TEMPS MODERNES
Réaction des Humanistes contre la scolastique. — Précurseurs de Bacon et de Descartes. — Dès le
XIV** siècle Pétrarque (1304-1374) se plaignait en heau latin des subtilités de la scolastique et de la langue barbare qu'on parlait dans les écoles. De plus en plus on connaît et on lit dans le texte les œuvres de Platon et de Gicéron, on s^éprend d'éloquence; si on ne crée pas une méthode nouvelle, on proteste du moins contre la logique « des barbares du Nord ». Laurent Yalla (1415-1465) cherche à simplifier la logique {erat enim dialectica res brevis prorsus et facilis) qu'il rapproche de la rhétorique {dialecticus utUur nudo, lU sic loquar, syUogismo, orator autem vestito)^ en s'appuyant sur l'autorité de Gicéron et de Quintilien. Pierre de la Ramée (Ramus» 1515-1572) tente en France une réaction semblable. En même temps que de l'antiquité vient un soufQe de vie
>» ^0n>» ^jri-wa^ îa Kr^f*H Jig ^^:
Ljifr:.»T -rr^r y:»* la -^f»:rat» *•» îXr^ •?<« 3^ \ ■»? ?»€• rwie de b yjr^Ti^ *t ."if» !;» prJL>«»-ç/iiiÇ : i ▼^ui i.*f-^airîLÎr 1» cs^nts dp Tasv,n V 4' %r-&î'/.t* oîciflM^ <i» e^Li? èi sape. O'ïifc
mxfMmvkt^tr, Ep^.^ U L p. i^ É4. ^ie W^Ce. Es tro^zT-^es 4^s pr4ccrt«cr9 -if I>ïs«niTti»s cl d^ Bkoo. Xic»>la3 de Ea*» I iMl'I i<W , e?iîHt t^^/cA et -nîairiexe, ^^e l'-tude de la BftCrwre a ine forte .ie tbr^>e»xh* t^-rii^ix.jcwifnae. Il est à la iw le iir***ié<te*^»esir de 0>oeTtîir-de Lnr>cii dkaLfaedM^seesC le de i':icUTer« et de Di»rartes. T>:>a;e pettsée. seL^a lui. me^v^re. ef U »*!.-r.^.* n:i:r.éi:iiiT:e e^ !•? in'>i-rle de toates les jici^.r*^*: ç>rt n i-re lai.tn^^ .!•?• I>^««:artes. Il est rru qj-?. selon Xk'.U* de K:*«. la in4th>i«? iii\th*m»t::ï'ie ne r^eul en<-ore d'/nner q i':*ne <rfrr.naÎT^:>:e «yTRl:*:'!! j-je. L/?»>iiarl de Tîn:i 1152- I5lfj> . Tf:ie*î'> I.V^|.>i8 . Cunp^aeJa. sans ï»rîer des savants q'jj ren^yij veulent alor« les =i?:en«:e* d^f la aiture. 5*:»nt les précurieurf de Baron. Tele-îo Te il q-je la c»>nnai5sance se fonde «or l'expéri^nee: l>r.tiçtidemenl seul ne peul enfanter la Térité. et nos raiaonn-menU n*r «ont que des pressentiments qui restent à Terifier par le^ fait». Campanella '15 '>H»>30 développe les îd^-es de Teleâo. Apre^ avoir fait la part de la foi. à li»;pjelle répond la thé<>logîe, il ne recon riait d'autre soîirce de connaissance que la perception ften.*ihle : %^Uîr^. e$( »rire. Il n'y a pas dinteUect actif, le- principes de la «cience «ont abstraits fiar les sen<- L'entendement est onc Jïuile néce«*aire de la mémoire et de llmaeinalion. Les notions générale» ne w>nt que les restes, les résidus des perceptions sensi- Mes. Ce n*ef»t pas dans Aristote qu'il faut ebercber la science de la nature, c*est dans la nature même. Comme toute connaissance dérive de Texp^ence, toute science est histoire, revient à un récit de ce qui arrive, de ce dont nous avons fut l'expérience, soH en nous, wjit hors de nous. Ainsi la doctrine de Campanella contient comme ane de ses parties un empirisme très conséquent.
Bacon : A une Mée nouvelle de la s^enee doM répondre one lofçiqne nouvelle. — En quel s^ns Baeon ent nomlnallste, en qnel sens réaliste. — Théorie des natures simples. — Bacon donne aux idées
•de Telesio et de Garapanella une précision et une ampleur cpii jiMtiûent sa gloire. Il oppose à la logique de TÉcole «le logique nou- Telle, et il intâtide hardiment nn de ses écrits : Abouin Orgtumm. « De même que la logique ordinaire, qui gouverne tout par le syllogisme, ne s'applique pas seulement aux sciences naturelles, «nais à toutes les sciences sans exception, de mréme notre méthode, qui procède par Yinduetion, les embrasse toutes, n (JV, O., § 427.) "Si la logique change, c'est que la conception de la science esttraBSformée. La logique syllogistique du moyen âge reposait sur cette •idée d'Aristote, que la cause efficiente, la cause formelle et la caofle finale coïncident. Quand on parlait du genre, des espèces, des •différences, on se croyait au cœur de la réalité; quand on argumentait sur les rapports de ces abstraits, on croyait saisir les lois mêmes de la génération des choses. Comme il était d'ailleurs impossible, selon l'axiome de l'École, de produire les formes (animal — mortel — raisonnable), la science était pratiquement stérile. Bacon veut savoir pour agir. « La fin de la science que nous proposons n'est pas d'inventer des arguments mais des arts, » {De Dign, et Augm, Scient,, Prsectmb.) Aussi ne veut-il pas qu'on jse borne àcoostaler les qualités des êtres; il veut qu'on connaisse les causes pour produire les effets. (A^. 0., 1. ï", § 66.)
Préoccupé de faire une révolution dans la méthode et l'organi- -eatiôn des sciences, « de tracer pour Tentendement une route qui parte des sens et de l'expérience, » de ne jamais perdre de vue le (particulier et les faits. Bacon ne peut attacher une grande importance aux controverses de l'École. Il reproche aux Scolastiques de s'appuyer sur des notions vulgaires, formées sans réflexion, de s'en remettre ainsi au langage fait par la foule et pour elle {idola fori). Il attaque la théorie des formes qui rend l'esprit paresseux et croit remédier à l'ignorance par un terme abstrait Admettre « la réalité des genres et des espèces, des formes originelles, des qualités occultes et des vertus spécifiques », c'est non seulement prendre l'abstrait pour le réel, mais encore le composé pour le «impie, c'est par suite arrêter le travail de la pensée, qui ne songe pas à pousser plus loin Tanalyse. L'idée maîtresse de Bacon est,«u contraire, qu'étant donnée une œuvre quelconque de la nature, il faut la décomposer en ses éléments pour pouvoir la reproduire à son gré : sa méthode, c'est l'analyse, pour arriver à la synthèse, par le moyen de l'expérience.
Ainsi Bacon est nominaliste en ce sens qu'il rejette la réalité des ^nres et des espèces. « A proprement parler il n*existe dans la
.i.S*'/ H^K DE LA PHILOSOPHIE
*i5K *. ^ «^ lahlividuels, opérant par des actes purs et
^x «.^»xs><« • -V. 0., II, 2.) Est-ce à dire qu'il conçoive k
i i>,* vi i^ nos positivistes modernes? que la loi ne soit
^., c>:/i>f^on d'un fait général et constant? et qu'il
i .^\nx^ À feu recherche de ces lois? Se représenter ainsi
,^^ ., .->* • »ïtv^T les traits caractéristiques, pour ne garder qu'une
., / s t^Çiioée. Ce que Bacon veut découvrir, ce n'est pas
» ^^ »;v ^\m>$tante des phénomènes que le moyen de produire
, *: vri/^4lêtés, les natures simples, dont l'assemblage consli-
* , NO , v' <ui existe. Partant de cette idée il reprend le mot fomt
« V.» .AM.tiAnI un sens nouveau.
>..v. ♦*»** uature nouvelle dans un corps donné, ou bien produire d»
, , . ,v jv»^\^lleî5 elles y introduire, tel est le résultat et le but de la puis-
.^x V. ««3«n<»... » (^V. 0., II, I.) La forme d'une nature ou d'une propriété, c'est
.^ %>«v v"^ tvsscntielle de cette propriété, le principe d'où elle découle, la loi
»^ a t*s^,<eUo elle se produit. « La forme d'une nature quelconque est telle
s*x. ^x-^^.^ fbrme étant supposée, la nature donnée s'ensuit infailliblement; p«r
4k â^v^ANK^ raison cette forme est telle que dès qu'elle est ôtée d'un sujet, la natore
^N/^v «U^paralt infailliblement » (A'. 0., II, § 4.) Les formes spécifiques doat
'Ai't.wl TKoole, celle de l'homme, du lion par exemple, sont des formes coœ-
*«l^\vs!t^ dans lesquelles se mêlent et se croisent « les formes de la premier;
^^^>d%\ « c'est-à-dire les formes des natures simples qui par leurs combinaÎBODS
^v<*Nl)tucut toutes choses. « En cherchant la forme du lion, du chêne, de For
v»^ mAma celle de l'eau ou de l'air, on perdrait ses peines ; mais découTrirk
Ip^pm^k de Tune ou l'autre des natures exprimées par ces mots : dense, rare,
v'iMttil» froid, pesant, léger, tangible, pneumatique, volatile, fixe, et aatres
^^uhlables manières d'être, soit modifications de la matière, soit mouvements,
^m). semblables en cela aux lettres de l'alphabet, ne sont pas en si gnd
m^oQbre qu'on pourrait le penser, et qui ne laissent pas néanmoins de consti-
|M<^r les essences, les formes de toutes les substances, et de leur serrirde
bdso, c'est À cela, à cela même que tendent tous nos efforts. » {De Dign. «<
Augm. Scient., 1. III, 4.)
La pensée de Bacon est claire, si on se reporte à la définition de la forme. On ne saurait produire directement un lion, un chêne, de l'or, parce que ce sont là des composés de natures plus simples. de qualités élémentaires ; mais ces natures plus simples, dont le nombre est limité et qui se retrouvent en toutes choses, on pe»^ découvrir leur forme, c'est-à-dire leurs conditions d'existence, el par là étendre indéfiniment la puissance humaine. En un mot. Bacon croit pouvoir isoler les qualités des choses et, en combinant c^ qualités, reproduire les' choses elles-mêmes.
Qui connaît les formes et les procédés nécessaires et suffisants pour pr^ duire à volonté la couleur jaune, la grande pesanteur spécifique, la ducliJi^la fixité, la fluidité, la dissolubilité, etc., et connaît de plus la manière de produire ces qualités à différents degrés, verra les moyens et prendra les mesures
nëcessaires pour réunir toutes ces qualités dans tel ou tel corps, d*où s'ensuivra sa transformation en or. {De Dign. et Augm. Scient., 111, 5.;
C'est une solution nouvelle du problème des alchimistes.
En tant qu'il reconnaît Texistence d*un nombre limité « de ces formes de la première classe » et qu'il les regarde comme constituant par leurs combinaisons l'essence de toutes les choses, on peut dire que Bacon professe une sorte de réalisme. Ces formes d'ailleurs ne sont pas immatérielles; au contraire, elles sont toutes liées à quelque détermination de la matière et c'est même ce qui permet de reproduire les natures dont elles sont la condition.
(t Platon a bien tu, dans sa doctrine des idées, que les formes sont le Téritable objet de la science, quoiqu'il ait lui-même perdu tout le fruit de cette opinion si bien fondée, en envisageant et en s'efTorçant d'embrasser des formes tout à fait immatérielles et non déterminées dans la matière. » (De Dign, et Augm, Scient,, 111, 4.) Mais ces formes n'en sont pas moins ce qu'il y a d'immuable, de vraiment universel dans la nature, et elles ne sont pas le pur résultat du hasard. « La recherche des formes qui sont, quant à leur marche et & leur loi, étemelles et immuables, constitue la métaphysique » (N, 0„ II, §9) : celle-ci n'est donc qu'une partie de la philosophie naturelle. « Nous devons dire que la manière d'opérer qui envisage les natures simples, même dans un corps concret, procède d'après la considération de ce qu'il y a (tétemel, d'immuable et d'universel dans la nature. » Bacon dit aussi : « La physique ne suppose dans la nature que la simple existence, le mouvement et la nécessité naturelle ; la métaphysique suppose de plus l'intention et l'idée, » (De Dign. et Augm. Scient,, III, 4.) La métaphysique, qui a pour objet ce qu'il y a de plus stable et en un sens de plus réel dans la nature, est la première des sciences. « La science qui, sans contredit, tient le premier rang, c'est celle qui débarrasse l'entendement humain de la multiplicité des objets. Et quelle autre pourrait-ce être que la métaphysique, elle qui considère principalement les formes des choses, que nous avons qualifiées ci-dessus de formes de la première classe, attendu que ces formes, quoiqu'en fort petit nombre, ne laissent pas de constituer par leurs proportions et leurs coordinations la variété des choses. » (De Dign. et Augm, Scient., III, 4.}
Ainsi Bacon est nominaliste en ce sens qu'il n'admet pas la réalité des genres, des espèces, de ce qu'au moyen âge on appelait les formes ; mais il est réaliste en ce sens qu'il admet un petit nombre de natures simples (dense, rare, chaud, froid, etc.) liées selon certaines lois à telle ou telle modification de la matière, et qui se retrouvent comme éléments en toute essence complexe (or, chêne, lion, etc.). La fin de la science est celle que se proposaient les alchimistes : « pouvoir avec succès et à propos douer d'une nature nouvelle un corps donné ou le transformer dans un corps d'une autre espèce » {N. 0., Il, § 7); le moyen, c'est de découvrir les formes, c'est-à-dire les conditions d'existence des natures simples. On voit que Bacon n'interrompt pas brusquement l'histoire, et qu'avec lui
ne disparait pas tout à coup de la philosophie natorene et delà science la réalisation des abstractions.
