AGE. — LES UNIVERSAUX
La scolastique du moyen âge continue la scolasttque grecque et latine. — Les univers&ax : réalisme» conceptualisme» nominalisme — A la fin
de Tantiquité la théorie du concept était constituée : le plus souvent les logiciens ne feront que la répéter. Ne pouvant recommencer sans cesse une exposition déjà faite, nous nous bornerons à enregistrer les progrès de la logique technique et les grandes théories sur la nature du concept. Jusqu'au xu* siècle les livres en usage dans les écoles furent seulement les écrits des derniers rhéteurs latins : Marius Victorinus (milieu du iv* siècle) ; Marcianus Gapella (auteur d'un manuel sur les ai-tes libérales, composé vers 470) ; Boëce (470-524), Gassiodore (468-562). Encore ne connaissait-on pas de Boëce ses traductions sans commentaires, c'est-à-dire les traductions des deux Analytiques, des Topiques et des Arguments sophistiques. (Prantl, t. II, p. 4.) Nous trouvons à ce sujet un renseignement précieux sur les cours professés par Gerbert, mort pape en 1003 sous le nom de Sylvestre IL
Il a expliqué la dialectique suivant les livres dans leur ordre (ordine iibrûrum percurrens) : d*abord il a examiné les introductions de Porphyre {Uagogas), d*aprës la traduction du rhéteur Victorinus, puis d'après Boece (Boece avait fait un commentaire du livre de Porphyre et un commentaire de la traduction de Victorinus), pour passer au livre d'Aristote sur les catégories {préBcUcamentorum librum) ; il a montré les difficultés du icspl £p(i.sveiac ou de interpréta' tione; il a fait connaître & fond à ses auditeurs {auditoribus inlimavit) les topiques traduits du grec par Cicéron et éclaircis par six livres de commentaires du consul Manlius (Boêce) ; il a lu et expliqué au grand profit de tous {lUiliter legit et expressit) quatre livres de topicis differentiù, deux sur les syllogismes catégoriques, trois sur les syllogismes hypothétiques, un livre sur les définitions, un également sur les divisions. L'enseignement de Gerbert n*était, ou le voit, qu'un commentaire de Boéce.
La théorie du concept a donné lieu au moyen âge à la fameuse querelle des Réalistes, des Nominalistôs, des Gonceptusdistes. Ce serait une erreur de croire qu'il n'y a eu que trois partis en présence; on a pu compter jusqu'à treize opinions différentes sur les universaux. (Prantl, t. II, p. il9.)Nous nous contenterons d'exposer
les plus célèbres. Porphyre et à sa suite Boëce avaient posé le problème : Prima est quœstio lUrum gênera ipsa et species vera sint, an in solis intellectihus nuda inaniaque fingantur. [Ad, Porph, a Vict. transL , p. 8.) Tous deux avaient tranché la question dans le sens du réalisme ; mais il restait à se demander comment les universaux sont présents aux individus, sUls sont avant Tindividu ou dans Tindividu, ante rem, in re. Ce n*est pas tout, la nécessité du langage avait été mise en lumière par tous les philosophes; le concept des choses est saisi par l'entendement {intellectm)^ mais c'est le langage qui désigne le concept [res ah intellectu concipiiur, vox vero conceptiones animi intelkctusqae significat. (Boêce., deinterpr., p. 296.) Il suffisait d'exagérer ce rôle du langage pour arriver au nominalisme.
Roseelln : théorie nominaliste. — Saint Anselme : sens métaphysique et théologique de son réalisme* — Déjà au x"" siècle, Tépoque la plus stérile scientifiquement du moyen âge, on trouve les traces d un parti nominaliste. Au commencement du xii* siècle, aux ouvrages d'Aristote, que Ton connaissait déjà, s'ajoutent les deux Analytiques, les Topiques et les Arguments sophistiques, dans les traductions de Boëce et dans d'autres traductions littérales récentes. La partie des ouvrages d'Aristote anciennement connue prend le nom de Vêtus Logica, la partie la plus récemment connue, le nom de Logica Nova, La connaissance de ces sources nouvelles provoqua dans les écoles des mouvements opposés, ranima le zèle pour les études logiques et donna plus d'âpreté aux luttes engagées déjà sur la nature des universaux. Dès la fin du xi® siècle Roscelin (mort après 1120) avait donné au nominalisme un éclat qu'il n'avait pas eu avant lui, puisqu'il est regardé par des contemporains comme le premier qui ait soutenu que les genres et les espèces ne sont que des mots.
Petrus iste (Abélard) hahuit primo prxceptorem Rozelinum quemdam qui prifnus nostris temponbus in logica sentenliam vocum instituit, (Oito Fris., l, 47.) Ailleurs (Aventinus, Annal, Boior., VI, éd. 1615, p. 383), il est donné comme ayant trouvé une nouvelle méthode de philosopher (viam novam philoxophandi invertit) et ayant divisé en deux partis les Aristotéliques péripatéticien s : Tun, ancien {vetîis\ qui revendique la science des choses [qitod sdentiam rerum sibi viTidicat, guamobrem reaies vocantur) ; l'autre, nouveau (altetmm novum)^ qui ne garde que des mots (nominales idéo nuncupati), et & cause de cela est appelé nominaliste. Ainsi, selon Roscelin, les genres et les espèces ne sont que des Mots {fuerunt et qui voces ipsas gênera dicerent esse et species), Jean de Salisbury, mort vers 1180, est une des principales sources pour cette époque.
Le nominalisme représente au moyen Âge les tendances empiriques de Tesprit humain. Il n'y a de réalité concrète que l'individuel ; on cherche vainement dans la nature quelque chose qui réponde à Tuniversel ; le concept n'a d'existence que dans Tesprit, et \i le seul objet que représente le général, par suite, la seule réalité I qui lui réponde, c'est le mot. Roscelin poussait si loin cette notion de l'individuel et de sa nature irréductible, qu'il niait qu'on pût décomposer un tout en parties indépendantes, et qu'il disait que les parties, comme les espècesi ne sont que des mots. (Abélard., deDiv, et Defin,, p. 471.) Les parties n'existent pas, elles ne sont que le tout envisagé d'une certaine façon ; si on les isole, on n'a pas quelr que chose de réel, il n'y a de réel que le tout individuel, on a des mots^ Roscelin appliquait hardiment sa théorie nominaliste à la théologie et notamment au dogme de la Trinité. Il ne peut y avoir trois personnes en un seul Dieu ; il y a trois choses ou il n*y en a qu'une, et il se prononçait pour le triihéisme.
Saint Anselme (1033-1109) est le grand platonicien de la première période scolastique.
