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LA RENAISSANCE PHILOSOPHIQUE DU XIII^ S

La renaissance philosophique, qui illustra, rapide et universelle, les premières années du xiu'' s., est due à une triple cause : P Tinitiation de l'Occident à un grand nombre d'ouvrages philosophiques inconnus jusque-là; 2° la création des Universités de Paris et d'Oxford ; 3° l'érection des ordres mendiants.

§ 1. — La nouvelle initiation philosophique de l'Occident

249. Histoire et chronolog'ie des nouvelles traductions latines. — Pour la seconde, ou même pour la troisième fois, l'Occident retrouve une partie des monuments de la philosophie grecque, et elle s'initie en même temps aux œuvres d'un génie étranger. Toutes ces productions ont été transmises aux philosophes occidentaux dans des traductions latines. On peut les répartir en trois groupes.

I. Traductions d'ouvrages grecs. — Il faut soigneusement distin-

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guer les traductions faites directement sur le grec et les traductions faites sur l'arabe.

1° Traductions gréco-latines. Ce sont les plus parfaites. Dès le début du xiie s., des savants français visitent la Grèce et l'Orient ; surtout la prise de Constantinople en 1204 multiplie les rapports scientifiques entre Byzantins et Occidentaux et permet à ceux-ci de s'initier à la langue et aux œuvres de ceux-là. Néanmoins les œuvres grecques connues par l'intermédiaire de traductions directes sur le grec, sont relativement peu considérables.

Parmi les traducteurs, citons Robert Grossetête (1175-1253), professeur à Paris, à Oxford, puis évêque de Lincoln, qui est l'un des premiers à signaler l'avantage des traductions faites sur le grec, et entreprend lui-même plusieurs versions, notamment celle de V Éthique d'Aristote, sans compter qu'il écrit un traité original sur la Physique et un commentaire des seconds Analytiques et de la Théologie mystique du pseudo-Denys. HexVri de Bradant (vers 1271), Jean Basingstock, Thomas de Cantimpré laissent des traductions fragmentaires. Albert le Grand emploie des traductions du Phédon et du Ménon ; un auteur inconnu de la seconde moitié du xui^ s. fait une version peu employée des Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus i), dont on constate l'apparition non moins éphémère dans la philosophie du byzantin Cabasilas, au commencement du xiv^ s. (v. Trois. Période).

Une mention spéciale revient à Guillaume de Moerbeke (vers 1215-1277), érudit, orientaliste, philosophe, et l'un des hommes de lettres les plus distingués de la seconde moitié du xui^ s. Il traduisit des ouvrages de Proclus et d'Aristote. Une tradition rapporte que sur les instances de S .Thomas, il fit une traduction complète des œuvres d'Aristote et que celle-ci servit de base aux travaux du Docteur angélique. La première thèse n'est pas démontrée ; quant à la seconde, S. Thomas lui-même nous avertit qu'il se servait de diverses traductions faites directement sur le grec. 11 s'était interdit tout usage des traductions faites sur l'arabe, beaucoup plus nombreuses mais beaucoup plus fautives.

En même temps qu'ils transmettent aux occidentaux des œuvres de l'antiquité, les Byzantins leur font connaître leurs propres travaux ')• C'est ainsi que plusieurs grands scolastiques (Albert le Grand, Bona-

1) Jourdain, Exciirs. hisfor. etc. (1888), p. 191 ; Bjeumker, in Arch. f. Gesch. Phil, IV, 574 (1891). — -) Rappelons que déjà au xiie s. Burgundio traduit mie partie des œuvres de Jean Damascène (p. 210, n. 1.).

ventiire) possèdent le traité cI'Eustratius (239), sur la morale d'Aristote, dans une traduction dont l'auteur reste inconnu.

