‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 125 sur 149 · MAÎTRE ECKEHART ET LA MYSTIQUE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

MAÎTRE ECKEHART ET LA MYSTIQUE ALLEMANDE

et à Paris, où on le rencontre en 1802 et en 1311. Sa vie appartient à la prédication et à la mystiqne ; dans son couvent de Cologne il avait su grouper autour de lui un grand nombre de disciples, quand, en 1326, l'archevêque de Cologne intenta un procès contre ses doctrines. — L'année suivante, qui fut celle de sa mort, Eckehart en appela au Saint-Siège. Mais, en 1329, Jean XXll condamna 28 articles puisés dans ses écrits latins.

Eckehart en effet, dans ses sermons allemands aussi bien que dans son grand ouvrage latin Opiis tripartitiim (dont Denifle a publié de longs extraits), souscrit à un nn^sticisme équivoque qu'il est difficile d'absoudre du reproche de panthéisme. Avant d'esquisser cette mystique, fixons la métaphysique qui lui sert de base et l'enveloppe tout entière.

355. Doctrines philosophiques. — 1° Métaphysique. Eckehart est imprégné des doctrines scolastiques, sauf dans la théorie de l'essence et de l'existence, où apparaît sur le vif l'erreur caractéristique et fondamentale de sa philosophie.

Dieu seul, acte pur, est son être. Dans la créature, au contraire, l'essence ou la quiddité est distincte de Veœistence (272). Cependant, un lien intime attache la créature à Dieu, car Dieu est l'existence même de la créature ; celle-ci na d'autre être (existence) que Dieu en qui elle subsiste [Esse est Deus); Dieu constitue donc l'actualité du monde [Deus est primus actus formalis in omni opère artis et naturœ), il est à la quiddité contingente ce que l'acte est à la puissance, la forme à la matière, l'unité au nombre. Comme Y essence créée est distincte de Dieu [esse re7^um extra in rerum natura) et qu'il lui correspond, comme telle, une idée propre dans l'Intelligence créatrice [omnis creatura hahet esse unum in causis suis originalibus, scilicet in verbo Dei), on ne peut faire de la métaphysique d'Eckehart un panthéisme émanatif où tout se réduit à des phénomènes de la vie divine. — Cependant, l'identité diexistence qui enveloppe Dieu et la créature, et dans laquelle Eckehart voit une preuve de l'ubiquité divine et de l'éternité de la création [qiiod enim est inquantwiu hujusmodi, non fit, nec fieri potest), semble devoir compromettre la distinction du fini et de l'infini.

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Au demeurant, Eckehart ne croyait pas que sa théorie conduisît à ces graves conséquences. Ciwi dicihœ deum in omnibus nosse et amare solum esse et seipsum, quod est esse, hoc inquani dicentes non destruimus esse rermn, sed constituimus '). Ajoutez à cela que le Dominicain allemand bâtit sur un fond traditionnel, qu'il emprunte cà la scolastique ses idées, sa terminologie, et jusqu'aux défauts de sa méthode, — et vous verrez que Eckehart n'est pas un renégat, mais un scolastique de tendances et d'éducation qui n'a pas su se prémunir de fâcheuses confusions d'idées. Ces confusions se répercutent dans sa

2° Psychologie mystique. L'âme humaine est l'être même de Dieu; en aimant l'homme. Dieu s'aime lui-même ; il ne pourrait se passer de l'homme, pas plus que l'homme ne pourrait se passer de Dieu. Nous devons nous dépouiller de nous-mêmes, nous abîmer en Dieu, et dans cette " déification r nous trouvons le suprême bonheur.

356. Eckehart et la mystique allemande. — Eckehart n'est pas l'esprit fort et génial qu'on s'est plu à représenter. Si l'histoire accorde une si grande place à son nom, c'est qu'elle reconnaît en lui le promoteur d'une littérature nationale, et d'un mouvement mystique nouveau qu'on appelle la " mystique allemande '*.

Cette mystique a des allures populaires, elle est contenue dans des sermons, et se distingue cà la fois par la langue dont elle se sert et par le fonds d'idées qu elle met en œuvre. Son grand mérite est d'avoir créé une terminologie allemande, et d'avoir traduit en langue vulgaire le glossaire scolastique. L'étude de l'Être divin dans sa majestueuse tranquillité et son impénétrable mystère, l'eifusion contemplative de lame en Dieu, les idées divines et la Sainte Trinité, tels sont les thèmes favoris — cueillis, eux aussi, dans le répertoire scolas-

1) Denjfle, Meister E. lat. Schriften, pp. 494 et suiv. Pour établir sa " scolasticité „, Eckehart soumet le mot esse à une foule de distinctions, qui ressemblent parfois à de vrais jeux de mots.

