUIE CHRÉTIENNE 275

promise avec serment à vos pères Abraham, Isaac et Jacob; et qu’il vous aura donné de grandes et de trèsbonnes villes que vous n’aurez point fait bâtir, des maisons pleines’ de toutes sortes de biens, que vous n’aurez point fait faire, des citernes que vous n’aurez point creusées, des vignes et des plants d’oliviers que vous n’aurez point plantés ; lorsque vous mangerez et que vous vous rassasierez, prenez bien garde de ne pas oublier Jéhovah qui vous a tirés du pays d’Egypte, du pays de servitude. Vous craindrez le Dieu Jéhovah ; vous ne servirez que lui, et vous ne jurerez que par son nom. Vous ne servirez point les dieux étrangers, les dieux des nations qui sont autour de vous, parce que le Dieu Jéhovah, qui est au milieu de vous, est un Dieu jaloux. Sa fureur s'allumerait contre vous, et il vous exterminerait de la surface de la terre. » Les livres de Platon concluent aussi à l’amour de Dieu, non du Dieu des Grecs, mais du Dieu de tous et de tout, non parce qu’il a des terres grasses dont il peut nous gratifier et un tonnerre dont il peut nous foudroyer, mais parce qu’il est le Bien absolu et la Beauté parfaite.

Résumons ici la doctrine exposée da ns le Banquet : L’amour consiste à aimer que le bon nous appartienne et nous appartienne toujours. Son objet est la génération et la production dans la beauté, la nature mortelle cherchant à se perpétuer et à se rendre immortelle autant que possible. Ce même désir d’immortalité qui rend si chers à tous les êtres animés les rejeton s nés d’eux, rend les nobles âmes avides de se perpétuer par la vertu et la gloire. A ces nobles âmes le contact

et le commerce de la beauté font engendrer et produire les grandes œuvres dentelles portaient le germe î belles doctrines, beaux vers, belles lois, belles actions, immortels enfants de l’esprit qui ont valu des temples à beaucoup d’hommes, tandis que les enfants du corps n’en ont jamais valu à personne. Mais là n’est pas le terme de l’initiation dans les mystères de l’amour. Lancé sur l’océan de la beauté, et repaissant ses yeux de ce spectacle qui lui fait enfanter avec une inépuisable fécondité les discours et les pensées les plus magnifiques de la philosophie, l’homme flnira par apercevoir tout à coup une beauté merveilleuse, but véritable de toutes ses aspirations et de toutes ses recherches antérieures; beauté éternelle, incréée, impérissable, exempte d’accroissement et de diminution; beauté qui n’est point belle en telle partie et laide en telle autre, belle seulement en tel temps et laide en tel autre, belle sous un rapport et laide sous un autre, belle en tel lieu et laide en tel autre, belle pour ceux-ci et laide pour ceux-là ; beauté qui n’a rien de sensible comme un visage, des mains, ni rien de corporel; qui n’est pas non plus un discours ou une science; qui ne réside pas dans un être différent d’elle-même, dans un animal, par exemple, ou dans la terre, ou dans le ciel, ou dans toutes les autres choses, mais qui existe éternellement et absolument par elle-même et en elle-même ; de laquelle participent toutes les autres beautés, sans que leur naissance ou leur destruction la modifie en quoi que ce soit. Quand des beautés inférieures on s’est élevé jusqu’à cette beauté parfaite, on touche au but ; car le droit chemin de l’amour, qu’on le suive de soi-même

OU qu’on soit guidé par un autre, c'est de s’élever des beautés d’ici-bas jusqu’à la beauté suprême en passant, pour ainsi dire, par tous les degrés de l’échelle, de la beauté humaine aux belles occupations, des belles occupations aux belles sciences, jusqu’à ce que de science ' en science, on parvienne à la science par excellence, qui n’est autre que la science du beau lui-même, et qu’on finisse par le connaître tel qu’il est réellement. Oh ! si quelque chose donne du prix à la vie humaine, c’est la contemplation de cette beauté absolue. Si jamais vous y parvenez, que vous sembleront auprès et l’or, et la parure, et les belles personnes dont la vue maintenant vous trouble et vous charme ? Le merveilleux spectacle que cette beauté divine, pure, simple, entière, parfaite, sans mélange de corps ni de couleurs, et inaccessible à toutes les misères qui corrompent les biens terrestres! Quelle vie qu’une vie remplie par une si douce contemplation et un si doux commerce ! Ne pensez-vous pas qu’une fois l’œil ainsi fixé sur le vrai beau, les ombres étant dissipées, la réalité apparaissant face à face, on enfante non plus des simulacres de vertu, mais la vertu même? Certes, celui qui est arrivé à ce bienheureux état où son âme est mère et nourrice de toute vertu, est vraiment le bien-aimé de Dieu, et si quelque homme doit être immortel, c’est celui-là.

Saint Augustin avait ces pensées présentes à l’esprit quand il disait : « Aux yeux de Platon, la divinité est le souverain Bien et le sage est l’amant de la divinité. » Le même père de l’Eglise reconnaît justement que l’œuvre propre du christianisme a été de transformer en réalité vivante les doctrines du philosophe grec. 11 le I. V. 16

reconnaît d’abord, en ce qui touche la métaphysique chrétienne telle qu’elle se constitua, quand il dit : « Je trouvai chez Platon, dans le même sens sinon avec les mêmes termes, qu’au commencement était le Verbe, que le Verbe était en Dieu et que le Verbe était Dieu ; qu’en lui est la vie, que cette vie est la lumière des hommes, mais que les hommes ne l’ont point comprise ; qu’encore que l’âme de l’homme rende témoignage à la lumière, ce n’est point elle qui est la lumière, mais le Verhe de Dieu ; que le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, est la véritable lumière qui éclaire tous les hommes venant en ce monde. » Tout en faisant la part de sa foi, saint Augustin n’est pas moins explicite quand il s’agit des doctrines plus essentiellement morales qui sont comme la partie intime du pur christianisme. « Si quelqu’un de ses disciples, dit-il, au moment où Platon enseignait que la vérité, ne pouvant être aperçue par les yeux du corps, n’est accessible qu’à l’intellection pure; que toute âme qui s’y attache en devient heureuse et parfaite ; qu’il n’y a pas de plus grand obstacle pour la voir qu’une vie livrée aux passions charnelles et aux images sensibles ; qu’il faut, en conséquence, guérir et purifier son âme pour contempler la forme immuable des choses et cette beauté toujours la même, sans limites dans l’espace, sans vicissitudes dans le temps, à l’existence de laquelle les hommes ne croient point, quoique seule elle existe par elle-même et souverainement; que toutes les autres choses naissent, périssent, s’écoulent, s’échappent perpétuellement à elles-mêmes, et qu’en tant qu’elles ont quelque réalité, elles relèvent du Dieu éternel, qui les a créées et les soutient par sa

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vérité ; que, parmi elles, il n’est donné qu’à l’âme et à l’intelligence pure de jouir et de s’éprendre de la contemplation de l’éternité, et de mériter par là une vie immortelle ; mais que si l’âme est blessée de l’amour et de l’estime des choses qui naissent et qui passent, elle s’évanouit dans ses vaines pensées, en riant de ceux qui parlent d’un être qui n’est point aperçu par les yeux, ni conçu par des images sensibles, mais vu par l’esprit nu; si, dis-je, au moment où Platon enseignait ces hautes idées un de ses disciples lui eût demandé : « Maître, existera-t-il jamais un homme assez grand pour persuader aux peuples de telles choses, sinon comme vérités ^ perçues, au moins comme croyances acceptées ? » il aurait répondu, je crois, que cela ne pouvait se faire par un homme, à moins que Dieu, par sa puissance et sa sagesse, ne voulût en excepter un des lois ordinaires de la nature, et que, l’éclairant dès son berceau, non par les leçons des maîtres humains, mais par une illumination tout intérieure, il ne l’honorât d’une telle grâce, ne le fournît d’une telle force, ne l’entourât d'une majesté si haute, qu’en méprisant tout ce qui séduit les hommes, en souffrant tout ce qui les effraie, en faisant tout ce qui les étonne, il les convertît par l’autorité et par l’amour à une foi si salutaire. »

Mais ce qu’on ne saurait retrouver dans Platon, c’est l’accent chrétien, c’est ce langage de l’âme si familier et si grand, où tout porte coup et va droit à l’âme. Ecoutez comme parlait Jésus aux pauvres gens amassés autour de lui : « Bienheureux les pauvres d’esprit, parce qu’à eux appartient le royaume des deux. Bien-

heureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont lu terre. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés. Bienheureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu. Bienheureux les pacifiques, parce qu’ils seront appelés fils de Dieu. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des deux est à eux. Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Et moi je vous dis de ne point résister au mal que l’on veut vous faire ; mais si quelqu’un vous frappe sur une joue, tendez l’autre, et si quelqu’un veut vous prendre votre tunique, abandonnez-lui encore votre manteau. Vous avez appris qu’il a été dit : Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les deux, qui fait lever son soleil sur les bons el sur les méchants, et fait pleuvoir également sur les justes et sur les injustes. Car si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en aurezvous? Les publicains ne le font-ils pas aussi ? Et si vous ne saluez que ceux qui vous saluent, que faites-vous en cela de plus que les autres? Ceux qui ne sont pas Juifs ne le font-ils pas aussi? Vous, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. Gardez-vous de faire vos bonnes œuvres devant les hommes pour en être regardés, et lorsque vous donnez l’aumône ne faites pas

sonner la trompette; mais que votre main gauche ignore le bien que fait votre main droite. Lorsque vous priez, ne ressemblez pas aux hypocrites qui aiment à prier debout dans les synagogues, pour être vus des hommes. Vous, lorsque vous voudrez prier, entrez dans votre chambre, et la porte en étant fermée, implorez votre Père dans le sec.-et; et votre Père, qui voit ce qui se passe dans le secret, vous en tiendra compte. Puis, gardez-vous de faire de longues prières, comme font les païens. Ils s’imaginent que s’ils disent beaucoup de paroles ils seront plutôt exaucés. Ne les imitez pas, parce que votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez; mais bornez votre prière à ces mots : « Notre Père qui êtes dans les deux, que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel; donnez -nous aujourd’hui notre pain de chaque jour; pardonnez-nous comme nous pardonnons ; ne nous induisez point en tentation ; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. » Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés, car comme vous jugerez on vous jugera et on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servis envers autrui. Pour-' xjuoi voyez-vous une paille dans l’œil de votre frère, vous qui ne voyez pas une poutre dans votre œil? Hypocrite, ôtez premièrement la poutre de votre œil, et alors vous verrez à tirer la paille de l’œil de votre frère. »

Le langage des disciples répond à celui du maître. Développant ce grand principe de Jésus que l’essentiel de la piété est dans la moralité, l’apôtre Jacques parle

ainsi : « Mes bien-aimés, pratiquez la parole de Dieu, et ne vous contentez pas de l’écouter, vous trompant vous-mêmes. Car si quelqu’un écoute la parole et ne la pratique pas, il sera comparé à un homme qui regarde dans un miroir son propre visage : il le regarde, s’en va et oublie incontinent quel il était. Mais celui qui porte ses regards sur la loi parfaite, la loi de liberté, et qui s’y attache, n’étant point auditeur oublieux, mais observateur des préceptes, celui-là trouvera son bonheur dans ce qu’il fait. Si quelqu’un parmi vous croit être religieux et ne met pas un frein à sa langue, mais séduit son propre cœur, sa religion est vaine. C’est un culte pur et sans tache, devant Dieu notre Père, de visiter les veuves et les orphelins dans leur affliction, et, au surplus, de se tenir net de la contagion du siècle. Mais que servira- t-il à quelqu’un de dire qu’il a la foi, s’il n’a point les œuvres? La foi pourra-t-elle le sauver? Si un de vos frères ou une de vos sœurs n’ont point de quoi se vêtir, et qu’ils manquent de ce qui leur est nécessaire chaque jour pour vivre et que quelqu’un d’entre vous leur dise : « Allez en paix, je vous souhaite de quoi vous garantir du jroid et de quoi manger, « sans leur donner néanmoins ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi leur servi-* ront vos paroles? Voulez-vous donc qu’un autre puisse vous dire ; « Vous avez la foi, et moi j’ai les œuvres, montrez-moi votre foi qui est sans œuvres, et moi je vous montrerai ma foi par mes œuvres . » Comme le corps est mort lorsqu’il est sans âme, ainsi la foi est morte lorsqu’elle est sans œuvres. »

Saint Paul, lui, proclame que l’homme est justifié

par la foi et non par les œuvres. Mais c’est à tort qu’on a imaginé ici entre Paul et Jacques une contradiction qui n’existe point. En effet, la pensée de Paul n’est pas d’autoriser ceux qui, étant croyants, en concluent qu’ils sont au-dessus du devoir, mais d’opposer la valeur intime de la conscience à la vaine montre des pratiques extérieures. Autant que personne il met audessus de tout la réforme intérieure, l’entier renouvellement de soi-même : « Conduisez-vous selon l’esprit, et vous n’accomplirez point les désirs de la chair. Car la chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair, et ils sont opposés l’un à l’autre, de sorte que vous faites ce que vous ne voudriez pas et vous ne faites pas ce que vous voudriez. Or, il est aisé de connaître les œuvres de la chair, qui sont la fornication, l’impureté, l’impudicité, la dissolution, l’idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les dissensions, les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, les hérésies, les envies, les meurtres, les ivrogneries, les débauches, et autres crimes semblables, dont les auteurs, je vous le déclare, ne seront point héritiers du royaume de Dieu. Les fruits de l’esprit au contraire sont la charité, la joie, la paix, la patience, l’humanité, la bonté, la longanimité, la douceur, la foi, la modestie, la continence, la chasteté. Il n’y a point de loi contre ceux qui vivent de la sorte. Ne vous y trompez pas : on ne se moque point de Dieu. L’homme recueillera ce qu’il aura semé. Celui qui sème dans la chair recueillera de la chair la corruption et la mort. Celui qui sème dans l’esprit recueillera de l’esprit la vie éternelle. Or donc, ne nous lassons pas de faire le bien ! »

Jésus avait dit ; « Qui veut sauver sa vie la perdra, » et il avait montré l’immense vertu du sacrifice. L’apôtre Jean, celui de tous les apôtres qui a le plus platonisé, part de là pour conclure au parfait détachement, qu’il prêche en ces termes : « N’aimez ni le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui. Car tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. Or, le monde passe et la concupiscence du monde passe avec lui; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement. Or, si nous sommes enfants de Dieu, nous ne pouvons qu’être victorieux du monde, et cette victoire qui met le monde sous nos pieds c’est notre foi. » L’esprit de sacrifice est le sol fécond sur lequel peut fleurir la fraternité. Or, « c’est passer de la mort à la vie, que de se mettre à aimer ses frères. Celui qui n’aime pas demeure en la mort. La haine pour nos frères fait de nous des homicides ; et nul homicide ne jouit de la vie éternelle. Songeons que Dieu, dans son amour, a donné sa vie pour nous ; nous devons aussi donner notre vie pour nos frères. Si quelqu’un a des biens de ce monde et que, voyant son frère dans le besoin, il lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui? Mes petits enfants, n’aimons pas de parole ni de langue, mais en œuvres et en vérité. Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres; car l’amour est de Dieu, et aimer c’est connaître Dieu. Celui qui n’aime point ne connaît point Dieu, car Dieu est amour. Aimons Dieu, puisque c’est lui qui nous a aimés le premier. Que si quelqu’un dit :

PniLOSOPOIE CHRÉTIENNE

« J’aime Dieu » et ne laisse pas de haïr son frère, c’est un menteur. Car comment celui qui n’aime pas son frère qu’il voit peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas? » Quoi qu’on en ait dit, Paul, non moins que Jean, est l’apôtre de l’amour, et, sur cette matière, s’il n’a pas la même onction, il a une vigueur sublime qui tient à la plénitude incomparable de sa pensée : « Toute la loi, dit-il, est renfermée dans ce seul précepte : vous aimerez votre prochain comme vousmêmes. Mes frères, ne rendez à personne le mal pour le mal ; mais songez à faire le bien devant Dieu et devant tous les hommes, ayant la paix avec tous, autant qu’il est en vous. Ne vous vengez pas vous-mêmes, mes bien-aimés; mais donnez lieu à la colère. « A moi la vengeance, et je leur saurai bien rendre ce qui leur est dû, » dit le Seigneur. Vous, si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger ; s’il a soif, donnez-lui à boire. En agissant ainsi, vous entasserez des charbons de feu sur sa tête. Ne vous laissez pas vaincre par le mauvais : mais surmontez le mauvais par le bien. Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai point la charité, je suis comme un airain sonnant et une cymbale retentissante. Quand j’aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais à fond tous les mystères et toute la science, quand j’aurais toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai point la charité, je ne suis rien. Quand je donnerais tous mes biens pour nourrir les pauvres, quand je livrerais mon corps jusqu’à brûler, si je n’ai point la charité, cela ne me sert de rien. La charité n’est point envieuse, point présomptueuse ; elle ne s’enorgueillit pas; elle n’est

point ambitieuse ; elle ne recherche pas son propre intérêt ; elle ne s'aigrit point; elle ne pense pas le mal ; elle ne se réjouit pas du mal d’autrui ; mais elle se réjouit de la vérité; elle souffre tout, elle croit tout, elle espère tout, elle endure tout. La charité ne finira jamais, pas même lorsque les prophéties s’évanouiront, que les langues cesseront et que la science sera abolie. Car nous ne connaissons qu’imparfaitement et ne prophétisons qu’imparfaitement ; mais quand viendra ce qui est parfait, tout ce qui est imparfait se dissipera. Quand j’étais enfant je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant; mais lorsque je suis devenu homme, je me suis défait de ce qui était de l’enfant. Nous voyons maintenant à travers une énigme et comme par un miroir, mais alors nous verrons Dieu face à face. Maintenant je le connais imparfaitement, mais alors je le connaîtrai comme j’en suis connu. Or maintenant ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance et la charité ; mais la charité est la plus excellente des trois. » Ainsi croire, espérer, aimer ; mais surtout aimer! L’amour est l’âme du christianisme, comme il était l’âme du bouddhisme, comme il était l’âme des mystères du polythéisme. C’est dans l’amour que toute grande religion puise sa vie.

Ici, comme antérieurement dans l’Inde, l’ardeur de l’amour suscita l’ardeur de l’apostolat, apostolat enthousiaste et infatigable. Que d’autres soient sages pour eux seuls et désespèrent de l’humanité ! Que Platon prenne plaisir à nous montrer son philosophe qui, à l’écart du forum où souffle un vent de folie, se retire

PUILOSOPBIE CURÉTIENNK

en un coin bien tranquille et s’abrite derrière un petit mur! Le disciple du Christ ne calcule pas si la mêlée est trop épaisse pour qu’il soit bon de s’y jeter : il se considère comme un soldat de la vérité ; il veut conquérir tous les cœurs à sa foi ; il y dépense son temps, ses forces, sa vie. Voyez Paul : il a couru toutes les routes ; il n’a connu que veilles et fatigues ; il a tout souffert, la soif, la faim, le froid, la nudité; il a essuyé tous les périls et sur mer et dans les déserts ; il a été honni par ses compatriotes, repoussé par les étrangers, renié par de faux frères; on l’a emprisonné, on l’a fouetté, on l’a battu de verges, on l’a lapidé. N’importe! Il demeurera apôtre jusqu’à ce qu’il soit fait cadavre.

Malgré cet indomptable esprit de prosélytisme qui caractérise les premiers chrétiens, la doctrine nouvelle resta assez ignorée durant le siècle. Ainsi, dans ses ^nna/es écrites vers le commencement du ii® siècle. Tacite, le plus grave des historiens selon Bossuet, ne parle qu’en passant du Christ , « novateur condamné au supplice sous Tibère, » et représente les chrétiens ses disciples comme une secte juive « livrée à d’exécrables superstitions, abhorrée pour ses infamies et convaincue de haïr le genre humain ou de lui être odieuse. » Voilà comme les plus grands esprits, imbus de préjugés aristocratiques, peuvent se faire illusion sur les mouvements révolutionnaires et se laisser aller à être les échos de bruits calomnieux. Par cela seul qu’on est hostile à toute nouveauté on imagine dans toute nouveauté une monstruosité.

L’ami de Tacite, Pline le jeune, appelé à instruire le

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procès de plusieurs de ces chré tiens Jque le césarisme mettait hors la loi, les vit de plus près et les jugea moins durement. Il déclare, en effet, n’avoir découvert parmi eux qu’une « misérable superstition poussée à l’excès, I) et, tout en leur reprochant de « chanter des hymnes en l’honneur du Christ comme s’il eût été Dieu,» il est porté à croire qu’ils ne se rassemblent que pour manger en commun des mets innocents, avec serment de s’abstenir de tout crime, bien loin d’en commettre aucun.