I! attaque ces hérétiques de la dialectique qui pensent que les substances universelles ne sont que les souffles de la Toix, qui nottnisi flaium vocis ptttant esse liniversales substantias. Ces gens, qui ne peuvent comprendre que la couleur est autre chose que le corps, et la sagesse de Thomme autre chose que son Ame, prorsus a spiritualium gtuBstionttm disputatione sunt exsxifflandi. Dans leur âme, en effet, la raison, qui doit être souveraine et juge de toutes choses dans rhomme, est si intimement confondue avec les imaginations corporelles (in imaginaiionibus corporalibus absoluià), qu'elle ne peut s'en dégager et qu'elle n'a pas la force de se tourner vers ces choses qu'elle doit contempler en ellesmêmes dans toute leur pureté. Celui qui ne comprend pas comment phisieurs hommes sont un dans l'espèce {in specie sint tmu^), comment comprendra-t-il de quelle façon dans cette nature la plus secrète et la plus profonde plusieurs personnes sont un seul Dieu? Et celui dont l'esprit obscurci est incapable de discerner un cheval et sa couleur, comment discernera-t-U dans un seul Dieu ses diverses relations? Enfin, celui qui ne peut comprendre que rhomme est autre chose qu'un individu , ne verra jamais dans l'homme qu'une personne humaine (personam humanam), car tout homme individuel est une personne; comment donc comprendrait- il que V homme {l'humanité dans son essence) a été revêtu par le Verbe {assumptum esse a Vef^bo) ? {De Trin., ch. II.)
Ce texte de saint Anselme nous montre quelles questions vitales ^e reliaient alors à la grande querelle du nominalisme et du réa-
1. Il se servaît de cette théorie pour tourner en dérision Abélard , son ancien disciple, qui l'avâit attaqué violemment: Sed forte Petrum te appellari poise ex consuetudine mentiris; certui sum autem guod tntuadim genei'is no- 7nen, si a suo grnore décident, rem solitam significare recusabit; soient enim nomina pro-
priam significationem (tmitti^re, ettm eorvm «fgnificata contigerit « sua perfectione rerêdere: neque enim aèlato tecto 9el pariete domm, sed imperfecia domuM voec^itw ; wbl^a ifétur parte qujg hùminem faeit, non Petrus, «ed imperfectu* Petna appeUandua e$.
lisme : c'était non seulement Tontologie, mais la théologie qui semblait en dépendre. Saint Anselme reconnaît aux tmiversaux une existence indépendante des choses particulières ; ils ne sont pas immanents aux individus, ils sont les exemplaires des choses, la parole intéri^re de Dieu; ils constituent le monde de la vérité en soi. La vérité en soi est seulement cause ; la vérité de Tétre est à la fois leffet de la vérité en soi et la cause de la vérité de la connaissance qui nest qu'effet. L'h3rpothèse réaliste est aussi im-» pliquée par le fameux argument ontologique. Un contemporain de saint Anselme, le moine Gaunilon, pressentant les arguments de Kant, disait que la preuve ontologique s'appliquerait aussi bien À ridée de Tile la plus belle [insulam illam omniAta terris prxitax^ tiorem) ; mais cette question reviendra plus tard en son lieu. (Voye« le problème religieux,)
GuiUaaine de Otampeaiix : eonséqueaees excessives de son réalisvie. — Les divers partis dans réeoie réaliste. — Guillaume de Ghampeaux (mort en 4121) est le défenseur le plus résolu de la réalité des genres et des. espèces. U était professeur à Técole de Notre-Dame» quand Abélard, d*abord son disciple, vint détourner de lui ses élèves les plus do-* elles par ses objections. (Abéi., £p., l, u, p. 4.) Guillaume soa*' tenait que les universaux étaient présents essentiellement et tout entiers à tous les individus qui tombaient sous eux; que par suite il n'y a aucune difléreoce d'essence entre les individus « qui ne se distinguent que par ia diversité des accidents.
Erat in ea sententia de communitate universaUutn, ut cauidem esseotialiter rem totam simul singulis suis inesse adstrueret individuis, quoru7n quidem nul la esêet in êt9entiadiversitas,8ed sola muUitudine aoeidentium varietoM (Abél.. £p. i, €tu II, p. 5.) Alii guasdam etsentias univertaleg fingwU, quas in singtdis individuiâ totas esseutialiteresse credunt. (Anonyme, de Génère et Speciebu^,) Qu'4?st-ce que* Socrate? Cest d'abord Vhomme, réalité essentiellement une, qui au même moment est présente tout entière dans tous les autres hommes, puis des aeâ*dents qui déterminent Socrate en donnant une forme à cette matière que constitue le concept bonune {nec aliquid est in Socrate prmter Ula$ formo informantes illam materiam ad faciendum Socralem). L'esseace iout entière est modiiiée par les accidents qui fout Tindividu, puisque TesseiBce est tout ea*tière dans chaque iodividu : UU enim Socraies est, et homo universalis ibi est, seeundum totam suam quanlUaiem informalus Socratitaie. (Anonyate, de Gen. et Speciebus, p. 513.) Boece avait dit : Aeque enim ut in corpore solet esse alia pars alba alia nigra, Ua fieri in génère potest ; genus enim per se coHsideraJtum partes non habet, nisi ad species referatur; quidquid igitur habet, no» pai^tUfUi, sed tola sui magnitudine retinebit. (Ad. Poiphyr,, p. 87.) On voit comment la «colastique sans cesse se rattache aux derniers logiciens de l'antiquité ; la tradition n'est pas inteiroinpue.
504 HISTOIRE DE Lk PHILOSOPHIE
La conséquence de cette théorie c'est la négation de Texistence individuelle, c'est une sorte de panthéisme, qui ne laisse entre les êtres que des distinctions accidentelles.
Il est facile de voir que le réalisme imposait des problèmes multiples qui pouvaient recevoir des solutions différentes. Les réalistes se divisaient ainsi en partis nombreux. Les universaux étaient-ils des essences éternelles? ou des créations de Dieu? Quelques-uns soutenaient que les attributs de Dieu sont des réalités, des choses incréées, coéternelles.
Gênera et species aut creator sunt aut creatura ; si creatura sunt, ante fiai suus creator guam ipsa creatura; ita ante fuit Deus quam justitia et fbriitudo..., toque ante fuit Deus guam esset Justus et fortis,,, Quidguid est, aut geniium est^ aut ingenitum; universalia autem ingenita dicuntur et ideo cojetema, et sic seeundum eos gui hoc dicunt, non Deus aiiguorum factor est, (Anonyme, de Gen. et Speciebus, p. 517.)
On voit jusqu*oii allait chez quelques-uns le réalisme: le courage et la justice étaient des réalités coéternelles à Dieu. A ces controverses métaphysiques il faut ajouter les difficultés logiques. Gomment entendre, dans Thypothèse réaliste, la définition et la division? comment se représenter les rapports de ces universaux réels ? G était la question que s'étaient posée déjà les Mégariques et Platon. Mais les Scolastiques ne nient pas les rapports des concepts, le mouvement logique de la pensée ; ils cherchent à concilier ce fait avec leurs hypothèses par des subtiUtés qui n'ont pas toujours grande valeur. On ne peut nier que la prépondérance de la logique formelle n'ait stérilisé la pensée en devenant une véritable superstition des mots. Gertes, cette confiance dans les procédés logiques impliquait des croyances métaphysiques, la présence réelle d'une sorte de logique objective dans l'univers. Mais ,on ne songeait pas à réfléchir directement sur les lois de l'esprit et des choses, on était pris dans les mots, on s'y embarrassait soimême en y embarrassant les autres.
