Conclusion. Les caractères du thomisme. — Ce qui
frappe dans le thomisme, c'est le degré d'intensité que revêtent dans sa synthèse les caractères généraux de la scolastique du
Xlir S. (256). Ahdie part ne s affirment aussi nettement la solidarité organique de V ensemble, V éclectisme dans le détail, la personnalité dans les innovations.
Ces innovations, que les contemporains de S. Th. s'accordent à reconnaître, visent toides à renforcer la cohésion du système scolastique. Rappelons qu'à la pluralité des formes S. Tli. oppose r unité du principe substantiel ; à la théorie des rationes séminales, VévohUion passive de la inatière, à la composition hylemorphique des substances spirituelles, la doctrine des formes subsistantes; à la théorie augustinienne de V identité de la substance de Vâme et de ses facultés, celle de leur distinction réelle.
Cest dans ces innovations doctrinales, et en même temps dans V intelligence plus parfaite des théories communes quil faut chercher V empreinte indélébile apposée par S. Th. à la scolastique. -
Bien quil ait fait des emprunts à la plupart des systèmes antérieurs, le génie du docteur ang clique est le p)lus voisin de celui d'Aristote. Mais loin de suivre les averrdistes dans leur aveugle abdication de la pensée persomwlle, il proclame que ïargument ^autorité est le dernier des arguments (lociis ab
auctoritate est infirmissimiis) . S. Th. a élargi le jiéri pâté-
tisme ; il a surtout démontré la pjossibilité d'un péripatétisme chrétien en corrigeant, dans le sens même de Xesprit péripatéticien , les parties de sa philosophie où Aristote est inférieur à lui-même ou s'éloigne des enseignements certains de la foi catholique.
§ 6. — Saint Bonaventure
283. Sa vie et ses œuvres. - Bonaventure (Jean Fidanza) naquit en 1221, à Bagnorea en Toscane; dès l'âge de 17 ans, prit l'habit des Franciscains et vint à Paris suivre les leçons d'A. de Halès, puis de J. de la Rochelle. Lui-même reçut la licence d'enseigner en 1248, et devint collègue de S. Thomas. Malgré la diversité de leurs idées, ces deux hommes se lièrent d'une amitié étroite. En 1257, Bonaventure
s. BON AVENTURE. 291
fut appelé au généralat de son ordre. Il prit part au concile de Lyon, mais mourut en 1274 avant la fin des travaux. La postérité lui donna le titre de doctor devotus et, à partir de Gerson, celui de dodor seraphicus.
Ses œuvres ont été successivement éditées en 1482, 1588, 16()8. Une édition critique, très soigneusement faite par les Pères du collège de S. Bonaventure à Quaracchi, est en cours de publication depuis 1882. Les Commentaires sur les Sentences du Lombard, Vltinerarium mentis in Beum, le Diœtœ salutis ; de septem itinerihus œternitatis ; Soliloquium; les sententiœ sententiarum (douteux) ; le Breviloquium, le de reductione artium ad theologiam sont ses œuvres les plus intéressantes ^).
284, Personnalité de S. Bonaventure. — S. Bonaventure est un mystique doublé d'un spéculatif. Il est l'incarnation la plus parfaite du mysticisme au xiii^ s. ; bien qu'il se réclame volontiers des Pères, du pseudo-Denys, de S. Bernard, son mysticisme est avant tout le développement de la doctrine des Victorins. Quant à la philosophie de S. Bonaventure, elle perpétue les traditions de l'ancienne école franciscaine (v. A. de Halès). Malgré des sympathies augustiniennes non dissimulées, S. Bonaventure, lui aussi, est péripatéticien dans le sens scolastique du mot.
285. S. Bonaventure philosophe. — Y. Théologie et philosophie. S. Bonaventure s'accorde avec S. Thomas sur les rapports des deux sciences (267). Cependant, comme il fait de la théologie une science affective, intéressant la volonté plus que la raison, il est jtenté de placer la certitiido adhœsionis au-dessus de la ceriititdo speculationis .