Inversement les Byzantins, en suite de leur commerce avec lOccident, firent quelques traductions d'œuvres latines en grec. Le premier traducteur byzantin fut Maxime Planudes (1260-1310), que le Paléologue Andronikos II chargea d'une mission scientifique à Venise en 1296.11 traduisit des œuvres de Cicéron,Macrobe et Boèce. Sa version da de consolatione i:ihilosophiœ de Boèce se trouve encore entre les mains des premiers humanistes.

2<^ Traductions araho-latines. Ce sont principalement les Arabes qui ont révélé aux occidentaux l'antiquité scientifique et philosophique, rendant ainsi aux chrétiens d'Occident le service qu'euxmêmes avaient reçu des chrétiens de Syrie, quatre siècles auparavant.

a) Quelles œuvres traduit-on ? Avant tout les traités d'Aristote, notamment la Physique, la Métaphysique, le Traité de Vâme. De plus, une foule de livres de science, notamment des ouvrages de mathématiques, les œuvres de Ptolémée et de Galien. Plus féconds en applications pratiques, les ouvrages de science ont été traduits avant les ouvrages philosophiques.

Il est certain qu'on ne reçut pas par une donation unique les traités aristotéliciens; il y eut des importations successives pendant les dernières années du xii^ et les premières décades du xiu^ s. Le concile de Paris de 1210 n'interdit que la Physique, mais il résulte de documents universitaires que dès 1213 on connaît la métaphysique. Raoul de Longo Campo, qui commente Alain de Lille vers 1216, ne cite pas la Physique et la Métaphysique, qu'on venait d'interdire,, mais les traités de l'âme, du sommeil et de la veille, à côté de divers écrits d'Averroès et d'Avicenne. Guillaume l'Auvergne, qui enseigne en 1228, connaît mieux encore l'œuvre d'Aristote, et Albert le Grand commente toute l'encyclopédie péripatéticienne. Ajoutons que les traductions arabo-latines d'Aristote ont été faites quelques années avant les traductions gréco-latines, qui n'apparaissent pas avant

h) Principaux traducteurs. Nous avons cité plus haut le nom d'ALFANUs et de Constantin l'Africain au xi^ s. (pp. 158 et 199), celui d'ADÉLARD DE Bath au xiie s. (p. 194). De même vers 1141, Hermann le Dalmate et Robert de Rétines parcourent l'Espagne, et traduisent de l'arabe en latin plusieurs traités d'astrologie et d'astronomie, notamment le Planisphère de Ptolémée, dédié à Thierry de Chartres et des documents relatifs au mahométanisme.

Mais ce sont là des faits isolés et peu importants au point de vue

qui nous occupe. Le grand initiateur des travaux de traduction est l'archevêque de Tolède, Raymond (1126-1151). Il entretint un collège de traducteurs devenu célèbre, dont les versions ont rendu à la science occidentale d'inappréciables services, Dominicus Gundissa- LiNUS ouGuNDissALvi; le juif JoHANNES David (A veudeath, appelé aussi JoHANNES HisPANUs); le juif David et Jehuda iBx\ Tabbon; Alfred de MoRLAY (Anglicus) et Gérard de Crémone méritent une mention spéciale. A l'école de Tolède, un peu plus tard furent formés deux autres traducteurs, non moins bien connus, Michel Scott et Hermann l'Allemand, i)

Si l'on songe que la pensée d'Aristote a subi des transvasements successifs du grec en syriaque, du syriaque en arabe, de l'arabe en hébreu, enfin de l'arabe ou de l'hébreu en latin, il ne faut pas s'étonner que les scolastiques aient préféré les traductions gréco-latines aux translations défigurées de source arabe.

II. Traductions d'ouvrages arabes et juifs. — Gundisalvi. C'est encore aux traducteurs, du collège de Tolède, et surtout à Johannes Hispanus^), D. Gundissalinus et Gérard de Crémone ^) que l'Occident doit de connaître, à la fin du xii^ s., les œuvres principales d'Alkindî, d'Alfârâbi, d'Algazel, d'Avicenne, d'Avicebron ^). Les commentaires d'Averroès sur le de coelo et le de anima étaient connus dès le début du xiii^ s. dans la traduction de Michel Scott. De nombreux commentaires d'Averroès furent traduits, en même temps que les œuvres d'Aristote, à la cour de Frédéric II, probablement sur les indications de M. Scott et de Hermann l'Allemand. Au milieu du xiiie s., on possédait à Paris l'ensemble des écrits d'Averroès à l'exception des commentaires sur VOrganon et de son traité destructio desfrudionis ■').