Cartésianisme : la méthode matbémaliqae iml- Tersallsée. — Objection de Descartes à la logique de l'École. Son nominalisme. Son réalisme : les notions simples. — Bacon disait : <c Je ne sais comment il se fait que la logique et les mathématiques, qui ne devraient être que les servantes de la physique, se targuant toutefois de leur certitude, veulent absolument lui faire la loi. » {De Dign, et Augm. Scient., IIl, 6.) L'école cartésienne au contraire prend pour idéal de toute science la science mathématique, « ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume 4e se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations. » [Disc, de la Met h,, 2* part.) Ghex les anciens, au moyen âge, encore chez Bacon, la science avait pour objet les qualités; avec les Cartésiens, elle porte sur la quantité. C'est là une conception \Taiment nouvelle de la science, la conception moderne, qui de plus en plus triomphe et se justifie. Cette application universelle de la méthode mathématique, qui suppose une déduction a priori de Tunivers, nous permet d'entendre en quel sens les Cartésiens sont à la foê nominalistes et réalistes.
Descartes objecte à la logique de TÉcole « que ses syllogisnies ^t la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même, comme Tart de lAilIe, i parler sans jugement de celles qu'on ignore, qu*à les apprendre ». {Disc, de la Méth.yT pàrt)l\\eui une méthode dlnvention, de découverte, et il ne la trouve que dans la science mathématique qui, partant d'idées claires et distinctes par elles-mêmes et saisissant leurs rapports, s'avance des vérités les plus simples aux vérités les plus complexes , sans jamais sauter un des intermédiaires nécessaires à la continuité de la déduction. Dès lors il est clair que De»cartes ne peut attacher grande importance aux universaux, aca formes du moyen âge, à toutes les entités de la scolastique. De plus la logique réaliste de l'École implique une métaphysique finaliste; elle suppose que les genres, les espèces, les différences et leurs rapports nous révèlent le plan de la création; que les formules eyllogistiques, riches de réalité, développent les intentions divines. Or, selon Descartes, « c'est une présomption impertinente que de se croire du conseil de Dieu » {Lett. à la Prine, Elis,, t. IX, p. 231); « les causes finales sont toutes cachées dans l'abîme impénétrable
LE PROBLÈME DES IDÉES GÉNÉRALES 8it
de Ba sagesse. » [Princ, de Pkilos,, I, 28.) « Tout ce genre de <»a6e8 qiron a coutume de tirer de la fin n'eet donc d*axicun v«age dans ies choses physiques ou naturelles. » (4* Médit,) Descartes en nn sens est donc nominalinte, puisqu'il rejette de la science la considération des qualités, des formes, puisqu'il les regarde, non pas comme des réalités primitives, mais comme des notions déjà •complexes, réductibles à des, notions plus simples explicables par elles. Cl Le nombre, dit-il, que nous considérons en général sans faire réflexion sur aucune chose créée, n'est point hors de notre pen^ sée, non plus que toutes ces autres idées générales que dans TÉcole on comprend sous le nom d'universaux. » [Princ, de Philos., I, 58.) Mais en un certain sens on peut soutenir que Descartes est réaliste. L'objet de la science, c'est de saisir les notions simples, kidéeomposables, claires et distinctes par elles-mêmes, en lesquelles se résolvent les choses les plus complexes, et, partant de ces éléments, de retrouver ]es combinaisons par lesquelles ils constituent toutes choses, même les plus composées. Que faut-il entendre par ces notions claires et distinctes, et quelles sont-elles?
Claram voco illam perteptionem, qux menti attendent! prsseus et aperta est ; disUnctam atUem iflam, qux quum clara sil, ah omnibus aliisita sejuncta est et prxcisa, ut nihil plane aliud guam quod clarum est, in se contineat. (Princ, de Philos., I, § 45.) Ces notions sont ainsi présentes, innées à Tesprit, non en ce sens que nous les ayons toutes faites, mais en ce sens qu'elles se décou- Trent à Tesprit attentif {attendenti) sans qu'il ait besoin de rien emprunter à rexpérience. Les choses claires et distinctes sont celles dont les notions « sont si simples que Tesprit ne peut les diviser en d'autres notions plus simples encore : teUes sont la figure, l'étendue, le mouvement, etc.. Nous concevons toutes les autres comme étant en quelque sorte composées de celles-ci ». Ces éléments simples sont connus par intuition, c'est-à-dire « par la conception d^un esprit attentif si distincte et si claire qu'il ne lui reste aucun doute sur ce qu'il conçoit... Ccst ainsi que chacun peut voir par intuition qu'il existe, qu'il pense, qu'un triangle est terminé par trois lignes, ni plus ni moins ; qu'un globe n^a qu'une surface, et tant d'autres choses qui sont en plus grand nombre qu'on ne le pense communément, en ce qu'on dédaigne de faire attention à des choses si faciles. » {Reg, ad direct, ingen., III.)
Ainsi par Tintuition nous saisissons et les notions simples et certains axiomes premiers. La déduction, qui n'est qu'une suite, une série d'intuitions, montre comment s'unissent et se combinent les natures simples en établissant leurs liaisons nécessaires. Mais il semble que nous soyons enfermés dans notre pensée, que nous ne fassions que combiner des notions en nous conformant aux lois de Tesprit. Descartes ne s'en tient pas à ce pur conceptualisme : l'intelligible, c'est la réalité même. L'existence de Dieu, auteur parfait de mon être imparfait, garantit la véracité de mes facultés
lorsque j'en fais un bon usage. Aux idées distinctes clairement conçues répondent des réalités distinctes, parce que Dieu ne peut nous tromper et que sa toute -puissance peut réaliser tout ce que nous concevons. (6*^ Médit,) « Nos idées ou notions, étant des choses réelles et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes, ne peuvent en cela être que vraies. » {Disc, de la Métk,, 4^ part.) Ainsi les notions simples et leurs rapports expriment les natures simples, les éléments réels et les lois de leurs combinaisons. 11 y a donc dans la philosophie de Descartes un réalisme, mais tout différent du réalisme scolastique.
Spinoza : les idées g^énérales sont des images eonfases. — Réalisme : tiiéorfe de la déflnittiHi«
— Ce qui est vrai de Descartes est encore plus vrai de Spinoza. D affirme que les universaux n'ont qu'une réalité abstraite, que tout ce qui est réel est individuel.
Une des causes les plus fréquentes de nos erreurs, c'est que « nous confondons les universaux avec les choses particulières, les êtres de raison et te choses abstraites avec les réalités. » {Éth.f part. II«,prop. XLTX, sch.) Les tenno transcendantaux de l'École comme être, chose, quelque chose, et les notions universelles de la logique, comme l'homme, le cheval, le chien, ne résultent quf de rimpuissance de Timagination. « Le corps humain, à cause de sa nataff limitée, n'est capable de formera la fois, d'une manière distincte, cpi'nB nombre déterminé d'images. De telle façon que si ce nombre est dépassé, te images commencent à se confondre; et s'il est dépassé plus encore, ces images se mêlent les unes avec les autres dans une confusion universelle... Ainsi dès que les images sont livrées dans le corps à une entière confusioOf rame n'imagine plus les corps que d'une manière confuse et sans aucune distinction et les comprend toutes comme dans un seul attribut, l'attribut étrt^ chose, etc. » {Eth., part. Il», prop. XL, sch.) 11 suit de là que les termes traoscendantauz ne désignent rien autre chose que les idées à leur plus haut degR de confusion. « Plus l'existence est conçue généralement, plus elle est conçu* confusément, et plus facilement elle peut être attribuée à un objet quelconque. » (Réf. de Ventend,, tr. Saisset, t. U, p. 292.) 11 en est de même des notions universelles : les images particulières s'effacent les unes les autres ; en fin ^^ compte, cela seul est distinctement imaginé qui est commun à toutes te images, et il en est ainsi parce que ce dont le corps humain a été le ^^ affecté, c'est précisément ce qui est commun à toutes les images, et c'est ceu qu'on exprime par les mots homme, cheval, etc. (Eth„ part. Il», prop. XL, sch' De là l'impossibilité de donner une définition uniforme de ces termes confus: de là les controverses sans fin des philosophes « qui ont voulu expliquer te choses naturelles par les seules images que nous nous en formons. » (/^«'•l
Voilà en quel sens on peut dire que Spinoza est nominaliste.
Mais, d'autre part, Spinoza prétend, comme Descartes, refaire!* monde avec des notions simples, déductivement enchaînées. Loi^ de ramener comme les nominalistes toute science à Texpériencet
à la connaissance relative des choses contingentes, au-dessus des notions générales qui ne sont que des images confuses, il maintient l'existence des idées nécessaires et absolues, qui répondent aux essences réelles. L*objet de la science, c'est précisément d'atteindre par rintuition ces natures simples, intelligibles, et d'établir leurs rapports déductivement, quand on ne peut les saisir par une vue directe. La pensée et l'étendue ne sont pas des abstraits, ce sont des essences particulières, déterminées. La substance n'est pas le genre généralissime des Scolastiques , c'est la réalité la plus parfaite ; elle est saisie par une intuition absolument immédiate, la plus distincte, la plus adéquate de toutes. La déduction dont parle Spinoza n'est pas la déduction des phénomènes] selon l'ordre du temps : la série des choses particulières et changeantes n'est pas objet de science. {Réf. de Cent., 1. 11, p. 310.) La vraie déduction, c'est la déduction des choses par leur essence. Il s'agit de déduire, non pas selon Tordre de succession dans le temps, mais en partant du plus haut intelligible. Spinoza en ce sens est réaliste comme Platon. Aussi donne-t-ii à la définition la plus grande importance.
« Le véritable moyen d'inventer, c^est de former ses pensées en partant d'une définition donnée. » (Réf. de rentend., p. 308.) La déiinitioD pour être parfaite doit expliquer l'essence intime de la chose, de façon que toutes ses propriétés s'en puissent déduire, et l'essence intime d'une chose c'est son rapport à sa cause immédiate : car « connaître l'effet n'est pas autre chose qu'acquérir une connaissance plus parfaite jle la cause ». Ainsi en définissant les idées, non seulement nous pénétrons dans leur essence, mais nous les saisissons dans leurs rapports, dans leur hiérarchie. La définition n^est pas verbale ; elle est réelle, féconde, elle est dans l'esprit, comme dans la nature, le principe d'un mouvement et d'un progrès. Le terme de la philosophie, ce serait de rattacher toutes les idées à l'être, cause de toutes choses, « de telle sorte que son essence objective (représentative) soit aussi la cause de toutes nos idées ; et alors notre esprit reproduira le plus exactement possible la nature, car il en contiendra objectivement l'essence, l'ordre et l'union. D'où nous pouvons voir qu'il nous est tout & fait nécessaire de tirer toutes nos idées des choses physiques, c'està-dire dei êtres réels, en allant, suivant la série des causes, d'un être réel k un autre être réel, sans passer aux choses abstraites et universelles. Mais il faut remarquer que par la série des causes et des êtres réels je n'entends point ici la série des choses particulières et changeantes ^ mais seulement la série des choses fixes et éternelles,,. Les choses particulières et changeantes dépendent de ces choses fixes si intimement et, pour ainsi parler, si essentiellement qu'elles ne peuvent sans elles ni exister ni être conçues. D'où il résulte que ces choses fixes et étemelles, quoique particulières ^ seront pour nous, À cause de leur présence en tout l'univers et de l'étendue de leur puissance, comme des universaux, comme les genres des définitions des choses particulières et changeantes, et comme les causes immédiates de toutes choses. » (Réf. de l'entend., t. H, p. 310-311.)
Malebranche : attaques contre le réalisme de
ftS8 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
rÉocde* — Vision des idées en IMea. — Malebrandie rejette, lui aussi, « tous ces termes généraux de logique par lesquels il est facile d'expliquer toutes choses sans en avoir aucune con- Baksance. » [Rech., de la vér., 1. VI, part. II*, ch. ii.) Ce qu*il reproche à ces idées vagues et indéterminées, c*est d'abord qu'elles sont entièrement inutiles à la découverte de la vérité.
Car encore que ]*on sache qu'il y a dans le feu une forme substantielle^ accompagnée d*un million de facultés semblables k celles d*échauffer, de dilater, de fondre l'argent, For et tous les métaux ; d*éclairer, de brûler, de cuire, cela ue servira & rien s'il s'agit d'expliquer, par exemple, pourquoi le feu dar> cit la boue et amollit la cire. {Ibid,) En second lieu, les philosophes réalisent ces abstractions, et supposent autant de petits êtres distincts qu'ils ont de différeatee sensations des corps et qu'ils pensent que ces corpa produisent d'effets différents, n Cependant il est visible & tout homme capable de quelque attentioa que tous ces petits êtres distingués du feu par exemple, et que Ton suppose j être contenus pour produire la chaleur, la lumière, la dureté, la fluidité, etc.,. ne sont que des fictions de l'imagination qui se révolte contre la raison ; car la raison n'a point d'idée particulière qui représente ces petits êtres. » (Ibid.) Enfin admettre dans les corps ces entités, ce serait revenir au paganisme. « L'idée â*uDe puissance souveraine est l'idée de la souveraine divinité ; et l'idée d'une puissance subalterne est l'idée d'une divinité inférieure, mais d'une véritable divinité, au moins selon la pensée des païens, supposé que ce soit l'idée d'une puissance ou d'une cause véritable. On admet donc quelque chose de divin dans tous les corps qui nous environnent lorsqu'on admet des formes, des facultés, des qualités, des vertus ou des êtres réels capables de produire certains effets par la force de leur nature ; et l'on entre ainsi insensiblement dans le sentiment des païens par le respect que l'on a pour leur philosophie. (ifee-A. de laver. f 1. VI, part. II*?, ch. ui.)
Dieu seul, selon Malebranche, agit dans la nature; une cause naturelle n'est point une cause réelle et véritable, mais seulement une cause occasionnelle.