De fait, l’opinion commune attribuait aux chrétiens toute sorte de crimes; on les accusait par exemple d’accompagner leurs agapes du sacrifice d’un enfant, d’en boire le sang, d’en manger la chair, et puis, les flambeaux éteints, de s’accoupler au hasard, comme des bêtes. Que si, avec leur apologiste Athénagore, ils se défendaient de telles infamies, on se prévalait de ce qu’ils formaient des sociétés secrètes ; on les appelait les ennemis de la lumière, et on leur disait : « Si vous ne faisiez du mal vous ne cacheriez pas avec tant de soin ce que vous faites. L’honnêteté veut le grand jour. Le crime seul cherche les ténèbres. » C’est bien là la logique populaire. Néanmoins, d’après la déclaration de Tertullien, tout se réduisait à faire ensemble bonne chère. « Or , ajoutait-il , quelque dépense que nous fassions, elle est utile et pieuse puisque les pauvres en profitent. » |

C’était en effet le caractère des premières sociétés chrétiennes qu’entre leurs membres tout était commun.

« Nous apportonSjdira saint Justin, notre avoir à la communauté et nous partageons avec les indigents. » Ainsi

a\aient procédé, d’après les Actes des Apôtres, les disciples immédiats de Jésus. « N’ayant qu’un cœur et qu’une âme, ils n’avaient aussi qu’une même fortune. » Jésus lui-même avait dit ; « Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres. Malheur à vous, riches ! Oui, je vous le déclare, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’il ne l’est à un riche d’entrer dans le royaume des deux. )) En conséquence, tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons les vendaient et en mettaient le prix aux pieds des apôtres; on faisait ensuite des distributions où chacun recevait selon ses besoins. De là ces paroles de Bossuet : « L’Eglise dans son premier plan n’a été bâtie que pour les pauvres. Les riches n’y sont soufl’erts que par tolérance. »

Aussi bien, il s’en faut que les apôtres fussent des riches. C’étaient des prolétaires, sans demeure stable, vivant péniblement du travail de leurs mains. Ils s’opposaient faibles à ceux qui étaient forts ; méprisés à ceux qui étaient glorifiés. « Nous sommes, disaient-ils, comme les ordures du monde, comme les balayures que tous rejettent. » Ils ajoutaient : « On nous maudit, et nous bénissons; on nous persécute et nous le souffrons; on nous dit des injures et nous répondons par des prières. » Mais en même temps qu’ils priaient, ils lançaient l’anathème aux oisifs et aux riches, h Qui ne veut point travailler, s’écriait Paul, ne doit point manger. » Et Jacques : « Dieu a choisi ceux qui étaient pauvres dans ce monde pour être riches dans la foi et héritiers du royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment. Mes frères, gardez-vous de déshonorer le pauvre. Ne J. F. ' 17

sonl-ce pas les riches qui vous'oppressent par leur puissance? Ne sonl-ce pas eux qui vous traînent devant les tribunaux de la justice ? Ne sont-ce pas eux qui déshonorent le nom auguste du Christ d’où vous avez tiré le vôtre? Vous, riches, pleurez; poussez des cris et des hurlements dans la vue des misères qui doivent fondre sur vous. La pourriture consume les richesses que vous gardez. Les vers mangent les vêlements que vous avez en réserve. La rouille gâte l’or et l’argent que vous cachez, et celle rouille dévorera votre chair comme un feu. Tel est le trésor de colère que vous vous amassez pour les derniers jours ; car, sachez-le, le salaire que vous faites perdre aux ouvriers, qui ont fait la récolte de vos champs, crie contre vous, et les cris des misérables sont montés jusqu’aux oreilles du Dieu des armées. Il vous châtiera parce que vous avez vécu sur la terre dans les délices et dans le lu.xe, parce que vous vous êtes engraissés comme des victimes qu’on prépare pour le jour du sacrifice, parce que vous avez condamné et tué le juste, sans qu’il vous ait fait de résistance. Et maintenant, vous, mes frères, persévérez dans la patience jusqu’à l’avénement du Seigneur. Vous voyez bien que le laboureur, dans l’espérance de recueillir les fruits précieux de la terre, attend patiemment que Dieu envoie les pluies de la première et de l’arrièresaison. »

Une cause qui contribuait beaucoup à égarer l’opinion sur le vrai caractère de ces sociétés chrétiennes, où était diversement mise en œuvre une philosophie vivante, c’étaient les accusations dont elles se char-

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geaient volontiers les unes les autres. Déjà, dès le temps de saint Paul, comme nous l’apprend la première lettre qu’il écrivit à ses coreligionnaires de Corinthe, il y avait entre les chrétiens u des divisions et des contestations. » Bientôt les sectes se multiplièrent. On les vit s’opposer mutuellement différentes leçons des évangiles. Chacune revendiquait le privilège de l’infaillihilité ; chacune maudissait ses rivales. Les violences devinrent ' telles que Julien put dire : « Les hêtes féroces ne sont pas plus redoutables aux hommes que les chrétiens no le sont les uns aux autres, quand ils sont divisés de croyances et de sentiments. »

Plusieurs de ces sectes chrétiennes, d’accord au moins en un point, ne voyaient pas dans le Christ un Dieu. De ce nombre étaient les Ebionites, les Cérinthiens, les Nicolaïtes, les Nazaréens. C’est à leur intention, comme le témoignent saint Irénée, saint Epiphane et saint Jérôme, que, vers la fln du i" siècle, l’a^)ôtrc saint Jean écrivit son Évangile qui devait être adopté par l’Eglise comme le code du dogmatisme chrétien. Jésus y dit à ses disciples : u Je suis la voie, la vérité et la vie; personne ne vient au Père que par moi. Je prierai mon père et il vous enverra un autre consolateur afin qu’il demeure éternellement avec vous. Je ne vous laisserai point orphelins. Demeurez en moi et moi en vous. Je suis la vigne et vous êtes les branches. Quand cet esprit de vérité que je vais vous envoyer sera venu, il vous enseignera toute vérité. Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus ; encmre un peu de temps et vous me verrez. En vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous gémirez, vous autres, et le monde se réjouira; vous

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serez tristes; mais votre tristesse sera changée en joie. La femme, pendant qu'elle enfante, a de la tristesse parce que son heure est venue, mais après qu’elle a enfanté un fils elle ne se souvient plus de ses maux, tant son cœur est saisi de joie, parce qu’elle a mis un homme au monde. Et vous aussi, maintenant vous avez de la tristesse ; mais je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie. Je suis le bon pasteur, et le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. J’ai encore d'autres brebis qui ne sont pas dans cette bergerie, mais je les amènerai. Elles écouteront ma voix, et il n’y aura plus qu’un troupeau et qu’un pasteur. » Puis, levant les yeux au ciel : « O mon Père, l’heure est venue. Glorifiez votre fils afin que votre fils vous glorifie. Glorifiez-moi, ô mon Père, de cette gloire que j’ai eue en vous avant que le monde fût. I)

Les doctrines de Jean furent contredites par de nombreuses écoles qui se rattachaient diversement au Christ. Le caractère commun de ces écoles est une égale pré- ^ tention à la pure connaissance, appelée par les Grecs la Gnose. De 1«\ le nom donné aux philosophes de ces écoles : les gnostiques, ceux qui savent.

Le rôle des gnostiques dans le christianisme est assez analogue à celui des Kabbalistes dans le judaïsme. Eux aussi substituent à l’esclavage de la lettre la libre interprétation et se piquent d’opposer traditions à traditions. On les voit se réclamer de Pythagore, de Platon, de Zoroastre et môme du Bouddha, en même temps que de Moïseetde Jésus. Esprits aussi enthousiastes qu’éru-

PHILOSOPniE CHRÉTIENNE

dits, ils tombent dans tous les excès de l’Orient, et au mysticisme qui préconise l’extase ils allient ce fétichisme qui prête à certains talismans une vertu surnaturelle. On distingue d’ailleurs parmi eux beaucoup d’écoles. Chacune revendique le privilège d’une connaissance supérieure de l’être divin, de l’origine du monde, des causes du mal et des manifestations de la Providence dans l’humanité. Plusieurs, avec Basilide et Valentin, représentent Dieu comme le Grand Etre, le Père inconnu qui, de toute éternité, reposait immobile dans le silencieux abîme du divin plérome, c’est-à-dire de l’espace immense. Cet être s’étant ébranlé, de ce mouvement sont nées différentes séries d’êtres spirituels engendrés les uns par les autres et de plus en plus inférieurs les uns aux autres, les Eom. L’un de ces Eons, le démiurge ou artisan du monde, ajo itant au grand * tout sa dernière pièce, a produit cet univers où nous vivons ; mais, soit imprudence, soit malice, il l’a inondé de tou^e sorte de maux. Heureusement le Père Suprême a pris en pitié notre misère et il a envoyé un Christ, c’est-à-dire un sauveur, avec mission de nous purifier de la souillure du mal. L’homme rappelé par le sauveur au sein de Dieu y trouvera la pleine félicité.

Les gnostiques partageaient les hommes en deux classes : les charnels et les spirituels. Ils se rangeaient parmi ces derniers et, avec Platon, ils opposaient les réalités pures du monde invisible aux apparences grossières du monde visible. A ce sujet, saint Justin leur reproche d’être disciples de Platon bien plus que de Jésus, et il les accuse en particulier d’être dupes d’une chimère quand ils croient à l’immortalité des âmes, en

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dehors de la résurrection des corps. Mieux vaudrait les blâmer de ce qu’ils ont souvent mal justifié le titre qu’ils se donnaient. Que dire par exemple de la spiritualité de ces Caïnites qui excusaient la conduite de Caïn envers Abel et absolvaient tous les crimes? Que dire de la spiritualité de ce Garpocrate d’Alexandrie qui ne voulait de' lois que celles de la nature et, avec la communauté des biens, prêchait la communauté des femmes? Il est vrai qu’à côté de ceux qui étaient trop charnels il y avait ceux qui ne l’étaient pas assez. Ainsi certains gnostiques s’interdisaient toute nourriture animale, condamnaient tout plaisir sensible et poussaient la haine de la chair jusqu’à la mutilation d’eux-mêmes. Pas de mesure ni d’une part ni de l’aulre.

Quoique les gnostiques, dociles à l’esprit de l’Orient, - aient été féconds en extravagances mystiques, la visée de plusieurs fut d’engager dans les grandes voies de la raison le christianisme dont ils ne pouvaient pas, selon le mot de Bossuet, digérer la folie. D’abord c’est Sabellius et les Sabelliens qui voient en Dieu une seule personne sous trois noms, au lieu de concevoir en lui trois personnes consubstantielles; puis c’est Marcion et les Marcionites qui, d’une part, nient la création ex nihilo que l’Eglise doit affirmer à l’encontre du dualisme et du système des émanations, d'autre part, opposent, comme le bien au mal, la loi chrétienne à la loi mosaïque; plus tard, c'est Arius et les Ariens qui nient la divinité du Christ .avec un tel succès de popularité qu’à certains moments on put croire leur triomphe assuré ; plus tard encore, c’est Gélestius et Pélage, et les Pélagiens, et les demi-pélagiens, qui rejettent le péché ori-

ginel et la grâce, ces deux pôles de la doctrine catholique, ou du moins veulent attribuer au libre arbitre le ' commencement de la justification et de la foi; enfin c’est Manès et les Manichéens, déjà florissants dès le troisième siècle, qui mêlent aux enseignements de Jésus ceux de Zoroastre, expliquent le mal par l’existence d’un principe mauvais, contemporain de Dieu, et affirment, a\ec la victoire définitive du bien, la purification et le salut de tous. Le catholicisme réduira ces sectes au silence ; mais ne pourra les réduire au néant. Elles se perpétueront jusque dans le moyen âge parmi différentes catégories de chrétiens, telles que les Purs dits Cathares, les Vaudois, les Albigeois, et fourniront à la persécution la plus grande partie de ses victimes.

Pour comprendre les spéculations de ces philosophes « qui, dit Bossuet, mêlaient les raisonnements humains avec la foi et entreprenaient de diminuer les difficultés du christianisme » il faut considérer quel travail se faisait alors dans les âmes.

Dès le second siècle, l’idée chrétienne, qui avait d’abord remué les couches inférieures de la société, pénétrait dans les classes cultivées et tendait à captiver les esprits polis par les lettres grecques. Il y avait en elle deux faces regardant l’une en bas, l’autre en haut.

A ceux d’en bas cette religion des souffrants et des pauvres, née parmi les Juifs, vaincus toujours indomptés, apparaissait comme la revanche des opprimés contre les oppresseurs, des conquis contre les conquérants; bienvenue était pour eux la révolution libératrice qui allait déposséder Rome de cette légion d’anciens dieux

auxquels semblait liée la fortune de l’empire. A ceux d’en haut, à ces érudits qui avaient été instruits par les Platon, les Cicéron, les Sénèque, à aimer toute pureté et toute honnêteté et à voir dans la pénitence le remède de l’âme coupable ; à ces croyants qui reconnaissaient un Dieu très-bon et très-grand à côté duquel, comme le déclare saint Augustin, les autres dieux tenaient la place qu’ont les anges près du Dieu des chrétiens; à ces païens qui glorifiaient dans les travaux d’Hercule et dans le supplice de Prométhée la souffrance et le dévouement maintenant divinisés sur la croix de Jésus, la foi nouvelle, d’abord répudiée, persécutée, apparaissait peu à peu comme l’unique asile ouvert à l’esprit religieux, désormais incapable de s’abriter dans l’édifice usé de l’ancien culte.

Toutefois, il s’en faut que ces esprits délicats, qui se piquaient d’être avant tout disciples de la raison, fussent unanimes à accepter toutes les doctrines formulées par l’apôtre saint Jean. Ils y faisaient deux parts; et ils adoptaient la part toute platonicienne, mais non l’autre. C’était principalement la doctrine de la rédemption qui irritait leurs répugnances. Elle leur semblait absurde et surtout immorale. Ils déclaraient voir un bourreau plutôt qu’un père dans ce Dieu qui a la barbarie d’immoler son fils unique et qui l’immole parce que, par une autre espèce de barbarie, il fait retomber sur tous les fils du premier homme la faute de leur père.

Ainsi, tout en se ralliant au christianisme, beaucoup entendaient bien ne regarder le Christ que comme un grand initiateur, un sage inspiré de Dieu, mais non comme Dieu même. A les en croire, le faire Dieu c’était,

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en môme temps que choquer le sens commun, diminuer les vertus de sa vie et l’héroïsme de sa mort. Y a-t-il donc un si grand mérite à mourir homme pour ' renaître Dieu? Qu’est-ce que trois jours passés dans le tombeau pour qui se sait en possession de l’éternité ?

Mais ces raisonnements des habiles n’ont pas accès près du vulgaire. Les foules, touten proclamant le Dieu, ^ persisteront à ne voir dans le supplicié que l’homme. Et combien sublime apparaîtra à jamais cette Passion d’autant plus touchante qu’elle est plus humaine ! Lorsque approche l’heure fatale, Jésus dit que son âme est triste jusqu’à la mort, et il demande à Dieu de lui épargner les épreuves qui se préparent. « O mon père, si cela se peut, détournez de moi ce calice ! » Mais non, voici qu’il va être trahi par un des siens; réprouvé par le grand-prôtre ; renié par ses meilleurs disciples; accusé comme agitateur public ; estimé de moindre prix qu’un abominable criminel ; insulté par la soldatesque, la valetaille, les grands et les prêtres; enfin frappé, torturé, mis en croix. Eh bien, que la volonté de Dieu soit faite 1 « Non ma volonté, mais la vôtre, ô mon Père! » El il demeure paisible sous les injures, sous les risées, sous les soufflets, sous les crachats de la vile multitude que prêtres et puissants ont ameutée contre lui. On le lie; on le flagelle; on le bâlonne; on lui enfonce dans la tête une couronne d’épines ; on le traite comme un fou ; on lui fait tenir un roseau en guise de sceptre ; on l’abreuve de sarcasmes ; on lui arrache la barbe. Sa bénignité ne se dément point. 11 laisse tout faire. Mais ce n’est pas assez: il faut qu’il périsse. Traîne ta croix pour aller au supplice. Il traîne sa croix. Livre tes mains

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pour qu’on les cloue. Il livre ses mains.. Maintenant le voilà pendu à ce bois infâme. A sa droite et à sa gauche deux voleurs. Devant lui tout un peuple qui l’invective et le raille. Du haut de sa croix il voit cette foule de gens qui branlent la tôte pour se moquer ; il entend les huées dont tous l’accahlent, et il dit : « O mon Père, pardonnez-leur car ils ne savent ce qu’ils font ! » Mais pourtant il est un homme celui qui vient de prononcer cette parole divinement sublime, et, les mains déchirées, la gorge en feu, les membres hrisés, tout le corps meurtri, il souffre d’horribles douleurs que Centuple cette pensée amère qu’on le lue et le maudit quand on devrait l’exalter et le bénir. En sa personne la fiction de Platon devient une réalité : le meilleur des justes a le ' sort du pire des scélérats. Abandonné des hommes, le juste méritait-il d’ètre abandonné de Dieu? « O Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? » s’écrie Jésus, et, baissant la tête, il expire. Grande mort, immortelle semence de grandes morts. Quelques mois après le supplice de Jésus, le diacre Etienne, pendu à une croix, rappellera un reste de vie pour s’écrier : « O Dieu, n’imputez point à mes bourreaux le mal qu’ils me font! » Et depuis, que de milliers d’hommes mourront, martyrs d’une idée, qui, à l’heure des suprêmes tortures, ranimeront leur énergie défaillante en se représentant le crucifié du Calvaire !

Les disciples du Christ qui, comme Etienne, subissaient pleins de résignation et de pardon les plus douloureux supplices, furent précisément les premiers et les plus puissants panégj'risles de la doctrine chré-

PHILOSOPHIE CHBÉTIENNE 2!)9

tienne. Tout ne se borna pas au témoignage du sang.

De plus en plus, l’influence grandissante de l’opinion ' populaire fit taire les scrupules des habiles, et l’adhésion de ceux qui avaient le plus de chaleur dans l’âme entraîna celle de ceux qui avaient le plus de lumières dans l’intelligence. Alors se forma, grossit et prévalut une phalange d’hommes supérieurs dont les efforts ^ aboutirent à créer dans le monde un nouvel ordre moral, sous les auspices du Christ. Ces hommes, d’accord à mettre l’éloquence, la philosophie et la politique au service d’une pensée commune, sont les apologistes, les docteurs et les Pères de l’Eglise.

Dès la seconde moitié du deuxième siècle, saint Justin et Athénagore, à la fois philosophes et chrétiens, écrivaient chacun une défense de la religion nouvelle où ils se montraient élèves de Platon autant que disciples de Jésus. Au début du troisième siècle, le Carthaginois Tertullien se fit à son tour l’avocat de la même cause. Son plaidoyer est doublé d’un réquisitoire véhément. 11 accuse; il réprouve ; il menace, et la philosophie est associée au paganisme dans ses fougueux anathèmes. Deux autres apologistes africains, Arnobe et Lactance, imitèrent les excès de Tertullien, tout en y mêlant quelques tempéraments. Ainsi Lactance déclarera bien « qu’il n’y a pas plus de religion sans philosophie que de philosophie sans religion » et que « chaque doctrine renferme une parcelle de vérité » ; mais en même temps il réprouvera la raison et accablera de ses mépris les philosophes. D’après lui, « pas de justice en dehors de la connaissance du vrai Dieu. » « L’unique temple du vrai Dieu, ajoute-t-il, est l’Eglise. Quiconque

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n’y entre point ne peut espérer la vie éternelle. » La vie éternelle, voilà le grand but à atteindre. « Ce n’est pas pour elle-mérae, comme le prétendent les philosophes, que la vertu doit être recherchée; mais c’est à cause de la vie heureuse qui est son accompagnement nécessaire. » Beaucoup pourraient trouver que cette morale est un peu épicurienne. Le devoir, chez les stoïciens, a un tout autre caractère de pureté et d’abnégation. Mais quoil les stoïciens n’étaient pas chrétiens. Pour Lactance, leur vertu n’est pas de la vertu.

L’affirmation de la vie éternelle joue un rôle capital dans ces manifestes primitifs du christianisme. Le Palestinien Justin et l’ Athénien Athénagore, organes de l’Eglise grecque, n’insistent pas moins sur la bonne nouvelle que ne le firent, après eux, Tertullien, Arnobe et Lactance, organes de l’Eglise latine. Les uns et les autres disent : suivez-nous, car par notre chemin on va au paradis. Ce paradis, ce lieu de délices, sera d’abord cette terre elle-même, pendant mille ans, où le Christ régnera avec ses justes jouissant de tous les plaisirs. C’est là cette doctrine grossière du millénarisme qui devait être plus tard universellement répudiée, mais qu’adoptaient les saint Justin, les saint Irénée, les Tertullien et les Lactance, comme une vérité courante. Ainsi saint Justin écrivait : « Tous les chrétiens dont la doctrine est pure en tout savent, de même que moi, qu’il y aura une résurrection de la chair et que nous passerons mille ans dans Jérusalem rebâtie, embellie et agrandie. Là-dessus, aux témoignages d’Isaïe, Ezéchiel et autres, il faut joindre celui de l’apôtre Jean. Il annonce la résurrection particulière des chrétiens et leur

règne terrestre de mille ans qui sera suivi de la résurrection générale et du jugement dernier. »

Faisant dans leurs conceptions une si grande part au matériel et au sensible, ces hommes étaient peu disposés à être nettement spiritualistes. Il ne faut donc pas s’étonner si Tertullien, avec saint Justin, n’admettait rien que de corporel et s’interrogeait tantôt sur la couleur de l’âme, tantôtsur la forme de Dieu. Cela ne l’empêcha point de prêcher la moralité la plus sévère an point de tomber, à la suite de Montanus, dans un rigorisme outré qui pouvait être conforme à la tradition, mais dont l’Eglise ne voulait plus, parce que, pour s’agrandir, il lui fallait faire des concessions à l’esprit du siècle.