1) Voir A. Jourdain, Becherclies critiques sur Vâge et Vorigine des traductions latines d'Aristote. 2ine édit. Paris, 1843. — F. Wustenfeld, Die Ubersetzungen arabischer Werke in das Lateinische. (Abhand]. der Kon. Ges. d. Wissenschaften zu Gottingen, LXXII, 1877.) — Steinschneider, Die hebraischen Uebersetmingen des Mittelalters. etc.. (Berlin 1808). J. W. Brown. An enquirif into the life and legend of Michael Scott. London 1897. — ~) Voir la Bibliogr. dans les Beitrcige z. Gesch. d. PMI. 1. 1. p. 32.— s) Gérard de Crémone fit surtout connaître la science arabe. Il traduisit plus de 200 ouvrages. — J) M. Baeumker a publié le Fons vitœ d'Avicebron, d'après la traduction latine de D. Gundissalinus et J. Hispanus (Beitrâge, etc. I, 2-4, 1892-95). Suivant M. Baeumker, la traduction de YOptique d'Alhacen ne semble pas être l'œuvre de Witelo, à qui on l'attribue d'ordinaire. — s) Sur les ouvrages originaux de Michel Scott, v. Hauréau. Hist. phil scol, IV, pp. 127 et suivantes.

Ces savants, d'ailleurs, ne sont pas de simples interprètes de la science arabe, leur érudition s'étend aussi aux œuvres de l'époque patristique et du prémoyen âge chrétien. En outre, la plupart puisent dans le riche fonds d'idées qu'ils manient, le thème premier d'ouvrages originaux en philosophie. C'est le cas de D. Guxdissalinus, auteur des traités de tinitate i), de immortalitate animœ '), de anima ^), de processione mimdi *), de divisione philosophiœ ^).

Gundisalvi est un compilateur éclectique ; habitué à manier les idées d'autrni.il reflète dans sa philosophie les tendances dominantes en Espagne, au milieu du xiii^ s. Il est avant tout aristotélicien, en métaphysique comme en psychologie ^), bien que sa psychologie soit souvent une psycho-physiologie. Cependant l'aristotélisme de Gundisalvi est teinté de néo-pythagoréisme et de mysticisme néo-platonicien, comme l'arabisme qui constitue la source principale de ses doctrines. On retrouve chez Gundissalinus des vestiges de la théorie de l'émanation, de l'échelonnement métaphysique des êtres, de l'extase et du ravissement prophétique. Mais toutes ces doctrines ont perdu la signification panthéistique que leur donnent les Alexandrins et plus d'un Arabe : Gundisalvi est individualiste. C'est qu'il a subi une troisième influence, celle du christianisme ; il a lu Boècc, S. Augustin, il partage leur individualisme.

En résumé, les doctrines de Gundissalinus offrent un intéressant spécimen d'aristotélisme combiné avec le néo-platonisme et l'esprit chrétien : comme telles, elles sont bien faites pour plaire aux philosophes occidentaux. Nous n'en voulons d'autre preuve que le plagiat de Guillaume d'Auvergne qui copie presque textuellement et s'attribue le de immortalitate animœ.