Des réalistes les uns disaient que dans le genre les caractères essentiels se mêlent et se fondent, comme du mélange du noir et du blanc se compose une troisième couleur qui n*est ni le noir ni le blanc : on ne peut donc pas dire : homo est corpus, si on n'ajoute : et anima. Les autres soutenaient que tous les éléments essentiels du genre peuvent être affirmés comme prédicats des individus qui tombent sous le genre : corporalitas non modb de hominis illa parte, gusB corpus est, verum etiam de homine prxdicatur... guidguid de parte naturaiiter, idem et de composito af/irmandum. Un troisième parti combattait cette seconde opinion en prétendant que les éléments constitutifs du genre sont affirmés comme prédicats, en tant que concepts plus généraux, indépendamment de leur union avec d'autres caractères essentiels. Par exemple : ce qui est
affirmé de rhomme ce n'est pas la corporaliU spécifiquement humaine, mais la corporalité en général : aliam rationalitaiem quam illam, qum est htanani spirihiSfde homine dici,et similiter aliam corporalitatem quam qus humani corporis est.
Voilà de quoi donner une idée des luttes du moyen Age.
Abélard : Punlversel, défini par le Jugement (sermo)» répond A des rapports réels. — Platonisme. —Théorie de rindiflTérence : conceptualisme.
— On a attribué à Abélard la théorie du conceptualisme; mais Jean de Salisbury (mort vers 1180) dans le Metalogicus, composé vers 1160, distingue la thèse d'Abélard de celle des Gonceptualistes.
Alius versatur in intellectihus et eos duntaxat gênera dicit esse et species; sumunt enim occasionem a Cicérone et Boethio, qui Aristotelem laudant auctot^em, quod hêsc crcdi et dicidebeant notiones; a est autem, ut aiùnt, notio ex antepercepta forma cujusque rei cognitio enodatione indigens, >» et alibi : « notio est quidam intellectus etsimplex animi conceptio. » {Métal. , ÏI, 17.) Voilà la thèse des conccptualistcs qui, comme tous les docteurs du temps, prétendent avoir pour eux Tautorité d'Aristote et de Boece. Alius sermones inluetur et ad illos detorquet, quidquid alicubi de universalihus meminit scriptum; in hq.c autem opinione deprehensus est peripateticus palatinus Abxlardus noster, qui multos reliquit et adhuc quidem aliquos habet professionis hujiis spctatores et testes. (Ibid.)
Que faut-il entendre par le mot sermones ? Abélard veut éviter les difficultés des systèmes nominaliste et réaliste qu'il réfute ; il veut trouver un système qui concilie Aristote et Platon, qui comprenne ainsi des éléments multiples et les ordonne.
L*universel, selon lui, est ce qui est de nature & être affirmé de plusieurs, quod natum est de pluribus pnedicari, 5 i-KÏ 'icXsidvuv icsçuxe xa'rnyopsîaOai, avait dit Aristote. {De Interp., ch. v .) Du moment que Tuniversel est d'origine attribuable & plusieurs, ni les choses ni les mots ne sont universels. {Glossula s. Porph., dans V Abélard de Ch. de Rémusat, t. U, p. 100 sq.) Bes de re non pr^dicalur, voilà le grand argument d' Abélard contre les réalistes. S'il était vrai qu'une chose pût ^ s'affirmer de plusieurs choses, une seule et même chose se retrouverait également dans plusieurs, ce qui répugne. Quant & ce qui est du nomlnalisme, de ce que le sermo, le jugement, composé de mots, est universel, on n'a pas le droit de conclure que le mot en tant que tel est l'universel ; car on pourrait tout aussi bien dire que la lettre étant dans le mot, et par conséquent s'attri- Imant à plusieurs comme lui, la lettre est le genre. Le mot n'est affirmé de plu • sieurs, « prœdicalum de pluribus », qu'en tant qu'il fait partie d'un jugement, dont la nature est précisément l'attribution universelle, « sermo prsedicabilis ». « On peut donc dire que le discours étant un genre, et le discours étant un mot, un mot est le genre ; seulement il faut ajouter que c'est ce mot avec le sens qu'on a entendu lui donner. Ce n'est pas Tessence du mot, en tant que mot, qui peut être attribuée à plusieurs ; le son vocal qui constitue le mot est tou* jours actuel et particulier & chaque fois qu'on le prononce, et non pas univer-
sel, mais c'est la significalion qu'on y attache qui est générale. » {Ap, RéouBit, t. H, p. 108.)
Ainsi, selon Abélard, il n'y a d'universalité que par l'acte d'attribution, que par le jugement. Avant cet acte intellectuel il n'y a que des mots, choses individuelles. Si je dis : homme, par exemple, ce mot en tant que sensation, que flcUus vocis, est un individuel; si j'attribue homme à Socrate, dans un jugement, il y a un universel Jusqu'ici il semble bien qu' Abélard propose une sorte de conceptualisme.
Mais il s'agit de savoir sur quoi portent les jugements. S'ils sont de pures formes de la pensée, ou s'ils ne répondent pas, au cqdtraire, à des rapports réels.
