‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 126 sur 149 · NICOLAS DE CU:^E · texte numérisé non relu

NICOLAS DE CU:^E

§ 4. — Nicolas de Cuse

360. Signification philosophique de N. de Cuse. — Dans quel parti faut-il ranger Nicolas de Cuse, dont la philosophie bizarre se meut dans les directions les plus diverses ? Nous y entendons les premiers échos du cri de guerre de la renaissance : " A bas la secte aristotélicienne ! " Mais les colères de N. de Cuse sont dirigées surtout contre les dialecticiens qui en veulent à sa théorie mystique de la coincidentia oppositorum ^). Bien que les idées de N. de Cuse soient maintes fois symptomatiques des bouleversements qui se préparent, elles constituent avant tout un syncrétisme du passé, et forment un alliage de mysticisme, de théosophie et de quasi-panthéisme. N. de Cuse est un scolastique dissident, mais il est imbu de l'esprit de l'école, il est convaincu du rôle de la philosophie chrétienne. C'est à ce titre que nous le rangeons dans la troisième période de l'histoire de la philosophie médiévale, au seuil même de la renaissance.

361. Sa vie et ses œuvres. — Nicolas Chrypffs, né à Cuse (de là le nom de Cusanus) en 1401, reçut sa première initiation à la mystique de la bouche de Gérard Groot à Deventer, étudia le droit à Padoue (1424), et s'adonna avec prédilection aux mathématiques. Entré dans les ordres, il prit position dans la controverse sur les droits du pape visà-via du concile. Plus tard, le pape Eugène IV le chargea de missions importantes et Nicolas V le créa cardinal (1448). Évêque de Brixen en 1450, il eut des démêlés avec l'archiduc Sigismond d'Autriche, et mourut à Todi en 1464.

Les absorbantes fonctions que revêtit N. de Cuse, ne l'empêchèrent pas de se vouer aux sciences et à la philosophie. Il a laissé de remarquables travaux sur les mathématiques et l'astronomie -). Ses principaux ouvrages philosophiques sont : de doda ignorantia,

1) " Unde, cum nunc Arisiotehca secta prsevaleat, quse heresim putat esse oppositorum coiDcidentiam, in cujus admissione est initium ascensus in mysticam Theologiam... „ Apologia dodœ ignorantiœ, p. 64- des opéra omnia, èdit. Bâte, 1565. — ^) V. Uebinger. Die mathem. Schriften des N. Ctisanus (Phil. Jahrb. 1895-97).

apologia dodœ ignorantiœ, de conjecturis, édités à diverses reprises dans ses œuvres complètes.

362. Doctrines philosophiques. — Dans les trois livres de son ouvrage capital, de docta ignorantia ^), N. de Cuse étudie tour à tour Dieu ou l'Infini, l'univers et l'homme ou le fini, le Dieu rédempteur ou l'union du fini et de l'Infini. Avant d'aborder les deux premières parties, esquissons les rapports de la raison et de la foi, tels que les conçoit le cardinal philosophe.

P Rapports de la Philosophie et de la Théologie. La doctrine de N. de Cuse en cette matière est empruntée de la Théosophie de Lullus. (3171 D'une part, la lumière de la foi est indispensable à la connaissance de la vérité [spiritus veritatis est virtiis illuminativa cœci nati qui per fidem visum acquiritj, elle devient un natiirœ debitum, sans elle l'esprit humain ressemble à un aveugle-né. D'autre part, l'intelligence n'est que l'épanouissement de la foi, et peut arriver à la connaissance démonstrative des mystères.

Pour posséder la pensée intégrale de N. de Cuse, il faut mettre en regard de cette théorie théosophique, la théorie mystique de la docta ignorantia.

2° Dieu. On ne peut appeler vérité, ni la connaissance sensible [sensiis], ni la connaissance rationnelle ((ratio) et abstraite qui repose sur elle, car l'une et l'autre sont mobiles et fragmentaires. Seul Vintellectus, soutenu par le secours surnaturel de la grâce, peut nous élever à la Vérité une et immuable qui est Dieu. Or, nous comprenons alors que l'Infini est impénétrable et inconnaissable pour nous. Cette conscience de notre ignorance constitue la vraie sagesse, la docta ignorantia ; elle doit servir de base à une théologie nouvelle, la théologie négative, appelée à remplacer les fausses spéculations de la théologie positive. (Cf. le pseudo-Denys, p. 144)

') Cf. Uebinger. Der Begriff docta ignorantia in seiner geschichtlichen Entwicklung (Arch. Gesch. Phil. VHI, 10).