Cependant, plus essentiellement philosophes que les apologistes, les docteurs chrétiens d’Alexandrie réunissaient en un seul corps les principales doctrines de la philosophie orientale et de la philosophie grecque. C’était constituer une espèce d’éclectisme chrétien. L’illustre docteur saint Clément, qui, dans la première moitié du troisième siècle, professait à l’école chrétienne d’Alexandrie, reconnaît implicitement cet éclectisme quand il dit :« Semblables aux bacchantes qui ont dispersé les membres de Penthée, les diverses sectes de philosophie soit grecque soit barbare éparpillejat en fragments l’indivisible lumière du Verbe divin. » Selon lui , la vérité est le domaine propre du christianisme. Par suite, le chrétien qui la recueille dans les livres de tels ou tels philosophes ne leur emprunte rien; il ne fait que reprendre son bien là où il le trouve. C’est surtout chez Platon que les docteurs reprenaient leur

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bien. Dans le christianisme s’organisant, Platon tient alors la môme place qu’au moyen âge occupera Aristote, dans le christianisme une fois organisé.

Ainsi saint Clément enseigne que le Verbe est le type des Idées, la Raison universelle des choses, le foyer du monde intelligible. A ses yeux. Dieu passe toute démonstration et toute science. Prétendre déterminer ce qu’il est, serait chimérique. On peut tout au plus savoir ce qu’il n’est pas. Qu’on n’essaie point de le définir ; qu’on se borne à le qualifier. En soi il est l’Unité ; dans ses relations avec les intelligences il est l’Esprit; dans ses relations avec tout il est la Bonté. La vraie Gnùse, c’est-à-dire la connaissance du bien, entraîne nécessairement l’amour du bien et par suite sa pratique. Qui connaît aime, et qui aime fait.

Ces idées toutes platoniciennes de saint Clément lui sont communes avec les autres premiers fondateurs de la théologie chrétienne et en particulier avec saint .Justin, le plus philosophe d’entre les apologistes. Saint Justin n’hésitait pas à s’avouer hautement en communion avec les maîtres de la philosophie grecque et il ne voulait point de certaines barrières que d’autres entreprirent de poser. « Le Verbe divin, disait-il, est la raison, et le genre humain y participe tout entier. Tous ceux qui ont vécu selon la Raison et le Verbe sont chrétiens, alors môme qu’ils ont été regardés comme athées; tels, chez les Grecs, Socrate, Héraclite et leurs semblables. »

Saint Clément eut pour disciple et pour successeur dans sa chaire le fameux Origône, esprit érudit, génie brillant, âme enthousiaste. Origène avait étudié tous les

philosophes, surtout Pythagore et Platon, dont il s’inspira largement. Comme son maître, mais avec plus de profondeur et de hardiesse, il se préoccupe de fixer le dogme chrétien et de l’asseoir sur des principes rationnels. Jugeant que qui peut s’élever aux causes ne doit pas s’en tenir aux notions du vulgaire, Origène s’exprime comme les kabbalistes et comme Philon au sujet des Ecritures, et il veut qu’au sens primitif du récit ou du précepte on substitue une interprétation intelligente : « S’il fallait, dit-il, s’attacher à la lettre et entendre ce qui est écrit dans la Loi à la façon ordinaire, je rougirais de dire tout haut que c’est Dieu qui nous a donné des lois pareilles et je trouverais alors plus de grandeur et de raison dans les législations humaines, par exemple dans celles d’Athènes, de Rome, de Lacédémone. Ainsi, où découvrirez-vous un esprit assez borné pour admettre que Dieu s’est livré comme un homme à l’exercice de l’agriculture en plantant des arbres dans le jardin d’Eden, qu’un de ces arbres était l’arbre de la vie et qu’un autre pouvait donner la science du bien et du mal?Personne, j’imagine, ne peut voir là autre chose que des figures sous lesquelles se cachent des mystères. »

S’étant affranchi de la sorte, Origène nous représente Dieu comme l’Etre suprême dont nous pouvons bien savoir qu’il est, mais non ce qu’il est, vu que sa nature l’élève au-dessus de toutes les catégories de la pensée ; il nous explique la production de l’univers, non par une création absolue, mais par un acte ineffable de la divinité faisant tout procéder d’ellemême ; il nous montre le Verbe, par qui le Dieu caché

se révèle, vivifiant du sein de son éternité la création dont il est l’ânae ; il nous dit qu’originairement parfaits et heureux, nous sommes déchus de cet état par le mauvais usage de notre liberté indocile à la raison ; il professe la préexistence et la transmigration des âmes affligées selon leurs fautes d’organismes plus ou moins grossiers, et dont les différents états actuels ne peuvent I se justifier que par les actes bons ou mauvais de vies antérieures; il estime qu’après des épreuves et des expiations plus ou moins multipliées, selon les exigences de la justice. Dieu dans sa bonté ne peut que rappeler à lui tôt ou tard lésâmes môme les plus dégradées; il enseigne qu’à l’heure de la rédemption finale, le corps qui est une pure négation del’ètre, la marque de notre imperfection, l’occasion de nos chutes, se trouvera annihilé; il croit enfin que le principe du mal lui-même disparaîtra à jamais, et que Satan, régénéré par la victorieuse influence du Verbe, trouvera grâce devant la miséricorde divine. Alors, l’esprit aura pleinement triomphé de la matière et il y aura une éternelle communion d’amour entre tous les êtres définitivement réunis dans le sein de Dieu.

La philosophie d’Origène passionna les Orientaux et étonna tout le monde. L’Église excommunia l’homme et condamna la doctrine. On reprochait surtout à Origène de s’être montré trop sévère dans son absolue réprobation des corps et trop indulgent dans sa réhabilitation universelle des âmes.

Après Origène, nous entrons dans le iv* siècle, qui est le grand siècle de l’Eglise chrétienne dé plus en

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plus florissante au milieu du dépérissement de l’empire. Alors, régnent par la pensée, la parole et les actes, en Orient, saint Athanase, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Chrysostome; en Occident saint Hilaire, saint Jérôme, saintAmbroiseet saint Augustin. Théologiens, orateurs, surtout hommes de gouvernement, avec eux à la période héroïque succède la période politique. Le temps n’est plus aux grandes violences et à la fièvre du martyre. On discipline et on fonde.

Athanase, le patriarche d’Alexandrie, sut imiter à merveille cette conduite habile qui distinguait déjà l’Eglise romaine des autres Eglises plus riches d’individualités brillantes, mais moins expertes dans l’art de mener les hommes et de s’agrandir à force de prudence et de ténacité. Etablir l’unité catholique fut le but constant de ses efforts. Sa vie se passa à combattre l’arianisme, à prévenir les divisions de toute sorte et à tracer avec empire le cercle des affirmations dogmatiques, d’où on devait ne pas sortir pour durer et prévaloir.

Avec ce dialecticien précis se détermine l’ontologie chrétienne, dont le principe est que la nature divine se communique, sans se diviser, à trois personnes égales. Dieu le Père est « la bonté et la beauté transcendante, » et par là même, selon Athanase d’accord avec Platon, « est au-dessus de toute essence et de tonte conception. » La bonté se communiquant c’est le Fils, « Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu du vrai Dieu, qui n’a pas été fait, mais engendré, qui, de toute éternité, procède du Père et est de même sub-

slance, qui, enfin, s’est fait homme. » Au Père et au' ■ i Fils il faut joindre le Saint-Esprit « qui, dira Bossuet, i ' est l’amour de l’un et de l’autre et leur éternelle ■ union. » Dieu, créateur des choses visibles et invisibles, I i a tout produit par sa parole, et, bien loin qu’une i ! matière ou une forme préexistante ait contraint son | action, il n’a eu besoin, pour faire tout ce qu’il vou- I lait, que de lui-môme et de sa volonté toute-puissante. Notre âme, créée à l’image de Dieu, a le privilège de méditer les choses immortelles et est elle-même immortelle. « Les pensées et les images d’immortalité, dit Athanase, sont en elle comme un foyer vivant qui nourrit et assure son immortalité. »

Athanase, quoique jeune encore, fut le héros du concile de Nicée dont il rédigea et défendit les principales formules. Ce qui était en question, ce n’était plus le triomphe du christianisme désormais incontesté et qu’entendait toujours protéger l’empire , soit qu’il patronnât .Arius, soit qu’il patronnât Athanase. Il s’agissait uniquement de savoir si le christianisme qui prévaudrait serait le christianisme rationaliste du prêtre Arius niant la divinité du Christ, ou le christianisme mystique du diacre Athanase affirmant la divinité du Christ. Le concile adopta et l’autorité civile appuya le ! symbole d’ Athanase. |

Le concile de Nicée, en déclarant la consubstantialité du Père et du Fils, s’était borné à affirmer la croyance , au Saint-Esprit. Le concile de Constantinople, qui se réunit cinquante-six ans après, sur l’initiative de l’empereur Théodose imitant l’empereur Constantin, et auquel les inspirations d’Athanase ne furent point

PUILOSOPHIE CüRÉTIENNI'

étrangères, s’occupa spécialement de la divinité du Saint-Esprit et de l’incarnation du Verbe. Il y fut affirmé, d’une part, que « le Saint-Esprit, qui confère la -vie et qui a parlé parles prophètes, procède du Père gL du Fils, est aussi Seigneur et doit recevoir mêmes adorations et' môme gloire, » d’autre part que « grâce h. l’opération du Saint-Esprit, le Fils de Dieu a pris chair de la Vierge Marie. »

Le concile de Nicée et le concile de Constantinople devaient être suivis de plusieurs autres, selon les besoins des temps. Véritables états-généraux des membres du corps sacerdotal, les conciles eurent pour objet de faire le choix des opinions et de déterminer Vorlhodoxie , c’est-à-dire la droite doctrine, à la majorité des suffrages. Les opinions éliminées furent appelées des hérésies , c'est-à-dire des croyances arbitraires. On s’explique que, dès lors, l’écart dût de plus en plus s’accentuer entre la philosophie et la théologie. C’était l’effet inévitable de l’organisation d’un pouvoir spirituel décrétant la vérité.

Le génie d’Athanase avait magistralement délimité le domaine dans lequel devait s’exercer le zèle des Pères grecs qui lui succédèrent. Parmi ceux-ci Grégoire de Nysse fut le plus philosophe. Mêlant à sa théologie toute sorte d’inspirations néoplatoniciennes, ce défenseur de la doctrine d’Athanase pensait, avec Plotin, qu’à force de dégager par des purifications successives l’élément suprasensible caché en nous, nous pouvons entrevoir l’impénétrable essence de la divinité à laquelle notre nature est analogue, et, avec Origène,

il tendait à se prononcer pour la sanctification finale de tous les êtres.

Moins métaphysiciens que Grégoire de Nysse, mais bien plus éloquents furent ses trois contemporains, Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome, le premier plus essentiellement moraliste, le second plus essentiellement poète, le troisième plus essentiellement orateur. Le temps n’était plus où les prédicateurs du christianisme se piquaient d’avoir uniquement de la conviction et du zèle, non de la littérature et du savoir. Maintenant, — et cela datait des premiers apologistes, auxquels il faut ajouter saint Paul, saint Luc et saint Jean, tous bien loin d’être des illettrés, — c’étaient la philosophie et les lettres qui servaient de viatique à l’idée chrétienne. Julien le sentait bien, puisque, durant son court passage au pouvoir, il prétendit interdire aux chrétiens , qu’il appelait dédaigneusement lesGaliléens, l’enseignement des lettres ; « A nous, disait-il pour justifier sa coupable intolérance, à nous l’éloquence et les arts de la Grèce; à vous l’ignorance et la rusticité!» Rien n’irrita plus les Pères. Ne vivaient-ils pas au milieu de peuples éminemment sensibles à la magie du discours et ralliés autour de la chaire parce qu’il leur semblait y voir revivre la tribune disparue ? S’attaquer à l’art de la parole, n’était-ce pas s’attaquer au grand ressort de l’action exercée sur les âmes? Aussi, entendez la réponse de saint Grégoire de Nazianze : « Nous vous abandonnons tout le reste, richesses, naissance, gloire, autorité, et tous ces biens d’ici-bas dont le charme s’évanouit comme un songe; mais l’éloquence, jamais.

PUILOSOPniE CURETIENNE

Je mets la main sur elle, et je ne regrette pas les travaux, les voyages sur terre et sur mer que j’ai entrepris pour la conquérir. »

Si nous passons maintenant à l’Eglise latine, nous y trouverons d’abord saint Hilaire qui fut l'Athanase de l’Occident. Sa vie d’évêque fut aussi un long combat , en faveur du symbole de Nicée, contre la foule de ceux qui, se réclamant ou des doctrines d’Arius, ou des traditions juives, ou de la philosophie platonicienne, entendaient être des chrétiens sans voir dans le Christ un Dieu. En même temps qu’il dogmatise en théologien, Hilaire s’élève k de hautes considérations métaphysiques sur la divinité. « La parfaite science, dit-il, est de connaître Dieu à la fois comme impossible à ignorer et comme impossible à décrire. Il faut le croire, le sentir, l’adorer et n’en parler que par les hommages qu’on lui rend. » 11 en parlera cependant et il dira de lui : tt Dieu est bien défini ; Celui qui est. Rien ne se conçoit en effet comme plus essentiel à Dieu que d’être. Etant l’existence même, il ne peut avoir ni lin, ni commencement, et dans la continuité d’une inaltérable béatitude il n’a pu et ne pourra jamais ne pas être. Dieu est la vie sans mélange de mortalité, la puissance sans mélange de faiblesse, la lumière sans mélange d’obscurité, l’esprit sans mélange de matière. Tout en lui est d’une même nature. Ce qui en lui est esprit est lumière, puissance et vie; ce qui en lui est vie est lumière, puissance et esprit. Ainsi du reste. Tout en lui est un et parfait, tout en lui est Dieu vivant. O Dieu, je l’admire d’autant plus que je te connais moins.

UISTOIHE UE LA PllILOSOPUIE ANCIENNE

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Le mouvement, la méthode, la vie de ma pensée, j même en ne les comprenant pas, je les sens; et ce sen- ■ liment, je te le dois, 6 mon Dieu, moi à qui lu donnes, avec la conscience de l’initiative naturelle qui est en moi, la perception de la nature qui me charme. »

Né dans la Gaule comme le docte évêque de Poitiers, saint Ambroise, que l’acclamation populaire improvisa évêque de Milan, fut un moraliste ingénieux et solide.

Il fut encore plus un homme d’Etat habile à faire üéchir le trône devant l’autel. C’était le génie des Pères latins d’être avant tout portés à l’action.

Actif entre tous, mais d’une activité toujours ardente et inquiète, nous apparaît le Dalmate saint Jérôme, contempteur de la philosophie, plein de la doctrine de tous les philosophes; athlète vigoureux mêlé à toutes les polémiques ; directeur consommé dans le grand art de gouverner les âmes, décidant aux plus pénibles sacrilices les héritières des Fabius , des Camille, des Scipions et des Gracques; ascète encore plus dur à lui-même qu’aux autres, s’imposant la solitude, les veilles, les jeûnes, les souffrances pour maîtriser son imagination tourmentée et ses passions impétueuses; censeur impitoyable de ces moines qui « inventent toute sorte de fraudes pour capter les testaments, » et de ces prêtres qui « ont recberché le sacerdoce pour voir plus librement les femmes; » traducteur patient et docte commentateur des écritures hébraïques; enfin génie fougueux et opiniâtre qui a été comme le Diderot de l’encyclopédie chrétienne.

Au moment où saint Jérôme entrait dans sa robuste

PllILOSOPUIE CURÉTIENNE

vieillesse, saint Augustin, arrivé à l’âge mûr après une jeunesse non moins agitée que celle du grand solitaire, se vouait à l’Eglise chrétienne dont il allait être le Père le plus illustre. Il faut lire celte attendrissante histoire d’une belle âme qu’AugusLin écrivit si naïvement, si pieusement, et qu’il intitula ses Confessions. On y trouve un homme ; on y trouve l’homme. En se dépeignant, Augustin nous a tous dépeints.

Avant de se convertir, non sans de longues luttes avec lui-même, à la foi de sa mère, à cette religion du Christ, (( dont, dit-il, il avait sucé l’amour avec le lait, » Augustin, dans sa vie d’étudiant et de professeur, avait essayé de toutes les doctrines, passé par tous les doutes, connu toutes les anxiétés, éprouvé toutes les déceptions et égaré sur toute sorte d’objets son cœur affamé d’amour. Une fois converti, il abandonna l’enseignement de la rhétorique et passa plusieurs années à méditer et à écrire. Le zèle religieux n’avait pas encore altéré en lui le culte de la philosophie et en particulier du platonisme. C’est surtout dans les œuvres qu’il composa ou conçut alors qu’éclate son génie, abondant et tendre, subtil et profond, de psychologue, de moraliste et de métaphysicien.

Dans les Soliloques ou entretiens solitaires de l’homme avec la raison, Augustin prend pour base de ses affirmations spiritualistes les mêmes principes sur lesquels Descartes bâtira sa philosophie. Ailleurs, il devance les réflexions qu’opposera Leibnitz à Locke pour établir que les sens ne sont pas l’unique source de nos connaissances. Partout, il développe sur la raison les idées que reprendront plus tard les saint Anselme, les saint

Thomas d’Aquin, les Bossuet, les Fénelon, et les Malebranche. Par saint Augustin tous ces grands esprits se relient à Platon. Augustin, c’est Platon un peu rétréci, mais plus animé, plus coloré, plus vivant. Esquissons ici son néoplatonisme chrétien :

Alors môme qu’il ignore et d’où il lire son origine» et s’il est un être composé ou simple, et s’il se meut, et s’il est immortel, l’homme sait qu’il pense et par cela môme qu’il existe. Il peut bien se tromper dans ses jugements, mais il ne faut pas en conclure, avec les sceptiques, qu’il soit incapable de toute certitude. Et d’abord, voici une première certitude, c’est que s’il se trompe, lui qui se trompe il existe. « Si je me trompe, je suis, )) dit saint Augustin. Mais qui suis-je? L’essence de l’âme réside en ce qui nous est le plus intime. Or ce qui nous est le plus intime, ce n’est pas la matière, puisque nous pouvons nous concevjir sans la concevoir. Ce qui nous est le plus intime c’est la pensée et l’amour. Pensée et amour sont donc l’ôtre de l’âme. La pensée s’attache au vrai ; l’amour au beau. Le vrai est l’intelligible ; le beau le désirable. Il y a identité entre le vrai et le beau, entre l’intelligible et le désirable, et c’est le bien, à la fois parfait intelligible et parfait désirable, qui fait leur unité. Puisque le bien domine le vrai et le beau, la morale domine la science et l’art. La réalité suprême où tout s’explique et d’où tout dérive c’est Dieu. Par suite le suprême objet de la spéculation c’est la théologie.

Et d’abord, tâchons d’acquérir la connaissance de nous-mêmes qui nous acheminera à la connaissance de Dieu. De l’action intellectuelle qui se produit au moyen

du témoignage des sens, comme lorsque nous connaissons l’existence des corps, il faut distinguer l’action intellectuelle qui n’est qu’un mouvement ipterne de l’esprit et qui consiste en ce que l’intelligence connaît l’existence même de l’intelligence.

Platon explique nos idées universelles et nécessaires par l’hypothèse d’une vie antérieure dont nous nous ressouvenons à notre insu. C’est trop grandir l’homme.

Si notre âme ne commence pas à être à l’heure de notre naissance, il n’y a pas de motif pour qu’elle n’ait point existé de tout temps, et alors que deviendrait la création à laquelle saint Augustin tient avant tout?

Puis, n’est-il pas probable que si nous avions préexisté, nous en aurions une conscience plus ou moins vague? '

La perception de la vérité n’est donc pas une réminiscence; elle est une intuition. Quand des vérités sont naturellement enchaînées, notre intelligence les discerne « à la clarté d’une certaine lumière incorporelle, , de même que l’œil discerne les objets placés dans le rayon de la lumière matérielle qu’il perçoit et pour laquelle il est conformé. » C’est par la réllexion, c’està-dire par la concentration de la pensée sur elle-même, qu’on dégage la vérité, qu’on démêle ces règles éternelles qui s’appliquent à tout, qu’on saisit ces rapports immuîfbles de proportion et de forme d’après lesquels se constituent nos jugements. L’homme trouve le vrai en soi, et quand il le trouve, il trouve non ce qu’il ignorait mais ce dont il ne s’avisait pas.