Dignum autem inquisilione censemus, utrum il la exittentiœ rerum, qwupropositiones loguuntur, sintaliquxde rébus existentibus. IDialect., p. 241.) Il est érident que ce ne sont pas des choses particulières qui sont exprimées par les propositious : res aliquas non esse ea quéP a propositionibus dicuntur^ De quelles choses pourraitron dire qu'elles sont en elles-mêmes une proposition, tefle <pc Socrates est lapis, Sacrales non est lapis ? Les propositions ne désignent doM pas simplement des choses comme les noms ; ce qu'elles expriment, c'est comment les choses sont relativement les unes aux autres, si elles se conviennent ou non : qualiter res sese ad invicem habeant, utrum scilicet sibi convenianti» non proponunt. (Dialect., p. 245.) Les universaux sont donc des rapports, nondes choses. Propositiones vers sunt, curn ita est in re sicut enuntiant. tune ante^ falsa, cum non est in re ita; et est profecto ita in re, sicut dicit vera propositîo, sed non est res aliqua, quod dicit; unde quasi quidam rerum modus habendife p^ propositiones exprimitur, non res aiiquœdesignantur. [Tbid.) La proposib'oD est vraie quand elle énonce des rapports réels en même temps qu'inteUectads* Les mots doivent répondre aux intellects, les intellects aux choses (i'Ox—»i'«^' lectus — res). Patetper propositiones de relus ipsis non de intellectibus agere.restât itaque ut de solis rébus, ut dictum est, propositiones aaant. {Dialect.,^- 238.) On peut définir la proposition « significans verum vel falsum, id est dicens iUvà quod est in re t^elquod non est in re ». Les rapports des propositions entre elles dépendent de rapports extrinsèques, réels ; c'est la nature qui est cause de h lofçique. Soit la conséquence : si homo est, est animal. Du mot komo au mo* animal il n'y a pas un passage nécessaire, de ce que komo est prononcé floe résulte pas qu'animal doive l'être : voilà contre le nominalisme. 11 n'y a pas ^^ passage nécessaire de l'idée homme à l'idée animal (conceptualisme) ; Aueso^ idée en efl'et n'a tant d'affinité avec d'autres qu'il soit nécessaire <le les «▼«^ ensemble : riulli enim diverti intellectus ita eunt affines, ut allertan cum ^^ neceme sit haberi, (Dialect,, p. 352.) La loi qui unit le conséquent à l'antécédent n* doit donc être cherchée ni dans les mots, ni dans les idées, mais dans la natiffc des choses, m rerum natura restas antecedentis ac consequentis aec^tiantHs;^ posilo antécédente, poni quodlibelconscqu^ns ^jusipsius,koce8t : exisiente aliff^ antécédente reriim essentia neeesse est existere quamHbet rerttm exisienOt^ consequentem ad ipsam, (Dialect., p. 239.)
Abélard fait de ces rapports les idées de l'esprit divin et rattache lui-même sa doctrine à la théorie platonicienne dee idées : adh^ modnm Plato formai exemplares in mente divina considérât, Jtf**
ideoM appellat et ad quas postmoêum quasi ad exemplar quoddam •summi artificit prwidentia operata est, [Tkeol. christ. y IV, p. i336.) En même temps cependant, U combat le réalisme à outrance, cpii donne à^jiniversel une existence indépendante, au genre une existence antérieure à celle de Tespéce, dont il est la matière (materià). Quel est donc le sens de cette doctrine complexe? Les rapports des choses existent à titre d'idées en Dieu ; ces rapports sont les lois de la réalité. Compris, exprimés dans le jugement , ils constituent Tuniversel. L* universel, en ce sens qu'il est dans l'esprit divin, est donc anie rem, il précède la création, dans laquelle il est présent et réalisé ; pour nous il est in re, immanent au particulier; et c'est ainsi, sans doute, qu'Abélard prétend concilier Aristote et Platon.
Une autre théorie est celle de la non-différence, indifferentia. Pour les partisans de cette théorie, luniversel est ce qu'il y a de non différent, de semblable dans une pluralité d'individus, ce qui par suite peut être attribué à plusieurs, prxdicari depluribus.
Ce qui est dans Platon et dans Socrate c'est un indifférent, un semblable, indiffereTis vel consimile, «Rien n'existe en dehors de rindividu, mais celuici selon les points de vue est espèce, genre, généralissime {nihil omnino est prêter mdividuumt sed et illud aliter et aliter attention specieset genus et get^eraUssimum est). » {De Gen. et Spec., p. 518.) Socrate {in ea natura, in qua sennhus subjectiÂS est) est individu par les caractères qui ne se trouvent qu'en lui ; mais à propos de ce même Socrate nous pouvons avoir une pensée qui ne comprenne pas tout ce qu'exprime le mot Socrate, mais seulement ce qu'exprime le mot homme, c'est-à-dire animal raisonnable, mortel, et en ce sens il est espèce : de eodem Socrate quandoqne habetur intellectus non concipiens quid id notât ksec vox : « Socrates » ; sed soei'utitatis obUtus id tantumpereipit de Socrate quod idem notât « homo », id est animal rationaie mort aie, et sectmdwn hoc species est. (Ibid.) Si l'intelligence néglige raiionaliiatem et morialitatem, et se représente {id tantum sibi suhjidat) seulement ce que connote le mot animal, en ce sens Socrate est genre.
Qu'on remarque les mots : intellectus, oblitus, non concipit, postponit, relinquit : on voit que l'universel est créé par un travail de l'esprit, par une abstraction, c'est le conceptualisme. Cette théorie fut cependant adoptée par certains platoniciens, entre autres par Adélard de Bath. [De eodem et diverso, composé vers 4415.) Elle s'accordait avec la formule : singulare sentitur, tmiverstUe inteUigitur; ici-bas nous sommes condamnés à n'apercevoir Tinteiligible que dans Tindividuel ; mais l'intelligible existe dans Tesprit divin ; avant la création il était dans le voû; à Tétat de simplicité et de pureté. C'est ainsi que cette psychologie empirique aboutit à une ontologie platonicienne.
Influence des Arabes et des Juifs au treiadème siècle. — - Y a-Ml eu une Influence byzantine ? - Théorie des Arabes sur les universaux. — « Unlversalia ante rem» in re» post rem. » — Au commenixment du xui* siècle la littérature scientifique s'enrichit d'œuYres nouvelles. Par Tintermédiaire des Arabes et des Juifs les œuvres d'Aristote, dont on connaissait VOrganon depuis Je milieu da XH® siècle, pénètrent en Occident. On peut lire dans des traductions latines la Métaphysique, le de Anima. On connaît les commentaires des Arabes, des Juifs; Albert le Grand se réfère souvent à leurs opinions. Prantl {Gesch. der Logik, II, p. 261 sq.) admet es outre une influence byzantine qu'expliqueraient assez les Croisades et la fondation d'un empire latin. Il va jusqu'à dire (p. 36â) : <S on peut appeler la période qui va d'Isidore (mort en 636) au commencement du xui" siècle la période de Boëce, bien que dès le milieu du xu* siècle on eût quelque connaissance d'Aristote, on peut désigner, au moins pour ce qui concerne la logique d'école, les trois siècles suivants comme la période de Psellus. » Nous avons en effet, sous le nom de Psellus (Byzantin, mort en 1020), un manuel qui devint classique, et où se trouve la désignation des propositions par des lettres, des figures du syllogisme par des mots. Le célèbre manuel de Pierre d'Espagne (né en 1226, mort pape, Jean XXI, en 1277) ne serait donc, d'après Prantl, que la traduction mot à mot du manuel de Psellus. Mais il a été démontré (Charles Thurot) (p^ le manuel attribué faussement à Psellus est la traduction en grec, faite h la fin du xiv* siècle, du manuel de Pierre d'Espagne. Ce qui est vrai, c'est que peu après l'introduction des traductions arabes le texte grec d'Aristote a été apporté de Gonstantinople en Occident et traduit directement {Les traductions d'Aristote, par Am. Jou^ dain) ; c'est aussi qu'au commencement du xiii" siècle à la logique ancienne [antiqua logica) s'ajoutent des considérations surtout grammaticales qui forment un chapitre nouveau : de Terminoru» proprietatibus.