Mais si Malebranche rejette les id^^es vagues et indéterminées de la logique, c'est pour ramener l'esprit aux idées claires et distinctes, qui doivent être le point de départ de toutes les démarches de la raison. 11 ne faut raisonner que sur des idées claires et sur leurs rapports clairement connus. « Il faut considérer avec attention les idées que l'on a d'étendue, de figure et de mouvement local, et les rapports que ces choses ont entre elles » [Rech, de la vér., 1. VI, part. Il®, ch. iv), aller des propriétés les plus simples aux plus complexes. Ainsi les idées réelles, qui répondent à la nature des choses, ce sont les idées qui permettent une physique mathématique, une déduction du monde, dont tous les termes et leurs rapports soient pleinement intelligibles.
Nous avons en nous les idées des nombres et de l'étendue, desquelles l'existence est incontestable et la nature immuable, qui nous founilraient étemelle-
LE PROBLÈME DES ID&ES GBNtRALES 527
BMAt de quoi penser ai nous en voulions connaître tous les rapports... Ces idées sont les règles immuables et les mesures communes de toutes les autres choses que nous connaissons et que nous pouvons connaître. (Hech. de la vér,, 1. VI, part. Il*, ch. vi.) Ce qui caractérise le réalisme de Malebranche, c'est que les idées» principes de la connaissance, sont réalisées dans la substance divine, et que nous ne les connaissons que dans la mesure où il plntt & Dieu de nous les découvrir : c'est la vision en Dieu, corollaire de la théorie des cause» occasionnelles. « U est certain que les idées sont efticaces, puisqu'elles agissent dans l'esprit, et qu'elles Téclairent... or rien ne peut agir immédiatement dans l'esprit s'il ne lui est supérieur, rien ne le peut que Dieu seul ; car il n'y a que fauteur de notre être qui en puisse changer les modifications. Donc i) est nécessaire que toutes nos idées se trouvent dans lasuàstance efficace de la divinité, qui seule n'est intelligible ou capable de nous éclairer que parce qu'elle seule peut affecter les intelligences, non itluminari nisi ab ipsa suàstantia Dei. » {Rech, de la vér., 1. 111, part^ U«, ch. vi.) Ces idées et leurs rapports dans l'esprit divin représentent tous les êtres qu'il a créés, et « Dieu est très étroitement uni à nos âmes par sa présence, de sorte qu'on peut dire qu'il est le lieu des esprits, de même que les espaces sont en un sens le lieu des corps. Ces deux choses étant supposées, il est certain que l'esprit peut voir ce qu'il y a dans Dieu qui représente les êtres crêtes, puisque cela est très spirituel, très intelligible et très présent à l'esprit. » {Rech. de la vér., 1. 111, part. Il«, ch. vi.)
Caractères de la logique de Port*Royal. — Ses divisions. — Théorie conceptualiste des idées gé-^ nérales» — Les logiciens de Port-Royal reprennent la logique d'Aristote et de TÉcole d'un point de vue cartésien» ils la pénètrent de l'esprit nouveau, ils cherchent à la rendre claire, intelligible, en la dégageant de ses mystères et de ses subtilités inutiles. Leur œuvre, si justement célèbre, est toute française par la clarté de la pensée, par la transparence du style, et, si j*ose dire, parla préoccupation d'être aimable. Us négligent les problèmes surannés, ils multiplient les exemples qui peuvent donner de la vie et comme de Tàpropos à une science vieillie dans les écoles. (2'' Disc.) « Personne, Dieu merci, ne prend intérêt à l'universel aparté rei, à Fètre de raison, ni aux secondes intentions; et ainsi on n'a pas lieu d'appréhender que quelqu'un se choque de ce qu'on n*en parle point, outre que ces matières sont si peu propres à être mises en finançais, qu'elles auraient été plus capables de décrier la philosophie de l'École que de la faire estimer. » (l" Disc.) Le livre d'Arnanld et de Nicole n'est pas exempt de préjugés ni d'injustices ; c'est en un sens une œuvre de polémique ; tout ce qu'il retranche et tout ce qu'il dédaigne n'est pas à mépriser. L'idée même qu'ils se font de la logique est étroite, inspirée par des préoccupations trop pratiques. Mais leur œuvre n'en reste pas moins un modèle comme manuel d'enseignement, et a contribué pour sa part à l'affranchissement de l'esprit moderne. Les entités scolastiques embarrassaient la
science et obstruaient Tesprit. Bacon et Descaries les avaient bannies. La Logique de Port-Royal a vulgarisé leur œuvre.
« La logique est Tart de bien conduire sa raison dans la coonaissance des choses , tant pour s^instruire soi-même que pour ea instruire les autres. » Elle se divise en autant de parties qu*il y & d'opérations de l'esprit Or nous pouvons concevoir, juger, raisoBner, ordonner : il y a donc quatre parties dans la logique : 1* de ridée ; 2" du jugement, 3® du raisonnement, 4* de la méthode. K propos des idées, cinq questions se posent, car on peut les considérer: 1* selon leur nature et leur origine ; ^ selon la principale différence des objets qu^elles représentent ; 3* selon leur simplicité on composition, où Ton traite des abstractions et précisions d'esprit; 4* selon leur étendue ou restriction, c'est-à-dire leur universalité, particularité, singularité ; 5* selon leur clarté et obscurité, ou distinction et confusion.
A la première question les logiciens de Port-Royal répondent par la réfutation du sensualisme. L'idée ne doit pas être confondue avec l'image : il est bien des choses que nous connaissons sans pouvoir les imaginer (pensée, être, Dieu). Reconnaissons donc que a notre âme a la faculté de former certaines idées (être, pensée, Dieu) de soi-même, quoiqu'il arrive souvent qu'elle est excitée à le faire par quelque chose qui frappe les sens ».
Les objets de nos idées sont ou des substances (corps), ou des modes, des qualités (rondeur), ou enûn les qualités et les substances dans leur rapport (corps rond). Dans le langage, les substances sont désignées par des substantifs (terre , soleil) ; les modes séparés par des substantifs abstraits (dureté) ; les choses modifiées par les adjectifs qui expriment distinctement le mode et confusément un rapport à la substance, l'idée de l'adjectif n'étant pas complu par elle-même (rond, dur). Sur la distinction des modes et des substances entre elles Port-Royal reproduit la règle cartésienne : ^ mode ne peut être conçu clairement sans l'idée d'une substance à laquelle il appartienne ; la substance, au contraire, peut être conçue sans le mode ; deux substances sont distinctes quand on peut avoir une idée claire et distincte de Tune sans penser à l'autre (étendue, pensée). De même les logiciens de Port-Royal opposent aux dix catégories d'Aristole les catégories des Cartésiens :
MenSy menntra, quies, positura, figura, Sunt cum materia cunctarum exordia rerum.
C'est-à-dire que ces gens-là se persuadent que Ton peut rendre raison àf
toute la nature eu n*y considérant que ces sept choses ou modes : 1« mens, Tesprit ou la substance qui pense ; 2o materia, le corps ou la substance étendue ; 30 mensura, la grandeur ou la petitesse de chaque partie de la matière ; k^positura, leur situation & Tégard les unes des autres ; 5» figura, leur figure ; 6« motus, leur mouvement ; l^ quies, leur repos ou moindre mouvement.
Les choses sont composées et concrètes. Quand on considère les parties intégrantes d'un tout, comme le corps humain, il n y a pas abstraction proprement dite, parce que les parties sont réellement distinctes. Il y a précision ou abstraction d'esprit quand on sépare des éléments en réalité inséparables : je puis, par exemple, considérer un mode sans la substance ou sans les autres modes auxquels il est joint. Exemples : étendue, ligne, surface, etc.
Amauld croit pouvoir expliquer les idées générales par une simple abstraction . « Toutes les choses qui existent sont singulières; néanmoins par le moyen des abstractions » (ch. vi) nous formons des idées universelles, qui peuvent représenter plusieurs choses, « comme lorsque quelqu'un conçoit un triangle sans y considérer autre chose sinon que c'est une figure à trois lignes et à trois angles ». (Gh. vl) Les idées générales sont donc de pures abstractions ; la question de savoir si elles sont réelles , en quel sens , en quelle mesure, ne se pose même pas. Cette psychologie est assez inexacte. Il ne suffît pas d'abstraire pour généraliser ; il faut d'abord observer, puis comparer, rassembler enfin dans une notion commune , fixée par un mot, les résultats de ce travail complexe. Comment d'un seul individu abstraire les caractères communs à d'autres individus que par hypothèse je ne connais pas? A propos desuniversaux, Amauld résume brièvement l'Introduction de Porphyre « qu'on traite avec tant d'étendue dans l'École ».
Les idées peuvent être claires ou obscures, distinctes ou confuses, ce qui, pour ne pas trop subtiliser, peut se ramener à une seule différence. Il est très important d'examiner pourquoi les unes sont claires, les autres obscures; ce qui se connaît mieux par des exemples que par tout autre moyen. (!'* part., ch. ix.) Les idées claires, pour les logiciens de Port-Royal comme pour Descartes, sont celles que nous avons de nous-mêmes, de nos facultés, de l'étendue et de ses' déterminations essentielles (figure, mouvement, etc.), de l'être, de la durée, du nombre et de Dieu lui-même. Les idées obscures sont celles que nous avons des qualités sensibles, couleurs, sons, ou encore certaines idées tirées de la morale, les préjugés que nous avons sur le bonheur, les illusions qui nous le font placer dans la richesse, dans l'admiration ou la crainte que nous inspirons aux au-
J. HisT. DB. LA. raiu 3(
très, {i^ part., ch. rx et x.) Il y a plusieurs causes à cette obscurité des idées. D*abord nous recevons la plupart de nos opinions dans Tenfance, à un âge où la raison ne peut les contrôler; ensuite la nécessité que nous avons d'user de signes extérieurs pour nous faire entendre fait que nous attachons tellement nos idées aux mots, que souvent nous considérons plus les mots que les choses. (Gh. xi.)Il arrive souvent aussi qu*un mot, outre la signification principale que l'on regarde comme la signification propre de ce mot, excite plusieurs autres idées qu'on peut appeler accessoires, auxquelles on ne prend pas garde , quoique l'esprit en reçoive rimpression (ter mes injurieux, honnêtes, déshonnôtes). (Ch. xiv.) Le remède, c'est I» définition de mot [definitio nominiê) qui se distingue de la définition de chose {definitio rei). Selon Port-Royal, nous avons le droit de fixer le sens des mots dont nous nous servons, comme sMls étaient nouveaux. Ce qui caractérise ces définitions de mots, c*est qu'elles sont arbitraires, incontestables, et qu'elles peuvent servir de principes; en quoi elles diffèrent delà définition de cko^e, qui peut donner lieu à discussion. C'est aux définitions de mots qu'on peut rappor ter les deux règles suivantes : 1^ ne laisser aucun des termes unpen obscurs ou équivoques sans le définir; 2* n'employer dans les définitions que des termes parfaitement connus ou déjà expliquée. (4*part.,ch. m.) La définition de chose ne dépend pas de nous, mais de ce qui est enfermé dans la véritable idée d'une chose. {T part., ch. XVI.) Les logiciens de Port-Royal n'ajoutent à la théorie de l» définition d'autre nouveauté que leur théorie de la définition de mot. Dans l'École la definitio nominalis n'est que l'explication de ce qu'un mot signifie selon l'usage ordinaire d'une langue. On peut douter que cette addition soit très heureuse. Quand on définit un mot, on définit toujours plus ou moins une chose et la conception qu'on en a. Leibniz donnera plus tard de cette distinction une explication plus profonde, qui est aussi celle de Spinoza (Voir plus loin Leibniz; et, pour Spinoza, Lettre à Simon de Vries, trad. Saisset, t. II, p. 352)
Logique de Bossuet : définition et division. - Tliéorie réaliste des idées. ~ Bossuet ne partage pas les * préventions de Port-Royal contre Aristote et l'École. II emploie son haut bon sens et son merveilleux talent d'exposition à dégager de l'enseignement scolastique, qu'il avait reçu, les vérités qu'il croit utiles. Sa doctrine est très voisine de celle de saint Thomas. L'influence cartésienne se retrouve dans le besoin de clarté, dans l'art d'éliminer les questions oiseuses et les subtilités superflues.
<c La logique a pour objet de diriger Tentendement k la vérité. Elle peut être définie une science pratique par laquelle nous apprenons ce qu'il faut savoir pour être capable d*eniendre la vérité. » {Log.y Préamb.) Les trois parties de la logique répondent aux trois grandes opérations de Tesprit : concevoir, juger, raisonner. « La première opération de Tesprit est la simple conception des idées <pxe les termes signifient, sans rien affirmer ou nier. Ainsi cette première opération de Tesprit oblige à considérer la nature des idées et des termes. Les idées sont les premières, et les termes ne sont établis que pour les signifier. Il faut donc commencer par les idées .» {Log-^ ch. lxi, Récapit.)
« L*idée est ce qui représente à l'entendement la vérité de l'objet entendu. » (Gh. III.) L'idée de triangle, par exemple, comprend tout ce qui est nécessaire pour qu'il soit triangle et rien de plus (à savoir trois angles et trois côtés). C'est là ce qu'il y a de vrai dans le triangle, et ce qui exprime cette vérité est l'idée du triangle. Cette définition marque déjà le point de vue auquel se place Bossuet : elle suppose qu'il y a dans l'univers, outre la réalité actuelle, individuelle, une vérité universelle, présente au particulier qu'elle domine, et qui, dégagée, donne l'universel et l'immuable. C'est une définition réaliste, métaphysique, qui s'oppose au conceptualisme de Port-Royal. Après avoir divisé les idées : !• selon qu'elles repré- -sentent des substances ou des modes ; 2* selon qu'elles sont claires ou distinctes, obscures ou confuses, Bossuet étudie leurs propriétés ^objet positif des idées — abstraction — généralisation). « Parmi les propriétés des idées, celle qui sert le plus aux sciences, et que la logique aussi considère davantage , est leur universalité ; et c'est pourquoi elle mérite d'être considérée à part. » (Ch. lxii.) A vrai dire, toutes nos idées sont universelles (ch. xxxiv), car nous n'avons pas d'idée de Findividu, nous ne pouvons que le décrire, mais non le définir; le percevoir, l'imaginer, mais non l'entendre. Quelle est «naintenant la nature de l'universel ? Toute réalité est individuelle •et particulière. (Gh. xxix.) Il n'y a donc rien en soi-même d'universel , c'est-à-dire qu'il n'y a rien qui soit réellement un dans idusieurs individus. (Ch. xxx.)