Ne pouvant rien savoir que par notre âme, nous nous connaissons implicitement nous-mêmes dans tout ce que nous connaissons. Selon qu’elle rentre ou ne rentre

314 IIISTUIHE UE LA l’IllLÜSOl'UlE ANCIENNE

pas en soi, l’ànie a ou n’a pas l’intuition d’elle-mênie. Mais au fond, môme en négligeant de se voir, elle ne cesse pas de se savoir, comme par un souvenir qui lui demeure. Ainsi, si vous possédez plusieurs sciences, elles sont en dépôt dans votre mémoire, et cependant il ne s’en présente quelque chose à votre esprit que lorsque vous y pensez.

La raison est le regard de l’âme voyant la vérité par elle-même et non par le corps. Si pour juger des objets sensibles nous interrogeons les sens, pour juger des choses intelligiblesc’est la vérité intimement présente en chacun de nous que nous devons interroger. Au dehors on distingue celui qui enseigne et celui qui est enseigné ; mais devant Dieu tous sont disciples. Dieu est le maître universel qui parle à tous sans bruit de paroles. Chaque âme raisonnable reçoit intérieurement ses leçons. Toutefois, il ne s’ouvre h chacun qu’autant que chacun , peut le comprendre, selon sa volonté méchante ou bonne. Si l’âme est trompée, ce n’est pas le tort de la vérité qu’elle consulte, de même que, si les yeux corporels sont trompés, ce n’est pas la faute de cette lumière qui nous environne.

Ainsi, quoique, dans la succession du temps, chacun de nous ait sa raison distincte, il y a une raison à laquelle nous participons tous et qui n’est ni la vôtre, ni la mienne. La raison de chaque homme a en quelque sorte sa raison dans la raison des hommes, et au fond de la multiplicité subsiste l’unité. Etres essentiellement raisonnables, nous sommes essentiellement immortels. Le corps peut bien devenir poussière ; mais l’âme, s’identifiant avec la vérité, est incorruptible comme elle.

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PUILOSOPniE CHRÉTIENNE 315

Si maintenant nous quittons le point de vue du vrai pour le point de vue du beau, nous verrons que les arts sont des expressions sensibles de la pensée et de ses harmonies intimes. 11 faut qu’ils se proportionnent aux sens auxquels ils s’adressent; mais il faut surtout que, ramenant la variété à la plus parfaite unité, ils reflètent le divin idéal. Aimons-les; car ils sont la consolation et l’embellissement de nos jours d’épreuve et de mortalité. Ne les aimons pas toutefois comme des biens suffisant à donner le bonheur. 11 ne faut avoir d’entière attache que du côté de Dieu. Les choses inférieures doivent être pour nous a une planche sur les flots, que nous ne repoussons pas comme un poids incommode, que nous n’embrassons pas comme un stable appui, et dont nous nous passerons en sachant bien nous en servir. »

La véritable beauté qui mérite tous nos amours réside au-dessus de toutes les manifestations de la nature et des arts. C’est une harmonie que tous peuvent entendre et qui jamais ne s’interrompt. C’est un soleil que tous peuvent contempler et qui jamais ne se voile de nuages. Telle est cette immortelle beauté qu’il suffit, pour en jouir, qu’on garde la constante volonté d’en jouir. « Elle n’écarte personne par l’encombrement de la foule ; elle ne passe pas avec le temps; elle ne change pas de lieu; elle n’est pas interceptée par la nuit ou obscurcie par l’ombre; elle n'est pas soumise aux sens. De tous les points du monde attirant ceux qui la cherchent, elle est près d’eux; elle y est toujours; elle ne manque nulle part ni jamais ; elle avertit en public ; elle instruit en secret ;

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elle transforme tous ceux qui la voient, et elle n’est changée en mal par personne. » Les êtres ne sont aimables qu’autant que resplendit en eux cette beauté , supérieure. Nous aimons les hommes non pour leur individualité propre, mais pour le modèle idéal que nous voyons en eux.

De même qu’il n’y a pas d’amour hors de l’idéal, il n’y a pas de sagesse hors de la vérité. Dans la vérité contemplée et convertie en pratique, on voit et on possède le souverain bien que peu savent chercher, mais que tous ambitionnent. Il est bien exact de dire que la félicité est partie intégrante du souverain bien. Néanmoins celui-ci réside surtout dans la perfection. Par suite, le but le plus élevé de la moralité, c’est la moralité elle-même. Le principal motif de ne pas mal faire tient au caractère obligatoire des lois éternelles dont l’âme a l’intuition immédiate et qu’elle se sent libre d'observer ou de violer. En môme temps qu’elles sont éternelles, ces lois sont absolues. Le mal n’est pas le mal parce que Dieu le défend ; Dieu le défend parce qu’il est le mal.

Nos lumières sur 1e devoir sont bien autres que nos lumières sur Dieu. La tradition, l’univers, la raison témoignent que Dieu est; mais nous ne saurions entreprendre d’expliquer ce qu’il est sans nous heurter à des contradictions. La nature de cet être, de qui tout part, à qui tout tient et à qui tout aboutit, l’élève trop au-dessus de toute intelligence et de toute essence pour que nous puissions le comprendre. Nous entrevoyons tout au plus ce qui répugne à la nature divine; nous demeurons incapables de dire positivement en quoi elle

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consiste. î)ieu est partout et il n’est nulle part; Dieu est en tout et il n’est la substance d’aucune chose ; tout est en Dieu et il n’est le lieu d’aucune chose ; Dieu est éternel et il est hors du temps ; Dieu est immuable et il opère tout changement; Dieu est grand, immense, sage, juste et bon, et il n’a rien de commun avec ce qu’on appelle quantité et qualité. A propos de Dieu, le meilleur témoignage de savoir est de reconnaître qu’on ne sait pas. '

Quoiqu’il soit difficile de concevoir Dieu sans l’univers, il ne faut pas croire que l’univers émane de Dieu. Ce serait aboutir au panthéisme qui identifie l’un avec l’autre. De Dieu il ne saurait émaner que Dieu. Visiblement cet univers n’est pas Dieu ; il a donc été tiré du néant. Sa raison d’être est dans la puissance et la bonté divine. Cette puissance et cette bonté se manifestent en toutes choses. L’œuvre de Dieu ne renferme rien qui soit indigne de son auteur. La critiquer est folie. L’homme dans l’univers est une statue reléguée dans un petit coin d’un palais immense. Gomment pourraitil apprécier la beauté de cét édifice dont il fait partie? Il est un soldat perdu entre mille sur un vaste champ de bataille. Gomment pourrait-il voir l’ordonnance de toute l’armée? Pour qui saurait regarder, les bonnes œuvres de Dieu se manifesteraient partout, môme dans les mauvaises actions des hommes. Le méchant ne gâte rien. Malgré lui, il atteste l’ordre qu’il viole. Pour n’avoir pas voulu exécuter la loi, il sera puni par elle. Son opprobre a un effet purificateur. Ne faut-il pas qu’il y ait un esclave qui nettoie l’égout de la maison?

L’œuvre dernière de la philosophie est d’initier

l’homme aux mystères dû christianisme en les lui faisant comprendre comme ils doivent être compris et de dégager les principes de la morale évangélique qui subsistent en chacun de nous, parce que h l’âme, selon la parole de Tertullien, est naturellement chrétienne. » / La trinité, d’après Augustin, nous sera moins inintelligible si nous songeons que l’âme existe, connaît et veut, sans cesser d’être l’âme, et est ainsi triple et une tout ensemble. Nous trouvons aussi en notre être une ’ image de l’Incarnation. « De même que le Verbe divin est Dieu et homme tout ensemble, engendré dans 1 éternité et engendré dans le temps, l’homme est esprit et corps tout ensemble, incorruptible et corruptible, intelligent et purement brut. » 11 n’échappe point à saint Augustin combien de telles explications sont peu satisfaisantes. Aussi il avoue qu’il ne les donne que (( parce qu’il faut bien avoir l’air de dire quelque chose.»)

.A la croyance en ces mystères saint Augustin veut qu’on associe les perfections de la vertu la plus haute. 11 trouve l’enseignement et l’exemple de cette vertu dans la sagesse antique; mais il estime qu’elle doit une vie toute nouvelle à la morale chrétienne dont il énumère les bienfaits en ces termes éloquents : « Tu soumets par une chaste obéissance la femme au mari, non pour le plaisir des sens, mais pour la naissance des enfants et pour la société domestique. Tu donnes le pouvoir aux maris sur les femmes, non pour la dépression d’un sexe faible, mais sous la loi d’une sincère amitié. Tu subordonnes les fils aux pères par une libre dépendance, et tu confies aux pères sur les fils une autorité sainte. Tu réunis les frères par un lien de

religion plus fort et plus étroit que celui du sang. En respectant tous les engagements de la nature et du choix, tu doubles par la charité les liens de parenté et d’obéissance. Tu instruis les esclaves à s’atta(;her aux maîtres moins par la nécessité de leur condition que par le sentiment du devoir. Tu rends les maîtres indulgents pour les esclaves par la considération du grand Dieu, père commun de tous. Tu réunis les citoyens aux citoyens, les nations aux nations, et tous les hommes entre euxaunom'de leurs premiers parents, les rapprochant non par la société seulement, mais par la fraternité. Tu instruis les rois à veiller au bien des peuples et les peuples à se soumettre aux rois. Tu enseignes à qui est dû l’honneur, à qui l’affection, à qui le respect, à qui la crainte, à qui la consolation, à qui les avertissements, à qui les conseils, à qui les censures et les reproches, à qui la punition, montrant comment tout le monde n’a pas -droit à toute chose, et comment à tous est due la charité, et à personne l’injustice. »

A cette seconde période de la vie d’Augustin où le philosophe dominait le théologien, il en succéda une troisième où le théologien domina le philosophe. Cette dernière partie de la carrière d’Augustin suivit d’assez près sa nomination à l’évêché d’Hippone. Une fois appelé au gouvernement d’une Eglise, au milieu des prédications, des controverses, des travaux d’administration, de direction morale et de charité, Augustin se livra de moins en moins à la libre spéculation philosophique et s’attacha de plus en plus à développer avec

une logique rigoureuse les conséquences du dogmatisme chrétien tel qu’il était accepté. Il y avait en lui deux hommes qui souvent s’étaient contredits. Insensiblement le disciple du platonisme s’effaça devant le champion du catholicisme. Non content de défendre l’ontologie chrétienne formulée par le Père grec Athanase, Augustin déduisit de cette ontologie, conformément au génie latin, les corollaires pratiques qu’elle contenait et se fît le docteur des deux théories corrélatives du péché originel et de la grâce, destinées à demeurer la pierre angulaire de l’édifice catholique.

Toujours en lutte contre les évêques ou les prêtres chrétiens qui n’étaient pas de sa communion, Augustin avait déjà engagé de nombreuses polémiques contre le théisme des divers adeptes d’Arius, contre le rigorisme des donatistes ainsi nommés à cause de leur chef l’évêque Donat, et surtout contre le dualisme des manichéens, lorsqu’il commença sa fameuse campagne contre le rationalisme moral du moine Pélage et de ses disciples Célestius et Julien.

Pélage et, ses disciples enseignaient que la responsabilité de chacun ne s’applique qu’aux fautes qu’il a personnellement commises et que nous pouvons vouloir le bien par les seules forces de notre libre arbitre. Dans l’Orient , où la spéculation philosophique était restée en faveur, plusieurs évêques accueillirent avec empressement la doctrine pélagienne. Mais saint Augustin, de même que saint Jérôme, la repoussa avec vigueur. Dire que la nature de l’homme suffît à le rendre capable de vertu et de mérite, n’était-ce pas stériliser le dogme chrétien, en excluant la nécessité

PniLOSOPHIE CHRÉTIENNE

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d’une rédemption divine? N’étail-ce pas annuler l’Eglise chrétienne, en faisant juger superflus les secours spirituels dispensés par elle? Augustin comprit vite la portée du débat qu’avait soulevé le moine breton. Aussi se fit-il son contradicteur infatigable, publiant crits sur écrits, lettres sur lettres, et adressant à l’évôque de Rome, dont la prépondérance était de plus en plus reconnue, d’énergiques appels pour que le pélagianisme fût condamné.

Pélage disait qu’il y a à distinguer eu l’homme trois facultés distinctes : le pouvoir, le vouloir et le faire. Le pouvoir, l’homme le tient de Dieu seul qui lui a donné force et liberté. Quant au vouloir et au faire, l’un et l’autre est inhérent à l’homme en vertu môme des dons naturels qu’il a reçus de Die i. 11 ne faut pas admettre la fable sacrilège du péché originel ; il faut simplement reconnaître que l’amour de Dieu relève l’homme de l’abîme de mal où le précipite l’amour de soi. Qui s’absorbe en son individualité est orgueilleux et impuissant; qui en sort est humble et peut tout.

Le premier reproche qu’Augustin adresse à Pélage, c’est d’accorder beaucoup trop à l’initiative de l’homme. Dieu fait la plénitude de l’àme; de soi elle est un pur néant. L’âme a reçu tout ce qu’elle semble produire, et elle n’est active du côté des choses que dans la mesure où elle est passive du côté de Dieu. « Avez-vous rien que vous n’ayez reçu ? » disait saint Paul. L’homme sait bien qu’il est vendu au pécbé et que son rachat n’est possible que par la grâce, don gratuit de Dieu. Nos mérites n’entrent ici pour rien et nous n’avons

322 ilISTOIRR DE LA PHILOSOPHIE ANCIENNE aucun droit. Dieu sauve qui il veut et parce qu’il le veut. Avant môme la naissance des hommes il a fait un choix parmi eux. De toute éternité les uns sont prédestinés au salut, les autres non. « Dieu, dit saint Augustin en parlant du petit troupeau des élus, nous a choisis dans le Christ, avant la création du monde, et nous a prédestinés à être adoptés comme ses Qls privilégiés. Or, ce n’est pas parce que nous devions par nous-mêmes être saints et sans tache, mais c’est pour que nous fussions l’un et l’autre qu’il nous a ainsi choisis et prédestinés. Il n’a consulté en cela que le hon plaisir de sa volonté propre pour qu'à lui revienne toute gloire. »

Eh quoi! n’est-il pas inique que quelques-uns soient choisis pour le salut et les autres abandonnés à la damnation? Non, répond le docteur de la grâce. « Tous les hommes ont mérité la damnation. Par conséquent, si quelques-uns, sans mérite aucun de leur part, sont épargnés, ce n’est jamais que le pur effet d’une miséricorde toute gratuite de la part de Dieu, Quant aux autres, ils ne font que suhir un juste châtiment. » Mais à quoi hon appeler ces malheureux à la vie? Dieu n’auraitril pas pu les refouler dans le néant? Il l’aurait pu; il ne l’a pas voulu. Pourquoi? c’est que les contrastes sont nécessaires. « Qui donc peut se plaindre de Dieu si, résolu à montrer sa puissance en même temps que son ressentiment, il souffre avec une patience extrême les vases décoléré préparés pour la perdition, afin de faire ainsi ressortir tout l’éclat et toutes les richesses des vases de miséricorde qu’il a préparés pour

la gloire? »

PUILOSOPllIE CHRÉTIENNE 323

En faveur de celte théorie si capitale dans la philosophie chrétienne, Augustin allègue les livres sacrés du clirislianisme , particulièrement les épîtres de saint Paul. En eflet, saint Paul enseigne que « c’est Dieu qui opère en chacun de nous le vouloir et le faire, selon sa volonté à notre égard , » et il insiste sur le petit nombre d’hommes qui sont sauvés par les préférences de la grâce divine. Pour appuyer la doctrine de la prédestination, l’apôtre rappelle l’histoire de Jacob dérobant au moyen d’un mensonge à son frère aîné Esaü le privilège de la bénédiction paternelle. D’après Paul, c’était * justice, parce que les prédilections de Dieu le voulaient ainsi. 11 ajoute : « Dieu a dit à Moïse : je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde et j’aurai pitié de qui il me plaira d’avoir pitié. La chose ne dépend donc ni de celui qui veut, ni de celui qui s’empresse, mais de Dieu qui fait miséricorde à qui il lui plaît. Vous me direz peut-être : .\près cela, pourquoi Dieu se plaint-il? On ne fait jamais que ce qu’il veut; car qui peut résister à sa volonté? Mais, ô homme, qui êtes-vous pour contester avec Dieu? L’ouvrage façonné dit-il à celui qui le façonne : Pourquoi m’as-tu fait ainsi? Le potier n’est-il pas le maître de son argile? Ne peut-il pas tirer de la même boue un vase destiné à l’emploi le plus honorable et un vase destiné aux plus honteux besoins? »

Telle étant la vérité, au lieu d’attribuer quelque puissance à notre vouloir, il faut dire à Dieu : « Donneznous d’accomplir ce que vous nous commandez et commandez-nous ce que vous voulez. » Mais celte demande même que nous adressons à Dieu, c’est Dieu qui gralui-

324 lltSTUIHK UE LA PHILUSOPUIE ANCIENNE

tement nous accorde de la lui adresser : » O Dieu, dira Malebranche, exaucez ma prière après que vous l’aurez formée en moi. » En effet, si nos sollicitations pour obtenir la grâce n’étaient pas elles-mêmes une œuvre de la grâce, il ne serait plus e.xact que « sans elle nous ne pouvons rien faire qui soit utile pour notre salut, » Ainsi il est vrai que Dieu accorde sa grâce quand on lui en adresse bien la demande; mais il est vrai aussi que cette demande est elle-même un de ses dons, si bien qu’au fond il donne sa grâce quand il la donne et parce qu’il la donne. Tout ici vient de Dieu et c’est encore de Dieu que nous recevons de connaître que

tous ces dons viennent de lui.

La seule chose qui vienne de nous c’est une certaine puissance pour le mal qui nous rend capables de ré- «isler quelquefois à la grâce, a Cette résistance est toujours possible, » dira Molina. « Elle n’est jamais possible, » diront Jansénius et ses disciples de Port-Royal.

« Elle est loin d’être toujours possible; mais elle ne l’est que trop souvent, » diront les catholiques orthodoxes, d’accord avec Bossuet, avec saint Thomas et avec saint Augustin bien compris. Ainsi , d’après ceux-ci, il faut distinguer la grâce simplement suffisante de la grâce essentiellement efficace, en même temps qu’il faut affirmer que la grâce de Dieu est nécessaire pour le salut, qu’elle est donnée aux uns, refusée aux autres, selon le libre choix fait par Dieu du sein de son éternité, et que c’est elle qui crée nos mérites, bien loin d’en être le prix.

A cette faveur divine qui se donne ou se refuse à nous sans que nous y ayons aucun droit, à cette élec-

tion gratuite qui, avant la création, a déjà fait le partage des sauvés et des réprouvés, la philosophie chrétienne enseigne qu’il faut associer chez l’homme la liberté et la responsabilité. « Ou la volonté n’est pas, dit saint Augustin, ou il faut la déclarer libre. Le péché est de nécessité et ne doit pas pourtant laisser d’être imputé. Il est volontaire et toutefois on ne le peut éviter. L’homme est tombé par sa volonté, quoique, par la volonté de Dieu, il ne pût éviter de tomber. »

Mais enfin, comment accorder le libre arbitre avec la grâce et la prédestination? Bossuet, pas plus que les autres, n’en trouvera le moyen ; mais il déclarera qu’il faut affirmer le tout et ainsi « tenir fermement les deux bouts de la chaîne; quoique nous ne voyions point par où l’enchaînement se continue. »

A la doctrine de la grâce correspond la doctrine du péché originel. Pélage, en même temps qu’il niait la nécessité de la grâce, affirmait que la faute du premier homme, dont il est parlé dans les écritures juives, n’avait pu se communiquer à ses descendants. Sur ce second point, comme sur le premier, saint Augustin analhématisa Pélage. Conséquent avec lui-même, il enseigna que la grâce est d’autant plus nécessaire que nous naissons plus coupables et il montra la masse des générations humaines condamnée tout entière dans le premier homme en qui elle a péché.

Pascal devait comparer l’humanité à un seul homme pour expliquer la continuité du progrès indéfini ; saint Augustin fait déjà la même comparaison pour expliquer la continuité de notre dégradation originelle.

D'après Augustin, comme le dit en divers endroits Bossuet interprétant et adoptant sa doctrine, « Dieu ne nous voit que dans le premier homme dans lequel il nous a tous faits. Quoi qu’Adam fasse, nous le faisons avec lui, parce qu’il nous tient renfermés, et que nous ne sommes en lui moralement qu’une seule et même personne. S’il obéit, j’obéis en lui; s’il pèche, je pèche en lui. Dieu traite tout le genre humain comme ce seul homme, où il a voulu le mettre tout entier, l’a mérité. La nature humaine est devenue et malheureuse et maudite dans ses branches, parce qu’elle l’a été dans sa tige. O Dieu, pourquoi répandez-vous votre colère sur cet enfant qui vient de naître? A qui a-t-il fait tort? De qui a-t-il enlevé les biens? Quel est son crime? Il est enfant d’Adam : voilà son crime. »

C’est à propos de cette doctrine que Pascal écrira ces mots : « Il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très-injuste; car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté, pour un péché où il paraît avoir si peu de part qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être? Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine. »

Les pélagiens ne firent pas comme Pascal qui, tout en déclarant que cette doctrine nous heurte rudement, conclut qu’au fond il n’y a rien de plus acceptable.