III. Ocv^RAGEs PSEUDONYMES. — A côté de ces divers traités, mentionnons quelques ouvrages pseudonymes, transmis par les Arabes et traduits de l'arabe en latin. Tous reflètent des doctrines néo-platoniciennes et presque tous sont attribués à Aristote. Citons :

1) CoRRENS, D/e dem Boeihitis falsclilicli zugeschriehene Abhandlung des Bominicus Gundiscdvi " de iinitcde „ (Beilriige, etc. 1, 1). — -) D*" G. Bulow, Des Boniinicns Gundissalinus Schriff von der Unsterblichkeit der Seele,e\c. Ibid. 1897, Bd. Ill, 3, contient aussi le de immortalitate animœ de G. d'Auvergne. — ^) Publié partiellement par Lowenthal, Psendo-Aristotelisches ftber die Seelc. Berlin, 189j. — J) Publié dans Menendez Pflayo, Hist. d. l. heterod. esp. I, 691-711. — ^) B.eumker. Les écrits philosophiques de D. Gundissalimis. (Bev. thomiste, 1898, ]). 727). — '"') Voir les ouvrages de Correxs et de BuLow.

1° Secretum secretorum, traité d'érudition scientifique ^) traduit par un clerc de Tripoli.

2o La Théologie d'Aristote, connue aussi sous le nom de de secretiori Aegyptiorum philosophia (242).

3° Liber de caiisis, cité sous divers noms par les scolastiques, traduit par Johannes Hispanus ou G. de Crémone de 1167 à 1187, par Guillaume de Moerbeke, en 1^68, commenté par Albert le Grand et S, Thomas qui le rapportent à Proclus, plus tard attribué à Aristote et imprimé dans ses œuvres. Ce petit traité, dont les apophthegmes jouissent à partir du xiii^ s. d'une étonnante popularité, est un extrait de la orot^stcao-t; Beoloyœri de Proclus, arrangé par quelque Arabe du x« s. ^). Comme les œuvres du pseudo-Denys et les écrits hermétiques, le liber de causis se prête à des interprétations diverses et est cité à l'appui de thèses contradictoires. ^)

4» A côté de ces traités pseudo-aristotéliciens, circulaieni dans les écoles les elementa theologiœ attribués à Proclus, et des pseudotraités d'Empédocle (sur les cinq éléments) et de Pythagore.

250. Influence de ces traductions sur la philosophie du XIII^ s. — Pour caractériser l'influence exercée en Occident par cet amas de matériaux nouveaux, il convient de distinguer d'une part les traductions d' Aristote, d'autre part celles des philosophes arabes et juifs.

i^ Influence des traités aristotéliciens. — a) Il est incontestable que les grands traités aristotéliciens ont attiré l'attention des scolastiques sur des problèmes inconnus et fécondé leurs controverses. En outre, Aristote a contribué à la générahsation d'une méthode scientifique nouvelle : aux développements continus et d'une haleine on a substitué les cadres précis et sobres dont les grands auteurs nous ont fourni le modèle (v. p. 1. Alexandre de Halès).

Mais il faut se garder d'exagérer l'influence du Stagirite et d'amoindrir le rôle historique des scolastiques antérieurs au xii^ s.

b) Au début, l'autorité ecclésiastique s'émut de l'engouement pour les nouveaux traités d'Aristote. Un concile de Paris, convoqué en 1210 par Pierre de Corbeil, interdit l'enseignement public ou privé de la philosophie naturelle et des commentaires d'Averroès (nec libri Aristotelis de naturali philosophia nec commenta legantur Parisius

') FoRSTER. De Aristotelis quœ feriudur secretis secretorwn Comrnentatio, Kiliœ, 1888, et Scriptores physioguomici etc. II, pp. 181-222, Lipsiae, 1893. — 2) Bardenhewer. Die pseiido-Aristotelische Schrift ilber das reine Gute. Fribourg, 1882, pp. 37 et 51. — ^) On connaît aussi un opuscule pseudo-aristotélifien de anima. Cf. Lôwenthal, op. cit.

puhlice vel secreto ^), en même temps qu'il mettait au ban des écoles de Paris la doctrine d'Amaur\^ de Benès et de David de Dinant. Cinq années plus tard, le légat Robert de Courçon renouvela à l'Université naissante les mêmes prohibitions en les étendant à l'enseignement de la métaphysique. Une nouvelle fois, Aristote est mis en compagnie des pires hérétiques, des sectateurs de David de Dinant, Amaury et Maurice d'Espagne. C'est qu'il était facile de défigurer quelques textes obscurs du Stagirile ou de s'emparer des erreurs que contiennent ses grands traités, pour mettre en circulation des doctrines dangereuses, sous le couvert de sa grande autorité.