L'influence des Arabes sur les Scolastiques de la seconde période est incontestable. Nous trouvons dans Albert le Grand de nombreux renseignements sur leurs doctrines. Alfarabi (mort en 950) définit l'universel : unum de multis, et in multis, une unité que l'on p^^^ attribuer à plusieurs objets et qui existe en eux. L'universel na donc pas une existence séparée des individus. Il n'est pas juste de dire : singulare sentitur, universale intelligitur. L'individuel est sans doute, par sa matière, l'objet de la perception sensible ; mais par
8a forme, il est aussi dans FinteUect : c'est dire que déjà à la sensation se mêle un acte de Fesprit, une abstraction de rinlelligible. Réciproquement Tuniversel, bien qu*en soi il appartienne à Tintellect, est déjà dans la sensation, in sensu, parce qu'il est immanent à rindividuel. (Albert. Magn., An, Po8t,,l, i, 3.) A cette logique aristotélicienne se rattachait une théologie néo-platonicienne. Le mélange de ces deux éléments, peu faits en apparence pour se combiner, caractérise la philosophie arabe.
Avicenne (980-1037) distingue dans les universaux une existence purement intelligible, une existence naturelle, une existence logique. Prenons pour exemple le genre : ce qui vaut pour lui s'applique aux autres universaux.
L^animol en soi, indépendant de la perception sensible et de toute opération de rintelligence, ne peut être ni universel ni particulier. En effet, 8*il était universel, il n*y aurait aucun animal particulier {omne animal esset universale) ; et 8*il était individuel, il n*y aurait que ranimai en soi. Si Ton considère ranimai comme universel ou particulier, c'est donc qu'un acte de la pensée y ajoute quelque chose. Non fit singularis nisi addiderit intellectus aliqtiid, per quod fiât singularis. (Albert. Magn., de Pnedic, fol. 12, r. B.) En soi Tanimalité est quelque chose de purement métaphysique, un principe qui n'est ni universel ni singulier, qui est en dehors, au-dessus de ces déterminations. Le genre logique est créé par la pensée, quand elle s'attache à la comparaison des formes semblables ; il n'a d'existence que par le travail de l'esprit : hoc autem genus logicum, quamvis non habeat esse nisi in intellectu (ibid,), il est in intellectu. Selon la formule célèbre et si souvent répétée : intellectus informis agit universalitatem, c'est l'intellect qui fait l'universalité dans les formes : in intellectu est forma animalis abstracta. Le genre naturel, genus naturale, c'est ce qui dans les choses fonde la possibilité de cette comparaison et de cette abstraction : naturale autem genus est animal, secundum quod est aptum ad hoc , ut ei, quod intelligitur, de illoponatur comparatio generalitatis,
Avicenne distingue ainsi trois modes d'existence pour les universaux : ante multitudlnem, in multipllcitate, post multiplicitatem, ou selon la formule consacrée ante res, in rébus, post res. Ils sont ante res dans l'entendement de Dieu ; car tout a un rapport à Dieu, comme l'œuvre à l'artiste. Réalisés dans la matière avec leurs accidents, ils constituent la réalité naturelle, res naturalis, k laquelle Tessence générale est immanente (m re). Enfin, ils sont post rem dans l'intellect, quand l'esprit dégage par comparaison le général du particulier.
La pensée, qui se porte sur les choses, contient d'ailleurs certaines dispositions qui lui sont propres : dispoaitiones qus sunt proprix tantum intellectui {Logique d' Avicenne, éd. de Venise, f. 2, r. A) et qui s'ajoutent nécessairement aux choses quand elles deviennent l'objet de la pensée. Ainsi la généralité, le genre et la différence, le prédicat et le siget n'existent que par la pensée. 11 ne suffit donc pas de considérer les choses, il faut étudier les dispositions propres ft la pensée, et c'est précisément l'objet de la logique. Multss ditpositiones, quM ,
comitantur res, cum intelUguntur, non habent etse nui pastçuam habninr r | intellectu; cum enim ret intelliguntur ^ advenit eis in intellect ibus aliquid quoi non erat eis extra; fiunt enim universale et essentiale et accidentale, et fiun^ genus et di/ferentiaf et fiunt prsedicatum et subjectum et eUia hujusmodi. (ATicemier Miét., m, 10 f. 83 V, A.)
Il y a là un mélange de scepticisme et de mysticisme qui saccorde bien avec les autres doctrines d'Avicenne. L'universel a une existence métaphysique dans l'esprit de Dieu [ante rem) et une existence intellectuelle dans la pensée humaine, qui s'élève de la pluralité individuelle (m re), au concept [post rem) : c'est par cetie théorie que les Arabes ont exercé la plus grande influence sur les philosophes du xui® siècle.
Albert le Grand disciple des Arabes. — Triple existence des Universaux. — Saint Thomas : difficulté de concilier ses trois thèses successives sur les universaux. — Albert le Grand (1193-1280) est «n
disciple des Arabes, dont il cite souvent les opinions et les commentaires. Il reprend la formule ante rem, in re, post rem, et H semble tour à tour, ou plutôt en même temps, adopter les théorie? de Platon, d'Aristote et des Nominalistes.
Universale triplicem habet considerationem, scilicet secundttm quod in se ^mo d natura simplex et invariaôilis, et secuntlum quod refertur ad intelligentiam, ti secundum quod est in isto vel iUo, {De Prsedicab., ch. m, p. 15, B,) « L'uaiversd se présente sous trois aspects : à. savoir !<> selon ce qull est en lui-même, ufic nature simple et invariable; 2o selon son rapport k rintelligeiice ; 3<» selon « qu'il est dans tel ou tel individu. >* Tune résultant triaformarum gênera, ukum quidem ante rem existens» quod est catisa formativa; aliud autem est ipsum gf^t^ formarum, qux fluctuant in mater ia; tertium autem est genu4 formarumt q^ abstrahente intellectu separatur a rehus. [De Nat. et Orig. animas, 1, ii.) Aios les universaux existent en soi {ante retn) à titre de natures simples, de cause» préexistantes {causa prxhabens) ; ils existent [in re) répandus et réalisés dam les choses ; ils existent enfin dans Tintellect par l'abstraction de Tun dsDsk multiple, intellectus agit universalitatem. L'universel en soi est l'éternel rayonnement de l'intelligence divine qui le crée. L'universel in re est la causé fiDai* {finis generationis vel compositionis substantix desiderata a Tnateria), Tacie («^ tus)f ce qui achève l'être (/o/wm esse rei — quidditas).
On ne voit pas bien comment ce réalisme se concilie avec le conceptualisme qui répond à l'existence post rem de l'universel. Comment dire que c'est l'abstraction de Tintelligence qui constitue Tuniversel du troisième genre, quand on a dit que Tuniversel en soi [aptitudo — co7nmunicabilitas) est participable aux choses (?««''*' plicabUu in multa) ?
