IV. — LA PHILOSOPHIE THÉORIQUE. — LA PHYSIQUE
La physique, dans le sens large que ce terme désigne chez Aristote, comporte l'étude des êtres corporels en tant qu'ils sont sujets au mouvement. Après avoir indiqué les principes généraux régissant la théorie de Y être corporel, objet de la physique (88), nous examinerons avec quelques détails les catégories d'êtres dont s'occupe la physique, à savoir les corps célestes et les corps terrestres. (89) Parmi ces derniers, l'homme ^) occupe la plus grande place (90, 91, 92).
88. Principes généraux de la Physique. — \^ Le mouvement co7^porel et ses espèces. La métaphysique étudie le mouvement en général ; la physique s'occupe du mouvement corporel et de ses espèces. Celles-ci sont au nombre de quatre : la naissance et la disparition des composés ^) substantiels (.yévsTt; et (i^^pd), le changement qualitatif (àAAoïwtrt;), le changement quantitatif de croissance et de décroissance [c/.^lr^^i^ et ©ôto-t;) et enfin le mouvement local (cpooa) ou le mouvement par excellence, que les trois autres espèces de mouvement présupposent. A la notion du mouvement local, Aristote rattache celle de l'infini, du temps et de l'espace.
2° La théorie du changement substantieKoiivnit pour Aristote une solution à l'énigme du processus cosmique. A l'encontre de l'atomisme de Démocrite (40) qui explique la diversité des substances corporelles par une figuration différente d'élé-
1) D'après la classification d'Aristote, on voit que l'Anthropologie et la Psychologie sont parties intégrantes de la Physique. — -) Et non des éléments eux-mêmes, puisqu'ils sont éternels.
ments identiques, Aristote soutient au nom des faits la spécificité des choses de la nature et de leurs propriétés. Les substances se transforment les unes dans les autres; de plus, elles se combinent entre elles pour donner naissance à des composés spécifiquement distincts, tout comme ces composés eu^c-mêmes se résolvent en leurs substances élémentaires. La théorie de l'identité de la matière première dans les divers stades du processus et de la diversité de la forme, principe de la spécificité, rend seule compte de ce phénomène.
La nature matérielle est donc emportée dans le tourbillon du devenir incessant, comme le dit Heraclite, et néanmoins il faut reconnaître avec Parménide la stabilité de ses éléments fonciers.
Pour comprendre toute la pensée d' Aristote sur le devenir cosmique, il j a lieu de rappeler une double détermination dont il afiecte les éléments du composé substantiel, à savoir, l'évolution rythmique et la finalité.
3° V évolution rythmique et la finalité. La théorie de l'évolution rythmique n'est pas explicitement développée par Aristote, mais on trouve chez lui les germes d'une doctrine que le moyen âge conduira à son plein épanouissement (v. p. 1.) A divers endroits de la Physique et de la Méta'physique , kxï^ioX^ ftiit appel à un troisième principe, pour expliquer le processus génétique de la nature, la privation (orspyîaiç). Il faut entendre par là Vahsence d'une forme qit exige la matière ; cette exigence a sa raison d'être dans une disposition spéciale de la matière à se dépouiller d'une forme, pour en revêtir une autre, quand, sous l'action du milieu ambiant, le composé est en voie de se transformer. Ce passage successif d'une forme à une autre est dominé par une évolution o^ythmiqiie des substances. C'est le natura non facit saltus dans son interprétation philosophique.
De plus, la finalité de l'être commande ce processus à chacun de ses stades (80, 3°). De même que chaque étape détaillée du devenir n'a d'autre fin intrinsèque que l'actualisation nouvelle
d'une puissance de la matière, de même l'ensemble de ces étapes est régi par une finalité inéluctable, que la nature poursuit sans trêve. Admirablement servi par ses observations scientifiques, Aristote poursuit dans le détail l'application de la téléologie aux faits de la nature. L'antiquité ne possède pas de plus éloquents promoteurs des causes finales.