« L'universalité est rouvra^e de la précision par laquelle Tesprit considère en quoi plusieurs choses conviennent, sans considérer ou sans savoir en quoi ivéeisément elles diffèrent. Par là il se voit que l'universel ne subsiste que dans U pensée. » (Ch. xxx.) Mais la nature donne, indépendamment de Tesprit, quelque fondement & Funiversel, en tant qu'elle fournit des choses semblables. <Gh. xxxf.) C'est qu'en effet la nature répond à un plan divin. Bossuet est réaliste «u sens de saint Augustin et de saint Thomas, n La plus noble propriété des
idées eat que leur objet est une yérité éternelle. >» (Gh. zxxvi.) C'est là une conséquence de la définition de Tidée et de ce fait qu'il n'y a pas d'idée de l'indiyiduel. <( Si toute idée a une yérité pour objet ; si d'ailleurs cette vérité n'est pas regardée dans les choses particulières, il s'ensuit qu'elle n'est pas regardée dans les choses comme actuellement existantes, parce que tout ce qui existe est particulier et individuel, ainsi que nous l'avons vu. De 1& suit encore que les idées ne regardent pas la vérité qu'elles représentent comme contingente, c'est-à-dire comme pouvant être et n'être pas, et que par conséquent elles la regardent comme étemelle et absolument immuable. » (Cb. xxxvi.) Ces idées constituent l'essence des choses. L'essence des choses, « c'est ce qui répond premièrement et précisément & l'idée que nous en avons, ce qui convient tellement à ane chose qu'on ne peut jamais la concevoir sans la concevoir comme telle, ni supposer qu'elle soit sans supposer tout ensemble qu'elle soit telle. Ainsi, Téternité et l'immutabilité conviennent aux essences, et par conséquent l'indépendance absolue. Et cependant comme en effet il n'y a rien d'étemel, ni d'immuable, ni d'indépendant que Dieu seul, il faut conclure que ces vérités ne subsistent pas en elles-mêmes, mais en Dieu seul, et dans ses idées éternelki, qui ne sont autre chose que lui-même,.. Il y a un art primitif, éternellement subsistant dans la pensée immuable de Dieu, où tout ordre, toute meson. toute règle, toute proportion, toute raison, en un mot toute vérité se trouTe dans son origine. »
Ainsi Bossuet, sur la question des universaux, se sépare du cartésianisme.
Le terme est la parole qui signifie Tidée. (Gh. in.) Le terme signifie ridée par institution, et non de soi-même. Les termes sont positifs (vertu, santé), négatifs (ingrat, incurable); universels (homme, animal), singuliers (Pierre, Paul) ; abstraits (science, vertu), concrets (vertueux, homme). Les termes incomplexes ne contiennent qu*un seul mot (Dieu, homme) ; les termes complexes sont plusieurs termes unis qui tous ensemble ne signifient que la même chose (Alexandre, fils de Philippe). Les termes complexes sont expUeaiifs quand ils ne font que développer ce qui est déjà contenu dans la compréhension de Tidée du premier terme ; ils sont déterminaiifi quand ils limitent la signification du terme général auquel ils s'ajoutent ; exemple : la figure à quatre côtés qui les a tous quatre égaux. II y a quatre sortes de termes opposés : les opposés relativement : double, moitié; les contraires : blanc, noir, extrêmes dans un même genre ; les contradictoires : sain, pas sain ; Y habitude et Ibl privation : avoir la vue, être aveugle. Bossuet, dans cette étude des termes, résume avec soin Tlntroduction de Porphyre (des cinq universaux) pour arriver aux catégories qui, selon lui, comme pour les scolastiques, « sont le dénombrement des dix souverains genres auxquels Aristote rapporte tous les êtres. » (Ch. li.) Il ramasse dans les dix propositions suivantes les propriétés des termes (de Proprittatibus terminorum) , dont Tétude , depuis Pierre d'Espagne, avait pris une si grande place dans la logique de l'École.
lo Les termes sigaifîent immédiatement les idées et médiatement les choses mômes ; 2» le terme naturellement est séparable de Vidée, mais l'habitude fait qu'on ne les sépare presque jamais ; 3® la liaison des termes avec les idées fait qu'on ne les considère que comme un seul tout dans le discours ; l'idée est considérée comme l'àme, et le terme comme le corps ; 4o les termes dans le discours sont supposés pour les choses mêmes {suppositio) ; et ce qu'on dit des termes on le dit des choses ; 5® le terme négatif présuppose toujours quelque chose de positif dans l'idée ; car toute idée est positive : le mot d'Ingrat présuppose qu'on n'a point de reconnaissance et qu'il y a un bienfait oublié et méconnu ; 6^ les termes précis ou abstraits s'excluent l'un l'autre : l'humanité n'est pas la science ; la santé n'est pas la géométrie ; 7® les termes concrets peuvent convenir et s'assurer l'un de l'autre : l'homme peut être savant, celui qui est sain peut être géomètre ; 8^ tout terme universel s'énonce univoquement de son inférieur ; 9» les termes génériques et spécifiques s'énoncent substantivement ; on dit : l'homme est animal, Pierre est homme ; lO» les termes qui signifient les différences, les propriétés et les accidents, s'énoncent adjectivement ; on dit : l'homme est raisonnable ; il est capable de discourir ; il est savant et vertueux.
IVominalIsme de Hobbes. — Les successeurs de Bacon sont franchement nominalistes. La doctrine empirique, ne reconnaissant rien d*antérieur à l'expérience, ne peut voir dans les idées générales que des abstractions de l'esprit. Hobbes, Locke, Berkeley, David Hume, comme Guillaume d'Occam, sont Anglais. Suivant Hobbes, le point de départ de la connaissance est la sensation, simple mouvement du cerveau. La sensation ledsse après elle une image, les mots sont les substituts des images et par suite des sen-^ sations.
» Un nom est un son de la voix employé arbitrairement comme une marque destinée à rappeler à l'esprit quelque conception relative à l'objet auquel ce nom a été imposé. » {Logica, part. I, ch. ii, 4.) Cest par le secours des noms que nous sommes capables de science. « Il y a deux sortes de science : l'une, la science originelle, vient des sens et des souvenirs qui s'y rapportent; l'autre est la connaissance de la vérité des propositions et des noms que l'on donne aux choses, et celle-ci vient de l'esprit. L'une et l'autre ne sont que l'expérience : la première est l'expérience des effets produits sur nous par les êtres extérieurs qui agissent sur nous; la seconde est l'expérience que les hommes ont de Vusage propre des noms dans le langage, {De la Nat, hum., ch. des Sciences.)
Toute expérience n'étant que souvenir, il en faut conclure que toute science est souvenir. Hobbes exprime clairement sa pensée dans ses objections à Descartes. (4* obj. sur la 2'' Médit.)
n Que dirons-nous maintenant si peut-être le raisonnement n'est rien autre chose qu'un assemblage et un enchaînement de noms par ce mot est ? D'où il s'ensuivrait que par la raison nous ne concluons rien du tout touchant la nature des choses, mais seulement touchant leurs appellations, c'est-à-dire que par elle nous voyons simplement si nous assemblons bien ou mal les noms des choses selon les conventions que nous avons faites à notre fantaisie touchant leurs
Hgnificaiions. Si cela est ainsi, comme il peut 6tre, le raisonnement dépendit des noms, les noms de l'imagination , et Timagination peut-être (et ceci Mkn mon sentiment) du mouvement des organes corporels, et ainsi Tesprit ne tm rien autre chose qu'un mouvement en certaines parties du corps organique. »
Ainsi le raisonnement porte sur les mots, et les mots sont d'institution arbitraire ; par la définition nous déterminons le sens quH nous a plu de leur donner.
Nous ne pouvons pas conclure d'après l'expérience qu'une chose doit ètie appelée juste ou injuste, vraie ou fausse, ni généraliser aucune proposition, i moins que ce ne soit d'après le souvenir de l'usage des noms que les hommes ont arbitrairement imposés. {De la Nat, Hum., ch. de la Liaism det pensées.)
Soit cette proposition : la charité est une vertu. On dit que la proposition est vraie, quand la dernière appellation comprend la première ; dans le cas contraire elle est fausse. Ce n^est pas à dire qu'ii s*agisse ici d*un pur psittacisme. Il ne faut pas parler « comme les mendiants récitent leur Pater ». Les mots sont des signes, ils ont une valeur comme les chiffres; penser c'est calculer. Descaries fait à la doctrine de Hobbes une objection de sens commun qui laruiae complètement : car il n*y a point de pur nominalisme sans quelque mélange de conceptualisme.
« Qui doute qu'un Français et qu'un Allemand ne puissent avoir les mènes pensées ou raisonnements touchant les mêmes choses, quoique néaiimoiitfii> conçoivent des mots entièrement différents ?... Si ce philosophe admet que quelque chose est signifiée par des paroles, pourquoi ne veut-il pas que dos discours et raisonnements soient plutôt de la chose qui est signifiée que de It parole môme?» (Descartes, 3* Objection, éd. V. Cousin, t. I, p. 477.)
Locke : les Idées générales sont formées ptf abstraction et fixées par le langage. — Coneep* tualisme. — La théorie de Locke, sous une forme moins hardie] moins paradoxale que celle de Hobbes, arrive à des conclusions analogues. Toutes les choses qui existent sont singulières ; etcepe»* dant, à Texception des noms propres, tous les termes sont gén^ raux. C'est qu'il était impossible et inutile de donner un nom distinct à chaque chose individuelle, le nombre des individus étant indéfini. Gomment se forment les termes généraux?
« Les mots deviennent généraux lorsqu'ils sont institués signes d'idées g^n^ raies ; et les idées deviennent générales lorsque, par abstraction, ou en séptf^ le temps, le lieu ou telle autre circonstance qui peut les déterminer à telle o* telle existence particulière. » (Ess, sur f Entend, hum., III, ch. m, § 6.) Voyons f^ quelle suite d'opérations Tesprit en vient aux idées générales. « Les *<**** ^ les enfants ont de leur nourrice et de leur mère sont fort bien tracées dan»
leur esprit et, comme aataat de fidèles tableaux, y représentent uniquement ces individus... Quand après cela le temps et une plus grande connaissance du monde leur ont fait observer qu'il y a plusieurs autres êtres, qui par certains communs rapports de figure et de plusieurs autres qualités ressemblent & leur père, à leur mère et aux autres personnes qu^ils ont accoutumé 4b Yoir* ils forment une idée à laquelle ils trouvent que tous ces êtres particuliers participent également, et ils lui donnent comme les autres le nom d'homme par exemple. Voilà comment ils viennent & avoir un nom général et une idée générale. En quoi ils ne forment rien de nouveau, mais écartant seulement de l*idée complexe qu'ils avaient de Pierre et de Jacques, de Marie et d*Élisabetli, ce qui est particulier à chacun d*eux, ils ne retiennent que ce qui leur est commun à tous, i> {Ibid., § 7.)
De même, écartant de l'idée de Thomme celle de sa taille et de quelques autres de ses propriétés, et n'en retenant que celle de corps, dévie, de sentiment et de mouvement spontané, ils forment Fîdée de ce qu'on appelle un animal. Il résulte de là « que ce qu'on appelle général et universel n'appartient pas à Texistence réelle des choses, mais que c^est un ouvrage de V entendement, qu'il fait pour son propre usage» et qui se rapporte uiûquement aux signes, soit que ce soit des mots ou des idées. » {Ibid, y § ii.)Plus les idées sont générales, plus elles sont incomplètes, puisque le genre ou l'idée la plus étendue n'est autre chose qu une conception partielle de ee qui est dans les espèces, et l'espèce n'est autre chose qu'une conception partielle de ce qui est dans chaque individu.
Quelle est la valeur des idées générales ? « Tout le mystère des genres et des espèces, dont on a fait tant de bruit dans l'École, se réduit uniquement à la formation d'idées abstraites plus ou moins étendues auxquelles on donne certains noms. » (III, ch. m, %%,) Avoir l'essence d'homme, être de l'espèce homme, avoir droit au nom d*homme, c'est une seule et même chose. Les genres et les espèces sont donc des points de vue de l'esprit sur les choses : nous les créons par l'attention que nous portons sur tels ou tels caractères à l'exclusion des autres. Cet être n'est cheval que parce qu'il convient avec Vidée abstraite à laquelle ce nom est attaché. Sans doute la nature produit des choses semblables, et Tesprit prend occasion de ces ressemblances pour former ses idées abstraites et ses termes généraux. Mais ce n'est pas à dire que ces termes généraux répondent aux formes de l'École ou à des distinctions existant réelleioent, i^nyi^J^l^meat, dajis la nature.
« Les bornes des espèces sont établies par les hommes et non par la nature, $k tant est qu'il y ait dans la nature de telles bornes fixes et déterminées.., La réduction que nous faisons des choses en espèces déterminées n*est destinée qu'à leur donner des noms généraux et à les comprendre sous ces noms. » (UI, VI, § 30.) On a douté plus d'une fois si le fruit qu'une femme a mia au
monde était homme : ce qui ne pourrait ôtre « si l'idée abstraite de Feesence à laquelle appartient le nom d'homme, était Touvrage de la nature et non une diverse et incertaine collection d'idées simples que rentendementuoit ensemble, et à laquelle il attache un nom, après Tavoir rendue générale pv ▼oie d'abstraction. » {Ibid^ § 26.)
Déterminer Teseence réelle des choses, ce serait découvrir la constitution réelle, intérieure, dont dépendent et dérivent toutes leurs qualités. Le malheur est que cette essence réelle nous est inconnue. Nous devrons donc nous contenter de Tessence nominak, c'est-à-dire inséparable du nom, qui n*est que l'ensemble des qualités abstraites, dont nous nous servons pour réduire les choses es genres et en espèces : « ce qu'on appelle essentiel et non essentiel se rapporte uniquement à nos idées abstraites et aux noms qu'oD leur donne.» (III, vi, § 4.) Il n'est pas jusqu'à Tessence réelle, inconnue, qui ne soit liée à Tessence nominale, et par là à nos idée abstraites.