2° Métaphysique, a) Dans toute créature, il faut distinguer non seulement l'essence et l'existence, 7nais encore la matière et la forme ^). Acte et puissance, forme et matière sont des
1) Beaucoup d'œuvres lui ont été faussement attribuées. Voir, par exemple, Haureau, Not. et extr., passim et les Préfaces de l'édition de Quaracchi. — '^) J. Krause, Die Lehre des M. Bonaventura iiber die Naitir des kôrperli chen und geistigen Wesen, und ihr Verhdltniss sum Tiiomismus. (Paderborn»
292 LIVRE m. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.
couples d'idées absolument convertibles : c'est la négation de la théorie thomiste des formes subsistantes . Bien que la matière ne puisse exister sans la forme, elle a dans l'intelligence divine son idée correspondante, car elle constitue une realité indéterminée, qu'il faut déclarer homogène dans les corps matériels et dans les êtres spirituels, si l'on fait abstraction des formes qui les diiférencient (260 et 269). C'est encore à raison de la contingence de la créature qu'une création éternelle est impossible.
h) La 'pluralité des formes substantielles est une seconde théorie recueillie de la bouche de A. de Halès et que S. Bonaventure oppose à la métaphysique de son illustre collègue de l'Université de Paris (p. 269). Ce n'est pas qu'il récuse l'axiome : Unius perfectibilis una sola est perfectio, mais il croit que la forma completiva, donnant à l'être sa perfection ultime et spécifique, n'est pas incompatible avec d'autres formes substantielles subordonnées, principes de perfections inférieures ; — et ce, non seulement dans les composés organiques et inorganiques (mixta), mais même dans les éléments de la nature. De plus en plus, les écoles franciscaines s'attachent à la doctrine de la pluralité des formes.
c) Entre l'essence spécifique et l'essence individuelle, point de distinction réelle. Quant au principe d'individuation, il n'est ni la matière seule ni la forme, mais à la fois l'une et l'autre.
3^ Physique. — a) Les rationes séminales. La matière première, purement passive suivant S. Thomas, est douée, suivant S. Bonaventure, de forces actives, en vertu desquelles elle renferme dans son sein, à l'état d'être incomplet, les formes substantielles auxquelles elle sera appelée à s'unir, sous l'action des agents naturels. ^)
1) ... agens creatum nullam quidditatem, nec accideiitalem nec substantialem omnino producit, sed entein sub iiiia dispositione facit esse sub alia
dispositione Quamvis eniin natiira non (ht nocam essenfiam, dat tamen
noviim modîini essendi {Il Sent, d. 7, p. II. a. ± q. i, et IV Sent., d. 43. a. 1. q. 4).
s. BONAVENTURE. 293
C'est pour différencier la transformation des substances naturelles de la creatio et de Vannihilatio que S. Bonaventure souscrit à l'antique théorie des raiiones séminales. Ces idées augustiniennes (p. 141) étaient familières aux prédécesseurs de S. Bonaventure, mais il leur donna un regain de faveur, et c'est de sa doctrine que prendra naissance, à la fin du siècle, un mouvement de réaction contre le thomisme (§ 8).
b) Psychologie. Bien qu'il se refuse à voir dans les trois grandes facultés de l'âme de simples réalités accidentelles, S. Bonaventure n'admet pas l'identité essentielle de l'âme et de ses facultés ^) ; il définit en péripatéticien la nature de l'homme, l'immatérialité et l'immortalité de l'âme. Quand il décrit les actes intellectifs, le mystique prend le dessus sur le philosophe.
286. S. Bonaventure, mystique. — L'union mystique avec Dieu est le terme de tout savoir (de reductione artium ad theologiam). Comment se réalise-t-elle ? Par une série d'étapes que S. Bonaventure décrit, à ]a suite des Victorins. ') Car, outre l'œil de la chair (oculum carnis) et l'œil de la raison (oculum rationis), il y a en nous un œil de contemplation (oculum contem^plationis) (229). Nous pouvons étudier et aimer Dieu :
1» Dans la nature, faite à sa ressemblance (vestigium) ; et nous le connaissons (cogitatio : theologia symhoUca) :
a) Soit par les sens extérieurs (per vestigium).
h) Soit par l'imagination (in vestigio). Le saint docteur légitimait ainsi les élans d'amour qu'éprouvait pour la plus humble des créatures l'ardent S. François d'Assise.