Quelle est cette fin de la nature ? Aristote répond : le plus parfait. Mais son optimisme reste vague ; il n'étudie ni les rapports de la nature considérée comme une unité, parfois comme un organisme, avec les substances particulières qui la composent, ni les relations entre la téléologie de la nature et la divinité.
Après avoir exposé les principes généraux de la physique, étudions les diverses espèces d'êtres corporels.
89. Corps célestes et corps terrestres. — Une observation rudimentaire semble établir une différence entre le ciel et la terre; les corps célestes en imposent aux hommes par leur mystérieuse immobilité dans l'espace et par la régularité de leur apparition, tellement que les croyances du peuple grec en faisaient des dieux. Aristote a subi l'influence de cette ignorance populaire, lorsqu'il a établi une distinction de nature entre les corps célestes et les corps sublunaires. C'est à la notion de mouvement qu'il rattache cette distinction : les corps célestes sont doués du mouvement local le plus parfait, le mouvement circulaire, tandis que les corps sublunaires ont pour propriété le mouvement rectiligne. Le Stagirite en infère d'importantes conséquences. Puisque le mouvement circulaire est uniforme et que le changement substantiel suppose une certaine opposition entre le point de départ de la transmutation et son terme, il conclut que les corps célestes sont immuables, impérissables, soustraits à la passion, à la croissance et à la décroissance. L'élément dont ils se composent est l'éther.
Pour expliquer le mouvement diurne, Aristote enseigne, avec l'astronomie de son temps, que les corps célestes sont rivés à des sptières et accomplissent leur évolution en même temps que celles-ci. Chacune de ces sphères est informée par une intelligence, une divinité, principe de son mouvement. La plus éloignée de la terre, la plus rapprochée du premier moteur et dès lors la plus parfaite, est la
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sphère unique des étoiles fixes (Trpwroç ovpavbq). Les sept planètes, au contraire, sont mises en mouvement par des sphères diverses et multiples (épicycles). Quant aux comètes, elles ne sont pour Aristote que des feux follets de l'atmosphère.
Les corps célestes influent sur le mouvement des corps terrestres, en leur communiquant le froid et le chaud. Les corps terrestres se déplacent suivant les directions opposées du haut et du bas. Le feu dans les régions élevées, la terre dans les régions profondes ; entre les deux, l'eau plus près de la terre, l'air plus près du feu : tels sont les quatre éléments terrestres, qui, ensemble avec l'éther, forment les éléments simples de la cosmogonie aristotélicienne. Opposés entre eux d'abord par leur mouvement connaturel, ensuite par leurs qualités sensibles (chaud, froid, sec, humide), les quatre éléments expliquent par leur transformation, le processus de la naissance et de la disparition des corps sublunaires.
De la tendance qui porte chaque élément à occuper sa région propre, Aristote conclut à l'unité du monde, à sa forme circulaire et géocentrique.
Parmi les corps sublunaires, les organismes, l'homme surtout occupent une place spéciale, et ceci nous amène à la psychologie.
90. Psyeholog'ie. — Aristote est le créateur de la psychologie, car il a étudié l'homme, non pas en le faisant entrer de force dans une conception générale du monde, ainsi que l'avaient fait ses prédécesseurs, mais en employant les méthodes propres de la psychologie : l'observation interne et externe, et le raisonnement. Aujourd'hui encore les observations psychologiques d'Aristote restent debout.
L'âme (i>^x^) est la forme substantielle des êtres vivants, c'est-à-dire le principe premier de l'être et de l'activité des corps de la nature qui sont capables de vivre, ccvay7,aîov âpa tyiv
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D'après cela, il y aurait une psychologie animale et végétative à côté d'une psychologie humaine ; mais comme, dans la hiérarchie des êtres, les espèces supérieures contiennent les perfections des espèces inférieures, une étude complète de Thomme
1) De anima, II, c. i.
embrasse la vie sous toutes ses manifestations. Signalons successivement les problèmes relatifs aux activités et à la nature de l'âme.