U n'y a point de particule individuelle de matière à laquelle aucune quilitf soit si fort attachée qu'elle lui soit essentielle ou en soit inséparable. Cesseide considérer cette portion de matière comme rangée sous la dénomination d'une certaine idée abstraite ; dès lors il n'y a plus rien qui lui soit nécessaireoeot attaché, rien qui en soit inséparable. (Ibid,, § 6.)
Il n'y a donc pas à parler exactement d'essence réelle dans li nature ; ce qui est vrai, c'est que, si nous supposons Tensemble des qualités qui constituent l'or (essence nominale, pure abstractioDJ, à cette essence nominale répondra une essence réelle, c'est-à-dire une constitution intérieure, fondement des qualités observées. U pensée de Locke] c'est donc que nos divisions en genres et en espèces sont artiOcielles, qu'elles sont nécessitées par le langage, mais qu'elles ne répondent pas à une sorte de plan idéal de la nature.
« 8i nous supposons que la nature distingue les choses qui existent enauUot d'espèces par leurs essences réelles de la môme manière que nous les difitiB* guons nous-mêmes en espèces par telles et telles dénominations, nous risquerons de tomber dans de grandes méprises. » (lU, vi, 13.)
Berkeley refuse à rhomme la conception de Vnbsi' trait; le nominalisme distingué du conceptuallsin^' — David Hume : passage rapide d'images en tm*' ges» — Jusqu'à Berkeley il est difficile de distinguer le noinj* nalisme du conceptualisme : Occam n'avait pas refusé à l'esprit le pouvoir de concevoir des idées abstraites, Locke admet q»* l'idée éveillée par un nom général est composée uniquement i^
caractères communs à tous les individus dénotés par le nom. En refusant à Tesprit la conception de Tabstrait, Berkeley fonde le nominalisme moderne, qui se distingue dès lors du conceptualisme.
« Je ne sais si d'autres personnes ont cette admirable faculté d'abstraire leurs idées : pour moi je trouve que j'ai la faculté d'imaginer ou de me représenter les idées des choses particulières que j'ai perçues, de les combiner, de les séparer de diverses manières. Je peux imaginer un .homme & deux tètes, ou la partie supérieure de son corps jointe au corps d'un cheval. Je peux considérer la main, l'œil, le nez, l'un après l'autre, abstraits ou séparés du reste du corps. Mais quelle que soit la main ou quel que soit l'œil que j'imagine, il faut qu'ils aient une forme, une couleur particulière. De même mon idée d'homme doit être l'idée d'un homme blanc ou noir ou basané, droit ou contrefait, grand ou petit ou de taille moyenne. Je ne puis par aucun effort de pensée concevoir l'idée abstraite. Et il m'est également impossible de me former l'idée abstraite de mouvement distinct du corps qui se meut, et qui ne soit ni rapide, ni lent, ni curviligne, ni rectiligne, et Ton peut en dire autant de toutes les autres idées générales abstraites, d {Principes de la connaiss. hum., Introd.)
Cette théorie de Berkeley se rattache à son idéalisme. La notion de matière lui paraît le plus frappant exemple de ces abstractions inintelligibles. Si toutes nos idées sont concrètes et individuelles, ce n'est pas à dire que nous ne puissions arriver par elles à des vérités générales. Quand nous prouvons les propriétés du triangle, Tidée qui est dans notre esprit n'est pas, comme Locke le supposait, ridée abstraite d un triangle qui n'est rien qu'un triangle, qui n'est ni équilatéral, ni isocèle, ni scalène, mais l'idée concrète d'un triangle particulier ; d'où néanmoins nous pouvons conclure à tous les autres triangles, si nous avons eu soin de n'employer que des prémisses qui soient vraies d'un triangle quelconque. (Stuart Mill.)
David Hume reprend sur ce point les idées de Berkeley.
M Une étendue qui n'est ni tangible ni visible ne peut en aucune façon être conçue ; et une étendue tangible ou visible , qui n'est ni rude ni douce, ni noire ni blanche,. est également hors de l'atteinte de la conception humaine. Qu'un homme essaye de concevoir un triangle en général, qui ne soit ni isocèle, ni scalène, qui n'ait ni longueur déterminée ni proportion de côtés, et il reconnaîtra bientôt l'absurdité de toutes les notions scolastiques qui ont trait & l'abstraction et aux idées générales... {Rech. sur Ventend, hum,, sect. XII, !'« part.) Il n'y a pas d'idées abstraites et générales à proprement parler. Toutes nos idées générales sont en réalité des idées particulières attachées à un terme général, qui rappelle occasionnellement d*autres idées particulières gui ressemaient en certains points à l'idée présente à Cesprit, Ainsi, quand le mot cheval est prononcé, nous nous représentons immédiatement l'idée d'un «mimai blanc ou noir, d'une grandeur et d'une figure déterminées. Mais comme ce terme a coutume d'être appliqué à des animaux d'autres couleurs, figures et candeurs, ces idées, quoique non actuellement présentes à l'imagination, sont aisément rappelées, et notre raisonnement et conclusion procèdent de la même manière que si elles étaient actuellement présentes ». {Ibid,, 2* part., note.)
Ainsi l'idée éveillée par un terme général, c'est l'idée de l'un
quelconque des individus de la classe avec les particularités qui le constituent individu. Mais ces particularités sont considérées comme n'appartenant pas à la classe. Le terme général, grâce i r habitude, a pour effet de faire passer l'esprit aisément d^images en images, ce qui permet de négliger les traits individuels de telle ou telle image. Il n'en est pas moins vrai que Tidée générale n'est pas conçue en elle-même, indépendamment de toute représentation individuelle.
Condfllac : les idées générales ne sont que des vues de Fesprit et des mots. — Critique de la dét» nition. — Gondillac se rattache, on le sait, à l'école de Locke; son axiome favori, que la science est une langue bien faite, que Ift pensée est un calcul, rappelle le nominalisme de Hobbes. Mais il garde l'originalité d'une psychologie très ingénieuse, d'un style merveilleusement clair. On n'a pas à le traduire, on ne peutquele citer. Il remarque d'abord que la généralisation n'est pas graduellCr que l'homme ne va pas de l'individu à l'espèce, puis au genre, etc.
« Un enfant nommera arbre, d'après noua, le premier arbre que nous loi montrerons, et ce nom sera pour lui le nom d*un individu. Cependant âOD lui montre un autre arbre, il n'imaginera pas d*en demander le nom, il 1^ nommera arbre et il rendra ce nom commun à deux individus ; il le rend» de même commun à trois et k quatre, et enfin à toutes les plantei qui U paraîtront avoir de la ressemblance avec les premiers arbres qu'il a vus. 0 nom deviendra même si général qu'il nommera arbre tout ce que nous nommons plante. Il est naturellement porté & généraliser, parce qu'il lui est pi» commode de se servir d'un nom quil sait que d'en apprendre un nouveau. B généralise donc, sans avoir formé le dessein de généraliser et sans mâoie remarquer qu'il généralise. C'est ainsi qu'une idée individuelle devient touti coup générale : souvent même elle le devient trop ; et cela arrive toutes les Tois que nous conFondous des choses qu'il eût été utile de distinguer. [I^-' l'opart., ch. IV.) L'enfant le sentira bientôt lui-même, et sans dessein, « rienqu'^'i obéissant à ses besoins », il forme des classes subordonnées (arbre : cerisieTi pêcher, poirier, etc.). Nos idées commencent donc par être individuelles, pof devenir tout à coup aussi générales qu'il est possible ; et nous ne les disf^' buons ensuite dans différentes classes qu'autant que nous sentons le h^^ de les distinguer. Voilà Tordre de leur génération.
Les idées générales font partie de l'idée totale de chacun i^ individus auxquels elles conviennent ; ce sont donc des idées â^ traites qui n'ont de réalité que dans notre esprit. « Qu'est-ce au (om que la réalité qu'une idée générale a dans notre esprit ? Ce n'est qfi^ nom. » [Log.f 2' part., ch. v.) Former une classede certains objets, ce n'est autre chose que donner un nom à tous ceux que nous jugeons semblables ; et quand de cette classe nous en formons deux on davantage, nous ne faisons encore autre chose que choisir de nou-
vcaux noms pour distinguer des objets que nous jugeons différents.
a Si eo peii8a&t& Aomme je considère dans ce mot quelque autre chose qu'une dénomination, c'est qu'en effet je me représente un homme ; et un homme dans mon esprit comme dans la nature ne saurait être l'homme abstrait et général.» {Log., 2« part., ch. y.) Si les idées générales ne sont que des mots, « pour les bien déterminer il n*y a qu'un moyen, c'est de bien faire la langue... Si nous n'avions pas de dénomination , nous n'aurions pas d'idées abstraites ; si nous n'avions pas d'idées abstraites, nous n'aurions ni genres ni espèces, et si nous n'avions ni genres ni espèces, nous ne pourrions raisonner sur rien... Tout l'art de raisonner se réduit donc à l'art de bien parler. » (Log,, 2« part, ch. Y.)
En somme la formation des idées générales n'est qu'un artifice pour mettre de Tordre dans nos idées.
« Nous nous tromperions grossièrement si nous nous imaginions qu'il y a dans la nature des espèces et des genres, parce qu'il y a des espèces et des genres dans notre manière de concevoir. Les noms généraux ne sont proprement les noms d'aucune chose existante ; ils n'expriment que les vues de l'esprit lorsque nous considérons les choses sous des rapports de ressemblance ou de différence... Ce n'est pas d'après la nature des choses que nous distinguons les classes, c'est d'après notre manière de concevoir. {Log., !'• part., ch. IV.) Si les idées générales ne sont que des <:oUections d'idées simples, il est absurde de demander si de la glace et de la neige sont de l'eau, si un fœtus monstrueux est un homme, etc., toutes questions qui n'ont de sens que si l'on admet certaines essences, certaines réalités, signifiées par les mots eau, homme, etc.. Si nous avions l'esprit parfait, il y aurait autant de classes que d'individus. » {Ess. sur Vorig. des connaiss, hum,, sect. V.)
Avec le réalisme scolastique disparaît cette idée que la définition doit nous donner Tessence des choses, qu'elle doit être faite par la différence la plus prochaine et la plus propre à en expliquer la nature.
« Nous sommes encore à attendre des philosophes un exemple de ces sortes de définitions. EUes seront toujours défectueuses par l'impuissance où ils sont de connaître les essences, impuissance dont ils ne se doutent pas, parce qu'ils se préviennent pour des idées abstraites qu'ils réalisent et qu'ils prennent ensuite pour l'essence même des choses. » (Ess. sur Vorig. des connaiss, hum,, sect. V, § 8.) 11 est vrai « qu'il est bien plus commode d'entendre par ces mots homme, emrmal, une entité qui détermine et distingue ces choses, que de faire attention Il toutes les idées simples qui peuvent leur appartenir». {Ibid., § 12.) A la définition ordinaire il faut substituer l'analyse. « Ou nos idées sont simples ou elles sont composées. Si elles sont simples on ne les définira pas... Mais quoiqu'elles ne puissent pas être définies, Fanalyse nous montrera toujours comment nous les avons acquises, puisqu'elle montrera d'où elles viennent et comment elles nous viennent. Si une idée est composée, c'est encore à l'analyse seule de la faire connaître, parce qu'elle peut seule, en la décomposant^ nous en montrer toutes les idées partielles. Ainsi, quelles que soient nos idées, il n'appartient qu'à l'analyse de les déterminer d'une manière claire et précise. {Log., part. II, ch. vi.)
Éclectisme de Leibniz : le calcul phliosophique* — Logique du possible. Logique de Pactuel. — Sens des universaux. — Les genres et les espèces eipriment les intentions divines. — Après avoir suivi Técole empirique de Hobbes A Gondillac, revenons A Técole idéaliste. Nouis séparons Leibniz de Descartes, quoiqu'il s*y rattache étroitement, parce que c'est dans Leibniz qu'est Torigine de la logiqo? kantienne.
La solution que propose Leibniz au problème des universauxest très propre à nous donner une juste idée de son éclectisme et de a méthode progressive, qui comprend comme autant de iriomeDb les méthodes inférieures. Il admet les grands principes de la réforme cartésienne ; mais il défend la logique de TÉcole, il lui fait sa place, et il n*est pas jusqu*à l'empirisme de Locke qui ne soit justifié dans une certaine mesure. Pour Leibniz, comme pour Descartes, c'est dans les sciences mathématiques qu'il faut chercher l'idéal de toute science. Paire de toutes les sciences « une vaste encyclopédie démonstrative » , tel est le but qu'il veut atteindre. Pour y parvenir, il faudrait : l'^ découvrir les concepts élémentaires dont tous les autres sont formés ; 2® déterminer toutes les combinaisons possibles de ces concepts.
Qtio fado, quando orientur controversUe, non magis disputaiione opus ff»-' inier duos computistas. Sufficiet enim calarnos in mantis sumere, sedtfreque ti abacos et sibimutuo dicere : calculemm. (De Cale, philos., Erd., 84 a.)
On n'évitera pas seulement ainsi les discussions oiseuses, oa pourra par le seul calcul trouver des propositions nouvelles. Pour exprimer ces concepts simples et leurs combinaisons, on invente rait des signes d'une valeur absolue, capables de constituer une langue universelle. En opérant sur les concepts simples on atteindrait le possible, le vrai, l'essence, tout ce qui n'est pas cont^adi^ toire. Ce calcul métaphysique donnerait ce que Leibniz appelle 1^ définitions réelles.