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Tandis que la ratio arrive à des conclusions divergentes ou opposées, l'intellectus s'élève à l'intuition de Vunité divine. En Dieu, toutes les contradictions s'unissent et s'absorbent [coincidentia oppositorum) . Usant volontiers d'images empruntées aux mathématiques, Nicolas compare cette coïncidence des contradictoires à la ligne courbe qui se confond avec la ligne droite, quand on diminue la courbe à l'infini, à l'hypoténuse qui se confond avec les deux autres côtés du triangle, quand on élargit l'angle droit à l'infini. Dieu, dit N. de Cuse, est l'infiniment grand, et dès lors (!), comme il ne saurait être moindre qu'il n'est, il est à la fois l'infiniment petit. Excluant de son sein tout être opposé à lui, Dieu est le seul être, il est la complicatio omnium : en lui se réduisent à l'unité la multitude des êtres de l'univers. L'homme ne peut connaître positivement aucune essence, parce qu'il ne peut obtenir de Dieu, qui les contient toutes, aucune connaissance positive. Consequens est omnem humanam veri positionem esse conjecturam.

Nous touchons du doigt la théorie capitale et l'erreur fondamentale de Nicolas de Cuse. A l'instar des mystiques allemands, qui exercent sur lui une incontestable influence, il semble faire de Dieu le fonds consubstantiel où l'univers plonge ses racines. L'univers contient explicite, ce que Dieu contient implicite, ou, pour reprendre une expression heureuse et séculaire, les choses sont des théophanies divines. Le cardinal catholique est-il donc panthéiste, comme J. Scot Eriugène dont il tient sa terminologie, ou comme David de Dinant pour qui il ne cache pas ses sympathies ? Il s'en défend vivement dans son Apologia doctœ ignorantiœ contre un certain Venchus, qui l'avait attaqué et taxé d'hérétique. Mais on peut dire de lui comme d'Eckehart : il fait fléchir la logique au profit de son orthodoxie, et retient de force les conséquences de ses prémisses.

3*^ L'univers créé. Dieu crée la matière, ou l'être en puissance, mais la matière ne peut exister comme telle, elle exige une information substantielle (270). Et après que nous avons

entendu N. de Cuse appeler Dieu la forme de tout, actus omnium, il affirme, pour éviter le panthéisme, que Dieu n'est dans la créature que le prototype de sa réalité, sans se confondre avec elle.

L'homme est le centre de la création, et l'image la plus parfaite de Dieu, car il résume en lui l'univers, par la représentation qu'il s'en forme, comme Dieu résume en lui la réalité des autres êtres. Sur les grandes théories de la psychologie, Nicolas parle en vrai scolastique : l'âme, forme substantielle du corps, est spirituelle et immortelle '277). Nos connaissances abstraites ont une origine sensible, mais nous savons déjà qu'au-dessus de la ratio, l'intellectus nous met en contact avec la Vérité suprême. Dans cette vision suréminente où toutes les contradictions de la science humaine sont résolues, l'âme est rivée si étroitement à Dieu, que cette union ressemble à une déification.

363. Influence de N. de Cuse. — Les idées de Nicolas de Cuse le rattachent au passé par leur origine, à l'avenir par l'influence qu'elles devaient exercer. A l'époque où écrit le cardinal allemand, la philosophie est à un tournant de son histoire, et les idées bouillonnent trop fiévreusement dans les têtes, pour qu'il puisse surgir une école Cusienne dans le sens strict du mot, comme jadis avaient surgi une école thomiste et une école scotiste. M Par contre, nombreux sont les

1) .Jacques le Fèvre d'Etaples (Jacobus Faber Stapulensis, 1455-1537) fit connaître les doctrines deN.de Cuse en France,et édita ses ouvrages,en même temps que ceux du Pseudo-Denys. Il y eut un parti de Fabristes. Un des disciples de .J. le Fèvre, Charles Bouillée (Carolus Bovillus, vers 1470-1553), est l'auteur d'une série d'ouvrages où l'on reconnaît nettement, au travers de pensées originales, l'influence de N. de Cuse. Charles Bouillée professe la plus pure théosophie. (Est enim intelligentia fidei consummatio, fides vero iatelligentiae dispositio sacrumqueinitium). Bien qu'il méconnaisse la nature des espèces intentionnelles, de l'intellect agent et donne une interprétation arbitraire de plusieurs théories péripatéticiennes, Bouillée appartient à la scolastique plus encore que N. de Cuse, et il a su éviter dans sa philosophie toute teinte de panthéisme.

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