Premier groupe de problèmes : les activités de l'âme
— Les activités de lame s'étendent à toute la vie de l'homme ; dans les écrits d'Aristote, elles sont tantôt au nombre de quatre, tantôt au nombre de cinq.
P La nutrition, dont Aristote étudie le fonctionnement physiologique, est la faculté primordiale par laquelle l'âme entretient l'existence même du vivant.
2° La connaissance sensible, ou sensibilité. Platon l'avait négligée, ses prédécesseurs en avaient fait une action mécanique du semblable sur le semblable. La théorie d'Aristote est neuve, géniale, conforme à d'indéniables observations.
a) Formes diverses de la connaissance sensible. Aristote distingue les sens extérieurs ; le sens commun (àtcGyjry'piov x.otvQv) percevant l'acte de nos sens extérieurs et collationnant entre elles nos sensations spéciales ; la mé77toire (i^wi.^yî, àvà^vYicriç) OU l'imagination rétentive et reproductrice des images sensibles ; et Vimagination constructive (cpavTao-i'a).
b) Nature de la sensation actuelle. Autour de la sensation actuelle (aï<3-0yîa-ic) se concentrent les théories les plus importantes. Le sens est représentatif des propriétés sensibles, particulières et contingentes du monde extérieur ; celles-ci constituent soit l'objet propre des investigations d'un sens (sensibles propres), soit un objet que ce sens a de commun avec d'autres sens (sensibles communs). L'union du connu et du connaissant est d'ordre psychique, non physique-, le sentant et le senti ne sont qu'un en tant que sentant et senti. On comprend mieux la notion de la sensation, en tenant compte de sa genèse.
c) Genèse de la sensation. Le sens est une puissance passive, c'est-à-dire une puissance qui. pour passer à l'acte, a besoin d'être intrinsèquement déterminée par un objet extérieur. Quand l'ébranlement du dehors retentit dans la faculté passive, elle
passe à l'acte, et cet acte immanent est la connaissance. Cette double phase de la connaissance, action de l'objet extérieur sur la faculté, réaction de celle-ci, se passe en nous, elle est d'ordre psychique.
Sur cette théorie philosophique, Aristote greffe une théorie physique, celle du milieu. Il n'admet pas que l'objet du dehors agisse lui-même sur notre organe par un contact direct, mais il enseigne que l'objet ébranle un intermédiaire, l'air par exemple, et que par cet intermédiaire se produit la détermination psychique. Que l'agent extérieur, déterminant notre faculté de connaître, soit l'objet lui-même dans sa subsistance physique, ou que cet agent soit un intermédiaire physique, la difficulté psychologique demeure la même. Dans les deux cas, un agent matériel contribue à produire un phénomène psychique. Celui-ci continue d'être entier. C'est le déterminant psychique, ou Y action de V objet reçue dans la faculté, qu'on a appelé plus tard Y espèce intentionnelle.
Or, les commentateurs grecs d' Aristote ont faussé sa théorie de l'espèce intentionnelle; à la manière de Démocrite (40), ils ont imaginé une génération véritable de l'objet extérieur dans le milieu physique, une succession de petits êtres réduits dont le dernier se serait incorporé dans l'organisme et existerait dans la faculté, préalablement à ïacte même de connaître. 11 importe de remarquer que cette fausse interprétation qui a joué un très grand rôle dans l'histoire de la philosophie, n'a rien de commun avec la pensée véritable du Stagirite.
S"" La connaissance intellectuelle. C'est l'intelligence (voî^;) qui constitue la différence entre l'animal et l'homme.
a) Nature de la connaissance intellectuelle. Tandis que le sens ne connaît que le concret, le particulier, le contingent, l'intelligence conçoit les choses sous des déterminations abstraites, universelles, nécessaires. L'essence des choses matérielles constitue l'objet propre de notre intelligence. Par l'abstraction nous concevons, à part de leurs caractères individuels, les essences immuables des choses. Cette théorie, clef de voûte
de l'idéologie péripatéticienne, rend compte des propriétés distinctives de la pensée, en évitant les erreurs de la « dialectique » de Platon.
h) Genèse de la comiaissance intellectuelle. L'entendement est une puissance passive, comme la sensibilité; elle est comme un feuillet vierge d'écriture ') ; elle réagit quand elle a reçu l'action informante de la chose intelligible. Mais d'où vient cette action, puisque l'intelligible abstrait n'existe pas, comme tel, dans la nature ? (81, P). De l'action combinée d'une double cause : de l'image sensible, préliminaire et concomitant obligé de toute connaissance intellectuelle, et d'une faculté active qui agit sur l'image sensible, — où l'intelligible est contenu en puissance, — et la rend apte à déterminer, à ébranler l'entendement. A côté de Y entendement passif « lieu des formes « et « qui peut tout devenir « , il y a un intellect actif « qui fait tout r ^). C'est une nouvelle application de la théorie de l'acte et delà puissance. Suivant une comparaison devenue célèbre, l'intellect actif illumine l'image sensible, comme la lumière rend visibles les couleurs. Nous retrouvons ici la notion d'un déterminant psychique, édifiée sur la plus pure notion de la puissance passive.
c) Nature du double entendement. La nécessité du double entendement est une des théories les plus profondes du péripatétisme ; malheureusement le Stagirite s'égare quand il précise la nature de ces deux entendements. Au nom du principe que ce qui agit est supérieur à ce qui souffre l'action ^), il établit entre les deux intellects d'irréductibles différences. L'intellect actif seul est indépendant du corps, existant avant lui, persistant après lui ; il vient du dehors (.ri^oa^ev). Au contraire, l'entendement passif né avec Torganisme, disparaît avec lui. Principe « divin ?•, l'intellect actif est impassible; il agit, mais ne subit pas, il n'est pas susceptible de mémoire et ne peut nous renseigner sur son état de préexistence. Ces
1) De anima, \\\, 4, 11. — 2) Ibid., III, 5, 1. - a) ïbid., III. 5, 2.
bizarres théories mettent en danger des points fondamentaux de l'aristotélisme, la personnalité humaine, l'immortalité de l'âme et même l'immatérialité de la pensée ; elles ont donné ouverture aux commentaires les plus contradictoires.
4° ]J appétition est consécutive à la connaissance et dépend d'elle ; elle est une tendance de l'être vers une chose connue. A côté de l'appétit sensible, il j a un appétit intellectuel ou volonté (93).
5° La connaissance et l'appétition ont pour conséquent la locomotion ou changement de l'être dans l'espace.