Cest cependant la thèse d'Albert le Grand : universale a re aceeptum ^
HISTOIRE DU PROBLÈME DES IDÉES GÉNÉRALES 9ii
abstractiotiem est intentioformm et simplex oanceptus mentis, guide reperoàstrahentem tntellectum habetur. (Phys., 1, vi, p. 8, B.) Surit eliam fonnx post rem qux simt formx pet abstractionem intellectus et ab individuantibus séparais:, in quibus irUeilectus agit wûversaHtatem. {De Prwdicab., III, p. 15, B.)
La théorie de saint Thomas (1225-1274) ne diffère pas de celle de son maître. Il semble d'abord qu'il s'en tienne à la pure théorie d'Aristote, qu'il exagère môme le conceptualisme ; mais il se retourne brusquement et réalise les universaux dans Tintelligence divine.
Notre connaissance commence par les sens : ea, qux in setisum noîi cadunt, non possuni humano intellectu eapi, nisi quatenus ex sensihus earum cognUio eolligitur. {Swn. c. Geni,, I, 3.) C*e&t p«r la comparaisou des individus que nous arrÎTons h ]*uniTersel : ttniversaie non cognosciiur sensu, sed ex pluribus singularibus visis, in quibus muttoties consideratis inoenitur idem aeeidere, aecipimus universalem cognitionem, (Anal, Post.,}, 42.) En ce sens l'universel est pasi rem, et n*a d'existence que dans notre intellect : quod est commune multis non est aiiquid prmter mnlta nisi sola ratione, sieut animal non est aliud prxter Socratem et Platonem et alla animalia nisi intellectu, qui apprehendit formam mûmalis exspoUaiam ab omnibus individuantibus et speeificantibus. (Sum, e. Gent,, I, 26.) Par suite l'universel n*a pas une existence séparée en tant qu'universel, il n'existe qu'immanent aux choses particulières, inre : Vniversalia non habent esse tn rerum natura ut sint universaiia, sed solum seeunditm quod sunt individuala. (De An., 1.) Universaiia non suntres subsistentes, sed habent esse solum in singulariôus. {Sum. cont. Cent,, I, 63.)
Mais Tuniversel n'a pas seulement une existence post rem dans notre intellect, une existence in re dans les choses particulières, il ea un existence ante rem dans Tesprit divin. Saint Thomas revient à la doctrine de Platon et de saint Augustin.
Quand nous produisons une œuvre d'art selon certaines règles, celles-ci sont antérieures à l'œuvre faite : similiier per rationes jstemas I)eus producit creaiuras, (De Verit,, S, 9.) Necesse est ponere in mente divina ideas ; ces idées sont les exemplaires de la réalité et les principes de la connaissance. (Sum. TheoLy 1, 15, 1.) Les formes qui sont dans la matière ont leur principe dans les formes qui sont sans matière : formm qum suni in materia venerunt a formis qtuB sunt sine materia, et quantwn ad koc, verificatur dictum Platonis, quod fomiM separatsB sunt principia formarum qum sunt in materia, licet posuerit eas per se subsistentes et causantes immédiate formai sensibUium, nos vero ponimus eas in intellectu existentes et causantes immédiate formas in fer tores per motum cxli. (Sum. c. Cent., 111, 24.)
On se demande si saint Thomas et Albert le Grand ne réunissent pas trois thèses qui ne peuvent être vraies ensemble. Peut-on dire par exemple que ce qu'il y a de commun à plusieurs individus n'existe que par la raison, puisque ces caractères communs, cegenus logicum a son principe dans le genus naturale qui lui-même dépend d'une sorte d*idée platonicienne ?
Diins Scot : principe propre dindliiduatlon c rhœo-
eeftas »• — Saint Thomas est le docteur des Dominicains, Dons Scot le plus célèbre des Franciscains (1265-1304). Gomme saint Thomas, Duns Scot reconnaît une triple existence aux universaux: ante rem, dans Tesprit divin ; in re, en tant qu'ils constituent l'essence des choses {quiddilas); posl rem, en tant que le concept est abstrait par Tintellect des existences singulières. 11 repousse le nominalisme, parce qu'il n y a pas de connaissance du non-étre, et que par suite quelque chose de réel doit répondre à l'universel.
Universate est ens, quia sub ratione n(m entis nihil intelUgitur, quia inieiUgtbile movet intellectutn, {Qtuett, supr. Porph., 4.) Mais il accepte le mélange der» lisme (ante rem) et de conceptualisme {pott rem) que nous avons signnlé ckei 868 prédécesseurs. 11 y a un universel logique qui répond à une opératioa ^ l'esprit : univetsale accipitur aliquando pro intentione secunda *, qux sequUw opercUionem primam intellectus, qua inteUigitur quiddilas ab$oltUe, et islo moi» est in intellectu tanquam aliquid factum per operationem intellectus. L'objet immédiat de l'intellect c'est la quiddilas absoluta, sorte d'idée platonicienoe, réalisée dans l'esprit divin, qui n'est ni univers^elle ni singulière, mais iodiflerente à ces déterminations : quiddilas rei aàsoluta, quantum est de se,necai universalis née singularis, sed de se est indifferens; et taie est objectum dtrediia intellectus, non autem est in intellectu subjective (réellement), sed tantum objee^ tiue (représentativement). (Qusest, de An., 17, 14.)
L'image sensible ne suffit pas à expliquer la formation de Inmversel dans l'esprit. Entre la pure spiritualité de la pensée et Vîbpression matérielle des sens Duns Scot admet un intermédiaire! l'espèce intelligible, species intelligibilis.
L'universel n'est pas donné directement dans l'objet individuel. Mais l'espèce intelligible, qui rayonne de l'objet, éveille l'entendement actif, qui diD* le particulier saisit l'universel. Les choses ne sont donc que l'occasion deli formation des universaux : res non est tota causa intentionis, sed tantum oecM in quantum scilicet movet intelleetum, ut actu consideret, et intellectus estpr» cipalis causa, (Qusest. in Prsedic,, 3.) La connaissance commence par le singiiii^ parla sensation ; il y a en second lieu dans la sensation même quelque chose qui donne l'éveil & l'intellect actif {species intelligibilis) ; vient enfin TsctioD de l'intellect qui du singulier, comme d'une matière, fait l'universel {necesse t^ ut actio intellectus prius attingat singulare , ex quo per actionem quasi ée quadam materia facial universate, (Qu. de rer, Princ,, 13, 3.)
