‹ Histoire de la philosophie médiévale (volume 2)Chapitre 50 sur 149 · L'éclectisme stoïcien sous l'Empire. — Sénèque. — Le · texte numérisé non relu

L'éclectisme stoïcien sous l'Empire. — Sénèque. — Le

stoïcisme de cette période se cantonne de plus en plus exclusivement dans l'étude de la morale ; en même temps il amende l'austère et décevante doctrine des premiers disciples de Zenon par des thèses nouvelles, plus conformes aux exigences réelles de la vie. Ces tendances se font jour chez Sénèque, Epictète et Marc-Aurèle qui sont les représentants attitrés du stoïcisme sous l'Empire romain.

Sénèque naquit dans les premières années de l'ère chrétienne et mourut en 65, par ordre de Néron dont il avait été longtemps le conseiller;

1) On peut rattacher au stoïcisme éclectique l'École de Sextius, fondée à Rome vers 40 av. J.-C. par Q. Sextius.

Il ne tient point en estime la logique des stoïciens, et s'il ne contredit pas aux thèses fondamentales de la physique, il s'attache de préférence à mettre en valeur ses applications à la morale. Ainsi, tout en souscrivant au panthéisme matérialiste, il insiste sur le rôle providentiel de Dieu (101) et sur la survie de l'âme. Étudiant la nature de l'homme, il se complaît à commenter tantôt la matérialité et la divinité de l'âme, émanation du Tivîuaa divin, tantôt l'opposition du moral et du physique. Finalement le dualisme anthropologique l'emporte chez le moraliste romain, et l'homme lui apparaît comme un composé de deux éléments hétérogènes, l'âme et le corps, dont la lutte est incessante et irréductible. La psychologie de Sénèque est un alliage de stoïcisme et de platonisme, auquel ses doutes sur la nature intime de l'âme et sur sa destinée viennent donner une teinte de scepticisme.

La morale de Sénèque porte l'empreinte du puritanisme le plus rigoureux. Mais Sénèque est trop convaincu de l'imperfection humaine, pour ne pas accommoder aux besoins de son temps les préceptes impraticables de l'ancien stoïcisme. Tout en vantant l'autarchie du sage, il lui permet la jouissance des biens extérieurs i), au nom même de ces tendances imparfaites du corps, dont la domination impérieuse trahit le caractère naturel. Sénèque vante le cosmopolitisme des sentiments humains, il paraphrase l'amour du prochain, il parle des misères de la vie et de la nécessité d'un au-delà en termes magnifiques, où plusieurs ont cru reconnaître l'influence bienfaisante d'un commerce d'idées avec S. Paul.

122. Epietète et Marc-Aurèle.— Épictète de Hierapolis.un esclave affranchi, chassé de Rome en 94 par l'édit de Domitien qui exila tous les philosophes, professe à l'endroit de toute spéculation une indifterence qu'on ne trouve pas chez Sénèque. A la suite de son maître, MusoNius RuFUS, Épictète tient que la philosophie est la science du bonheur. La morale rive l'homme à la divinité. Serviteurs de la Providence, nous devons obéissance aux préceptes moraux qu'elle a déposés dans notre âme. Épictète se rapproche du c^^nisme, en basant le bonheur sur l'indépendance de nos actes volontaires à l'égard de tout mobile intéressé.

On retrouve ces idées chez l'empereur Marc-Aurèle (121-180), à cela près qu'il accuse plus fortement le côté platonicien de la psychologie stoïcienne,en ditïérenciantrintelligence non seulement du corps, mais encore de l'âme ou du 7rv£jp.a.

1) Cf. p.90,n.l.

l'éclectisme. 101

123. Le Néo-Cynisme. — Singulier retour! Le stoïcisme ancien était issu du cynisme, le cynisme sort de nouveau du stoïcisme au cours du i^ï" siècle ap. J.-C. En y regardant de près, cela n'a rien d'étrange, car le stoïcisme n'a fait qu'asseoir la morale cynique sur des bases spéculatives (105). Dépouillez le stoïcisme de cet élément spéculatif et sa synthèse tronquée se confond avec le cynisme antique.

Les néo-cyniques,DEMETRius, Demonax (f 160 ap. J.-C.) et d'autres, sont des hommes d'action plutôt que de science. Ils se tiennent en dehors du mouvement philosophique, et c'est pourquoi leur doctrine ne subit aucune altération jusqu'au v« s. ap. J.-C.

§3. — L'Éclectisme de V Académie

124. Quatrième et cinquième Académie. — Philon de Larissa et Antiochus. — L'Académie est le foyer où s'est accomplie la fusion la plus complète des doctrines philosophiques en présence. Elle s'y prêtait admirablement, car son scepticisme se trouvait avoir une affinité particulière avec la philosophie éclectique de ce temps.

L'éclectisme de l'Académie au i^^ s. av. J.-C. revêt sa forme spécifique dans la philosophie de Philon et d' Antiochus.

Philon de Larissa, après avoir suivi les leçons de Clitomaque à Athènes, vint enseigner à Rome où ses leçons gagnèrent Cicéron aux doctrines de la nouvelle Académie. Il mourut vers 80 av. J.-C.

