Première composition : la matière et la forme
P So7^ origine. La théorie de la matière et de la forme appartient- originairement à la physique, car elle est l'interprétation péripatéticienne de l'évolution cosmique. Chaque sub-
stance corporelle, suivant Aristote, a sa nature spécifique. Or, pour expliquer la transformation des substances, leur combinaison et leur décomposition, Aristote admet dans les substances corporelles la présence d'un substratum permanent, la matière première (•/; Tipcor/j \jlr^ et d'un principe spécifique, la forme substantielle {dhq). L'union intrinsèque de la matière et de la forme donne naissance à la substance corporelle, et la succession de formes différentes dans la même matière fournit à Aristote l'explication de cette théorie fondamentale qu'il oppose à Platon, à savoir l'évolution du réel au sein même des corps naturels. (54, 1°)
Or, la matière est le non-déterminé mais le déterminable, elle est puissance; la forme est le principe de la détermination, elle est acte. La corrélation des deux couples d'idées est expressément affirmée par Aristote. Eori J'yj p.b iîXtî ouva^^ic, to
Bien plus, généralisant la notion que renferment les deux concepts de matière et de forme, Aristote appelle de ce nom tout ce qui est déterminable d'une part, tout ce qui est détermination d'autre part : le genre vis-à-vis de l'espèce, le corps vis-à-vis de l'âme , l'intellect passif vis-à-vis de l'intellect actif, les prémisses vis-à-vis de la conclusion, etc. Ainsi, au delà de sa signification physique, la théorie de l'hylemorphisme revêt une signification métaphysique^ et dans ce nouveau domaine, elle est convertible avec la théorie de l'acte et de la puissance. (77)
Posées ces notions sur l'origine des concepts de matière et de forme, précisons leur nature : la corrélation qui les unit (2°), leurs fonctions respectives (S"" et 4°), l'acte déterminant leur union ou le mouvement (5°).
2° Corrélation de la matière et de la forme. Dans l'ordre physique, la matière et la forme ont une valeur réelle ; la matière n'est donc pas le jt^yj ov de Platon, elle a une influence
') i)e rdme, II, 1.
réelle (cause matérielle) sur l'être, bien quelle ne puisse exister indépendamment d'une forme qui l'actue (cause formelle). Dans l'ordre métaphysique, nous trouvons la même compénétration , les deux notions sont corrélatives; elles expriment une double causalité, quel que soit le domaine où on les transpose : suivant l'économie de la métaphysique aristotélicienne, les causes matérielle et formelle expliquent la constitution intrinsèque, grâce à une communication réciproque de deux principes de réalité.
3° Fonctions de la forme. La forme exerce d'abord la causalité de détermination intrinsèque que nous venons de définir (cause formelle) ; elle fait que la chose est ce qu'elle est (rb ri r,v eivai) et fixe sa spécificité. De plus, elle est spécialement le principe des opérations de l'être, de son unité, et de sa cognoscibilité; elle est le siège de l'impulsion qui porte chaque être vers sa fin. La cause formelle est ainsi le fondement de la cause finale (rb ou evsxa). La finalité de l'être, c'est-à-dire la tendance objective, innée de tout être à réaliser une fin immanente, par la mise en œuvre de ses énergies est un théorème fondamental de la métaphysique aristotélicienne, et son influence imprègne toute la philosophie. C'est la finalité qui explique, en physique, la récurrence invariable des phénomènes naturels et la conservation des espèces, en critériologie, la tendance initiale de l'intelligence vers le vrai, en morale, l'inclination de la volonté vers le bien.
4° Fonctions de la matière. La matière a dans l'être des fonctions toutes différentes. Indéterminée, elle est inconnaissable en elle-même, et nous ne la concevons que par analogie. L'indéterminé ne p^ut exister comme tel, pas plus qu'il ne peut être connu ; voilà pourquoi l'infini (aTistpov) n'existe pas. De même que la forme est principe de l'unité, et siège de l'impulsion finale, la matière est sujette à la multitude, à la diffusion (81, 2"") ; à elle se rattache tout ce qui est hasard, tératologique : elle est, en général, le principe de l'entrave et de l'imperfection .