Quand cette première panique fut passée, et que les docteurs scolastiques purent se familiariser à l'aise avec les théories nouvelles du péripatétisme et faire la part du vrai et du faux, l'Eglise revint peu à peu sur la rigueur de ses interdictions. Si elles ne furent point expressément retirées, elles tombèrent en désuétude, et les autorités compétentes fermèrent les yeux. En 1281, Grégoire IX, le pape ami des études, confie à trois théologiens (G'"*^ d'Auxerre, Simon d'Authie et Etienne de Provins) le soin de corriger les livres prohibés, avec l'intention nianifeste d'inscrire ces éditions amendées au programme de la faculté des arts de Paris, ne utile per inutile vitietur, et il absout les moines de St-Victor et du couvent dominicain qui avaient enfreint les prohibitions ecclésiastiques -). Cette mission scientifique reste infructueuse; mais à partir de 1255, oji voit que la faculté des arts règle officiellement l'enseignement public de la physique et de la métaphysique ^). L'autorité ecclésiastique ne songe pas à intervenir, preuve manifeste qu'elle fait lettre morte de ses mesures préventives : désormais, elle se bornera à frapper après coup ceux qui abuseront d'Aristote pour enseigner l'erreur. Ajoutons que le crédit dont Aristote jouit dans la suite, le dédommagea amplement de ces suspicions du début.

2" Influence des philosophes juifs et arabes. — a) Ils ont légué aux occidentaux quelques idées néo-platoniciennes ; à certains psychologues, une tendance très accentuée de psycho-physiologie cette même tendance qu'accusent les traités arabes connus au xii^' s. par les traductions du mont Cassin.

h) Mais avant tout, la philosophie juive et arabe a répandu en Oitu'xdi^ni wn pseudo-péripatétisme, doni Avicebron et surtout Averroès

1) Chart. Univ. Paris. I, 70. — 2) Chart., I, 143. — 3) V. p. 244. D'ailleurs, en dehors de Paris, cette prohibition n'existe pas; et en 1229, les maîtres do Toulouse s'en vauLeul [Chart., I, 131).

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sont les initiateurs les plus influents. Averroès est, pour les antiscolastiques du xiii^ s., ce qu'était J. S. Eriugène pour les dissidents de la première période. A raison de cette fausse orientation, on peut dire que l'Averroïsme a enrayé le développement des idées. Quant à Avicenne, lautre grande autorité de la philosophie arabe, il a, malgré plusieurs erreurs, favorisé sur plus d'un point l'essor de la scolastique. Sa popularité dans les écoles n'égala jamais celle d'Averroès; pendant plusieurs siècles, il 3^ eut un averroïsme latin; il n'y eut jamais d'" avicennisme „.

§2. — L'érection des Universités

251. Erection de l'Université de Paris. — La mise en circulation de tant d'ouvrages nouveaux coïncide avec l'érection de l'Université de Paris. Elle naît dans les dernières années du xu^ s. ou au début du xin« s. du groupement de tous les maîtres et élèves incorporés dans les écoles de la cathédrale de N. Dame et soumis à la juridiction de son chancelier (universitas magistrorum et scolarium). Peu à peu, en effet, l'identité des intérêts groupe les maîtres en quatre facultés : celle des théologiens ; des artistes ou philosophes ; des décrétistes et des médecins. Dans le courant du xni^ s. apparaissent les groupements scolaires connus sous le nom de nations (Picai'ds, Gaulois, Normands, Anglais '). Elles ne comprennent que les élèves et les maîtres de la faculté des arts ; mais comme ils étaient les plus nombreux et que de fait, après avoir achevé les études préliminaires des arts, maîtres et élèves restaient incorporés dans leurs nations respectives, celles-ci représentaient pour ainsi dire l'Université entière. Entre le recteur, chef des nations, et le chancelier, une lutte ne tarde pas à s'engager. Elle dure un siècle et demi, mais insensiblement le chancelier est supplanté par le recteur, qui est dès lors le chef de toute l'Université.