Parti du système de Carnéade (115), Philon fit subir au scepticisme pyrrhonien une transformation dont ses contemporains eux-mêmes se sont rendus compte : le scepticisme académicien, dit-il, est uniquement une arme de guerre contre le critérium stoïcien ; il n'a jamais été une négation absolue de la certitude i). Certes, nous ne pouvons avoir une certitude des choses, basée sur une science adéquate (nihil esse, quod percipi possit), mais nous avons une autre certitude des choses, imprimée dans l'âme et qui nous est suffisante. Cette certitude, supérieure à la vraisemblance de Carnéade, est sans doute le savoir immédiat, instinctif, dont parle Cicéron et qui porte avant tout sur des données de la conscience pratique. La théorie de Philon fut une première étape du retour de l'Académie vers le dogmatisme; elle valut à son auteur le titre de fondateur de la quatrième Académie.

Antiochus (f 68 av. J.-C), le brillant disciple de Philon, acheva l'œuvre de son maître. Il professa à Athènes et compta Cicéron

1),. C'est ainsi que S. Augustin explique le stoïcisme, l'œil fixé sui' Philou.

parmi ses auditeurs (79-8 av. J.-C). Fondateur de la cinquième Académie, il changea définitivement l'orientation de l'Ecole platonicienne.

Antiochus fait volte-face à Carnéade et se pose en adversaire convaincu du scepticisme. S'il faut renoncer à connaître le vrai, dit-il il faut renoncer à connaître le vraisemblable ; car comment juger de l'apparence d'une chose sans juger de cette chose même? Il faut aussi renoncer à agir, car pour poursuivre un but, il faut avoir la certitude inébranlable de son existence : les exigences de la vertu sont, pour Antiochus, la preuve péremptoire de la possibilité de la certitude.

Impuissant à formuler par lui-même la synthèse philosophique, dont il avait démontré la possibilité, Antiochus a recours à ses prédécesseurs. Bien plus, il tient que tous ont connu la vérité et ne font qu'exprimer sous des formes diverses une théorie commune ! Il se réclame à la fois de Platon, vers qui il veut ramener la nouvelle Académie, de Zenon, d'Aristote. Son système est l'éclectisme le plus complet. C'est ainsi que les théories stoïciennes de l'origine expérimentale des concepts et de la distinction des sensations et de la pensée ne sont, pour Antiochus, que le développement logique de la philosophie platonico-aristotélicienne. La même confusion de systèmes se révèle dans sa morale : le bonheur suprême réside dans la perfection de toutes les facultés de l'homme, la sensibilité (péripatétisme) aussi bien que la raison et la volonté morale (stoïciens).

On peut dire que pendant la secoude moitié du i^r siècle av. J.-C, l'Académie se rallia à l'éclectisme d'Antiochus.EuDORE d'Alexandrie, le contemporain d'Auguste, Arius Didyme, son maître, comptent parmi les adhérents de sa doctrine.

A côté d'Antiochus, Cicéron (106-43) mérite une mention spéciale dans l'histoire de l'éclectisme académicien.

125. Cicéron. — C'est, en effet, de la nouvelle Académie que se réclame de préférence le célèbre disciple de Philon et d'Antiochus, bien qu'il ait abordé tous les systèmes de son temps et que tous aient trouvé accueil dans son esprit avide d'assimilations. Parmi les nombreux ouvrages où sont disséminées les idées philosophiques de Cicéron, citons les de officiis, de republica, de legibus, de finihus honormn et maloriim, de natttra deorum.

Cicéron (lOG-43 av. J.-C.) brille moins par l'originalité des idées que par un remarquable talent de transposition : il excelle à accommoder les idées grecques au uiilieu romain.

1» Cicéron part du scepticisme théorique, qu'il base, non sur une

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analyse intrinsèque des limites du savoir, mais sur le désaccord auquel aboutissent les philosophies dans la solution des plus importants problèmes.

2^ Ce scepticisme théorique, néo-académicien, va de pair avec un vrai dogmatisme pratique. Dans toutes les questions morales, objectif principiel de la philosophie, et aussi dans toutes les questions psychologiques et théologiques qui ont leur contrecoup sur la morale, nous nous basons sur une conviction positive qui, sans être élevée à la hauteur d'une certitude absolue, dépasse de loin la vraisemblance telle que l'entendait Carnéade.

Et à quelles sources irons-nous puiser cette assurance qui doit présider à nos actions? Dans la conscience, dans le sentiment intime et immédiat que certaines choses sont, que d'autres ne sont pas. Les vérités premières de l'ordre moral sont innées ; pour les connaître il suffit d'écouter la voix de la nature qui s'élève en chacun de nous. C'est ainsi que l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme ont pour garant le témoignage de la conscience.

Cependant, dès que Cicéron descend dans le détail des problèmes soulevés par la morale, ses hésitations d'éclectique reprennent le dessus. Il croit à l'identité des doctrines platonicienne et aristotélicienne sur le souverain bien, mais il a peine à les concilier avec la théorie stoïcienne. Avec Zenon il établit l'autarchie de la sagesse, mais ne peut se résoudre à exclure du bien les jouissances corporelles (péripatétisme).Seul, l'épicuréisme est impitoyablement banni de sa théorie du bonheur i).