Le problème de V individuation tenait, depuis l'introduction des commentaires arabes, une grande place dans l'enseignement d^ l'École. Albert le Grand , saint Thomas avaient accepté la solution d'Avicenne ; ils expliquaient l'existence des divers individus pari*
1. Cotte distinction de Yinteniio prima et flexion sur les dispositions propres à notre
de Yintentio secunda remonte aux Arabes et pensée des choses. Bn tant que rus>v«^
après eux devient classique. IMfUentio prima, exist * poit res in intdlectu, il appart'"*^ '^
c'est la direction de la pensée sur les chos'^s à ïintentio secunda. elles-mènies ; Vinientio secunda, c*e^ ht ré-
matière, par conséquent d'une façon purement quantitative. Duns Scot ne veut pas qu'on confonde le général avec la forme. C!omme dans sa psychologie il donne le plus grand rôle à la liberté, dans sa logique et dans sa métaphysique il relève Tindividu. Les formes s'étagent des moins parfaites aux plus parfaites. L'essence d'un être concret peut être composée de plusieurs essences, mais ce n'est pas à dire qu'elle soit un simple agrégat, car les formes agissent les unes sur les autres, elles s'enveloppent, la plus parfaite achève les autres qui .sont ainsi comme sa matière. L'individu c'est ïultima realitas. L'existence individuelle n'est pas une pure négation, elle sort du général par l'addition de caractères positifs, elle exige que l'essence générale, que la quiddité soit complétée par Vhœcceiias, par les qualités qui distinguent l'individu : entitas individui est diversa ab omni entitate quidditaiiva. Homme sort d'animal quand on ajoute à la vie l'humanité; de même Socrate sort d'homme quand à l'essence générique et spécifique s'ajoute le caractère individuel, la socratité ; la différence individuelle est ainsi la dernière forme, le principe d'individuation , Yhœcceitas. L'immatériel peut donc avoir une existence individuelle; il est faux de dire avec saint Thomas que chez les anges l'existence individuelle coïncide avec l'existence spécifique, que par suite chaque ange est seul de son espèce.
Ces discussions de Duns Scot nous montrent comment, durant tout le moyen âge, mais surtout au xui° siècle, la métaphysique et la théologie sont restées unies à la technique logique, comment elles les ont en une certaine mesure vivifie'es. En second lieu, nous voyons que, sans sortir des formes consacrées, des esprits aussi différents que saint Thomas et Duns Scot manifestaient leur individualité, s'exprimaient eux-mêmes dans leurs œuvres. Ce qui surtout a stérilisé le moyen âge, outre l'esprit technique et scolastique, c'est qu'on cherche les principes de la science dans les livres et non dans la nature, c'est qu'on accepte l'esprit humain tel qu'il a été formé par les traditions des écoles antiques , c'est que nul ne songe à ces brusques déplacements de points de vue, à ces révolutions de méthode, qui révèlent toute une face nouvelle des choses.
Giiillaumc d*Occain : critique du réalisme. — Renaissance dn nouiinalisme. — Dans la doctrine des Arabes et des Scolastiques, qui s'inspirent d'eux, il est facile de découvrir les germes d'un nouveau nominalisme, que devaient favoriser encore les additions grammaticales qui, depuis le commencement
J. HiST. Dl LA PHIU 33
5U HI8TOIRB DE LA FfllLOSOPHIE
da rai* sièele, aTaient pris me place de plos en plus grande dus FeiweîgDeaieDt de la logique. Poar aToir la dociiiiie d^Oceam ù solBt de supprimer TexisteDce des univenaux amU rem et in re, de s'aUacher exclusirement à leur existence pasi rem, d'en faire de simples êtres de raison, eniia ratûmis. Guillaume d*Occam (mort en 1347) a assuré le triomphe de la doctrine nooTelle; ses disciples lapp^ent ineepiar veneraMis: mais il ne rompt pas la continuité de Thistoire, et quand on étudie les faits dans leurs détails, on trouve que son œuvre a été préparée par qnelques-uns de ses prédécesseurs. Disciple de Duns Scot, il s'en tint au conceplo»lisme nominaliste, qui était un des moments de la doctrine de sod maître. — Dans sa polémique contre le réalisme, Occam invoqoe sans cesse ce principe, qu'il ne faut pas multiplier les êtres sans néijjessité : entia non sunt muhiplicanda prxter neeessiiaiem,
A quoi bon réaliser les abstractions ? Les choses singulières suffisent, et ptf suite, il est inutile de faire des universaus des choses : sufficiunt singularia, (t ita iales res universaUs omnino frustra jumuntur. Aussi bien, de quelqvi manière qu'on tente d'interpréter le réalisme, on arriTe 4 Tabsurde. Donnerons* nous avec Ipï* Platoniciens une existen'-e indépendante au général ? Mais alors le général devient une chose singulière. Dirons-nous que le général existe (in rébus) dans les choses particulières, en telle façon que, mêlé à elles, il est réellement distinct de l'individuel ; mais comment une chose réelle peut-elle ainsi se multiplier selon le nombre des individus? La même humanité est damnée dans Judas, sauvée dans Jésus ; de plu^, il doit y avoir dans TindiTido autant de choses réellement distinctes qu'on peut lui attribuer de qualités distinctes (tôt essent res realiter distincte in quoliftet singulari, quoi sunt «wversalia prfpfUcabilia univoce de eodem). Dirons-nous avec Duns Scot que l'oniverset est une réalité qui est distincte de l'individu, non pas réellement, mai*' formellement (formaliter)! 11 est impossible, répond Occam, que dans les créatures (exception pour la Trinité) des choses ditl'èrent formellement, si elles ne sont distinguées réellement.
Toute chose réelle est une chose individuelle : quMlibet res eo ipso quoi ot, est hsec les. Toute science part doue de Tindividu, toute connaissance de la sensation ; de la sensation naît la mémoire, de la mémoire l'expérience; c'est* l'expérience que nous devons l'universel, principe de l'art et.de la scienceex seiunu, qui non estnisi singuiarium, fit inemoria; ex memoria, experimentuMf et ita per cTperimentuni accipitur universale, quodest principitan artiset scientis', et sicut omnift corpiitio nostra ortum hahet a sensu^ ita omnis disciplina ortv» hahet ab individuis. C'est le texte même d'Aristote {Anal, Post., 11, xix) ; seulement Aristote disait que la sensation elle-même atteignait déjà, en uu sea^ runivorsel : f, 5'a'76T,aiç xoG xa8<5AOj eati. (100, a. 17.) Pour Occam au contraire la sensation n'a rapport qu'à l'individu ; et c'est l'abstraction qui en tire le général. L'abstraction, grâce & laquelle nous formons le général, ne supposa aucune activité de riutelligence ni de la volonté ; elle est un acte qui suit naturellement la perception ou l'image qu'elle laisse , dès que sont données deux ou plusieurs représentations semblables ; uni^yersaNa et inlentiones *cusidst eauaantur naturaliter sine omni actioitate inleiiecluf et voiuntatis,- f^ hoc causatur ab objecto vel habitu derelicto e n primo actu (souvenir), et habiU notitiOf statim ad ejus prgsentiam, si non sit impedimentum , seqiiitur nattait' liter aliui actus distinctus a primo terminatus ad aiiquid tttie eue oàjeetivi^
(représentatif), qitaie prius vidit in esse subjectivo (réel), et Ule actus secundut producit universdlia et intentiones secundas. (Sent,, I, Dist. 2, qu. 25.) L'universel, en dernière analyse, se rédait & un acte de l'intelligence [actus intelligendi). Nous connaissons d*abord inluittrement quelque chose de singulier qui existe réelle- ^ ment, et Tintellect a le pouvoir de se représenter {fingere) les caractères communs à ce quUl a connu ainsi ; mais ce fictum ne peut exister que dans la représentation, M ne peut prétendre & la réalité objective. Inteliectus noster prhno inteUigit intuitive miiquid singuiare reaUter existens, quo inteUecto, potest idem inteliectus fingere aliquid consimtle prius inteUecto, sed illud sic fictum non poterit kabere esse suhjectivum (réel), sed tantum esse objectinum, {Sent., I, Dist. 43, qo. 1.) Ce mot fictum rapproche T universel des pures fictions, mais Occam Ten distingue. Est distinguendum de fictis, quia qussdam suni ficta, quitus in re extra non potest consimile respondere, sicut chimxra ; aliqua dieutitur ficta, quitus in esse reali correspondent vel correspondere possunt consimilia, et huj'usmodi voeantw wiiversalia, {Expos, auir, Perierm., fVocem.) L*universel n'est qu'un concept de Tesprit représentant sous un seul mot plusieurs choses singulières : conceptus mentis significans univoce plura singularia.