Une définition réelle c'est celle « qui fait connaître la réalité a priorù en exposant la cause ou la génération possible de la chose définie ». [Nouv-^ 1. 111, ch. m, § 15.) Nous aurions par exemple une définition réelle et caas*i< de Tor, « si nous pouvions expliquer cette contexture ou constitution ialf Heure » {ibid., § 19) qui lui donne ses qualités sensibles. Donner de Tor unedébnition réelle ce serait donc le ramener & des concepts simples combinés seloo des rapports nécessaires, expliquer par suite ce qui le rend possible et 1>B' gendre. « Peu de gens ont bien expliqué en quoi consiste la différence de^dèb' nitions i^elle et nominale, qui doit discerner aussi Vessence et la propriété- * mon avis, cette différence est que la réelle fait voir la possibilité du défini^ e^ la nominale ne le fait point. La définition de deux droites parallèles, qui di^
qu'elles sont dans un même plan et ne se rencontrent point quoiqu'on les continue à rinfini, n'est que nominale : car on pourrait douter d'abord si cela est possible ; mais lorsqu'on a compris qu'on peut mener une droite parallèle dans un plan à une droite donnée, pourvu qu'on prenne garde que la pointe du style qui décrit la parallèle, demeure toujours également distante de la donnée, on voit en .même temps que la chose est possible et pourquoi elles ont cette propriété de ne se rencontrer jamais, qui en fait la définition nominale. (Nouv. Ess„ 1I1| ni, § 19.)
Il importe de remarquer que ces combinaisons de concepts simples nous donnent le vrai, le possible, non Tactuel. « L'essence dans le fond n'est autre que la possibilité de ce qu'on propose... {Nouv, Ess., III, m, § 15.) Je vous ai déjà dit que les essences sont perpétuelles, parce qu'il ne s'y agit que du possible. » [Ibid,, § 19.] Par elles-mêmes les combinaisons de concepts simples n'expriment donc que ce qui est possible ; elles ne sont réelles qu'en ce sens qu'elles sont vraies, que par suite elles sont des idées de Dieu. Le monde des idées, pour Leibniz, n'est pas un monde fermé : c'est un ensemble de combinaisons infiniment infinies, parmi lesquelles Dieu choisit la meilleure, la plus parfaite, pour en faire l'actuel. Par le calcul philosophique nous pourrions donc, semblet-il, dépasser la réalité proprement dite. Mais si les définitions réelles peuvent déborder l'univers actuel, elles le comprennent tout entier. Tout actuel est d'abord possible , et par suite peut être défini réellement par son essence.
Si nous pouvions manier la caractéristique univef^selle , ce calcul mathématique que Leibniz entrevoit, nous pourrions toujours ramener le réel à ses éléments rationnels et aux rapports entre ces éléments qui le rendent possible. En fait il n'en est pas ainsi. Mais de toutes les combinaisons possibles Dieu a choisi la plus riche, la plus parfaite et la meilleure. Les possibles ne sont soumis qu'au principe de contradiction ; l'actuel est déterminé par le principe de raison sufilsante. Il règne donc dans l'univers réalisé par la création un ordre que nous pouvons découvrir.
(( Lorsque nous considérons la sagesse et la puissance infinie de l'auteur de toutes choses, nous avons sujet de penser que c'est une chose conforme à la somptueuse harmonie de l'univers et au grand dessein aussi bien qu'à la bonté infinie de ce souverain architecte que les différentes espèces de créatures s'élèvent peu à peu depuis nous vers son infinie perfection... La loi de la continuité porte que la nature ne laisse point de vide dans Tordre qu'elle suit ; mois toute forme ou espèce n'est pas de tout ordre. » (Nouv. Ess., 1. III, vi, § 12.)
Le monde, tel qu'il nous apparaît, offre donc un ordre, une hiérarchie de formes, par lesquels aussi il est accessible à l'intelligence. Au-dessous de la méthode supérieure, définitive, qui va
jusqu'aux concepts simples, jusqu'aux éléments rationnels et à leurs combinaisons, il y a donc place pour la logique de rÉcole. L'une montre la génération, déûnit par la cause ; l'autre montre tout au moins les effets de Tintelligence divine et de l'ordre qu'elle établit dans les choses.
« L*art de ranger les choses en genres et en esp^es n^est pas de petite impoi^ tance et sert beaucoup tant au jugement qu*à la mémoire... Une bonne partk de Tordre en dépend... et ceux qui ont disposé toutes sortes de notions so« certains titres ou prédicaments sous-diyisés ont fait quelque chose de fort utile. )» {Nouv. Ess., 111, m, § 9.)
Cette logique de l'École permet de donner les définitions que Leibniz appelle nominales , définitions qui, contrôlées par l'expérience, deviennent en un sens des définitions réelles, puisque de l'actuel on peut conclure au possible.
« La définition nominale notas tantum rei discemendx ab aliis eonlinet, oontieoC seulement les caractères de la chose que Ton veut distinguer des autres. Ainsi définir Tor par ses propriétés, c*est en donner une définition nominale ; mtis cette définition nominale se trouve ici réelle aussi, non par elle-même (careDe ne fait point connaître a priori la possibilité ou la génération des corps), maii par l'expérience, parce que nous expérimentons qu'il y a un corps où ces quir lités se trouvent ensemble ». (Nouv, Ess., 111, ni § 19.)
Nous savons maintenant en quelle mesure Leibniz est réaliste. Ce n'est pas à coup sûr à la façon des Scolastiques. Les genres et les espèces ne sont pas pour lui des êtres irréductibles existant avant les choses ; les genres et les espèces sont déjà des notions complexes, que l'analyse ramènerait à des concepts simples combinés selon des rapports nécessaires. Mais les genres et les espèces expriment la raison souveraine, ils répondent à la volonté de Dieu, aux effets du choix divin, qui, de tous les mondes possibles, a choisi celui qui réalisait le plus de perfection. Par cela même que Leibniz se rapproche de la métaphysique d'Aristote, il rend une valeur à la logique qui lui est intimement unie.
« La généralité consiste dans la ressemblance des choses singulières^ et cetU ressemblance est une réalité. {Nouv. Ess., III, iii,§ il.] C'est la nature des choses qui fixe ordinairement les limites des espèces, par exemple de Thomme et de It bête, de l'estoc et de la taille. » (Nouv. Ess., Ill, v,§ 9.) Leibniz accorde une réalité même aux qualités de l'esprit. « Les qualités de l'esprit ne sont pas moint réelles que celles du corps. Il est vrai qu'on ne voit pas la justice comme un cheval, mais on ne l'entend pas moins, ou plutôt on l'entend mieux ; elle n'est pas moins dans les actions que la droiture ou l'obliquité est dans les mouTements, soit qu'on la considère ou non. n (Nouv. Ess., III, v, § 12.) Sans doute en dernière analyse la philosophie de Leibniz n'admet que des monades, des êtres simples; et le principe des indiscernables exige que la nature ne produise jamais deux
^tres identiques : on ne trouve donc jamais les dernières espèces logiques, 'et Jamais deux individus réels ou complets d*une même espèce ne sont parfaitement semblables. {Nouv. Ess., III, vi, §8.) Mais ce n'est pas à dire qu'il n*7 ait rien d'essentiel aux individus, que rien ne réponde dans la réalité À nos notions générales. « Je crois qu'il y a quelque chose d'essentiel aux individus et plus qu'on ne pense. Il est essentiel aux subst^inces d'agir, aux substances créées de pàtlr, aux esprits de penser, aux corps d'avoir de i'éten* due et du mouvement ; c'est-à-dire, il y a des sortes ou espèces dont un individu ne saurait {au moins naturelLem^nt) cesser d'être quand iJ eu a été une fois, quelques révolutions qui puissent arriver dans la nature... » [Noun, Ess., m, VI, § 1.) « Et si nous avions la pénétration de quelques génies supérieurs et connaissions assez les choses, peut-être y trouverions-nous des attributs fixes pour chaque espèce, communs à tous ces individus et toujours subsistants dans le même vivant organique, quelques altérations ou transformations qui pussent arriver ; comme dans la plus connue des espèces physiques, qui est l'humaine, la raison est un tel attribut fixe qui convient à chacun 4es individus, et toujours inamissiblement, quoiqu'on ne s'en puisse pas toujours apercevoir. » {Nouv. Ess., 111, \i, § 14.)
Nous voyons en quel sens Leibniz rend une valeur à la logique «de rÉcole et une réalité aux universaux. « Les relations et les ordres ont quelque chose de ïêtre de raison, quoiqu'ils aient leur fondement dans les choses ; car on peut dire que leur réalité, comme celle des vérités éternelles et des possibilités, vient de la suprême raison. » [Nouv. Ess., II, xxv, § 4.) Mais « Texislence réelle des êtres qui ne sont point nécessaires est un point de fait ou d'histoire ». {Nouv. Ess., III, v, § 3.) 11 ne faut donc pas se hâter d'établir des genres et des espèces, et c'est ici le lieu de reconnaître le rôle de Texpérience. Dès que nous nous attachons à des caractères vraiment communs , quelque chose répond dans la réalité à notre généralisation ; mais nous devons autant que possible nous approcher de Tordre naturel ; pour cela, ne pas prendre au hasard nos principes de classification.
« Nous pouvons dire que tout ce que nous distinguons ou comparons avec Térité, la nature le distingue ou le fait convenir aussi, quoiqu'elle ait des distinctions et des comparaisons que nous ne savons point et qui peuvent être meilleures que les nôtres. Aussi faudra-t-il encore beaucoup de soin et d'expérience pour assigner les genres et les espèces d'une manière assex approchante de la nature... Chaque fondement de comparaison mérite des tables à part. » (Aouv. Ess., UI, VI, § 14.)
Lee sciences naturelles ont fait de grand progrès r Leibniz ne peut se contenter de Y arbre de Porphyre, des généralisations banales de l'École, et il marque nettement la nécessité de l'expérience pour la classification, en même temps que la distinction des classifications artificielles et naturelles. La plupart de nos divisions ne sont que « provisionnelles », bien souvent « nos marques ne sont que
conjecturales ». Leibniz va jusqu'à admettre en une mesure et à titre de simple hypothèse un transformisme relatif.
<c T1 peut y ayoir eu un temps où les espèces étaient plus sujettes à changer qu'elles ne sont présentement parmi nous, et plusieurs animaux, qui oot quelque chose du chat, comme le lion, le tigre et le lynx, pourraient avoir été d'une même race... Aussi je reviens toujours à ce que j*ai dît plus d'une fous que nos déterminatiùns des espèces physiques sont provisionnelles et proporlmnelles à nos connaissances, » {Nouv, Ess., 111, vi, § 23.)
Telle est la doctrine compréhensive de Leibniz : elle concilie les exigences de Tempirisme, les traditions de l'École et les ambitions du cartésianisme. L'expérience est un premier moment, elle compare les choses, nous apprend leurs rapports réels; la logique met à profit ces données de l'expérience, et, reposant sur l'ordre, repose sur un fondement naturel; le calcul philosophique nous transporte au delà de l'actuel dans le possible^ et nous donne la connaissance yéritable qui est la connaissance par les causes.
Kant : la logique est une science purement fo^ nielle. — Théorie conceptuallste des notions générales. — On peut dire que jusqu'à Kant la logique a été considérée comme une science pratique. Déjà, pour Aristote, elle esl une théorie de la science et de la méthode qu'il y faut appliquer. Même au moyen âge, où elle tient une si grande place, elle n'est pas tant une science indépendante, existant pour elle-même, que l'instrument de toute recherche scientifique. Enfin, les Cartésiens et les Jlmpiriques s'accordent à la définir l'art de penser ; ils la considèrent comme intimement liée à la pratique, à la méthode. Tout autre est la pensée de Kant. La logique, suivant lui, n'est pas l'Or ganon des sciences; elle est une science pure, abstraite, formelle. sans aucun rapport aux objets de la connaissance. Elle est une sorte de mathématique des formes les plus générales et les plus abstraites de la pensée.
«c Depuis Aristote la logique n*a pas eu à faire un pas en arrière,... et jusqu'il elle n'a pu faire un seul pas en avant ; ainsi, selon toute apparence, elle sembla arrêtée et acheyée... Si la logique a été si heureuse, elle ne doit cet avantage qu'à sa circonscription, quiTautorise et même Toblige & faire abstraction de tous les objets de la connaissance et de leur différence, et qui veut que rentendement ne s'y occupe que de lui-même et de sa forme. » {dit. de la /fl»** pure, Préf. de la 2* édit.) — « Si nous faisons abstraction de toute connaissanc* que nous ne pouvons acquérir qu'à Foccasion des objets, et que nous réfléchi*' sions seulement à Fusage de Tentendement en général, alors nous découvrooi ces règles absolument nécessaires sous tous les rapports et sans aucun égti^ aux objets particuliers de la pensée, parce que sans elles il n'y aurait pM^^* pensée. Ces règles peuvent donc être considérées a priori, c'est-à-dire tW^pW"
LE PROBLÈME DES IDÉES GÉNÉRALES oi5
damment de toute expérience, parce qu'elles contiennent simplement, sans distinction d*ohjets, les conditions de Tusage de l'entendement en général, qu'il soit pur ou expérimental. D*où il suit que ces règles générales et nécessaires de la pensée n'en peuvent concerner que la forme, et nullement la matière. (Log„ tr. L, p. 4.)
La logique ne peut donc déterminer la méthode des sciences, sans cesser d'être elle-même, toute science portant sur un objet donné. {Ibid., p. 5.) La confondre avec la psychologie ou la métaphysique, c'est la dénaturer. La logique fait abstraction de tout le contenu de la connaissance ; n'ayant point de principes empiriques, elle n'a rien à tirer de la psychologie, « elle est une doctrine démontrée, et tout y doit être parfaitement certain a priori ». {Critique de la raison pure, Introd. à la 2* part.) Ainsi isolée de la psychologie, de la méthode, de tout rapport à l'objet de la connaissance, la logique se réduit à une théorie du raisonnement syllogistique, de la pensée purement analytique, « elle ne s'occupe que des règles de la pensée dans les notions, les jugements et les raisonnements ». {Log,, p. 42.)