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tique — qui reviennent sans cesse sous la plume des mystiques allemands.

Eckehart n'est pas le fondateur de cette école mystique, mais il en est le premier grand représentant ^).

Si ses œuvres latines sont tombées dans l'oubli, même chez ses contemporains, ses sermons allemands ont franchi l'enceinte des cloîtres où ils furent rédigés.

357. La mystique allemande après Eckehart. — Eckehart en effet iit école, en ce sens que ses successeurs ont vivement ressenti l'influence de sa mystique. Cette influence se fait jour notamment chez Henri Seuse ou Suso (vers 1300-1866), chez Tauler (1290-1361) et chez l'auteur de la Théologie allemande. Eckehart est plus brillant que la plupart de ses successeurs, mais plus d'un a mieux défini les rapports de Dieu et de la créature -).

D'autre part, les idées mystiques d'Eckehart furent exploitées et exagérées par des sectes populaires où l'on mettait en pratique les préceptes d'une morale panthéiste. Il contribua ainsi, indirectement, à préparer les esprits à l'avènement de la Réforme, et c'est pour cette raison qu'il a été magnifié outre mesure par les écrivains protestants.

^5. — Raymond de Sabunde et la Théosophie

358. Sa vie et ses œuvres — Nous connaissons la théosophie, ce rationalisme spécifique né d'une exagération de la foi chrétienne. Elle eut un représentant de marque au commencement du xv^ s. dans la personne d'un médecin espagnol, versé à la fois dans la philosophie et la théologie, Raymond de Sabunde (t 1432). Professeur à l'Université de Toulouse, Raymond est l'auteur d'une Theologia naturalis s. liber creaiurarum, conçue dans le plus fidèle esprit de Vars magna de Lullus ').

1) Il eut des prédécesseurs dans JVÏÀTmLDE de Magdebourg (f 1277), et surtout dans TmÉRY de Fribourg, " le premier scolastique, qui prêcha en allemand, suivant le mode de ce qu'on appelle la mystique allemande „. Denifle, op. cit., p. 528. — -) Denifle, op. cit., p. 531. — s) Cf. Stôckl, op. cit., 11', pp. 1055 et suiv.

359. Doctrines philosophiques. — L'homme, dit-il, lit la vérité dans deux livres, le livre de la nature et le livre de l'Écriture sainte. Leur contenu est identique, mais pour déchiffrer le premier, il nous faut recourir à des raisonnements; l)our posséder le second, il suffit de croire à ses affirmations et à ses préceptes. « Quamvis autem omnia quse probantur per librum creaturarum, sint scripta in libro sacrée scripturae et ibi contineantur, et etiam illa qua3 ibi contineantur in libro Bibliae, sint in libro creaturarum, tamen aliter et aliter « % Certes, la lecture du livre de la nature précède celle du livre inspiré, car pour croire à la parole divine, il faut savoir que Dieu existe; certes, il est des vérités, comme le mystère de la S^^ Trinité, que la raison humaine ne pourrait découvrir dans l'étude du monde, si au préalable la révélation ne lui avait découvert la conclusion où mèneront ses syllogismes : ces faits démontrent que l'homme reçoit ses connaissances par deux canaux distincts, qui parallèlement déversent la vérité en son âme. L'homme est le trait d'union entre la nature sensible et la divinité. La Theologia naturalis cherche dans cette constitution naturelle et morale de l'humanité, l'explication des mystères providentiels du christianisme.

Nous pouvons négliger d'exposer dans le détail comment R. de Sabunde démontre devant la raison la nécessité de Tordre naturel et surnaturel, tel que Dieu l'a réalisé : le principe seul importe dans la méthode théosophique. La philosophie de R. de Sabunde est une forme maladive de la grande pensée scolastique. Renouvelée d'une conception du xiii®s.(317), elle apparaît à l'époque critique qui l'a vue naître, comme un suprême mais inutile effort du génie catholique contre les invasions de pensées nouvelles. Quelque dix ans après la mort de R. de Sabunde, l'historien assistera à la ruine définitive de la théorie philosophico-religieuse que le savant Espagnol essaya de sauver.

1) Theol. natur. (éd. 1852), Tit. 212, p. 314-.

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