II. — LA MÉTAPHYSIQUE
Les scolasiiques entendent, comme Aristote, les notions d'acte et de puissance (76, 77, 78), mais ils ont su les compléter, les approfondir et les appliquer à des domaines inconnus du Stagirite.
A. Dieu ou l'acte pur. — Sur les données aristotéliciennes, à la lumière des grandes vérités catholiques, et l'œil fixé sur l'enseignement des Pères de l'Eglise, la scolastique a édifié une théodicée nouvelle, qui est une des plus belles conquêtes de la pensée médiévale sur l'antiquité (83, 86).
269. Théodicée. — 1° Existence de Dieu. Sauf quelques esprits trop défiants, appartenant à ï époque de décadence, tous les scolastiques admettent que l'étude du monde contingent démontre l'existence de Dieu (preuves a posteriori). Plusieurs de ces démonstrations sont reprises de S. Augustin, mais tous les scolastiques n'admettent pas la preuve favoi'ite du philosophe africain, tirée de ï universalité et de V immutabilité des p9'emiers piHncipes (p. 140).
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2"^ Nature de Dieu. Dieu en lui-même. A la notion péripatéticienne du moteur immobile, impassible dans son autocontemplation, a succédé la théorie de l'Être infini dans son actualité pure. C'est grâce <à l'observation des créatures que nous pouvons bégayer son essence divine. La raison nous montre, en effet, que toutes les perfections des créatures se trouvent en Dieu d'une manière éminente (eminenter). Nous les connaissons , dit S. Thomas, par des concepts analogiques. Les attributs que nous reconnaissons à Dieu découlent, en un long corollaire, de son existence substantielle (esse per essentiam). Ainsi Dieu est science parfaite; contrairement à la doctrine aristotélicienne, il est aussi vouloir parfait, et aucun doute ne plane sur sa personnalité.
La multiplicité des perfections divines s'évanouit dans Funité de l'infini. Mais tous les scolastiques 7i entendent pas de la même manière la diversité des perfections, non plus que leurs rapports de prééminence . S. Th. établit entre les attributs divins une distinction virtuelle (distinctio rationis cum fundamento in re], et, fidèle à son intellectualisme (276), accentue le rôle de la science de Dieu.
S"" Rapports de Dieu et du monde. Ici, de nouvelles différences surgissent entre le péripatétisme et la scolastique : la subordination absolue de l'être mélangé d'acte et de puissance, vis-à-vis de l'actualité pure, rend compte de la coexistence du fini et de l'infini qui constitue une énigme pour Aristote et toute la philosophie païenne. Cette subordination se manifeste dans la triple théorie de l'exemplarisme, de la création et de la Providence.
a) L'exemplarisme. Les idées de Dieu, dit S. Th., n ont pas de )'éalité autre que son essence même. Comme il épuise Vin finie compréhensibilité de son être, il ne connaît pas seulement son essence en elle-même (objectum p7nmariwn) ; il voit aussi les rapports quont avec File les créatures, ses imitations lointaines (objectum secundariu7n) . Si d'autres scolastiques entendent diversement la nature des idées divines, tous admettent, comme S. Augustin, quelles sont le fondement ontologique des essences
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CONTINGENTES, de leur coGNosciBiLiTÉ et de la certitude ') de nos connaissances : ces spéculations synthétiques constituent le point de vue favori de lepistémologie du xiii^ s. (Cfr. S. Augustin (p. 140) et les spéculations pythagoriciennes sur les nombres).
h) La création. D'après ces idées divines, cause exemplaire du monde, Dieu tire du néant, par son acte créateur, toutes les réalités contingentes. La scolastique renchérit sur Aristote, non seulement par son concept de causalité exemplaire, incompatible avec rimmobilité du dieu péripatéticien, mais encore par sa théorie de la cause efficiente (id a quo aliquid fit) (80, 5°). Ce n'est pas seulement le mouvement des choses ^) qui tombe sous l'inHux de la cause efficiente divine, mais la substance même des êtres, en ce qu'elle a de plus profond. Peu importe d ailleurs que Ton admette la nécessité d'une création temporelle^ ou bien, quavec S. Tli. on se refuse à trouver une contradiction dans le concept de création éternelle. ^)
c) La Providence. Vis-à-vis de la créature, appelée à l'existence sur un geste tout-puissant, le Créateur conserve son pouvoir souverain ; tout en respectant la nature propre à chaque être, il est conservateur de l'essence créée, coopératour de ses actions (concursus congruens naturae creaturae) ^), — et surtout Providence. Il est aussi, mais dans un sens plus profond que chez Aristote, cause finale de l'univers. Vers Dieu tendent tous les êtres : thèse qui, })our les créatures intelligentes, est intimement liée à la doctrine de la vie future et de la béatitude.
L'application à l'étude de Dieu de la métaphysique aristoté-
1) On concluait de cette théorie des idées à la tendance initiale de l'intelligence vers le vrai. Les penseurs médiévaux envisagent donc au point de vue MÉTAPHYSIQUE, bien plus qu'au point de vue psychologique, le passionnant problème qui, depuis Kant, hante les philosophes modernes. — -) Voir p. 6S, n. 3. — y) On a démesurément outré l'influence que Moïse Maimouide aurait exercée sur S. Th. dans la théorie de la création. — 0 Appliqué à l'acte libre, le concours divin soulève l'interminable controverse de la prémotion ou de la prédéterinination physique et du concours simultané.
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licienne donne à la tliéodicée du xiii'' s. une ampleur qu'elle n'a ni chez les Pères de l'Eglise, ni chez les premiers scolastiques.