Dans sa théorie de la notion ou de Vidée, Kant résume avec précision , mais avec une certaine sécheresse, la doctrine de l'École. <c La notion est une représentation générale {reprassentaiio per notas comrmmes, par des caractères communs) ou réfléchie {discursiva). Elle est donc une idée susceptible d'être contenue dans celles de plusieurs choses différentes » (animal, par exemple, dans cheval, homme, etc.). [Log., p. 132-133.) On forme les notions par la comparaison , par la réflexion ou attention donnée aux caractères communs, par l'abstraction ou l'élimination de tout ce par quoi les représentations données se distinguent. Kant veut qu'on donne au mot abstraire un sens unique , qu'on ne l'emploie que dans le sens de faire abstraction de, c'est-à-dire de négliger. En ce sens l'abstraction n^est qu'une condition négative dans la formation des concepts. L'abstraction logique continuée donne toujours naissance à des notions supérieures (plus étendues) ; la détermination logique (addition de caractères) continuée fait toujours naître des notions inférieures. On détermine l'extension d'une notion par la division, sa compréhension par là définition.
Il est facile de voir que la doctrine de Kant est un conceptualisme : c'est une conséquence nécessaire de la définition même de la logique. « La logique générale, faisant abstraction de toute matière de la connaissance, ne peut considérer la notion que par rapport à sa forme, c'est-à-dire seulement au point de vue sub-
J. HiST. DE L\ PHIL. 35
jectif. » (Log.y p. 437.) Ce qui intéresse la logique, c'esl la génénlité de la notion, son rapport aux termes qu*e]le contient, enoo mot, ce qui en fait la condition du jugement. Quand on parle d'efsence en logique, on entend seulement l'ensemble des caractère élémentaires compris dans une notion et permettant de la iëiaminer.
n ne s'agit pas du tout dans cette explication de Vessence réelle ou natvélt des choses, que nous ne pouvons nullement connaître : car la logique, fùiot abstraction de toute matière de la connaissance, par conaéqnant aussi de k chose même, n'envisage que Tessence logique (ou nominale) des cboses-B cette essence est facile à faire connaître, il suffit pour cela de la conoaissua de tous les prédicats par rapport auxquels un objet est déterminé par ss imk tion ; au lieu que pour connaître Teaaence réelle de la chose (esse rei^ il Uêt drait avoir la connaissance des prédicats dont dépend tout ce qui fait ptfti* de son existence, comme principes de détermination. (Log,, p. S8.)
Telles sont les vues de Kant sur la Logique formelle, Qaantàct qu*il appelle Logique tranicendantale, sa théorie des catégorieir nous Tavons expliquée plus haut (i"* part., Problème de la nMj'
Hegel : la logique identifiée avec la métapkjsique* — Pour Hegel, la logique se confond avec la métaphysltpe- Dans la Critique de la raison pure, Kant avait cherché à montitf que la forme et le contenu de la pensée sont indépendants Tiuid^ l'autre » et il avait rapporté la forme uniquement à reBprit(|V pense, le contenu ou la matière aux objets qui l'affectent. Ge qv caractérise Hegel, c'est qu'il identifie le contenu etlaforme delaeo^ naissance, la pensée et l'être. C'est assez que l'esprit développe ^ suite nécessaire de ses idées, pour qu'il reproduise révolutionna cessaire des choses. La logique, pour Hegel, est la science deli pensée pure, abstraction faite de tout objet, et même de toutsujek<i^ la pensée ; l'être étant identique à la pensée, elle est donc la science des formes les plus générales de Texistence; elle est, à la réaiii^ ce qu'un plan est à une ville. La logique de l'Ecole ti*ouve sapl>^ dans la construction grandiose de Hegel ; mais le concept {Begnf^ le jugement et le raisonnement ne sont plus seulement despr^ cédés de l'esprit, ils y prennent une valeur objective , ils y devieD* nent des lois des choses, immanentes à la nature, expriméesptf l'évolution de l'univers *.
I. flous ne pouvons que signaler cette tram- nérale. Nous reoTOyons k la belle eip***
formation de la logique dans l'école hégélianoo. de M. Vscherot dtnt U Méiapkjfi f* ^
11 nst impossible d'isoler la doctrine du coif- ' Science, 2*édit.} t. llf. cept qui a** de ions que par k dédaetion gà-
LE PAOBLÈME DES IDÉES GÉMÉRALES SCV
UMnUtoii reprend la tléflaitioii kanUonne dm la logique. — Théorie leg;iqae des eoncepts. — La logique de TÉcoie eompléiée par la théorie de linvolution et «le la eoerdination* — Hamllion accepte et reprend les idées de Kant^sur la nature de la logique. 11 la définit : « la science des lois de la pensée en tant que pensée. » Ce qu'il entend par là, c'est que
L^objet de la logique n^est pas le contenu actuel de la connaissance, les objets particuliers ou les vérités que nous connaissons, mais seulement la manière de les connattre, ce que Tesprit fait quand il conoalt ou pecse, en dehors de tout rapport avec les choses particulières sur lesquelles il pense ; la théorie de l'acte de la pensée, en tant que cet acte est le môme dans toute pensée, ou peut être ramené À des principes uuirexaela. (Siuart Mill« Pkiim» de Ham., tr. fr.« p. 434.)
Un passage de M. Mansel» disciple de Hamilton, éclaircii la pensée du maître. (Stuart Mill, ibid,, p. 447.)
La logique reconnaît pour logiquement valables tous les concepts, jugements et raisonnements qui, directement ou indireclement, nMmpliquent pas contradiction ; elle les prodtme pensées légitimes en tant qu'elles ne se détruisent pas elles-mêmes... laissant à telle ou telle partie de la science matérielle à déterminer si les mêmes produits de pensée sont garantis par le témoignage de telle ou telle expérience spéciale.
Aillai la logique ee préoccupe seulement de Faceord de la pensée arec elle-même, elle ne comprend que la théorie du raisonnement syllogistique, elle n'a rien à faire avec la méthode des sciences particulières. Bacon est un méthodologiste ; il n'est pas un logicien.
Hamilton définit le concept « la connaissance ou l'idée du caractère ou des caractères généraux, du point ou des points, dans lesquels une pluralité d objets coïncide ». (Lect,, t. Iff, p. 122.) Dans la formation d'un concept on peut distinguer quatre moments. Il faut d'abord la perception ou le souvenir d'une pluralité d'objets. En second lieu, la comparaison s'applique à ces objets et leurs div6r-< ses qualités sont jugées semblables ou dissemblables. En troisième lieu, un acte de volition, appelé cUtention, concentre la coàacience sur les qualités dont on reconnaît la similitude ; et cette concentration de la conscience sur ces qualités suppose que la conscience fait abstraction de celles qui ont été reconnues dissemblables, et à ce titre mises de côté. En effet, le pouvoir deia conscience est limité, et sa clarté et sa précision sont en proportion de la simplicité et de l'unité de l'objet. « L'attention et l'abstraclion sont les deux pôles du même acte de pensée : comme les deux plateaux opposés d'une balance, l'un doit monter quand lautre descend. » Le quatrième
If
548 HISTOIRE DE LA PHII^OSOPHIE
moment c'est la synthèse dans la conscience des qualités reconnafé semblables et mises en pleine lumière par l'attention. [Lect.j III, p. 132-133.) On pourrait considérer comme un cinquième moment la dénomination, Hamilton admet bien que Tesprit est capable, sans Taide du langage, de certains concepts élémentaires;
Mais un signe est nécessaire pour donner de la stabilité à notre progrès iatellectuel, pour fixer chaque pas de notre marche, et en faire un nouveau poiat de départ pour de nouveaux progrès. Une armée peut se répandre suruopiTs, mais elle n'en fedt la conquête qu'en y établissant des forteresses. Les mol^ sont les forteresses de la pensée... Prenons un autre exemple. Vous avexestendu parler du percement d'un tunnel dans un bant; de sable. Dans cette opération il est impossible de réussir à moins qu'à chaque pas on ne se mette ei sûreté en bfttissant une voûte de maçonnerie, avant de creuser plus avant Or le langage est précisément pour l'esprit ce que la voûte est pour le tuond Le pouvoir de penser et le pouvoir de creuser ne dispensent pa^, le premin du mot, le second de la maçonnerie, mais sans ces auxiliaires aucune des dm opérations ne pourrait aller au delà de son premier pas. (P.i38'139.)
Cette théorie psychologique de la formation des concepts amène Hamilton à soutenir, comme Berkeley, que les concepts « soal tout à fait incapables d'être réalisés dans la pensée ». Formés ptr comparaison ils n'expriment qu'une relation.
Du moment que nous voulons nous représenter ces généralités abstraite comme objets absolus, & part, hors de toute relation avec dea réalités ececrëtes ou individuelles, leur nature relative reparaît tout k coup; noustreevons, en effet, qu'il est impossible de nous représenter aucune des qualités et primées par un concept, si ce n'est comme attachée à un objet individaeiH déterminé, et toute leur généralité consiste en ce que, si nous devons noasi^ figurer sous la forme d'un certain individu de la classe, nous pouvons le fao* sous la forme de l'un quelconque d'entre eux... (Lect., IH, p. 128-^.) Le cooff^ cheval, par exemple, ne peut, restant un concept, c'est-à-dire une attributsuniverselle, être imaginé, mais à moins d'être imaginé, il ne peut s'appliq^i^ à aucun objet, et à moins d'être appliqué à un objet quelconque, il ne p!<l être conçu. (P. 135.)
11 ne suit pas de là toutefois, suivant Hamilton, que les concefit^ soient de purs mots « et qu'il n'y ait rien de général dans la pensé* même ». (P. 136.) L'origine de toute la controverse entre nomiMlistes et conceptualistes est, selon lui, l'emploi équivoque df^ mêmes termes pour désigner les représentations de rimagioatioE et les concepts de l'entendement. Il semble, d'après cela, que, s l'imagination ne peut se représenter quelque chose de générale* d'universel, la pensée proprement dite le peut. Mais HamiltoDOt vient-il pas de dire tout le contraire à propos du concept cheval?
Si un concept, lui objecte Stuart Mill, n'existe pas comme objet distinct et indépendant de pensée, s'il n'est jamais qu'une partie d'une image concret?et s'il n'a rien qui le distingue des autres parties, si ce n'est une somme d'it-
tention qui lui est garantie par l'association spéciale qui l'unit à un nom, que signifie la place suprême qu'on assigne aux concepts dans toutes les opérations intellectuelles? Â-t-on le droit de fonder la logique tout entière, toute la théorie du jugement et du raisonnement sur une chose qui n*a qu'une existence fictive et interprétatiye ?... Se peut-il que nous pensions et raisonnions au moyen de ce qui ne peut être pensé, de ce dont nous ne pouvons avoir conscience ? {Philos, de Ham,, trad. fr., p. 379-380.)
Hamilton expose dans le détail la théorie logique des concepts. Il étudie tour à tour leur quantité (extension — compréhension) ; leur qualité (clarté et distinction — obscurité et indistinction) ; leur imperfection (psittacisme); leurs relations considérées selon Textension (exclusion — coextension — subordination — coordination — intersection); selon la compréhension (notions similaires — réciproques — concordantes — opposées contradictoirement — contrairement). Hamilton prétend compléter la théorie classique du concept et par suite toute la logique formelle en ajoutant aux relations selon la compréhension, déjà reconnues et étudiées dans l'École, les relations qull désigne sous les noms d'involution et de coordination.
Ces relations ont été Tune et l'autre négligées par les logiciens, et par suite une des deux grandes formes de notre raisonnement leur a nécessairement échappé. Tout raisonnement, en effet, est soit du tout aux parties et des parties au tout, selon la quantité de l'extension ; soit du tout aux parties et des parties au tout, selon la quantité de la compréhension. Il y a une inférence déductive et inductive, selon l'extension et selon la compréhension, et si le raisonnement sous l'une ou l'autre de ces quantités devait être omis, c'était plutôt peut-être celui que les logiciens ont exclusivement étudié. Car la quantité d'extension est une création de l'esprit et elle n'est créée qu'au moyen de la quantité de compréhension, en tant qu'elle en est abstraite, tandis que la quantité de compréhension est donnée dans la vraie nature des choses. La première quantité (extension) est donc secondaire et factice ; la seconde (compréhension) est primaire et naturelle. (Lect., III, p. 217-218.)
Entendons bien Hamilton ; il reproche aux logiciens de n'avoir fondé la théorie du raisonnement syllogistique que sur les rapports extensifs des termes : (animal — homme — Pierre) ; et il soutient qu'il y a une forme de raisonnement qui repose sur l'analyse de la compréhension. 11 s'étonne d'autant plus que les logiciens aient négligé le raisonnement fondé sur la quantité intensive qu'ils ont formulé nettement la loi sur laquelle , selon lui , repose toute la logîque de la compréhension. Cette loi est la suivante : « le caractère du caractère est le caractère de la chose; le prédicat du prédicat est le prédicat du sujet {nota notx est nota rei ipsius, prasdicatum prœdicati est prxdicatum subjecti) : par exemple : tous les attributs compris dans animal sont compris dans homme. En un
mot, selon Hamilton , on a laissé de côté toute une moîfié deh syllogistique. On n'a étudié que le raisonnement selon TextensioD: on n'a pas vo qu'il y a un raiftonnement selon la compréhensioD, et cela parce qu'on n*a pas insisté sur les relations d'involvtm et de coordination.