L'Université de Paris prend une rapide extension, grâce aux nombreux privilèges dont elle est dotée par les papes et les rois de Erance. Tous les théologiens et philosophes célèbres ont passé par ses écoles. Son organisation disciplinaire sert de modèle à toutes les autres universités au moyen âge -).

1) Cette dernière appelée nation des Allemanni, après la guerre de cent ans. — Cf. VAuctariwn Chartul. Uniu. Paris. T. I (1894), p. XVll. — -) Denifle et Châtelain. Ckartidarium uni versitatis Parisiensis, I, Intr. et passim (un ouvrage de premier ordre que noiis citerons désormais sous cette terme Chart.) — Cf. Denifle, Die Unicersitàten d. Mittel. bis 1400 (Berlin, 1885).

244 LIVRE m. LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE.

252. Les études philosophiques. — De même que la philosophie était subordonnée à la théologie, de même la maîtrise es arts était une préparation aux grades de la faculté de théologie et même aux études de droit et de médecine. Non est consenescendum in artihus, sed a liminihus sunt scdutandae. Mais le maître es arts (tnagister artiuni), devenu professeur de théologie, ne déposait pas les habitudes d'esprit que son éducation philosophique lui avait inculquées. D'ailleurs, l'insuffisance de préparation philosophique chez un grand nombre de leurs auditeurs obligea plus d'un professeur de théologie à reprendre des arguments qu'il eût eu le droit de supposer connus : ainsi s'explique chez les théologiens la fréquence des incursions sur le domaine philosophique.

Le professeur Usait(legere;en allemand on dit encoreVorlesungen), c'est-à-dire prenait pour base de sa leçon un texte qu'il expliquait, développait. En théologie, on lisait d'abord la Bible au point de vue littéral (ledores hihlici), plus tard les Sentences du Lombard (hachalatirei). Enfin les maîtres (magistri) reprenaient l'étude scientifique de la Bible ').

A partir de 1255, on lisait successivement dans la faculté des arts^) la.Vetiis logica (videlicet libriim Porfirii, pra3dicainentoriiin, ])eriarmenias, divisionum et topicoruni Boecii) ; Priscien, la Logica nova (les topica, les elenchi, les priora et posteriora), l'Éthique à Nicomaque, les 6 Principes, le barbarisme, le traité de l'accentuation de Priscien, la physique, la métaphj^sique, le premier livre des Météores, le livre de l'âme, de la génération, le livre des causes, le livre des sens et des sensations, du sommeil et de la veille, des plantes, de la mémoire, le de differentia spirittts et animœ de Costa ben Luca, le livre de morte et vita ^).

Le baccalauréat (baccalareatus, determinantia) était le premier grade de la faculté des arts. Au xiii^ s., le récipiendaire devait subir un examen devant trois, et plus tard, devant quatre maîtres de la faculté. Si sa préparation était jugée suffisante, il était admis à la determinatio, une épreuve académique solennelle qui avait lieu au temps pascal de l'année suivante : sous la présidence d'un maître, qu'il choisissait lui-même, le plus souvent dans sa propre nation, le hachalariandus faisait une soutenance publique de thèses, soumises

1) Denifle. Revue Thomiste, 1894, pp. 149 et suiv. — -) Cliarf. T. p. 27S. Ce statut date du 19 mars, et met fin à des difficultés " magistris aliquibus lectiones suas terminare festinantibus antequam librorum quautitas et difficultas requireret ,.. — s) Ed. par J. Baracu. Biblioth. pliilosophoriDn mediœ œtatis, (I, lunsbruck.

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