<( Loin de nous le Dieu d’Augustin, s’écriait l’évôque Julien. Ce n’est pas là le Dieu auquel ont cru les patriarches, les prophètes et les apôtres, ni le Dieu que les créatures raisonnables proclament leur juge. Jamais pour un Dieu pareil aucun être sensé n’eût versé une goutte de sang. Quel Dieu qui n’a pas voulu faire grâce au père des hommes? Du moins aurait-il dû ne frapper que lui et épargner le genre humain! S’il ne l’a pas voulu, sa cruauté ne mérite pas notre amour et ce n’est pas la peine d’accepter pour lui le plus petit fardeau. S’il ne l’a pas pu, c’est un être quelconque ; mais ce n’est pas Dieu. »

Aux yeux des pélagiens, il est bien possible et même naturel d’admettre une justice plus parfaite que la nôtre; mais admettre une justice radicalement contraire à la nôtre est impossible et contre nature. Faire expier à des hommes le crime d’être nés; mettre l’opprobre là où le sens commun voit à plein l’innocence ; rendre la volonté responsable de méfaits qui ne sont pas son œuvre, cela révolte toute conscience droite. Quand on décide que c’est là une justice supérieure, on décide que la justice est une injustice déguisée, et on renverse la moralité humaine au nom de la moralité divine. Dans la moralité divine ainsi entendue la raison ne peut voir qu’immoralité et ne saurait la justifier qu’en justifiant toute immoralité. Ce n’est pas là un mystère qu’il est au-dessus de nous de comprendre; c’est une iniquité qu’il est au-dessous de nous d’accepter.

L’Eglise condamna comme hérétique la doctrine de

Pélage et consacra comme orthodoxe la doctrine d’Augustin. Il fut proclamé, à l’encontre des pélagiens, que «le péché du premier homme a passé à ses enfants ; » que «sans une grâce intérieure qui nous inspire le bon vouloir l’on ne peutfaireaucun bien utile au salut ; » que «lagrâcedu Dieu rédempteurest nécessaire, non-seulement pour connaître, mais encore pour suivre les règles de la justice en chaque action ; » enfin que «sans ce secours nous ne pouvons rien avoir, penser, dire ou faire qui appartienne à la piété. » A l’encontre (des demir pélagiens qui, admettant d’ailleurs le péché originel et la grâce, se bornaient à attribuer au libre arbitre le commencement de la foi et les premiers mouvements de la nature humaine vers le bien, il fut proclamé que « non-seulement l’accroissement, mais encore le commencement de la foi, enfin tout mouvement de la bonne volonté est un don gratuit de Dieu, où nos mérites n’entrent pour rien. »

Immense était la portée de cette doctrine. Puisque l’homme est vicié dès sa naissance et naturellement incapable de bien, il a besoin de remède et de secours. De là le ministère de cette magistrature spirituelle qui, sous le nom d’Eglise, se déclare préposée au gouvernement des âmes. A mesure qu’elle étendra son action, elle ramassera de plus en plus ses forces et finira par se concentrer en un seul homme tenant sur la terre la place de la vérité. Dans l’antiquité , à travers les initiations des mystères, on allait de la religion à la philosophie. Maintenant il s’agit d’aller de la philosophie à la religion. Ce n’est pas telle ou telle religion : il n’y

PDILOSOPniE CHRÉTIENNE

en a qu’une. La grâce est toute renfermée en son sein, et là même n’est que le partage des élus. Il faut être un fidèle, et un fidèle soumis, pour être marqué du sceau de la grâce et par suite être sauvé.

En effet, comme l’avaient déclaré Tertullien, saint Cyprien,Lactance, saint Athanase, saint Augustin enseigne qu’en dehors de la communion dont il fait partie il est impossible de se sauver, et il appuie surabondamment cette assertion sur ses bases naturelles, la théorie du péché originel et la théorie de la grâce. « Le salut, dit-il, ne peut se trouver nulle part que dans l’Eglise catholique. Quiconque en est séparé a beau s’imaginer que sa conduite est irréprochable ; pour ce seul crime d’être détaché de l’unité du Christ, il n’aura point la vie, et la colère de Dieu demeurera sur lui . Imaginez un homme ayant d’excellentes mœurs. S’il n’a pas la foi, elles ne sauraient lui apporter aucun avantage. Prenez-en un autre, au contraire, dont les mœurs soient beaucoup moins bonnes. S’il possède la foi, il peut obtenir le salut auquel le premier ne peut arriver. »

Mais, du moins, parmi ces réprouvés, ne faudra-t-il pas distinguer de ceux qui ont pu connaître la doctrine privilégiée ceux qui ont été nécessairement forcés de l’ignorer, n’étant pas à même de jamais en entendre parler? La logique de saint Augustin répond que non. « Dans ceux qui n’ont point voulu s’instruire, l’ignorance, est certainement un péché ; dans ceux qui ne l’ont pas pu, c’est la peine du péché : donc, ni les uns ni les autres n’ont une juste excuse ; mais ils subissent les uns et les autres une juste condamnation. » Et saint

Augustin, comme l'a remarqué Bossuet en développant les mêmes idées, passe en revue parmi les païens tant de sages, tant de graves législateurs, tant d’excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion, et il nous les montre tous privés de la connaissance du Dieu des chrétiens et par suite « tous exclus de son royaume éternel. »

Ce n’était pas là l’avis des pélagiens. Ces hérétiques pensaient que les Socrate, les Marc-Aurèle, les Scipion pouvaient être justifiés par leur ignorance même et n’étaient pas coupables, du moment où ils avaient agi selon leur conscience. « Non, réplique saint Augustin, des païens ne sauraient être sauvés, n’ayant pas la foi en Jésus-Christ. S’ils étaient sauvés, ce divin sauveur serait donc mort inutilement ! »

Pour qui connaît la nature humaine, il est incontestable que l’Eglise s’assurait une grande force en promulguant cette doctrine qu’en dehors d’elle il ne peut y avoir que réprobation. Or, afin d’établir la perpétuité de ce privilège et l’action continue de la grâce, il convenait que l’Eglise se rattachât à l’origine des temps, et elle le pouvait, ce semble, d’autant plus aisé ment qu’un peuple ancien entre tous, le peuple juif chez qui est né le christianisme, avant de devenir pour les autres le peuple réprouvé, s’était toujours proclamé le peuple favorisé sur qui demeure la grâce d’en haut. Le docteur de la prédestination vit cela et il composa cette Cité de Dieu d’où Bossuet, génie tout nourri de la moëlle d’Augustin, a tiré le Discours sur l’histoire universelle.

Les apologistes du paganisme insistaient principale-

ment sur ses mérites sociaux et esthétiques. Il en est toujours ainsi. Quand une religion se meurt, on exalte son utilité et sa beauté, faute de pouvoir démontrer sa vérité. Augustin s’attache à établir que l’humanité peut et doit se passer des dieux de l’Olympe, et, distin- . guant en elle deux cités, à la cité terrestre, qui s’est fait de vaines idoles et que peuplent les réprouvés, il oppose la cité céleste fidèle au vrai Dieu et peuplée par les élus. Celle-ci lui apparaît toujours debout, dans la suite des siècles, au milieu de la chute des empires dont la succession constitue la cité terrestre. Au règne de la loi il rattache le règne de la grâce; à la déchéance originelle il rattache la rédemption, pivôt de l’histoire universelle, et il remonte des apôtres chrétiens aux prophètes juifs, des prophètes à Moïse, de Moïse aux patriarches, des patriarches au commencement du monde.

C’est principalement dans la nature que le polythéisme avait vu la divinité partout présente ; le christianisme, avec saint Augustin, la voit surtout manifestée dans l’histoire. A ses yeux, l’histoire est le grand théâtre de l’action providentielle et les hommes y sont des acteurs que le divin poète fait parler et agir. Sur la scène du temps, à travers mille péripéties dont le péché originel et la grâce rédemptrice forment le double nœud, se déroule le drame conçu dans l’éternité.

Augustin, opposant la cité de Dieu à la cité du monde, était ainsi conduit à opposer aux philosophes, qui sont les lumières de la cité du monde, les théologiens qui sont les lumières de la cité de Dieu. De là les reproches que le vieil évêque s’adresse, dans ses Rétrac-

tâtions, au sujet de son ancien engouement pour Platon et les plaloniciens. De plus en plus il abandonne la philosophie; mais du moins il n’en vient pas aux excès de ces docteurs et Pères de l’Eglise, dont la maxime semblait être que « se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher. » Aux yeux de Tertullien, les philosophes sont les patriarches des hérésies ; Platon surtout est le pourvoyeur des hérétiques, et Socrate n a été qu’un sophiste. Saint Jean Chrysostome proclame que c en est fait de la philosophie. « Où sont maintenant, dit-il, les doctrines des Platon et des Pythagore et de ceux qui enseignaient dans Athènes? Elles sont abolies. » Saint Jérôme à son tour s’enorgueillit de ce qu on ne lit plus ni ce Platon ni cet Aristote, qui tous deux brûlent aux enfers, et il s’écrie : « Qu’y a-t-il de commun entre les ténèbres et la lumière, entre Athènes et Jérusalem, entre l’Académie et l’Eglise ? » Quelle ingratitude au fond de ces déclamations I II nous semble voir ces enfants, dont parle La Bruvère, drus et forts d’un bon lait, qui battent leur nourrice.

Mais n était-il pas inévitable qu’on conclût de la corruption de notre nature à la corruption de notre raison? Puisque nous naissons radicalement viciés, nous ne saurions naître vraiment raisonnables. La théorie du péché originel et de la grâce menait logiquement à la condamnation de la sagesse humaine. Il ne faut donc pas s’étonner si saint Augustin, théologien, déclare dépravée cette intelligence que, philosophe, il a tant exaltée. Philosophe, il la voyait telle qu’elle serait sans le péché originel ; théologien, il la voit telle que le péché originel l’a faite. La lumière est devenue ténèbres. Au milieu

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PHILOSOPniE CHRÉTIENNE 333

de la nuit qui nous environne, il faut tendre la main à l’Eglise dont la mission est de nous guider dans les voies de la grâce. Elle a autorité pour décider. « Je ne croirais pas à l’Evangile, dit saint Augustin, si l’Eglise catholique ne m’y obligeait. » N’opposons ni à ses dogmes ni à ses prescriptions nos misérables arguties. Plus nous sommes choqués, plus nous devons nous soumettre. •

En effet, la raison étant devenue essentiellement trompeuse, c'est quand on la contredit qu’on risque le moins de se tromper. En théologien conséquent, Tertullien veut que l’absurdité soit preuve de vérité. D’après lui, il ne faut pas hésiter à dire : c’est absurde, donc c’est croyable. « Credo quia absurdum. n «Vous ne serez sages, s’écrie-t-il, en rappelant les paroles de saint Paul, que si vous êtes fous selon le monde par votre foi aux folies de Dieu. Le Fils de Dieu a été crucifié : cela ne nous révolte pas, par cela môme que c’est révoltant. Le Fils de Dieu est mort : cela mérite d’être cru par cela même que c’est inepte.Le Fils de Dieu est ressuscité du tombeau : cela est certain par cela même que c’est impossible. »

Reste de soutenir que cette déraison, étant raisonnée, n’est plus de la déraison, et c’est ce que dit Pascal : « Qui blâmera les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent, en l’exposant au monde, que c’est une sottise, stullitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu’ils ne la prouvent pas ? S’ils la prouvaient ils ne tiendraient pas parole : c’est en manquant de preuves qu’ils ne manquent pas de sens. »

Ainsi la doctrine de la soumission s’oppose à la doc- ' trine de la liberté. Il faut évidemment opter. L’éclectisme, qui prétend les faire marcher de pair, est aussi peu philosophique que peu religieux, et pour vouloir tout ménager il perd tout. L’accord n’est pas possible entre la théologie et le sens commun. Sur ce point, Bossuet, le grand interprète des Pères, sera d’accord avec Pascal : « Quand on s’attache, ou tout à fait à la foi, comme font les catholiques, ou tout à fait à la raison humaine, comme font les infidèles, on peut établir une suite, et faire comme un plan uni de doctrine. Mais quand on veut faire un composé de l’un et de l’autre, on tombe dans des opinions dont les seules contrariétés font voir la fausseté toute manifeste. »

Du moment où elle récusait, pour le vrai, l’autorité de la raison, la philosophie catholique devait récuser, pour le bien, l’autorité de la conscience. Aussi, se prévalant de ce principe de saint Paul : tout ce qui ne procède pas de la foi est péché, saint Augustin prononce que « toute justice dont la piété n’est pas le mobile, n’est pas de la justice, » et il est logiquement amené à flétrir tous ces honnêtes gens, tous ces grands hommes du paganisme, que l’impartialité philosophique lui avait fait autrefois célébrer. Dans leurs vertus il ne voit plus que le vernis brillant de vices cachés : splendida vitia.

De même que la justice est injustice sans la piété, ne pourrait-il pas se faire que par la piété l’injusticB fût transformée en justice? Il semble que c’est là un effet naturel du privilège et de l’arbitraire que la prédesti-

nation et la grâce introduisent dans l’ordre moral. Saint Augustin l’admet donc. Philosophe, il avait été porté à croire que le bien est essentiellement immuable ; théologien, il le subordonne au bon plaisir de la divinité.' Déjà d’autres docteurs de l’Eglise, comme les Tertullien et les Lactance, avaient enseigné qu’il « y aurait outrecuidance à discuter le précepte divin, » et qu’il « faut faire ce que Dieu ordonne, non parce que ce que Dieu ordonne est bien, mais parce qu’il l’a ordonné. » C’est la doctrine que Pascal résumera en ces mots : « La raison pour laquelle les péchés sont péchés, c’est seulement parce qu’ils sont contraires à la volonté de Dieu. » Un scolastique rigoureux, Guillaume d’Occam, tirera de là cette conséquence singulière : « Si Dieu commandait de le haïr, la haine de Dieu serait une vertu. »

Bien autrement graves sont les conséquences auxquelles cette doctrine conduit saint Augustin, et après lui saint Thomas, malgré les restrictions qu’il y mêlait. Ecoutons d’abord saint Augustin. Il enseigne que l’homicide est un crime, puisque Dieu a dit : Tu ne tueras point. Mais s’il n’y a plus de défense il n’y a plus de crime, et si Dieu par une prescription générale ou spéciale ordonne de tuer, l’homicide devient vertu. « Il s’en faut bien par exemple qu’ Abraham ait été accusé de cruauté pour avoir voulu tuer son fils. Il en a au contraire été loué comme d’un acte de piété et d’obéissance. » A son tour, étant admis qu’un ordre intérieur du Saint-Esprit suffit à faire que le crime ne soit plus crime, saint Thomas n’hésite pas à déclarer que l’homicide, l’adultère et le vol sont justifiés du moment où il s’agit d’obéir à Dieu. Voici son argumentation ;

niSTOIRE DE LA FHILOSOPniE ANCIENNE

« Puisque justes et coupables meurent tôt ou tard de mort naturelle et que cette mort naturelle est édictée par la puissance divine en conséquence du péché originel, on peut bien, sans injustice, afln d’obéir à Dieu, ôter la vie à un homme, qu’il soit coupable ou innocent. De même pour l’adultère. Il consiste dans les rapports charnels avec une femme autre que celle qui nous a été assignée conformément à la loi divine. Par suite, on peut]bien, sans adultère ni fornication, avoir des rapports charnels avec une femme quelconque, pourvu que telle soit la volonté de Dieu. De même encore pour le vol. Il consiste dans une appropriation du bien d’autrui contraire à la volonté de Dieu. Or, tout ce qu’on s’approprie conformément à un commandement de Dieu, qui est le maître de toutes choses, on ne se l’approprie point contre sa volonté, et dès lors il n’y a plus vol. » Il faut croire que Montesquieu songeait à quelque argumentation de ce genre quand il disait : « La dévotion trouve, pour autoriser de mauvaises actions, des raisons qu’un honnête homme ne saurait trouver. »

Une fois la porte ainsi ouverte à l’arbitraire, il est à craindrequelapolitiquenedécidesouventde la moralité, que tous les compromis ne deviennent possibles et que le droit immuable ne soit sacrifié aux besoins variables d’une puissance spirituelle qui, comme interprète de la volonté divine, revendique le privilège de lier et dé lier les consciences. Les questions de devoir n’étant plus que des questions d’autorité, quoi qu’on fasse, on ne pèche pas si on a pour soi un docteur grave, et il est donné beau jeu au probabilisme corrupteur de

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ces casuistes que Pascal a mis en scène dans ses immortelles Provinciales.

Puis, avec ces principes, n’est-il pas fatal que, même chez les meilleures âmes, le zèle des intentions pieu- ' ses fasse fléchir la rigidité des règles morales? Saint Jérôme, par exemple, se fait le défenseur des artifices employés à bonne fin et, parmi les habiles qui disent non ce qu’ils pensent mais ce qui profite , à côté de saint Cyprien et de Lactance il cite saint Paul. En eff’et, saint Paul se glorifiait d’avoir vécu en juif avec les juifs et en gentil avec les gentils, pour gagner juifs et gentils : « Avec ceux qui sont sous la loi de Moïse, disait-il, j’ai fait pour les gagner comme si j’étais sous la même loi quoique je n’y fusse plus assujetti. De même, avec ceux qui n’avaient point de loi, j’ai fait pour les gagner comme si je n’en eusse point eu moi-même, quoique j'eusse celle du Christ. Ainsi, je me suis rendu faible avec les faibles pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous. Je cours, et je ne cours pas au hasard. Je combats, et je ne donne pas des coups en l’air. »

Si la fin justifie les moyens quand il s’agit du salut des âmes, il est évident que l'intolérance est permise pour peu qu’elle soit efficace. « C’est en vue du bien des hérétiques, dit saint Augustin, qu’on les contraint à changer de foi. Agir autrement à leur égard, ce serait leur rendre le mal pour le mal. Supposez que nous voyions un de nos ennemis qui, dans le transport de la fièvre, courrait à un précipice, ne serait-ce pas lui rendre le mal pour le mal que de lui permettre de s’y

jeter, si nous pouvions l’en empêcher en l’enchaînant? Tous, il est vrai, ne profitent pas également de cette médecine salutaire. Mais faut-il les abandonner tous, parce que quelques-uns sont incurables? On n’est pas toujours ami en épargnant, ni toujours ennemi en frappant. Les blessures d’un ami valent mieux que les baisers trompeurs d’un ennemi. Il vaut mieux aimer avec sévérité, que de tromper avec douceur. Il est plus humain d’ôter le pain de la bouche à celui qui, sûr de son pain, négligera la justice, que de rompre le pain avec lui, pour qu’il se repose dans les séductions de l’injustice. Puis, comparez ce que font les hérétiques et ce qu’ils subissent : ils tuent des âmes, on les frappe dans leurs corps. Peuvent-ils se plaindre de recevoir la mort temporelle eux qui infligent la mort éternelle? »

Tout différent avait été le langage de l’Eglise persécutée : « Nous demandons le droit commun, s’écriait l’apologiste Athénagore. Parce que nous portons le nom de chrétiens, est-ce donc un motif de nous haïr et de nous poursuivre? » Et Tertullien : « Serons-nous donc les seuls à qui il sera interdit d’avoir une religion propre? De quel droit m’imposer une divinité? Pourquoi ne pas me permettre d’honorer qui je veux? Pourquoi me forcer à honorer qui je ne veux pas? Personne ne veut des honneurs contraints, pas même un homme.» Enfin Lactance : «La religion est la seule chose où la liberté ait élu domicile. Elle est par-dessus tout volontaire ; nul ne saurait être assujetti à adorer ce qu’il ne veut pas adorer. Il feindra peut-être; mais il ne voudra point. »

Autres temps, autres principes. Sujets, on opposait

le droit au privilège ; maîtres, on oppose le privilège au droit. On est pour la justice ou on est contre, selon qu’on a la force contre soi ou pour soi. Les chrétiens, qui avaient si éloquemment réclamé la liberté de toutes les consciences, ne voulurent plus, au lendemain de leur triomphe, que la liberté de leurs propres consciences et l’oppression des autres. Si on leur opposait le passé, ils revendiquaient, avec le privilège de la •vérité, le privilège de l’intolérance; ils se représentaient comme les auxiliaires humains de la grâce di- •vine, et ils disaient : quand on nous persécute on est injuste; quand nous persécutons nous sommes justes. « Les bons et les méchants peuvent faire la même chose, écrit saint Augustin, mais dans des desseins différents. C’est par juste sévérité et par amour que les bons persécutent les méchants ; c’est par injustice et par tyrannie que les méchants persécutent les bons. »