126. L'éclectisme de l'Académie au I*^^ et 11^ siècle ap. J.-C. — Durant les deux premiers siècles de l'ère chrétienne, on voit se dessiner chez les représentants de l'Académie un double courant.

Principalement occupés à étudier les œuvres de Platon, les uns essaient de faire retour au platonisme antique, qu'ils défendent contre Aristote et les stoïciens. Citons deux disciples de Plutarque, Taurus et Atticus (vers 176 ap. J.-C).

Cependant la plupart continuent les traditions inaugurées par Antiochus, et leur éclectisme, sans négliger le stoïcisme et le péripatétisme, manifeste une sympathie grandissante pour les spéculations théurgiques,dont la philosophie grecque se nourrira à l'époque suivante. A cette direction se rattachent notamment Plutarque de

1) De Cicéron on peut rapprocher son ami M. TERENTms Varro, lui aussi disciple d'Antiochus.

Chéronée (vers 48-125 ap. J.-C), Albinus dont Galien suivit les leçons à Smyrne en 151/2, ses contemporains Maxime de Tyr, Apulée de Madaure, Celsus, Numénius et Severus. La diversité même des tendances qui se reflètent cliez ces pliilosophes les range à la fois parmi les moralistes éclectiques et parmi les précurseurs du néo-platonisme (139).

§ 4. — L'éclectisme péripatéticien

127. L'École péripatéticienne au I^r s. av. J.-C. — Ordonner, commenter, vulgariser la grande œuvre philosophique d'Aristote, tel a été le principal effort de l'École péripatéticienne.

Andronicus de Rhodes, chef de l'Ecole athénienne de 60 à 40 avant J.-C, donna à ces travaux exégétiques un puissant essor, en publiant, avec le concours du grammairien Tyranmon, une édition complète des œuvres du maître, agrémentée de commentaires (68). BoETHUS de Sidon et Ariston sont deux autres exégètes de valeur.

Ce n'est pas à dire que ces hommes calquèrent en tout leur propre philosophie sur celle d'Aristote. L'Ecole péripatéticienne, elle aussi, est perméable aux infiltrations éclectiques. Boethus n'admet pas l'immortalité de l'âme. L'auteur inconnu du Livre du Monde (ttzol x.ôo-p.ou ptêXiov), combine le théisme aristotélicien avec le panthéisme stoïcien, en enseignant que Dieu, surélevé au-dessus du monde par son être, le compénètre par son activité !

128. Péripatéticiens des premiers siècles de l'Empire. — Alexandre d'Aphrodisias. - Les péripatéticiens de l'Empire continuent ces tendances éclectiques, tout en se reportant, plus que jamais, aux œuvres d'Aristote, dont ils commentent la Logique avec une prédilection marquée. Les plus célèbres sont Aristocles et Alexandre d'Aptirodisias.

Aristocles (vers 180 ap. J.-C.) ne cache pas ses sympathies pour Platon, et semble croire à l'accord de Platon et d'Aristote sur les questions capitales de la philosophie. D'autre part, il introduit dans sa synthèse une âme cosmique (voùc), répandue dans les êtres individuels à la façon du Dieu des stoïciens et du Livre du Monde.

Le peripatétisme n'est pas aussi altéré dans la doctrine d'ALEXAN- DRE d'APHRODisiAs (vers 200), le grand commentateur que la postérité a appelé le second Aristote. Lui aussi cependant s'est écarté en des points capitaux de la théorie aristotélicierme. 11 accentue l'individualité des substances, au point de réduire l'universel à un pur con-

cept, sans valeur objective. I] enseigne que l'intelligence passive

(voùç ■ù'kiy.oç ytai (pv>7iy.oç) devient faculté agissante (voû; sTrtxryjroç ^), grâce à une illumination extrinsèque (cf. le QvpaQsv d'Aristote,91,3o c) que lui communique l'intellect actif, identifié avec l'être divin [voùq TTot/îruo;). Tout dans notre âme est périssable; l'intellect potentiel né avec le corps, disparaît avec lui : c'est la négation de l'immortalité de l'âme. Alexandre tranche dans le sens du matérialisme un point de doctrine laissé dans le vague par Aristote (92,2). Des écoles entières, au moyen âge et à la Renaissance (v. p. 1.), s'autoriseront de son interprétation. Ajoutons que le commentateur aristotélicien est un défenseur convaincu de la liberté humaine ; au nom de la liberté, il nie la Providence -).

129. Autres commentateurs g-recs d'Aristote. — A partir de la seconde moitié du iii^ siècle, Aristote trouva de nombreux commentateurs et admirateurs dans l'Ecole néo-platonicienne (150). Celle-ci cependant ne détint jamais le monopole des commentaires du Stagirite, et nous verrons, à la fin de la philosophie grecque, que les traditions exégétiques, mises en honneur par Alexandre d'Aphrodisias, seront reprises par des esprits marquants comme Thémistius et Simplicius (151 et 152).

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