‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 100 sur 149 · IV. — PHILOSOPHIE MORALE ET LOGIQUE · texte numérisé non relu

IV. — PHILOSOPHIE MORALE ET LOGIQUE

278. Morale générale (93). — Depuis le xiii'' s.- on aborde l'aspect philosophique de questions morales, qu'on avait jusque là principalement envisagées au point de vue théologique.

Tout système de morale présuppose une théorie sur la fin de l'homme et sur I'agte humain. En effet, la morale n'est que l'étude des actes humains dans leur harmonie avec la fin.

L'acte libre, pour la scolastique, constitue l'acte moral ou immoral ; c'est l'acte humain >ta9' ïloyjiV. Dieu est la fin de l'homme ; sa possession fait l'objet des tendances naturelles de nos activités psychiques les plus élevées. Sur la béatitude naturelle, Aristote ne sait rien ou presque rien. Au contraire, les scolastiques démontrent que la connaissance (visio) et l'amour (delectatio) du Dieu Créateur constituent l'activité la plus parfaite dont l'homme soit capable ; que la prise de possession de la béatitude, comme telle, réside dans un acte de connaissance (S. Th.) ou de vouloir (Duns Scot) ou dans la réunion de Vun et de Vaidre (S. Bonaventure) .

Pour S. Th., la moralité est basée sur la nature même de nos actes, et non sur une volonté soit divine, soit humaine. Sur cette même nature se fonde la lex naturalis, dont nos consciences sont imprégnées et à laquelle toute la loi positive emprunte sa légitimité ; mais c'est dans l'ordre divin qu'il faut, en dernière analyse, chercher la force obligatoire de la loi.

Moralement obligée à tendre vers son bien, la nature humaine est obligée, par voie de corollaire, de mettre en œuvre les moyens en connexion avec cette fin. A la connaissance des voies qui conduisent à la fin nous incline cet ^ habitus principiorum rationis practicse « que les scolastiques appelaient synderesis. Sous l'empire de la synderesis, l'intelligence formule les principes généraux qui sont les normes de la vie morale ; la conscience morale n'est que l'application de ces principes universels à un cas particulier.

Il est intéressant de remarquer que les éléments delà bonté

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morale d'un acte (l'objet propre, les circonstances, la fin intentionnelle), établissant la convergence de cet acte vers la fin, sont en même temps les éléments de la perfection ontologique de cet acte. Au degré d'actualité ou de perfection d'une action se mesure son degré de moralité : une fois de plus se remarque la solidarité qui règne entre les grandes idées de la philosophie scolastique.

279. Morale spéciale. Politique. — A l'exemple d'Aristote, les scolastiques s'adonnent volontiers à l'étude détaillée des vertus morales ou des diverses formes que revêt notre activité morale suivant les circonstances variées de la vie pratique; car après avoir déterminé la moralité dans sa notion générale, ils reprennent par le détail les relations concrètes qui spécifient nos actes : relations familiales, religieuses, politiques. La propriété individuelle et le mariage monogame et indissoluble sont de droit naturel. Quant au droit social de la scolastique, il reflète les idées propres du moyen âge. La nature de l'homme et ultérieurement la volonté de Dieu sont la base de la vie sociale ; toute autorité est d'origine divine. S. Th. ne semble pas étudier T origine j^'^'ochaine du pouvoir dans une société qui se constitue ; par contre, il s intéresse aux formes du gouvernement, et les déclare toutes légitimes, pourvu que le pouvoir gouverne en vue du bien général. Suivant les principes rigoureux de la scolastique, le pouvoir temporel est subordonné au pouvoir spirituel, mais à partir du XI V^ s. quelques théoriciens se laissent influencer par la lidte des rois contre la papauté.

280. Logique. — Au xiif s., comme aux siècles précédents, Aristote est le maître incontesté de la dialectique, et les grands scolastiques ne font que commenter sa pensée (7Î-74).