Résumons ici la protestation que le philosophe païen Thémistius opposait à ces excès de doctrine et de conduite : « La loi qui veut que chacun prenne une croyance de son choix est une loi contemporaine de l’humanité : c’est l’éternel décret de Dieu. En appeler à la force contre la conscience, c’est entrer en guerre avec Dieu, puisqu’on essaie ainsi de ravir aux hommes un droit qu’ils tiennent de lui. Au surplus, il y a des bornes où expire le pouvoir de la force. On peut contraindre les mouvements du corps ; mais aux pensées intimes de l’âme appartient une indépendance absolue. Le despotisme, qui prétend imposer les sentiments de quelques-uns à tous, n’aboutit qu’à une chose: c’est que plusieurs dissimulent en face des supplices leurs senli-

menls véritables, sans d’ailleurs se convertir. Ce qui est hypocrite ne saurait durer. Or, une religion née de la crainte et non de la volonté, qu’est-ce autre chose qu’une hypocrisie? C’est avec notre intelligence et non avec celle d’autrui que Dieu veut que nous le méditions. Nos persécuteurs se Qgurent que, par leurs violences, ils nous amèneront à la pratique de leur religion ; ils se trompent. Ceux qui paraissent avoir changé de culte sont restés tels qu’ils étaient. Ils vont avec les chrétiens aux églises; mais, en faisant semblant de prier, ils ne prient point; ou c’est à leurs anciens dieux qu’ils s’adressent en secret. Or donc, chrétiens, laissez tout à la persuasion, rien à la force. Puisque vous voulez que nous soyons chrétiens, commencez par l’être vousmêmes en pratiquant la loi chrétienne qui veut qu’on soit doux et qu’on n’obtienne rien que par la mansuétude. »

Saint Augustin avoue qu’il y a eu un moment de sa vie où il croyait, comme Thémistius, à l’inefficacité de l’intolérance et ne se figurait pas encore que Dieu pût avoir pour prêtres des bourreaux . « Ma première opinion, dit-il, était que personne ne saurait être conduit de force à entrer dans l’unité du Christ ; qu’il fallait agir par la parole, combattre par la discussion, vaincre par le raisonnement, de peur de transformer en faux catholiques ceux que nous avions connus hérétiques déclarés. » Et, se rappelant ces temps où lui-même , adoptait les rêveries des millénaires, croyait aux devins ainsi qu’aux astrologues, et était de la communion des manichéens, il écrivait sagement à ses contradicteurs : « Je dois vous supporter comme on m’a supporté au-

trefois et user envers VOUS de la même tolérance dont on a usé envers moi quand j’étais dans l’égarement. »

Mais saint Augustin dépouilla le vieil homme et, en lui, le théologien mit à la raison le philosophe. Il lit aux dissidents l’application de ces paroles de Jésus : « Contrains-les d’entrer . » Il se rappela l’ordre donné par Dieu à Moise : « Citoyen ou étranger, que quiconque blasphémera le nom du Seigneur soit puni de mort, et que tout le peuple se réunisse pour le lapider. » Il se remit également en mémoire ces prescriptions de saint Paul : « Ne vous attachez point au même joug avec les infidèles; car quelle union peut-il y avoir entre la justice et l’iniquité? quel commerce entre la lumière et les ténèbres? » Il songea que saint Jean lui-même, l’apôtre de l’amour, avait dit : « Si quelqu’un vient vers vous et ne professe point la doctrine de Jésus, ne le recevez point dans votre maison et ne le saluez point, car celui qui le salue devient participant de ses méfaits. » Puis, à l’exemple d’autres évêques qui ne cessaient de lui vanter l’excellence du procédé, il expérimenta que les moyens violents ne demeuraient pas sans résultats : « Je fus amené, dit-il, par la puissance des faits à reconnaître combien est efficace pour la conversion des dissidents la rigueur de la discipline. Sans doute, il vaut mieux être conduit à Dieu par la persuasion de la vérité que par la crainte du châtiment ; mais de ce que l’enseignement suffit auprès de plusieurs, il ne s’en suit pas que l’on doive délaisser les autres. Or il en est beaucoup qui, comme de méchants serviteurs, ont besoin d’être souvent rappelés à leur maître par le fouet des douleurs temporelles. »

Telles étaient les idées où aboutissait et où aboutir forcément saint Augustin. Lui qui aimaittant à aimer, il dut bien des fois, dans la pratique, contredire ses paroles. Autant sa doctrine était inexorable, autant son cœur était compatissant. Mais ce contraste ne rend que plus visible la logique impérieuse des principes qu’il avait adoptés.

Parmi tant d’autres qu’on pourrait citer ici à côté de saint Augustin, il suffira de signaler un père de l’Eglise grecque et ce prélat français qu’on a appelé le dernier des pères de l’Eglise. Saint Jean Chrysostome veut bien consentir à ce qu’on ne tue pas les hérétiques ; mais il estime que c’est justice de les priver du droit de parler et d’écrire, de les empêcher de se réunir, et, s’il le faut, de les emprisonner. Bossuet déclare qu’« interdire toute rigueur en matière de religion, c’est ôtre'.dans une erreur impie, » et que la puissance royale ne saurait manquer de se mettre au service des saints évêques pour faire sentir aux incrédules « par des châtiments rigoureux, » l’autorité des doctrines auxquelles ils refusent leur foi.

On voit que ce n’est pas seulement aux ariens, mais que c’est encore à ses coreligionnaires que saint Hilaire aurait pu appliquer ces fortes paroles : « Il faut gémir sur les folles opinions d’un temps où l’on croit que les hommes peuvent protéger Dieu, et où l’on travaille à défendre Jésus-Christ par les intrigues du siècle. Les apôtres cherchaient-ils quelque crédit emprunté à la cour, lorsqu’ils chantaient un hymne à Dieu dans un cachot, au milieu des fers, après les tourments ? Etaitce par les édits du prince que Paul, donné en spectacle

dans le cirque, formait une Eglise à Jésus-Christ? Se défendait-il par l’appui de Néron, de Vespasien,'de Décius, tous empereurs, dont la haine a fait fleurir l’Evangile? Rappelez- vous ce temps où les apôtres se nourrissaient du travail de leurs mains, s’assemblaient en secret dans des chambres hautes, parcouraient les villes, les bourgades et toutes les nations, malgré les sénatus-consultes et les édits des rois. N’est-ce pas alors que la vertu de Dieu se manifesta contre la haine des hommes? N’est-ce pas alors que la prédication de l’Evangile devint d’autant plus puissante qu’elle était plus entravée? Mais aujourd’hui, 6 douleur I les protections terrestres recommandent la foi divine, et le Christ semble dépouillé de sa vertu, tandis que l’on intrigue en son nom. »

Dire qu’intrigues et violences profitent peu en matière de foi, ce n’est pas encore assez dire. Profiteraientelles beaucoup, et il faut reconnaître qu’elles ne sont pas toujours sans effet, elles n’en demeurent pas moins injustes et sacrilèges. Fléau de l’humanité, l’intolérance n’est jamais excusable, sinon contre l’intolérance.

Au lieu de considérer la liberté comme chose essentiellement sacrée par cela seul que la dignité humaine en est inséparable, la philosophie catholique ne voyait en elle qu’un instrument qu’il faut plier , bon gré mal gré, aux exigences de la grâce, en vue de cette fin unique, le salut. Il y avait ainsi un intérêt supérieur devant lequel, outre les droits de la conscience, s’effaçaient tous les droits.

HISTOIRE DE LA PIIILOSOPIIIE jdl

Les droits de l'homme sont purement relatifs à la cité terrestre. Mais qu’est-ce donc que la cité terrestre par rapport à la cité céleste? Il sied que le chrétien soit debout pour prévenir ou venger les injures faites à son Dieu; mais il n’en est plus de môme pour les injures qui s’adressent uniquement au citoyen et à l’homme. Des trésors d’indulgence récompenseront le zèle religieux des Constantin et des Clovis, de quelque crime qu’ils se soient souillés, et la règle s’établira de pardonner aux protecteurs de l’autel l’usurpation, l’oppression et les massacres.

11 était d’ailleurs naturel que la consécration du fait accompli, l’apothéose du succès, fût le fond de la politique des adeptes de la prédestination et de la grâce. Nulle puissance ne s’établissant que conformément au décret divin et par la faveur divine, s’insurger contre un gouvernement quelconque, n’est-ce pas s’insurger contre la Providence? Aussi saint Paul enseigne qu’il faut se soumettre indistinctement à tous ceux qui dominent, comme étant les ministres de Dieu. « Que toute personne, dit-il, soit soumise aux puissances supérieures; car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, et c’est lui qui a établi toutes celles qui sont sur la terre. » A son tour, saint Pierre dit : « Soyez soumis, pour l’amour de Dieu, à l’ordre établi ; soyez soumis et à celui qui a la puissance suprême et à ceux qu’il fait les mandataires de son autorité. Obéissez à vos maîtres, non-seulement à ceux qui sont bons et modérés, mais encore à ceux qui sont fâcheux et injustes. «Telle est la gravité de cette doctrine des apôtres que saint Thomas ne pourra s’empêcher de l’altérer, et,

I PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE 34o

au lieu de proclamer que toute puissance vient de Dieu, fût-elle injuste, il dira que toute puissance vient de Dieu, pourvu qu’elle soit juste.

La théorie du droit divin, originairement étendue à tout pouvoir par les apôtres, devait être peu à peu limitée à l’espèce de pouvoir qui semblait le plus favorable aux intérêts religieux. Bossuet, précurseur des de Bonald et des de Maistre, montrera dans les rois, se succédant de père en üls, des hommes prédestinés par qui Dieu règne sur les peuples. « L’autorité royale, dit-il, est absolue. » Le prince ne doit des comptes à personne , juge de tout en dernier ressort et peut contraindre sans pouvoir être contraint : i- Contre son autorité il n’y a de remède que dans son autorité. » Il faut obéir aux princes comme à la justice même : « Ils sont des dieux et participent en quelque façon à l’indépendance divine. » Mais comment se fait-il que ces dieux de la terre puissent se faire accepter? Dieu y a pourvu, répond Bossuet, en marquant le front des rois d’un caractère divin, en répandant sur. leur visage un charme irrésistible, si bien que les peuples n’ont qu’à les regarder pour tomber à leurs genoux. Au surplus, l’autorité des rois, aussi absolue qu’elle soit, n’est pas arbitraire. Quoiqu’il n’y ait aucun tribunal dont ils soient justiciables et qu’ils ne relèvent que d’euxmêmes, ils sont moralement tenus d’obéir aux lois du royaume. Or parmi ces lois, la plus importante est celle qui veut que « le prince emploie son autorité pour détruire dans son Etat les fausses religions. »

Voilà comment à la doctrine du privilège dans l’ordre théologique se rattache la doctrine du privilège dans

l’ordre politique. Que si le privilège fait des victimes, si les faibles sont foulés par les forts, ils peuvent bien opposer à la violence des remontrances respectueuses ; mais ils ne doivent jamais se permettre ni mutinerie ni murmure. Ne savent-ils pas que la souffrance est l’état naturel du chrétien ? Leurs oppresseurs sont au fond leurs bienfaiteurs, puisque par les peines du temps ils leur font mériter les joies de l’éternité. Belle résignation, mais résignation funeste. La charité qui pardonne se retourne contre elle-même et fait plus de mal que de bien, quand sa mansuétude est la consécration et l’encouragement d’abus et de violences dont tous pâtissent. Le moyen âge, où l’on implorait des grâces, fut une triste époque. L’âge moderne vaut mieux, parce qu’on y revendique des droits. Meilleur que le moyen âge et l’âge moderne sera l’âge où la charité rendra inutiles les revendications du droit, en même* temps que la liberté rendra impossibles les usurpations de la ^ force.

Les mêmes causes qui rendaient la philosophie chrétienne indifférente à la justice politique la rendaient indifférente à la justice sociale. Qu’importent les inégalités de la cité du monde? La grâce nous appelle ailleurs. Dans la cité de Dieu il n’y a ni esclaves ni libres; mais ici-bas la distinction subsiste et il faut la laisser subsister. « Que chacun, dit saint Paul, demeure dans l’état où il était lorsqu’il a été appelé, et qu’il s’y tienne devant Dieu. » Il convient que ceux qui sont sous le joug de la servitude rendent toutes sortes d’honneurs à leurs maîtres. <i Esclaves, obéissez en tout

PUILOSOPniE CHRÉTIENNE

à vos maîtres ; ne les servez pas seulement lorsqu’ils ont l’œil sur vous, en gens préoccupés de plaire aux hommes, mais avec simplicité de cœur et dans la crainte de Dieu. »

Saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Augustin développèrent ces idées et, tout en conseillant la douceur et l’humanité aux maîtres, ils expliquèrent comment la servitude, école de patience et d’humilité, est un don de Dieu. Pouvait-il en être autrement ? Les pères de l’Eglise pensaient que Dieu ne saurait se donner un entier démenti à luimême. Or ils constataient que l’esclavage le plus rigoureux est sanctionné par la loi mosaïque : « A l’âne le fourrage, le bâton et la charge; à l’esclave le pain, la correction et le travail. Si l’esclave ne vous obéit pas, faites-le plier en lui mettant les fers aux pieds. » Dans les Ecritures saintes, non-seulement Dieu décrète l’esclavage ; mais encore, s’adressant directement à Moïse, il précise que les maîtres auront le droit de battre ceux qui les servent, jusqu’à leur donner la mort, pourvu que celle-ci ne soit pas instantanée : « Si un homme, dit Dieu, frappe son esclave ou sa servante avec une verge et qu’ils meurent entre ses mains, il sera punissable. Mais s’ils survivent un jour ou deux il ne sera point puni, parce qu’il les a achetés de son argent. » Il y avait pourtant dans le code juif une réserve qui rendait l’esclavage temporaire : « Si vous achetez un esclave hébreu il vous servira pendant six ans, et au septième il sortira libre sans vous rien donner. » Làdessus, saint Augustin fait cette remarque : « La loi juive au bout de six ans affranchissait l’esclave; mais

l’autorité apostolique ordonne aux esclaves de denaeurer toujours soumis à leurs maîtres, de peur que le nom de Dieu ne soit blasphémé. »

Bossuet, à la suite des docteurs scolastiques, fera écho aux pères de l’Eglise. D’après lui, ce serait entrer dans des sentiments outrés que dé condamner l’état de l’esclave. Or, quel est cet état? «En général, et à prendre la servitude dans son origine, l’esclave ne peut rien contre personne, qu’autant qu’il plaît à son maître. Les lois disent qu’il n’a point de tête, caput non habet; c’est-à-dire que ce n’est pas une personne dans l’Etat. Aucun bien, aucun droit ne se peut attacher à lui. » Mais enûn quel motif alléguera Bossuet pour justifier l’iniquité qu’il consacre ? Il l’expliquera historiquement et conclura du fait au droit : « L’origine de la servitude, dit-il, vient des lois d’une juste guerre, où le vainqueur, ayant tout droit sur le vaincu, jusqu’à lui pouvoir ôter la vie, il la lui conserve. Toutes les autres servitudes, ou par vente, ou par naissance, ou autrement, sont formées et définies sur celle-là. Condamner cet état ce serait non-seulement condamner le droit des gens où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois; mais ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état, et n’oblige point leurs maîtres à les affranchir. Bien plus, si le droit de servitude est véritable, parce que c’est le droit du vainqueur sur le vaincu, comme tout un peuple peut être vaincu jusqu’à être obligé de se rendre à discrétion, tout un peuple peut être serf, en sorte que son seigneur en puisse disposer comme de son bien,

PHILOSOPUIE CHRÉTIENNE

j usqu’à le donner à un autre sans demander son consentement, ainsi que Salomon donna à Hiram, roi de Tyr, vingt villes de la Galilée. »

Quand Bossuet parle ainsi, il donne pour raison un sophisme de jurisconsulte qu’il emprunte à Grotius. Mais la vraie raison sur laquelle la philosophie catholique fonde l’esclavage est celle que donne saint Augustin, remontant comme toujours aux deux grands principes du péché originel et de la grâce : « L’ordre de la nature ayant été renversé par le péché, c’est avec justice que le joug de la servitude a été imposé au pécheur. L’esclavage est une peine. C’est pourquoi l’apôtre avertit les esclaves d’être soumis à leurs maîtres et de les servir de bonne volonté, afin que, s’ils ne peuvent être atfranchisde leur servitude, ils sachent y trouver la liberté, en ne servant point par crainte, mais par amour, jusqu’à ce que l’iniquité passe et que toute domination humaine soit anéantie, au jour où Dieu sera tout en tous. » Ainsi, en attendant la vie future où triomphera la grâce, il faut accepter la loi de servitude où se manifestent les conséquences providentielles du péché.

Avec ces théories, on s’explique comment, lors de la découverte du nouveau monde, les peuples catholiques qui se l’approprièrent, n’hésitèrent point à donner le développement le plus large au commerce de bétail humain, etcomment, aujourd’hui encore, l’esclavage a pu se garder un dernier refuge chez des nations où prévaut le catholicisme. Pourtant le droit, laissé dans l’ombre par la grâce, devait avoir son jour. Les revendications qui, au iv* siècle, ne furent pas soulevées par

UISTOIRE DE LA PUILOSOPUIE ANCIENNE

les pères de l'Eglise, ont été soulevées, au xviii* siècle, par les pères de la Révolution.

L’inégalité des biens semble avoir choqué les docteurs chrétiens bien plus que l’inégalité des personnes. En ce qui touche les personnes, ils reléguaient le règne de la justice dans la cité céleste, et c’est seulement devant Dieu qu’ils voulaient qu’il n’y eût ni maîtres ni esclaves. En ce qui touche les biens, ils exigèrent tout d’abord que la cité terrestre se mît en harmonie avec la cité céleste et que dès ici-bas il n’y eût plus ni riches ni pauvres. Ainsi, pour l’Eglise des premiers temps, il était de devoir strict que la distinction du tien et du mien fût détruite, non par la force, mais par la charité. L’expérience ayant démontré l’inanité de cette pieuse chimère, la rigueur du précepte se relâcha peu à peu. a O misère des temps! s’écriait Salvien, ce prêtre de Marseille qui fut surnommé le guide des évêques, l’Ecriture nous fait un crime de conserver nos richesses, et voici que maintenant nous considérons comme une vertu de ne pas les augmenter. Je vous le déclare, si vous ne disposez pas de vos biens en faveur des pauvres, c’est que vous ne croyez point. » Bien autrement significatives sont ces paroles de saint Ambroise, le docte père de l’Eglise. « Naturellement tout est à tous. La nature a fait le droit commun; l’usurpation a fait le droit privé; » et ailleurs, s’adressant aux riches: « Ne savez-vous pas que la terre est le bien commun des riches et des pauvres? Pourquoi vous en arrogez-vous exclusivement la propriété ? »

Lorsque saint Ambroise parlait ainsi, c’est-à-dire au

IV* siècle, il n’était évidemment plus question de tout mettre en commun. Il s’agissait simplement de montrer aux riches qu’ils ne sont que les intendants des pauvres, sans toutefois donner aux pauvres aucune espèce de recours matériel contre les riches. Peu à peu on avait été acheminé à voir dans le partage inégal des fortunes un effet funeste du péché auquel se mêlait heureusement l’œuvre réparatrice de la grâce, les pauvres pouvant ainsi acquérir le mérite de la résignation et les riches celui de la libéralité.

Mais enfin, s’il est inévitable qu’il y ait une distribution des biens de la terre, ne conviendrait-il pas que ces biens appartinssent exclusivement à ceux qui sont seuls dignes de les posséder par leur aptitude à bien en user? Or ceux là, quels sont-ils, sinon les élus de la grâce, sinon les pieux chrétiens? C’est l’avis de saint Augustin. Il déclare que « tout appartient légitimement aux fidèles, » et que « les infidèles n’ont pas môme une obole en légitime propriété. » Il appuie son dire sur les Ecritures. Mais ce qu’il trouvait ou croyait trouver dans les Ecritures, saint Augustin l’aurait trouvé difficilement dans le code. Ni législateurs, ni juges ne font de ces catégories entre voleurs et volés. Aussi le subtil docteur n’a-t-il garde d’amnistier complètement en théorie des gens exposés) h] être pendus dans la pratique. Il ajoute donc qu’en fait l’iniquité de l’usurpation est tolérée et qu’il y a certains droits établis, nommés droits civils, qui en la restreignant la protègent. Si maintenant les fidèles ne font pas opposition et ne réclament pas ce qui leur appartient, c’est qu’ils s’accommodent aux mœurs et aux lois de ce bas monde.

dans l’allente d’un monde meilleur où ceux-là seront comblés qui seuls méritent de l’élre.