Ce n*e9i pas à dire qu'Occam s'affranchisse de la scolasticpie et inaugure uoe méthode nouvelle. La science porte sur runÎTersel, mais Tuniversel représente les individus. Nulla sctentia proprie dicta est de individitis, sed de universalUms pro individuis. 11 s'agit toujours d^argumenter en forme. Il n'est pas nécessaire que le général, objet de la science, ail une existence réelle, il suffit que les individus, qui dans le jugement sont représentés par un même concept, existent réellement. Scientia est de reàus singularibus, qiiodpro ipsis singularibus termini svpponunt. Les partisans d*Occam sont appelés terministes. La théorie de la supposition prend avec eux une importance capitale. Supponere pro est employé au nentre dans le sens de stare pro y être à la place de. Les termini sont encore appelés les supponentûi , les individus les supposita. La supposition c'est la représentation de ce qui est enfermé dans l'extension d'un concept au moyen du mot désignant ce concept. On distinguait plusieurs espèces de tuppositio (personalis, simplex, materialis), et c'était une nouvelle source de subtilités.
Le nomlnalisme n'a tué la seolastique qu'en la stérilisant et en lui enlevant toute raison d'être. —
On dit souvent qu'avec Occam commence la dissolution de la scolastique. Ici une distinction est nécessure. Les partisans d'Occam furent les pires des Scolastiques. Immédiatement après Occam et par son influence, commence, dans le développement historique de la logique, une période d'une fécondité effrayante (eine zum Ersckrecken reichhaltige Litteratur-Periode, dit Prantl), dont le formalisme etrabstrusité [Abstrusitàt), nous pouvons dire dont l'absurdité (Sinnlosigkeit) dépasse toute imagination. (Prantl, Gesch. der Lo*
gik, T. IV, p. i .) A la fin du xm* siècle et dans la première moitié du xiv*, bien que sous une forme scolastique, on posait et on discutait des problèmes qui avaient un intérêt spéculatif, qui laissaient l'esprit en face de la réalité, qui ne Femprisonnaient pas dans les mots. Peu à peu les controverses sur la valeur des universaux, sur le principe d'individuation, sur la pluralité des formes {pluralitas formor rum, Duns Scot) sont négligées; il reste la pure scolastique, la logique verbale et grammaticale. Le triomphe du nominalisme n'a tué la scolastique qu'en la stérilisant, qu'en lui enlevant jusqu'à sa raison d'être. Les premiers docteurs du moyen âge se proposaient une tâche qui ne manquait pas de grandeur : concilier la foi et la raison, démontrer les dogmes de l'Église, mettre ainsi l'âme en paii avec elle-même, en satisfaisant tout l'homme : fidei quœren$ intellectum. Déjà au xm' siècle (saint Thomas) la confiance s'est affaiblie, la raison n'est plus qu'une arme qui permet de repousser les attaques des incrédules; en réfutant les objections, elle introduit à la foi. Occam sépare radicalement la raison de la foi, la philosophie de la religion. Dès lors la logique, isolée de la théologie, n'est plus une science vivante, dangereuse sans doute, mais mêlée aux plus grands intérêts de l'esprit. Le nominalisme, en même temps, enlève à la logique sa valeur métaphysique, qui seule autorisait à la maintenir au premier rang. On ne songeait pas le plus souvent à s'interroger sur la conception du monde que suppose le formalisme scolastique. Cependant, derrière ce formalisme se cache l'idée de la science qui} avec plus ou moins de conséquence, a été acceptée depuis Platon et Aristote jusqu'à Bacon et Descartes. La science porte sur les qualités des êtres, elle consiste à établir le degré de généralité des qualités, à construire ainsi une tabula logica (arbre de Porphyre] qui permette de définir les êtres, de porter des jugements, et de rapprocher dans le syllogisme deux termes extrêmes par ^inlc^ médiaire d'un moyen terme. Cette science n'a de valeur que si les qualités sont réelles, que si la tabula logica répond au plan du monde, que si c'est l'être même que l'on enferme dans ses fo^ mules. Le nominalisme, s'il faut en croire Jean de Salisbury, avait disparu avec Roscelin {licet hœc opinio cura Koscelino $uo fere owr ninojam evanuerit, Metalog., ii, 17) ; en tout cas les grands Scolastiques sont tous réalistes. Avec Occam le nominalisme, bien que combattu par l'Eglise et les Thomistes, triomphe : dès lors pourquoi perdre tant de temps à des subtilités, qui ne donnent que des mots? Pourquoi ne pas se tourner vers la réalité véritable, vers les individus? Un des disciples d'Occam, condamné par l'université de Fa-
ris, sur la demande du saint-siège, avait vu cette conséquence, et écrivait nettement : « De rébus per apparentia naturalia quasi nuUa certitudo heiberi potest; illa tamen modica potest in brevi tempore haberi, si homines intellectum luum convertant ad res, non ad intellectum Aristotelis et commentatoris (Averroès). » Les mystiques, élevant au-dessus du raisonnement l'intuition pure de Tesprit, aidaient encore à la dissolution de la scolastique. Mais celle-ci avait trop vécu pour mourir subitement. La force de la tradition la maintenait contre ses adversaires. Réfugiée dans les universités, dans les écoles, elle continuait de vivre, tandis qu'au dehors naissaient et se développaient les idées nouvelles et jeunes qui devaient la supprimer en la rendant inutile. Jusqu'au milieu du xvi* siècle et au delà on peut suivre dans l'histoire la lutte des Terminhtes (partisans d'Occam), des Thomistes, des Scotistes, auxquels s'ajoutent les Éclectiques.