Nous verrons dans la théorie du syllogisme comment se conr trùit le raisonnement selon la compréhension ; nous n'ayons ifl qu'à entendre les relations sur lesquelles il se fonde. La remarqœ capitÀle, c'est que , sous le rapport de la compréhension aussi bia que soos celui de l'extension, les concepts sont l'un à l'antre dan la relation du contenant et du contenu. Cette relation dans li quantité intensive (compréhension) peut être appelée tnvoiviwny enveloppement. Prenons des exemples. Le concept homme a»prend deux attributs constitutifs : raisonnable, animal. Mais chacm de ces concepts partiels, qui réunis composent la compréhensici du concept total homme, est à son tour un tout composé de parties- Le concept animal comprend par exemple comme éléments tiivant, sensible, organisé. Chacun de ces éléments est à son tourtf tout relatif, divisible en concepts partiels qui le constituent U terme de l'analyse ne peut être que les attributs simples, que ^ éléments derniers , irréductibles, dans lesqnete la série peut être résolue. Comme les parties des parties sont des parties du tout, k concept homme, qui comprend immédiatement les concepts i^ ionnable et animal, comprend médiatement leurs parties et Hs parties de leurs parties, jusqu'au terme du développement No»* pouvons dire non seulement que l'homme est un animal, o>* qn*il est un être vivant, un être sensible, etc. (HT, p. 143-i**! Nous entrevoyons comment il est possible de tirer des conclusioos de cet enveloppement des concepts élémentaires et simples dans un concept plus complexe et plus riche. La notion enveloppante {involving) ou le tout est ici la notion la plus complexe ; la notK* (involved) enveloppée ou la partie est la notion la plus simple Deux notions sont coordonnées selon la compréhension quand? ^ s'enveloppant pas Tune l'autre , elles constituent par leur réunion une notion dans laquelle elles sont, Tune et l'autre, non paso^ diatement, mais immédiatement comprises. Ainsi dans komme^f^ notions animal et raisonnable sont coordonnées. « Les notiom coordonnées dans le tout de la compréhension, sont, en ce qui ^ des caractères distinctifs, différentes sans une ressemblance. Ell^* sont ainsi, pro tanto, absolument différentes, et par suite sont proprement appelées disparates {notiones disparai»), » L'importance
•qu'Hamilion et ses disciples attachent à ce complément de la théorie du concept, s'explique par les conséquences qu*il a pour la (théorie du raisonnement déductif.
Staart MiH : la logique i^esA pas une selenee fbmielle ; c log^f que de la vérité. » — Imposslbfllté de concevoir Tabstralt et le général : nomlnalisme. — Pour Hamilton , comme pour Kant, la logique est une science purement formelle : elle ne sait rien de la vérité ou de la fausseté des propositions elles-mêmes, elle n'en tient pas compte; •dans le raisonnement elle ne garantit ni les prémisses, ni la conclusion, mais seulement la conséquence des premières à la derfiière; pour elle, « tout ce qui n'est pas contradictoire est Trai ». Stuart Mill, qui a critiqué pas à pas avec tant de force et de subtilité la doctrine d*Hamilton, se fait de la logique une idée toute contraire. Hamilton restait dans la tradition de l'École; Stuart Mill n'est paa an réformateur, mais un révolutionnaire; non pas 'qu'il rejette en bloc les vérités acquises; mais en les interprétant il en bouleverse toute Téconomie. Mill ne veut pas qu'on isole la logique de la vérité.
Ls logique est l'art de penser correctement et la science des conditions d'une pensée correcte. (Philos.de Bcan.,XT. fr., p. 440.) Elle ne peut donc dédaigner la vérité, faire abstraction de la matière de la connaissance, puis- •que la pensée n'est vraiment correcte que quand elle est en accord non seulement avec elle-même, mais encore avec les faits. Quel est avant tout le but •de la pensée t Assurément la conquête de la vérité. Assurément l'élément. Je ne dirai pas unique, mais essentiel d'une pensée valide, c'est que ses résultats soient vrais... (/6{flE., p. 445.) Ce n'est que parce qu'elle peut servir à atteindre la Térité matérielle que la validité formelle d'une opération de pensée a quelque valeur. (Ihid., p. 4Si .) La logique ne s'occupe pas des vérités immédiatement •connues ; son domaine est limité aux vérités connues par rintennédialre d'autres vérités ; elle est la science de la preuve ; mais elle est la théorie complète de la constatation de la vérité par raisonnement ou inférence (£oj^., 1. 1^^, trad. fr., p. 234) ; la logique formelle, la logique de la conséquence n'est qu'un chapitre, une partie subordonnée de la logique générale, de la logique de la vérité.
Pour renouveler la logique, en la ramenant aux faits et à la réalité, pour lui enlever tout caractère scolastique, Stuart Mill s'attaque à ce qui, depuis Arîstote, avait paru aux logiciens Téiément essentiel des opérations logiques*. 11 enlève toute existence indépendante, même dans l'esprit, à l'universel. L'ancienne logi-
1. H. V. Brocbard a bien mis ce point en lumière dans ses articles sur la logique de Stuart MiU, Beûue philo9ophiqm, t. Xll, 1S81.
oo2 HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
que, reposant tout entière sur la quantité des idées générales el sur leur enveloppement réciproque, tombe du même coup. Hamilton avait admis, comme Berkeley, que le concept ne peut être un objet indépendant pour la pensée, et cependant, par une apparente contradiction, il avait exposé toutes les opérations de rintelligence avec le langage et les suppositions du conceptualisme. (Pkibs. it Ham,, trad. fr., p. 379.) Stuart Mill prétend être plus conséquent et plus radical. Selon lui les concepts ne sont rien. Berkeley a raison, il est impossible de représenter ou de concevoir une chose «j général. Quand il y a dans Tesprit autre chose qu'un mot, c'eâ toujours une image concrète. L'objet de la pensée, ce n*est jamé Thomme, le cheval, le triangle; c'est toujours un homme, unche val, un triangle. Gomment donc expliquer l'illusion psychologique qui a donné naissance au conceptualisme.
A proprement parler nous n'avons pas de concepts généraux, nous n'aro» que des idées complexes d'objets au concret ; mais nous pouTons porter esdiisiyement notre attention sur certaines parties de Tidée concrète ; et par ^ attention exclusive nous donnons à ces parties le pouvoir de déterminer exclo* sivement le cours de nos pensées, telles que Tassociation les évoque subséquemment ; et nous sommes à même de suivre un enchaînement de médititions ou de raisonnements relatifs à cei^ parties seulement, tout comme si do» étions capables de les concevoir séparées du reste. {Philos, de Ham.. p. 31i- Ce qui contribue le plus à nous donner ce pouvoir, c'est l'emploi des signes et surtout des noms. Nous créons une association artificielle entre les attribut: communs à un groupe d'objets, et une certaine combinaison de sons articoi^- Quand nous entendons le son, s'éveille dans notre esprit Tidée d'un certaff objet possédant ces attributs, et dans cette idée ces attributs seuls sontsifgérés vivement & l'esprit, tandis que la conscience que nous avons du reste d« l'idée concrète demeure faible. Gomme le nom n'a été directement asso» qu'à ces attributs, il peut d'ailleurs les rappeler aussi bien sous une coinii* uaison concrète que sous une autre. {Phiios, de Ham,, p. 372.) Ainsi jami» nous ne pensons le général, toujours 11 y a dans l'esprit quelque image concrète ; mais cette image varie selon les cas, tandis que l'association an QO" avec les attributs, qui forment sa signification conventionnelle, devient v plus en plus forte.
En un mot le nom représente une habitude de Tesprit , celle de porter une attention spéciale et plus ou moins exclusive sur w^ taines parties de la présentation des sens ou de la représentation de rimagination dont nous avons conscience. Or cette habitude sw jective fait toute la réalité du concept, le concept n'existe dont que par le mot. Stuart Mill ne prétend pas d'ailleurs donnerai! mot une existence indépendante, lui attribuer, comme CondiU*^' le pouvoir de penser pour nous; le mot ne représente qu'une ha^i' tude de l'esprit; en dernière analyse ce qui existe ce sont les m' particuliers, point de départ de toutes ces opérations successives-
On ne peut fondeur la logique sur les concepts qui ne sont pas objets de la pensée.
Si le concept n*existc pas comme objet distinct et indépendant de pensée, s'il n^est jamais qu'une partie d'une image concrète, et s'il n*a rien qui le distingue des autres parties, si ce n'est une somme d'attention, qui lui est garantie par l'association spéciale qui Tunit à un nom, que signifie la place suprême qu'on assigne aux concepts dans toutes les opérations intellectuelles? Ne serait-il pas plus clair et plus vrai de dire que nous pensons au moyen d'idées de phénomènes concrets, tels qu'ils sont présentés dans l'expérience ou représentés dans l'imagination, et au moyen de noms qui, en vertu de leur association particulière avec certains éléments des images concrètes, arrêtent notre attention sur ces éléments ? {Philos, de Ham., p. 380.)
De même il ne faut pas parler de la quantité, de Textension, de la compréhension des concepts. Il faut dire simplement que le nom générique dénote les objets et connote les attributs. Oiseau, par exemple , dénote les aigles , les moineaux, les corbeaux, les oies, etc., et conn9te la vie, les ailes et les autres propriétés à cause desquelles nous appliquons le nom. 11 ne s'agit là en somme que de la double signification des noms génériques. La théorie de la définition doit être aussi modifiée conformément à ces principes.
L'idée la plus exacte et la plus simple qu'on puisse donner de la définition, c'est qu'elle est une proposition déclarative de la signification d'un mot, la signification usuelle ou celle que celui qui parle ou écrit entend attribuer au mot dans un but particulier. {Log.y tr. fr., t. !«', p. 149.) L'ancienne logique prétendait exprimer par la définition l'essence de la chose définie, c'est-à dire le fond cacbé, primitif, sans lequel elle ne peut ni exister ni être conçue, le quelque chose qui la fait être ce qu'elle est, le principe et le résumé de toutes ses autres propriétés. Rien de plus stérile que ces propositions soi-disant essentielles, elles sont purement verbales. « Tout ce qu'il y a de vrai dans l'assertion que l'homme ne peut être conçu sans la rationalité, c'est que s'il n'avait pas la rationalité il ne serait pas considéré comme un homme. Il n'y a impossibilité ni dans la conception, ni, autant que nous sachions, dans la chose. L'impossibilité ne résulte que des conventions du langage, qui ne permettraient pas, même la chose existât-eUe, de lui donner le nom exclusivement réservé aux êtres raisonnables. » (Log,, t. I«r, p. 121.) La nature d'un être est un ensemble complexe de qualités; aucune définition ne peut déclarer toute cette nature, et toute proposition qui affirme une qualité quelconque de la chose déclare une partie de cette nature. (Log., 1. 1", p. 161.)
11 faut donc renoncer à lespoir chimérique de démêler sous les propriétés accidentelles une propriété essentielle, principe et abrégé de toutes les autres.
Toutes les définitions sont des définitions de noms et uniquement de noms. Seulement, tandis que certaines définitions ne sont expressément que l'explication du sens d'un mot, certaines autres, outre l'explication du mot, impliquent qu'il existe une chose correspondant à ce mot. {Log., p. 161.) On dit
ptrfoi8 quelesdéfiaitions sont les principes des sciences. Rien de plot fin
La définition est une proposition identique qui n'apprend rien que Tusa^^ la langue, et de laquelle on ne peut tirer aucune conclusion relative à do faits. {Log,, t. ]•', p. 162.)
La vérité €*e8t que certaines définitions, en même temps qu'elle expliquent le sens d*un mot, affirment l'existence d*une chose rf pondant au mot. C'est celte réalité, c'est ce fait qui peut deveur « le fondement de tout un édifice de vérités scientifiques ». il £ii renoncer à l'espoir de découvrir des formules magiques, qui cobtiennent l'essence des choses. La définition» comme le concept, bo* ramène aux mots, et par les mots aux faits, aux expériences qu'ils résument.
Conclusion. — Dans cette longue histoire nous avons Iroim trois grandes théories en présence ; le réalisme, le conceptualisoe. le nominalîsme. Le réalisme, tel qu'il a été soutenu au moyen ip n'est plus qu'un fait historique. Il n'est pas un philosophe qui ^ mette aujourd'hui l'existence de l'homme en soi. Mais le réaliflK n'a pas cessé d'exister, si l'on entend par là une doctrine qo^ admet dans les choses une raison qui rende possible et la logique: ^ sa valeur objective. Le nominalîsme et le conceptualisme, jusfoi Berkeley, sont bien difficiles à distinguer. Berkeley donne un sa» à cette distincUon en refusante l'esprit toute conception du g^ rai et de l'abstrait. Tout empirisme conséquent est nomioalis^le nominalisme, en supprimant l'universel, ruine le fondement^ la logique formelle. Ce qu'il faut retenir du nominalisme, ce eofl^ ses observations très justes sur Timpor tance du langage elsorl» nécessité de ne pas isoler la pensée de la réalité. Le conceptualisait admettant l'existence de l'universel, au moins dans la penstt comme une forme que l'esprit dégage des choses, comme untyp qu'il construit selon des règles fixes, suffit à l'existence de I» ^ gique formelle. Mais cette logique formelle constituée, il estdiffi^^k de ne pas s'interroger sur sa valeur pratique. N'est-elle rien * plus qu'une sorte de jeu mathématique, où la pensée, seule «^ elle-même, n'a d'autre devoir que celui de ne pas se conlredif* n'a-l-elle pas une valeur objective, et dans ce cas qu'est-ce qui^ fonde? La vraie position des logiciens est peut-être celle duco»* ceptuâlisme, mais elle est bien difficile à tenir. L*empiriqu« f' Tévolutionniste lui opposent qu'il n'y a dans la nature ni genresni espèces, que ses abstractions, considérées ainsi absolumenl sont des cadres arbitraires, toujours brisés par le mouvemeal '^
^emead des cboBes. La question des genres et des espèces oblige la logique h sortir des limites dans lesquelles elle aimerait à s'enfermer; par la doctrine de l'évolution elle envahît, comme au temps •de Platon et d'Aristote, la philosophie tout entière. Si la logique suppose dans l'esprit l'universel, ou elle n'est qu'on jeu intéressant qui porte sur des abstractions, sur de purs possibles, ou il y a dans la réalité un concours stable de mouvements et de lois qui répond à Funiversel dans Tesprit*. Le conceptualtsme est ainsi poussé vers le réalisme, qu'U semble impliquer. On peut refuser le problème, mais ce n'est que de parti pris qu'on peut isoler la logique de la métaphysique. « C'est précisément pàrco qu'elle a coupé ses communications avec le monde réel et s'est confinée dans un or^ gneilleux isolement que l'ancienne logique a été convaincue d'impuissance et qu'elle est tombée dans un juste discrédit. La logique «est bien libre de se constituer dans l'abstraction pore, et elle ne cesse pas pour cela, au point de vue formel, d'être rigoureuse ; aais elle est inutile *. »