En définitive, c’est le droit humain, le droit positif, qui, à l’encontre du droit divin, du droit naturel, fonde la propriété. Saint Augustin l'explique catégoriquement : « De quel droit chacun possède-t-il ce qu’il possède? N’est-ce pas de droit humain? Car, d’après le droit divin. Dieu a fait les riches et les pauvres du même limon, et c’est une môme terre qui les porte. C’est donc le droit humain qui fait que l’on peut dire : Cette villa est à moi, cette maison est à moi, cet esclave est à moi. Mais le droit humain qu’est-il? Rien autre que le droit impérial. Pourquoi? Parce que c’est par les empereurs et les rois du siècle que Dieu distribue le droit humain au genre humain. Otez le droit des empereurs, qui osera dire : « Cette villa est à moi, cet esclave est à moi, cette maison est à moi » ? Ne dites donc pas : qu’ai-je affaire avec le roi? Car alors qu’avez-vous affaire avec vos propres biens? C’est par le droit des rois qu’on possède ce qu’on possède. Encore une fois, si vous dites : Qu’ai-je affaire avec [le roi, c’est comme si vous disiez : qu’ai-je affaire avec mes biens? Vous renoncez par là même au droit en vertu duquel vous possédez quelque chose. »

En affirmant, avec Augustin, que le droit de propriété subsiste uniquement de par l’autorité, qu’elle s’appelle roi ou empereur, les pères de l’Eglise étaient conséquents avec les traditions mosaïques d’après lesquelles le, droit de propriété a une origine purement légale et doit être renouvelé au bout de chaque période jubilaire. Aussi, de même que la plupart des doc-

leurs ecclésiastiques, Bossuet reprendra la théorie des Pères : « Otez le gouvernement, dit-il, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que l’air et la lumière. Selon le droit primitif de la nature, nul n’a de droit particulier sur quoi que ce soit, et tout est en proie à tous. La loi fait le partage des biens pour la communauté publique et particulière. »

Cette théorie, qui est précisément celle qu’on a tantreprochée à Rousseau, est en effet dangereuse. Des théologiens de la Sorbonne, logiciens trop rigoureux ou sujets trop complaisants, en tirèrent cette conséquence qu’un roi, en pressurant son peuple, ne faisait jamais que reprendre ce qui lui appartenait. Ils décidèrent le cas sur la demande du père Letellier : il s’agissait de calmer quelques scrupules tardifs de Louis XIV. On dut réussir sans peine. Celui qui avait dit : « l’Etat c’est moi » était bien près de dire : « l’Etat est mien. »

Si, pour la propriété, la philosophie chrétienne fait la part bien grande aux décisions de l’autorité civile, en revanche, pour le mariage, elle n’accorde de valeur qu’à la consécration de l’autorité religieuse. Avant tout, elle voitdans le mariage un sacrement, et s’appuie sur ces parolesqu’onlit dans une épître de saint Paul: «L’homme abandonnera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et de deux ils deviendront une même chair. C’est là un sacrement grand dans le Christ et dans l’Eglise. »

On a souvent remarqué que les saint Ambroise et les saint Epiphane ont jugé le divorce licite dans les cas d’adultère et d’inceste, et que maintes fois l’autorité ecclé- J. F. 20.

clésiastique l’a autorisé. Il n’en est pas moins vrai que la doctrine qui a prévalu dans la philosophie et dans la discipline catholique, c’est la doctrine de saint Augustin qui n’admet point qu’il faille tenir compte des cas d’incompatihilité absolue et proclame le mariage tout à fait indissoluble.

Maintenant, que la femme soit un être subalterne, c’est ce que semblent indiquer les traditions judaïques adoptées par les chrétiens, quand elles la font naître, comme ditBossuet, « d’un os surnuméraire de l’homme. » C’est à coup sûr ce qu’enseigne saint Paul lorsque, marquant leurs devoirs réciproques, il oppose le mari à la femme comme l’âme au corps, comme le créateur à la créature: « La femme, dit-il en divers endroits, est au mari ce qu’est au Christ l’Eglise, qui est son corps. De même que l’Eglise est soumise au Christ, la femme doit être soumise à son mari et le respecter. Le mari, de son côté, doit aimer sa femme comme son corps. Aimer sa femme, c’est s’aimer soi-même : or nul ne hait sa propre chair. L’homme est le chef de la femme. Lui est la gloire de Dieu, elle est la gloire de l’homme, et l’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. Que la femme s’instruise en silence et en toute soumission. Il ne lui est permis ni d’enseigner, ni de prendre autorité sur l’homme. Néanmoins elle peut être sauvée, grâce aux fils qu’elle met au monde, si elle demeure dans la foi et dans la charité. »

L’esprit qui a inspiré ces paroles n’est pas sans doute étranger à l’espèce d’infériorité intellec tuelle et juridique où l’éducation et la législation.

PHILOSOPniE CHRÉTIENNE

d’aecord avec l’opinion et les mœurs, ont tenu les femmes, 'en divers lieux. Néanmoins, on doit reconnaître que, dans ses développements, le christianisme consacra les idées de Socrate et des stoïciens qui enseignaient que l’homme et la femme, tout en différant par les fonctions, se valent par la dignité. Nombreuses furent les femmes chrétiennes qui, en virilité et en dévouement, égalèrent les Porcia, les Arria, les Pauline et les Eponine, ces illustres païennes. Enfin le moment vint où le christianisme fit l’apothéose de la femme dans la personne de Marie.

Cette apothéose n’est pas l’apothéose de l’épouse, c’est l’apothéose de la vierge. La philosophie chrétienne attache une espèce de flétrissure à l’origine de notre être, et par là même elle est moins favorable à l’union conjugale, dont le butnaturel est la génération des enfants, qu’elle ne l’est au célibat et à la virginité, a Nous acceptons le mariage, dit saint Jérôme ; mais seulement à cause de la virginité qui naît du mariage. Nousacceptons le mariage; mais nous lui préférons le célibat. Le célibat diffère autant du mariage que bien faire de ne pas pécher. L’union de l’homme et de la femme emplit la , terre; la virginité emplit le paradis. » Et saint Augustin:

« Il est bien de se marier et d’être mère de famille ; mais il est mieux de ne point se marier. J’en sais qui là-dessus murmurent : Eh ! quoi, disent-ils, si tous les hommes consentaient à garder une continence absolue, que deviendrait le genre humain ? — Eh ! plût à Dieu que tous y consentissent, pourvu que ce fût dans la charité d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une

356 niSTOIRB DE LA PDILOSOPUIE ANCIENNE

foi sincère : nous en verrions bien plus tôt la fin du monde et ainsi avec la destruction de la cité terrestre l’achèvement de la cité céleste. Au surplus, mon avis est celui de l’apôtre quand il dit : je voudrais que vous fussiez tous comme moi. »

D’après ces doctrines on s’explique qu’un concile œcuménique ait appelé l’anathème sur quiconque nie que la virginité et le célibat soient un état meilleur et plus heureux que l’état de mariage. On s’explique, en même temps, que l’Eglise latine, contredite en ce point par l’Eglise grecque, ait imposé à ses prêtres la loi du célibat, dont un pape du xvi* siècle. Pie IV, justifiera ainsi l’utilité pratique : « A la tête d’un clergé qui aurait femme, enfants et patrie, le pape ne serait que l’évêque de Rome. »

On a bien pu alléguer que saint Paul, avec tous les premiers chrétiens, admettait le mariage des prêtres ; mais il n’en demeure pas moins vrai qu’il désirait le célibat pour tous. « Sans doute, dit-il, mieux vaut prendre femme que d’être brûlé de désirs ; mais enfin le meilleur pour l’homme est de ne point se marier. Etes-vous lié avec une femme, ne cherchez point à vous délier. N’ôtes-vous pas lié avec une femme, ne cherchez point de femme. Celui qui n’étant engagé par aucune nécessité et se trouvant en plein pouvoir de faire ce qu’il voudra, prend une ferme résolution dans son cœur et juge en lui-même qu’il doit conserver sa fille hors des liens du mariage, celui-là fait une bonne œuvre. »

Ces dernières paroles inspirèrent sans doute le trait suivant que rappelle quelque part Montaigne et qui en dit plus que de longues théories sur la morale domes-

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POILOSOPHIE CHRÉTIENNE 357

tique dans la philosophie chrétienne. L’évêque de Poitiers, saint Hilaire, apprit qu’en son absence, sa fille, belle, riche et florissante de jeunesse, était poursuivie en mariage par les premiers du paÿs. Aussitôt il lui écrivit « d’ôter son afiection de tous ces plaisirs et avantages qu’on lui présentait, » ajoutant qu’il lui avait trouvé un parti bien plus digne, un mari de bien autre magnificence, qui lui ferait présent de joyaux d’un prix inestimable. Son dessein était qu’elle fût« jointe toute à Dieu. »Pour cela le plus court moyen lui semblait être la mort de sa fille. Il ne cessa donc par vœux et prières de « faire requête à Dieu de l’appeler à soi. » C’est ce qui advint. Peu après son retour, elle lui mourut : de quoi il montra une singulière allégresse. Or, la femme du pieux évêque ayant appris par lui comment la mort de leur fille n’avait été que l’accomplissement du vouloir de son père et combien il était heureux pour cette adolescente d’être « délogée de ce monde,5» elle fut prise d’un si fervent désir de la béatitude éternelle qu’elle supplia son- mari, avec les plus vives instances, de demander même faveur pour elle. Ils unirent leurs prières, et bientôt « Dieu retira à soi » la femme de saint Hilaire, au grand contentement de l’un et de l’autre.

Bien différente en cela de la morale catholique, la morale mazdéenne condamnait le célibat, et c’est dans le mariage, dans la vie de famille, dans la multiplication des enfants, dans l’activité pratique, dans le labeur commun qu’elle plaçait son idéal : « Une des choses qui réjouissent le plus la terre, est-il dit dans les livres de Zoroaslre, c’est qu’un homme saint s’y

bâtisse une demeure pourvue de feu, de bétail, d’une femme et d’enfants. Ayant femme et enfants, qu’il travaille avec leur aide ; qu’il arrose le sol aride et dessèche les terrains humides. A qui des deux bras travaille la terre, celle-ci apporte richesse et prospérité tandis qu’il est couché, comme ferait un ami à un ami chéri. Mais à qui ne la cultive pas des deux bras, la terre dit : « Va mendier ta nourriture à la porte des autres. » Quant aux anciens grecs et romains, quelque lents progrès qu’ait faits chez eux la condition de la femme et des enfants, leur religion fondamentale était la religion du foyer; rien n’était vénéré comme le sanctuaire de la famille, et c’était un devoir essentiel de continuer la chaîne des ancêtres en leur donnant une postérité.

Les cultes antiques avaient cela de propre qu’ils étaient éminemment nationaux et reposaient sur une communion de sentiments et de rites, sans appareil de dogmes et d’articles de foi. La piété s’y confondait avec le patriotisme. C’était une religion de donner beaucoup de citoyens à la patrie, et d’acquérir force, courage, habileté, fierté, grandeur d’âme, de façon à faire toujours respecter et à vaillamment défendre les foyers domestiques et les autels publics, choses sacrées où se résumaient la famille et l’Etat. Le propre du christianisme fut l’opposition établie entre les royaumes de ce monde et le royaume qui n’est pas de ce monde, entre la vie du siècle et la vie religieuse. En cette région qu’ouvre à l’âme la charité , l’entier détachement,

, l’humilité, le support des injures, la dépendance, l’ab-

la soumission^ la souffrance apparaissaient ' . ^e des vertus, et saint Augustin se plaisait à montrer combien immense est l’abîme qui sépare la cité du monde, arrêtée aux espérances terrestres, de la cité de Dieu plaçant au ciel tout son espoir.

Cependant, à mesure que s’élargit la société spirituelle inaugurée par les chrétiens, les exigences durent s’adoucir, et peu à peu certaines choses qui, dans les premiers temps, étaient ordonnées en qualité de préceptes ne furent que recommandées en qualité de conseils. De plus en plus le partage s’accentua entre les pratiques strictement obligatoires et les pratiques simplement utiles pour la pôrfection. Il le fallait bien. L’usage s’étaitétabli parmi les croyants de retarder le plus possible le moment de leur baptême. Sans doute plusieurs le faisaient pour être mieux instruits dans la doctrine, conformément à cette opinion des Pères qu’il convient de connaître à fond le christianisme avant d’être consacrés chrétiens. Mais d’autres n’avaient en vue que de différer le moment où ils seraient sous le joug de la discipline morale la plus rigide et où il leur serait imposé de ne plus pécher, et maintes fois leur prévoyance prolongeait les délais jusqu’au moment de la mort. En effet, si, d’une part, on pensait qu’une fois reçu le sacrement purificateur, il était indispensable de rester pur et que les fautes commises après le baptême ne pouvaient que difficilement être pardonnées ; d’autre part, il était admis que le baptême nettoyait l’âme de toutes ses souillures antérieures. C’étaitlà un des points qui déconcertaient le plus la raison des païens. Ils se faisaient un jeu d’opposer au juste, qui termine sa vie

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- 3bU UISTOIRB DE LA PUILOSOPHIE ANCIENNE

sans le baptême et est réprouvé, le scélérat qui termine sa vie par le baptême et est sauvé. « Venez ici, s’écriait ironiquement Julien, venez ici sans crainte, corrupteurs, meurtriers, sacrilèges, hommes souillés de toutes les infamies! Je vous rendrai purs à la minute en vous lavant dans cette eau. »

Même parmi ceux qui s’étaient fait baptiser, il y avait des chutes déplorables. Il arrivait qu’ils ne retombaient dans les pires imperfections que pour avoir voulu être trop parfaits. Le fardeau qu’on a entrepris de soulever est trop lourd ; on a peine à le soutenir ; on se décourage, et on lâche tout. Avec des préceptes moins rigoureux, il n’y aurait pas eu peut-être autant de chrétiens justifiant les paroles de saint Cyprien quand il s’écriait non sans un mélange d’exagération : « Chaque prêtre court aprèsles biens et les honneurs avec une fureur insatiable ; les évêques sont sans religion ; les femmes sont sans pudeur; la friponnerie règne ; on jure; on se parjure ; les animosités divisent les chrétiens ; les chefs des fidèles négligent leurs chaires pour s’enrichir par le négoce ; enfin nous nous plaisons à nous seuls, et nous déplaisons à tout le monde. »

A ceux dont parle saint Cyprien, il aurait été facile d’opposer beaucoup de chrétiens et de chrétiennes donnant l’exemple des plus belles vertus, et beaucoup de prêtres, beaucoup d’évêques « que, comme le reconnaît Ammien Marcellin, leur frugalité, la pauvreté de leurs vêtements, leur front baissé vers la terre, leur candeur et leur modestie recommandaient au Dieu éternel et à ses vrais adorateurs. » A côté des

chrétiens de commande qui mettaient le même empressement à voir les baladins du cirque qu’à entendre les orateurs de la chaire, qui, au sortir d’une homélie sur le devoir de pauvreté, rentraient pompeusement dans de. somptueux palais, où des centaines d’esclaves s’empressaient à les servir et au moindre manquement étaient battus de verges, il y avait, au iv® siècle, des chrétiens enthousiastes dont la foi aboutissait souvent au dégoût du monde et cherchait; à la suite d’un saint Antoine, d’un saint Paul, d’un saint Malch, d’un saint Hilarion, les déserts les plus écartés pour y gagner la vieéternelle par les méditations, les humiliations, les privations, les mortifications de l’ascétisme le plus rigoureux. •

Il n’était bruit que de jeunes gens riches et illustres quittant fortune et honneurs pour aller s’ensevelir au milieu des sables brûlants de la Thébaïde. Les merveilles d’abnégation et de sacrifice qu’on se racontait d’eux, parlaient aux imaginations avec encore plus d’éloquence que la bouche d’or d’un Jean Chrysostôme. En effet, noble et généreuse était l’ardeur qui échauffait ces âmes, et du sein des austérités les plus dures devaient jaillir pour elles d’ineffables délices, parce qu’elles aimaient. Leur zèle aurait pu mieux se dépenser et il lui arrivait de s’exagérer jusqu’au fanatisme; mais il y a de ces choses que la raison désavoue et qui pourtant sont plus grandes que celles que la raison fait faire. Sans songer à les imiter il faut les admirer.

Chez les stoïciens, le mépris du monde visait à élever l’âme au-dessus de tous les besoins, de toutes les passions et de toutes les infortunes ; il pouvait bien don-

ner un caractère trop passif aux vertus sociales, mais enfin il entendait s’unir toujours avec elles. Chez les ascètes chrétiens, le mépris du monde allait jusqu’à rompre complètement avec la société humaine, non que, comme certains cyniques, ils détestassent l’humanité, mais parce qu’ils lui opposaient et lui préféraient Dieu. Jamais les premiers n'eurent de ces accents passionnés qu’inspirait aux seconds l’impatience de mériter la vie éternelle. Ecoutez avec quelle foi vivante et communicative, mais aussi avec quelle intolérance emportée saint Jérôme s’adresse à son ami Héliodore, qu’il convie à s’enfuir avec lui dans la solitude, sur des montagnes stériles, parmi d’affreux rochers, à côté de tombeaux en ruines : « Que faites-vous .dans la maison de votre père, soldat dégénéré? Où est le retranchement, le fossé, la nuit passée sous la tente? Déjà la trompette a sonné du haut des deux. Venez 1 et si votre père se couche sur le seuil de la porte pour vous j retenir, passez par-dessus votre père ! O mon frère, que faite.s-vous dans le monde, vous qui êtes plus grand que le monde? Jusqu’à quand demeurerez-vous à l’ombre des toits, dans les cachots enfumés des villes? Ignorezvous donc les joies du désert, de cette terre inhabitée où l’on converse avec Dieu ? Ah ! mon frère, c’est trop aimer ce qui flatte les sens que de vouloir goûter icibas toutes les douceurs de la terre et régner encore avec Jésus-Christ dans le ciel. Un jour viendra que ce corps mortel et corruptible sera revêtu de l’incorruptibilité et de l’immortalité. Heureux alors le serviteur que son maître aura trouvé veillant! Vous serez alors comblé d’allégresse, tandis que le bruit de la trompette

jettera l’eCTroi dans Tâme de tous les peuples de la terre. Car, lorsque le Seigneur paraîtra pour juger le monde, on entendra retentir partout des cris lugubres et des hurlements effroyables; on verra toutes les nations, dans une consternation générale, se frapper la poitrine et donner partout des marques de leur dou- .leur; on verra les rois autrefois puissants et redoutables, mais maintenant seuls et dépouillés de toute leur grandeur, trembler en présence de leur juge. Alors comparaîtront et Vénus avec son fils Cupidon, et Jupiter avec sa foudre. Alors Platon, accompagné de ses disciples, passera pour un insensé, et Aristote, avec tous ses raisonnements, se verra confondu. »

Dans l’ardeur de ce zèle intempérant pour la cité de Dieu, on oubliait la cité terrestre. Aussi au lendemain même du siècle de la théologie chrétienne, le chaos se fit dans le monde romain, et l’âge de la barbarie commença. Il y eut bien de grands exemples de vertus religieuses parmi tant d’hommes qui cherchaient le silence du cloître ou la solitude du désert et s’imposaient les pénitences les plus austères ; mais il manqua ces vertus civiques dont la liberté est l’âme et qui se manifestent par l’action. On luttait pour des subtilités à coups d’arguments, quand il aurait fallu lutter à coups d’épée pour la patrie. Des deux empires, l’empire d’Orient fut le plus long à mourir. Ce n’est qu’au xv* siècle que le Turc entrera dans Constantinople occupée à discuter sur la lumière du Thabor.

Ces hordes de barbares qui submergèrent le monde romain, c’était encore l’Orient. Les Germains, de môme que les anciennes populations de Rome et de la Grèce, avaient eu leur patrie primitive en Asie et appartenaient à la race aryenne.

Chez les Germains septentrionaux, c’est-à-dire chez les Scandinaves, florissait une mythologie qui semble avoir été copiée sur celle des Perses. Au principe du mal qu’ils appelaient Lok, ils opposaient le principe du bien, Odin, le Dieu à l’œil de feu, la Lumière viviflante de qui émanent les autres dieux, et ils pensaient qu’il y a à lutter sans trêve contre le mal dans le monde terrestre comme dans le monde céleste. A un certain moment doit se produire une conflagration suprême où bons et mauvais, vainqueurs et vaincus succomberont, et où tout s’abîmera dans la mort; mais la mort n’est qu’une transformation, le grand Tout renaîtra bien plus beau, et avec de nouveaux dieux apparaîtront de nouveaux cieux où les âmes goûteront de plus parfaites délices.

Il faut bien que les mille fables des Scandinaves symbolisassent une haute philosophie pour qu’au

XI* siècle un chrétien, Adam de Brème, ait dit à leur sujet : « Félicitons-nous de les avoir convertis ; mais avouons qu’avant de recevoir notre foi, ces hommes vivaient suivant les lois de la nature, et que leur religion ne différait pas beaucoup de la nôtre. »

Ils durent certainement à leurs croyances une partie de cette indomptable valeur qu’on a tantlouée chez eux. L’idée de la guerre était l’âme de leur religion. Il fallait avoir pris part à beaucoup de batailles et, si c’était possible, être mort les armes à la main pour entrer dans leur paradis qu’ils appelaient le Walhalla. Dans le Walhalla s’entremêlent banquets et combats. Ce sont les nymphes de la guerre, les Walkyries, planant ici-bas sur les champs de carnage, qui là-haut versent aux guerriers la bière et l’hydromel. Heureux ceux qui savent donner leur vie ! Heureux les compagnons fldèles qui, après avoir lutté pour leur chef, comme leur chef pour la victoire, se tuent généreusement lorsqu’ils le voient succomber 1 Fidélité et sacrifice sont les deux maîtresses vertus.