5° Le mouvement ou V actualisation des formes dans la matière. Le passage de la puissance à l'acte, de la matière contenant une forme en puissance à la matière actuellement déterminée par cette forme, est le changement ou le mouvement. Le mouvement est basé sur une tendance interne, une virtualité réelle de la matière à s'unir aux: formes qui répondent aux exigences du composé.
Le mouvement se définit : Y acte d'un être en puissance, entant quil est en puissance. 'H xiv/îTt; ïv-zlk-/s.ioL tov yA^riVov fi Ktvy;rdv % Tout changement, pour Aristote, tombe sous cette définition, sauf la production d'une première forme et d'une première matière, qu'il tient pour impossible, comme nous le verrons à l'instant.
Or, le mouvement implique un mobile et un moteur : le mobile ou sujet du mouvement est la matière, le potentiel en voie de s'actualiser ; le moteur ou cause du mouvement doit être une forme, un principe existant et actuel, agissant sur cette matière. L'action de cet être actuel qui, par son influx continu (Blltz), détermine la matière à s'actualiser, est la cause motrice. Tel est le rôle de la quatrième cause aristotélicienne ou cause motrice (ro J'oGsv yi xtvyjTtc). Bien que distincte, comme telle, de la cause formelle, la cause motrice présente avec elle de nombreuses affinités, et il faut suivre le Stagirite dans la complexité de nuances subtiles quand, à maints endroits, il concentre dans la forme de l'être la source de sa quiddité, de sa finalité et de son mouvement interne ^).
A cette quatrième cause le nom de cause motr-ice ^) nous semble mieux convenir que celui de cause efficiente, car l'efficience pour Aristote se réduit à la production du mouvement ; elle ne porte pas sur la production de la forme et de la matière
') Phjjs. III, 2, 202, b, 7. — 2) Phys. II, 7, 198, a, 24. etc. Cf. Zeller, op. cit., Il, 2 p. 328. — 0 Dans le langage scientifique moderne, la cause motrice ne désigne que la cause productrice du mouvement local. Nous prenons ici le terme cause motrice dans un sens plus large et nous entendons par là, avec Aristote, la cause productrice dim mouvement quelcotique (88).
elles-mêmes. Celles-ci sont éternelles, comme le monde auquel leur combinaison donne naissance, comme le mouvement luimême, qui résulte nécessairement de leur mise en présence.
81 . Deuxième composition : L'essence commune et Tessence individualisée. — P Notion de V individuel et de T universel. L'être individuel est la seule vraie réalité et mérite seul le nom de substance (oùo-t'a) ; l'universel est immanent aux choses individuelles et multiplié dans tous les représentants d'une classe ^) ; il ne reçoit sa forme indépendante que dans les considérations subjectives de notre esprit (91. S"") : telle est la solution du problème des universaux. Ce théorème qui complète la métaphysique d'Heraclite par celle de Parménide,est l'antithèse du platonisme et on peut le considérer comme une des plus belles énonciations du péripatétisme.
A côté de déterminations essentielles communes que Ton rencontre semblables chez tous les individus d'une même espèce, chacun de ses représentants possède des déterminations propres, affectant l'être daris son essence et lui imposant la marque de son individualité. Entre l'essence commune et l'essence individualisée, il y a un rapport du déterminable au déterminant, de la puissance à l'acte : un lien organique rend solidaires deux théories capitales du péripatétisme.
Aristote a divisé les êtres en dix classes ou catégories. Les deux principales sont la substance fouo-ta), ou l'être qui existe en soi et qui, pour exister, n'a pas besoin d'être dans une autre chose ; et l'accident ou l'être qui n'existe que dans une substance. Les accidents se rangent en neuf catégories (cf. 72).
2° Le principe d'individuation dans les êtres naturels ne peut être la forme : par elle-même principe indivisible, la forme se déploie dans l'être suivant toute sa réalité. La
i) L'individuel, substance proprement dite, prend le nom de substance première (Trrvwry] oiiiyia). L'universel prend le nom de substance seconde (rJeû- TZpa. ov(jia).
matière seule explique l'individualisation de la substance ; source d'entrave (80, 4°) elle implique la limitation de la forme qu'elle reçoit.