Dans l'économie générale de la synthèse scolastique, la logique n'est qu'un instrument du savoir, mais elle a des attaches étroites avec la métaphysique et la psychologie. Albert le Grand et ses successeurs affirment nettement ces rapports

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entre la science des concepts et la science de la réalité. Pour le maître de S. Thomas, la logique est une scientia specialis, elle est le vestibulum de la philosophie, son préliminaire indispensable, comme le dessin est le préliminaire de la peinture. Conformément à cette théorie, on voit se perpétuer dans les écoles du xiii^ s. des exercices dialectiques de tout genic, mais ces exercices servent de préparation à des controverses plus fécondes : la grande époque ne connaît plus ce despotisme ridicule dont la dialectique a tant abusé au prémoyen Age.

Malheureusement on vil reparaître plus tard les excès des logiciens à outrance. Le r-éalisme de Duns Scot et la r-caction exagérée de G. d'Occam n ont pas peit contribué à Vavènement de la sophistique qui empoisi.nne les écrits des XV et XVF s. ; mais alors la scolastique a dégénéré, et si ces défaillances entachent la mémoire de ceux qui s en sont rendus coupables, elles laissent intacte la synthèse doctrinale que nous avons essayé de résumer.

281. Conclusion. Les caractères essentiels de la scolastique.

— Après cette esquisse rapide, reprenons une question posée au début de notre étude sur la philosophie scolastique. Une définition intrinsèque et essentielle de la scolastique est-elle possible \ (173)

Une définition intrinsèque doit être tirée des entrailles mêmes de la chose à définir, et elle est appelée essentielle si elle est basée sur sa nature constitutive.

Or, nous connaissons la nature constitutive de la philosophie scolastique par l'ensemble des doctrines qu'elle professe sur les grands problèmes de la pensée.

Pour découvrir les caractères essentiels de la synthèse scolastique, il suffit de reprendre par le détail les groupes de solutions qu'elle comporte et d'en étudier les signes distinctifs. Chacun de ces signes marquera la scolastique d'un cachet pi'écis, d'une détermination spéciale ; le faisceau de ces signes constituera l'ensemble des caractères essentiels de la scolastique. Traçons quelques linéaments de ce travail descriptil".

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Avant tout la scolastique n'est pas un système moniste. Le dualisme de l'acte pur (Dieu) et des êtres mélangés d'acte et de puissance (créatures) fait de la scolastique l'irréductible ennemie de tout panthéisme. Les compositions de matière et de forme, d'individuel et d'universel, les distinctions entre la réalité du sujet connaissant et celle de l'objet connu, entre la substance de l'âme bienheureuse et celle du Dieu qui assouvit ses facultés -- sont autant de doctrines incompatibles avec le monisme. La théodicée de la scolastique est créatianiste , son Dieu est personnel ; sa métaphysique de l'être contingent est à la fois un dynamisme modéré (l'acte et la puissance, la matière et la forme, l'essence et l'existence) et une franche affirmation de Y individualisme , Ce même dynamisme régit l'apparition et la disparition des substances naturelles; à un autre point de vue, le monde matériel reçoit une interprétation évoluiionniste et finaliste. — Rappelons, en outre, que la psychologie scolastique est spiritualisie et non matérialiste ; expérimentale et non aprioriste ou idéaliste ; ohjectiviste et non subjectiviste : la définition même de la philosophie, d'après les scolastiques, implique la possibilité pour l'intelligence de saisir une réalité extramentfile. Etayée sur les données de la psychologie et de la métaphysique, la logique met en honneur les droits de la méthode analytico-synthétiqiie . Quant à la morale, elle emprunte à la psychologie la plupart des caractères qui la distinguent. C'est ainsi qu'elle est eudémoniste, libertaire, etc. On pourrait multiplier les points de vue, retourner la synthèse scolastique en d'autres sens, et l'on trouverait, pour la définir, d'autres caractères intrinsèques. Tous d'ailleurs sont solidaires, tous se complètent; il doit en être ainsi, puisque les divers départements doctrinaux qu'ils définissent sont reliés entre eux dans la plus intime unité organique (cf. 174 et 256).

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