Cette glorification du dévouement personnel était le propre non des seuls Scandinaves, mais de tous les Germains. A la magnanimité ces barbares unissaient de profonds sentiments d’humanité. Ainsi Tacite, le peintre des mœurs de la Germanie, nous apprend que c’était un crime de fermer sa maison à quiconque demandait asile, fût-ce le dernier des hommes. Si les provisions s’épuisaient, le Germain dont vous étiez devenu l’hôte se rendait avec vous chez son voisin ; vous y étiez

tous deux également bien accueillis et admis à la table

commune.*

Le culte de la famille et le soin de son agrandissement était encouragé par l’habitude de considérer chaque individu d’autant plus qu’il avait plus de parents et d’alliés. Le prêt à intérêt était ignoré. Les terres étaient successivement occupées par toutes les peuplades en raison du nombre de bras. Quand ils ne travaillaient point, les jeunes gens s’amusaient à sauter tout nus, au travers des framées et des épées. Il leur arrivait aussi de passer des journées à boire et à jouer. Au jeu, ils apportaient la même fougue qu'au combat. Souvent deux adversaires jouaient jusqu’à leur propre personne, laissant un coup de dés décider qui des deux serait l’esclave de l’autre.

Une particularité, dont le moyen-âge nous a légué la salutaire tradition, c’est le respect religieux de ces I barbares pour la femme. Constatant en elle une singulière puissance d’intuition et de pressentiment, ils estimaient qu’elle possède quelque chose de mystérieux et de sacré. Mais aussi la femme était autre chez eux * que chez bien des peuples, et, comme le remarque Tacite, «ici les bonnes mœursjfaisaient plus qu’ailleurs les bonnes lois. » On n’y plaisantait pas en matière d’infidélité conjugale et, au lieu de poétiser la séduction comme chose qui est dans le train d i siècle, on la couvrait d’un opprobre indélébile. L’épou'-e « n’ayant qu’un mari comme on n’a qu’un corps et qu’une âme » et dressée à concentrer en lui toute ses pensées, si bien qu’ « il était pour elle non pas seulement un mari mais le mariage tout entier », demeurait chaste et fidèle, ét elle avait la reli-

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gion delà malernilé. Les femmes n’étaient pas traitées comme des esclaves ou comme une marchandise ; elles étaient librement unies aux hommes et formées à être leurs compagnes dans les travaux et dans les périls. En temps de guerre, elles allaient de leurs maris à leurs enfants, excitant leur courage pendant la bataille et après comptant fièrement leurs blessures. En toute circonstance leur avis faisait autorité, et maintes fois il se trouva parmi elles de généreuses conseillères qui, comme la prêtresse Velléda, méritèrent d’être l’objet d’une espèce d’apothéose.

Aux mœurs sociales correspondaient des mœurs politiques vraiment dignes de l’esprit indépendant des Germains. Les rots personnifiaient l’autorité ; les chefs l’exerçaient. On choisissait les premiers d’après leur naissance, les seconds d’après leur mérite. Le règlement des affaires importantes appartenait à la nation assemblée, avec cette réserve qu’avant que la volonté populaire décidât, les chefs devaient faciliter son choix par une discussion préalable. Pour les affaires moins importantes, les chefs les réglaient eux-mêmes.

l.a théologie germaine divinisait les différentes forces de la nature, distinguait des dieux bienfaisants et des dieux malfaisants et adorait par-dessus tout un Dieu suprême, père de toutes choses, non sans souiller le culte de sacrifices humains. Aux prêtres appartenait la plus grande influence. Ils présidaient aux assemblées publiques et en exécutaient les sentences. Leur autorité s’étayait des pratiques delà magie, et ils se piquaient d’annoncer l’avenir. Au reste, pour honorer la divinité, ils n’admettaient pas, du moins primitivement, ni qu’on

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bâtit des temples, ni qu’on taillât des statues, ni qu’on dessinât des images; ils voulaient qu’au lieu de prétendre se représenter l’invisible, on se pénétrât du sentiment de l’infini, et dans ce but ils consacraient des forêts où l’on adorait non les troncs noueux ou les sombres feuillages, mâis ce que l’horreur de ces silencieuses solitudes rend présent aux âmes, quoique inaccessible aux regards.

Par ses divers côtés la religion des Germains ressemblait à la religion des Gaulois, avec qui ils se mêlèrent comme ceux-ci s’étaient mêlés aux Romains. Chez les Gaulois, encore plus que chez les Germains, il y avait un mélange de mythologie et de philosophie se prêtant tour à tour aux besoins de la crédulité et aux besoins de la raison. Dans les diflérentes divinités populaires les sages ne voyaient que des symboles multiples de l’unité divine personnifiée dans CEsus. Ils disaient que Dieu est le grand inconnu, l’Etre unique [qui se suffit et fait le tout de lui-même. Il leur répugnait de se le représenter sous des formes humaines, et ils s’en tenaient à se figurer son infinité par d’immenses cercles de pierres.

Les prêtres gaulois appelés les druides, c’est-à-dire les hommes des chênes, passaient la plus grande partie de leur existence dans les profondeurs des bois sacrés. Outre que leur vie austère et mystérieuse étonnait l’imagination des foules, leur science de naturalistes, de médecins, de mathématiciens et d’astronomes faisait croire à la fausse science de devins et de magiciens qu’ils s’attribuaient.

Dans le corps druidique on distinguait d’abord, au

sommet de la hiérarchie, les druides proprement dits, savants, juges et prêtres; puis les ovales, sacrificateurs subalternes ; enfin, les bardes institués pour entretenir dans la nation l’enthousiasme religieux, glorifier les hauts faits, flétrir les méfaits, et perpétuer les traditions des ancêtres.

Les hommes de tout rang pouvaient être admis dans la corporation et monter en dignité, pourvu qu’ils fissent preuve des capacités et des vertus nécessaires. Le grand pontife était élu par les suffrages de ses collègues. Si les voix étaient partagées, un combat décidait : c’était le jugement de Dieu.

Outre les druides il y avait les druidesses. On leur attribuait le pouvoir d’évoquer les puissances surnaturelles et de lire l’avenir dans les entrailles des victimes humaines. Une sainte horreur s’attachait aux séjours mystérieux qu’elles habitaient.

Les druides avaient su usurper la plus grande part de l’autorité, qui originairement devait appartenir aux chefs militaires. La nation était une confédération de tribus, la tribu une confédération de clans, le clan une confédération de familles, où les différents chefs s’entendaient mal tandis que les prêtres s’entendaient à merveille. A une certaine époque de l’année les druides, réunis au centre de la Gaule, jugeaient toutes les affaires restées en litige et décidaient souverainement. Si quelqu’un désobéissait à leurs injonctions, ils mettaient le rebelle hors la loi en prononçant que l’accès des' sacrifices lui était interdit. Dès lors c’était un homme à jamais flétri : vainement demandait-il justice ou pitié, tout le monde le fuyait comme un fléau.

370 histoirf; de la philosophie ancienne

La corpoiation saccrdolale avait la haute main dans l’éducation de même que dans les affaires publiques. César nous apprend que les jeunes gens passaient quelquefois vingt ans dans les écoles druidiques. On y enseignait la théologie, les mathématiques, l’astronomie, la physique, la médecine, la morale, le droit, l’histoire nationale, et, comme le rhythme poétique facilite singulièrement le souvenir, la plupart des leçons qu’on confiait à la mémoire étaient formulées en vers. Ainsi il y avait des poèmes purement didactiques traitant de l'essence et de la puissance des dieux, de la constitution et de la destinée de l’homme, des devoirs, des lois, de la nature des choses, des propriétés des plantes, des éléments de la terre, du mouvement des astres.

On a quelquefois prétendu que Pythagore avait été élève des druides. C’est peu probable, et il, serait plus naturel de leur chercher à eux et à lui des maîtres communs en Orient. Mais enfin il est bien exact qu’outre des doctrines communes, par exemple la métempsychose, le druidisme et le pythagorisme apportaient dans l’enseignement des procédés d’initiation analogues. Quelles étaient les idées philosohiques que les druides inculquaient aux initiés les plus intimes ? Ou ne saurait les préciser sûrement; mais on peut en présumer l’esprit si l’on consulte certains documents néodruidiques et en particulier les Triades et les Mystères lies bardes de Bretagne, rédigés à différentes époques du moyen-âge d’après d’anciennes traditions orales.

Pour la sagesse druidique Dieu, en même temps qu’il

est la Vérité et la Vie, est la Liberté « point d’équilibre de toute opposition. » Infini, immuable, éternel, il est à la fois Puissance, Sagesse, Amour, et il personnifie, veut et accomplit le bien parfait. De lui dépend la longue hiérarchie des existences qui, toutes plus ou moins entachées par leur libre arbitre, se purifient aussi par leur libre arbitre et s’élèvent tôt ou tard jusqu’à l’état de félicité où il n’y a plus ni faute ni douleur. Dans l’existence de tout être, hormis Dieu, il y a trois phases, celle où il commence dans l’Abîme, « le plus près possible de l’entière mort; » celle où il se développe de transmigrations en transmigrations; celle où il jouit enfin de la plénitude de l’être, dans le Cercle céleste, montant désormais de la vie à la vie, sans passer par la mort, et s’acheminant vers la perfection la plus haute. D’un premier état de nécessité où l'on a végété sous toutes les formes pendant de longs siècles, on arrive à un état de liberté en devenant homme; puis, après les épreuves et les expiations nécessaires, on se dépouille de la forme humaine pour arriver au suprême bonheur de l’éternel amour. Tout être qui vit un moment vivra toujours, et gravissant plus ou moins vite les divers échelons de la vie, il arrivera tôt ou tard au cercle de la félicité.

Le propre de l’homme est la puissance d’équilibre, de comparaison et d’option entre le mal et le bien. Science et amour sont les deux conditions de la vertu. Dieu, qui fait participer chaque être à ses attributs, connaît, aime et agit avec nous pour rendre nos efforts efficaces. De jour en jour se renforcent la science, l’amour et la justice, tandis que l’injustice, la haine

et l’ignorance s’affaiblissent de plus en plus. L’heure viendra où la lumière et la vie auront enfin pleinement triomphé de l’obscurité et de la mort.

La doctrine que nous venons de résumer semble avoir eu ses antécédents dans la Perse et dans l’Inde, dont les Gaulois furent originairement les proches voisins. Les mages afQrmaient l’œuvre de plus en plus purificatrice de la liberté et la victoire définitive du bien. Les brahmanes affirmaient la préexistence de tous les êtres et la nécessité de transmigrations sans fin. N’y a-t-il pas un écho répondant à la voix des mages et à la TOix des brahmanes, dans ces paroles d’un barde à son initié : « La félicité ne peut être sans qu’aient été vaincus le mal et la mort et toute opposition. Or, le mal, la mort et toute opposition ne peuvent être vaincues sans qu’aient été connus leur espèce, leur nature, leur puissance, leurs opérations, leurs lieux et leurs temps, et toutes les sortes d’existence. Cette connaissance ne peut être obtenue sans avoir passé par toute forme de vie, dans une longue série de transmigrations, car pour connaître toute chose, il faut avoir souffert toute chose. Dans chaque espèce d’existence, il y aune science spéciale qui ne peut se rencontrer dans une autre, et ainsi il est nécessaire que nous traversions toutes les espèces d’existence, avant que nous puissions acquérir tou tes les espèces de science, et par suite repousser tout mal. Où il y a parfaite connaissance il y a parfaite liberté, et le mal et la mort, qu’on doit contrarier et combattre par tous les moyens, ne peuvent être repoussés et surmontés que là où il y a parfaite liberté.

C’est dans la parfaite liberté avec Dieu qu’existe le cercle de la félicité. »

A côté de la théorie indienne des transmigrations et de la théorie persane de la sanctification finale par la liberté, il faut remarquer le prix infini que les Gaulois attachaient au savoir. Ils en venaient à admettre que l’âme, arrivée au cercle delà félicité, peut par son libre choix redescendre dans un état inférieur « pour faire de nouvelles expériences et acquérir une nouvelle science. »

Une autre idée éminemment celtique, c’est l'affirmation de notre indéfectible et indestructible individualité. Les Triades enseignent que tout être a un génie propre et une vocation personnelle; que la mémoire et la perception, en chaque être, ont un caractère distinctif et incommunicable; que la liberté sépare complètement l’homme de l’homme et le fait lui-même ; qu’à tout progrès dans la perfection correspond un progrès dans la liberté et par suite dans l’individualité. La permanence de l’individualité n’exclut pas l’extension de la personnalité, ni l’intime union des âmes. Dans le cercle des bienheureux, l’homme, exempt de mal et de besoin, établi dans l’immortalité, « rentre en possession du Génie primitif, de l’Amour primitif et de la Mémoire primitive; mais en même temps qu’il participe à toute qualité, possède toute espèce de génie et embrasse tous les êtres en un commun amour, il a une qualité, un génie, un amour prééminents. »

Ainsi la sagesse celtique, outre que, par l’afflrmation de la liberté divine, elle éliminait les doctrines qui font de Dieu un être impersonnel ou mettent au-dessus de

lui l’aveugle Destin, tendait, par sa foi profonde en la liberté humaine, à entrevoir, contrairement à la théorie indienne des castes et à la théorie grecque de l’esclavage, que, foncièrement libres, nous sommes foncièrement égaux ; de plus, au lieu d’aboutir, avec les brahmanes, à l’absorption de tous les êtres en un seul être, sinon à leur anéantissement, elle affirmait que l’individu ne périt pas, mais, à mesure qu’il progresse, ne fait qu’être plus complètement lui-même.

Malheureusement, les hautes doctrines des druides demeurèrent toujours le partage d’une élite. Le plus grand nombre des Gaulois ne sortit jamais des limbes de la religion populaire. Cette religion éminemment naturaliste adorait le divin sous mille formes diverses. Tel dieu était l’esprit du tonnerre, tel autre le génie des Alpes. La personnification des forces spirituelles s''ajoutant à celle des forces sensibles, on déifia la poésie et l’éloquence sous la forme d’un vieillard victorieux que ses captifs suivent gaîment, attachés à des chaînes d’or qui sortent de sa bouche, et de même qu’un Apollon, on eut un Mercure celtique sous le nom de Teutatès.

Il y avait aussi un culte spécial qui s’adressait au Soleil, divinité bienfaisante dont li chaleur et 1a lumière anime la nature. On célébrait en son honneur différentes solennités selon les saisons. La fête d’hiver était une vraie saturnale où le peuple se livrait à toute sorte d’excès sous les déguisements les plus grotesques ; la fête d’été était une espèce d’illumination de toute la Gaule au moyen de grands feux allumés dans les clans.

En ces occasions les chanls des bardes, véritables écbos des hymnes védiques de l’Inde, retentissaient de l’éloge du feu, « le guerrier sublime à la colère profonde, au galop dévorant. »

Sans aller aussi loin que les Grecs qui figurèrent les dieux en un peuple de statues et firent descendre le ciel sur la terre, les Gaulois se plaisaient à voir l’invisible dans le visible, et il y avait chez eux des monts et des bois, des rochers et des troncs séculaires que sanctifiait par toute sorte d’étranges récits l’imagination publique. Leurs légendes, quoique gaies à l’occasion, n’avaient pas ce je ne sais quoi de brillant, d’ensoleillé qui éblouit dans celles des Grecs, et ils leur imprimaient assez volontiers un caractère de douce mélancolie.

Plusieurs superstitions celtiques devaient survivre au druidisme. Ainsi, au vu® siècle, le concile de Nantes trouvera nécessaire de leur jeter l’anathème, et plus tard Charlemagne les proscrira dans deux capitulaires. Arrêts de mince effet. Longtemps encore, de génération en génération, on se transmettra la croyance à différentes fées, telles que la fée Mélusine, moitié femme, moitié serpent; on se racontera mille histoires de lutins et de génies, ici se livrant à des chevauchées nocturnes, là s'amusant à friser la chevelure des jeunes filles, ailleurs se montrant parmi des ruines toutes les fois qu’un malheur est dans l’air. Pendant la nuit, le Breton verra circuler au milieu des dolmens, des menhirs et des cromlechs, tout un peuple d’habitants fantastiques. Il vous désignera l’endroit où, au clair de la lune, a lieu la danse des nains mystérieux. Malheur au voya-

geur qui passe! Les esprits l’entraînent dans leurs rondes frénétiques jusqu’à ce qu’il tombe épuisé.

Le fond de tout ce merveilleux était un sentiment énergique de la réalité du monde invisible. 11 est incroyable comme le dogme de l’immortalité personnelle était populaire parmi les Gaulois. Tous les jours on adoptait des arrangements relatifs à des actes qu’on se réservait d’accomplir dans une autre vie, et quand un bomme mourait, il était chargé de transmettre les messages d’amis survivants à des amis décédés. L’essentiel de la religion étant de maintenir et de fortifier la foi en la perpétuité de l’existence, les druides, pour inaugurer l’année, coupaient solennellement avec une faucille d’or le gui du chêne, symbole sacré de l’immortalité. Cette cérémonie avait lieu en hiver. A cette époque la verdure du gui, se détachant sur les arbres dépouillés, représente bien la vie dans la mort. Ainsi, tandis que les années meurent une à une, l’âme ne meurt pas; mais elle alimente sa verte jeunesse dans la sève divine.

Rien n’agrandit l’âme comme de se sentir éternelle. Aussi ne faut-il pas s’étonner de cette noble facilité au sacrifice, de ce magnifique mépris de la vie qui était le propre de la race celtique. Les Gaulois ne se bornaient pas à offrir aux dieux le sang des captifs et des condamnés; victimes volontaires, ils savaient s’immoler eux-mêmes. Tous les jours s’accomplissaient de généreux suicides. C’étaient des parents, des amis, de belles jeunes filles, de beaux jeunes gens, qui, pleins de foi dans le rachat des personnes les unes par les autres, se

sacrifiaient pour retarder la mort d’un être aimé. Ceux qui étaient frères d'armes regardaient comme une honte de survivre au chef dont ils étaient les dévoués. Le sourire à la bouche, ils se précipitaient dans les flammes du bûcher où avait été déposé le cadavre.

On pensait que le même esprit de dévouement qui jette des vivants dans la mort, rend des morts à la vie, et lorsque, aux heures solennelles, se révélait un héros, on se disait que c’était un ancêtre qui, s’incarnant sous une figure nouvelle, avait reparu pour secourir la patrie en détresse. Chimères magnanimes, dont les médiocres sont incapables.

Après cela, faut-il s’étonner si les anciens, qui, avec Aristote, ont loué la sagesse des druides, se sont aussi généralement accordés à reconnaître chez la race des Celtes un beau tempérament philosophique ? Les Gaulois n’étaient pas un de ces peuples qui n’aperçoivent rien au delà de la législation positive. Des lois ils savaient remonter à l’esprit qui fait les lois et opposer la justice naturelle à la justice écrite. Nobles cœurs autant que larges esprits, on les voyait toujours prêts à se lever pour défendre tout droit en souffrance et protéger leurs voisins. Leur morale se ramenait à ces trois principes : Honorer les dieux ; faire du bien à ses semblables; cultiver en soi la force. Bien guerroyer et bien parler était leur double passion, et non moins que l’intrépidité du courage ils prisaient la vertu persuasive de l’éloquence. Y a-t-il rien de plus beau que de savoir traîner les cœurs après soi ?

Au contact des Romains, les Gaulois, du moins ceux

des villes, s’étaient peu à peu imprégnés de la civilisa tion latine, lorsque l’invasion de cette ligue de peuple germains qui, selon Bossuet, « s’appelaient les Franc parce qu’ils étaient unis par un commun amour de la liberté » vint remettre en fermentation le vieux levain celtique. Mais la résistance fut vaine ; il fallut se soumettre. Ce |n’est pas seulement dans la Gaule, c’est en tous lieux que tout cède au barbare. Il marche en sa force, ne craignant rien, ne relevant que de lui-même, avide d’imprévu, mêlé à toutes sortes d’aventures, se jouant parmi les périls, et sachant partout, avec son épée, se faire une place au soleil. Quelle intensité de vie, et comme il se sent homme! Mais aussi que de brutalités, de débauches, de violences et même de fourberies ! Maintenant c’est lui le maître là où dominaient les Césars. Or voici qu’à son tour il va fléchir devant une autorité qui s’est peu à peu fortifiée tandis que l’empire tombait en dissolution. Cette autorité est celle de l’Eglise chrétienne . D’abord petite société de gens unis par une croyance commune, puis espèce de république religieuse où l’on distinguait les anciens aujourd’hui les prêtres, les surveillants aujourd’hui les évêques, et les diacres chargés de la distribution du bien commun, tous élus par les suffrages de leurs coreligionnaires, l’Eglise est devenue une monarchie spirituelle solidement organisée où les gouvernants,avec leur i hiérarchie, leurs ressources et leur juridiction propre, sont indépendants des gouvernés et forment un clergé ayant pour sujets les fidèles, et pour chef le Pape. De même qu’elle avait souri au civilisé, l’Eglise sourit au I barbare; elle accueille Clovis comme elle avait ac- |

cueilli Constantin. Sous son patronage la fusion se fait entre les vainqueurs et les vaincus, et sur les débris du monde antique, qui dans sa ruine semble avoir emporté la philosophie, s’établit la Chrétienté.

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