Troisième composition : l'essence et l'existence. — Il
s'agit de l'essence et de l'existence dans un être actuel. Nous retrouvons ici le même rapport de déterminable et de déterminant qui relie la puissance à l'acte. Aristote ne s'est pas arrêté à cette composition, que la scolastique du xiii^ siècle choisit comme un de ses objets favoris de controverse (v. p. 1.) B. L'Acte pur ou la divinité. — A l'opposite de la matière première ou de la potentialité, mobile et changeante, trône, immuable, l'actualité pure.
83. Preuves de l'existence de Dieu. — La preuve principale est tirée du mouvement. Bien qu'éternel (80, 5''), le mouvement exige l'existence d'un moteur immobile. Car tout mouvement suppose un moteur, et s'il n'était point un premier moteur unique, soustrait lui-même au mouvement, il faudrait admettre l'existence d'une série infinie de causes motrices, ce qui est absurde. A cette preuve, Aristote joint cette autre qu'on appellera plus tard la preuve téléologique, tirée de l'ordre, de l'harmonie et de l'unité de l'univers.
84. Nature de Dieu. — Dieu en lui-même. — Les attributs de Dieu considéré en lui-même se groupent autour de deux notions fondamentales :
a) Uimmobilité. Le premier moteur demeure dans le repos absolu. Éternel comme le mouvement (o-uvs^/j;;, il est actualité ou forme pure, car tout mélange de potentialité ou matière engendrerait le changement dans son sein. Dès lors il est incorporel et indivisible.
b) La pensée. L'acte pur (ro ri riv dvxi rb Trpwrov) est intelligence. Dieu se pense lui-même, d'une pensée actuelle (vdy?(Ti; vo/jc-e'o;). Son auto-contemplation consciente est sa fin et sa béatitude.
85. Rapports de Dieu et du monde. — Considéré dans ses rapports avec le monde, Dieu est cause motrice et cause finale. Il donne l'impulsion initiale au mouvement cosmique, et s'il peut mouvoir sans être mû, c'est qu'il, est en même temps le terme final qui attire le monde.
Dieu imprime au monde un mouvement circulaire, c'est-à-dire parfait et éternel. (57) Le point d'application de l'action motrice de Dieu n'est pas le centre du monde, mais sa périphérie. Ce mouvement uniforme n'explique point, à lui seul, la variété des processus de la nature, il se combine avec des actions motrices spécifiques de causes secondes existant en dehors de Dieu.
86. Lacunes de la théodicée d'Aristote. — Puissant essai de théisme, la théodicée d'Aristote présente néanmoins en des questions fondamentales des lacunes que le génie chrétien seul pourra combler (v. p. L). Un doute plane dans les écrits d'Aristote, sur la personnalité de Dieu ; celle-ci d'ailleurs est forcément mutilée, puisque tout vouloir est jugé incompatible avec l'immobilité de l'acte pur. Les rapports de Dieu et du monde sont mal définis : Dieu n'est pas Providence, et la finalité qu'exerce le moteur sur le mobile est difficile à saisir. Quant à l'action motrice de Dieu, son contact avec la périphérie du mobile semble exiger sa présence dans un lieu corporel. Enfin l'existence même des causes secondes en dehors de Dieu implique le dualisme de Dieu et du monde : de la création, qui seule peut rendre compte de cette coexistence, il n'est pas de trace chez Aristote.