2o Dans l'image divine (imago Dei) qu'est notre âme (meditatio, theologia propria). Poursuivant le parallélisme de la subdivision,
a) Nous voyons Dieu à travers notre âme (per imaginent), en considérant ses trois facultés, la mémoire, la raison, la volonté (S. Aug., p. 142), qui sont en nous un reflet de la Ste Trinité, et toutes nous ramènent à Dieu. La mémoire notamment conserve le dépôt divin des premiers principes. La volonté ne peut se mouvoir sans la présentation du bien idéal qui est Dieu.
1) Quoniam egrediuntur [memoria, intelligentia, voluntas] ab anima : potentia enim se habet per modum egredientis, non sunt omnino idem per essentiam. In Lib. I Sent. D. III, P. % art. 1, Q. 3. — 2) V. Vltinerarium mentis in Deum, sa plus belle œuvre mystique.
Quant à l'intelligence, elle ne connaît la vérité suprême et incommutable des choses, que grâce à une illumination d'en haut qui l'unit à Dieu. Nous sommes ici en présence d'une interprétation imagée, mais au fond fidèle, de l'exeniplaiisme scolastique (p. 265). Jamais S. Bonaventure n'a enseigné que par le jeu de ses puissances naturelles, l'homme puisse s'élever à une intuition directe de l'essence divine^) : c'eût été contredire aux principes généraux de l'idéologie scolastique. Pour S. Bonaventure, comme pour S. Thomas, Dieu n'est pas ohjectum cognitum, mais ijrincipiu m cognitiotiis,e[ l'illumination de nos intelligences par la lumière divine vise le concours de la cause première, grâce auquel elles peuvent dépenser leur activité propre. ^) Restreinte, dans ces limites, à l'ordre purement naturel, la thèse de S. Bonaventure ne s'écarte pas, comme d'aucuns le pensent, de la doctrine scolastique: elle n'a^rien de commun avec les exagérations de certains de ses prédécesseurs (258, 260) et de ses contemporains (p. 298).
L'intervention surnaturelle de la grâce, bien que favorable à l'avancement de l'âme dans les trois premiers stades de sa marche ascendante, n'est formellement exigée qu'au quatrième stade, dont les précédents ne sont que le préambule, et dans lequel
h) Nous voyons Dieu en nous {in imagine). Alors, par la grâce surnaturelle, il nous communique les trois vertus théologales.
3° Après avoir connu Dieu dans ses œuvres, nous nous élevons à la connaissance directe de Dieu. Sa grâce nous le montre successivement a) dans son être, h) dans sa bonté et dans le mystère de sa trinité sainte. Le septième et dernier stade enfin est le repos inénarrable, l'extase, qui sert de terme à cette marche ascendante. Ravis au sommet de la vie mystique, nous nous délectons (apex mentis) dans l'infini qui, par un don surnaturel, se révèle à nous. C'est la contemplation par excellence, objet de la theologia mystica.
Il va sans dire que cet épanchement d'amour de la créature dans le Créateur ne compromet en rien leur distinction substantielle (230), car S. Bonaventure n'a jamais fléchi dans les principes fondamentaux de la métaphysique et de la théodicée scolastique.
La postérité s'est inclinée, respectueuse, devant ce grand représentant de la mystique contemplative, — surtout quand, plus tard, le panthéisme tentateur vint séduire de belles intelligences, assoiffées de mysticisme.
1) Cf. De humanœ cognitionis anecdota qiiœdam serapliici dodoris S.Bonaventnrœ et noiinullorum ipsius discipuloriim. Ad Claras Aquas 1883, p. 7, etc. — 2) Itineranum, c. 3.