Premièpe composition : la matière et la forme. — 1° Son
origine. Purement cosmologique dans sa signification originaire et propre, la théorie de l'hylemorphisme a reçu de fécondes applications dans le domaine logique et métaphysique; formalis et actualis, materialis et potentialis, sont employés comme termes synonymes (80, 1°).
2° Corrélation de la matière et de la forme (80, 2°). D'accord sur la corrélation de la matière et de la forme, les scolastiques ont longuement discuté la rigueur de cette dépendance réciproque des deux éléments dans l'ordre physique, ou de la constitution réelle des choses sensibles ei suprasensibles ^).
On était divisé sur le point de savoir si la matière première peut exister sans la forme. Suivant Albert le Grand et S. Th., une dépendance intrinsèque relie entre eux les deux facteurs du composé corporel. Dieu lui-même, impuissant à réaliser des contradictions, ne pourrait appeler à l'existence la matière première, Vindéterminé, sans une forme substantielle , un principe de détermination. Au conirnire, les émules de S. Th. à Oxford et à Pa?ns ne le suivaient point dans cette interprétation rigoureuse du péripatétisme .
') Dans l'ordre logique, il va sans dire que la corrélation des deux notions est absolue. Les notions de matière et de forme signifient alors le déterminable et le dé terminant. Il en est de même dans la composition métaphysique où divers concepts d'une même réalité représentent des éléments objectifs perfectibles l'un par l'autre.
Inversement, la forme ne peut-elle exister sans la matière et constituer à elle seule des êtres supramatériels \ ^ La question prend dans la scolastique une importance que ne lui attribue point Aristote, car la théorie de la forme a de profondes attaches avec l'angelologie. Intelligences supérieures, exemptes des imperfections de la vie corporelle, les anges forment dans la hiérarchie des essences, l'échelon intermédiaire entre l'homme et Dieu. On peut dire que la scolastique a bâti, sur les principes les plus purs de l'activité intellective et appétit ive, une psychologie ou mieux une " eidologie « angélique qui n'a rien de commun avec les vagues indications d' Aristote sur les intelligences motrices des sphères du monde. Comment les philosophes du xiii^ s. conçoivent-ils la composition et la nature des anges ?
Les systèmes diffèrent. Unanimes à reconnaître dans l'être angélique le mélange d'acte et de puissance, qui est l'estampille de la contingence, les scolastiques ne sont pas d'accord pour rej)orter dans les anges la composition réelle de matière et de forme. La notion plus précise que chaque docteur se fait de ces éléments substantiels (3'^ et 4'^) le guide dans son opinion.
Les écoles franciscaines établissent une convertibilité absolue entre Vacte et la puissance, la forme et la matière, et dès lors font de cette seconde composition Vapayiage exclusif, mais nécessaire, de la créature, quelle quelle soit. Tel nest pas Vavis d Albert le Grand et de S. Th. : dans les substances corporelles seules, la matière première entre comme élément constitutif; elle est le fondement de la diffusion spatiale, de la midtitude et en général de V imperfection des corps. S. Th. suit de plus p}rès Aristote, comme ses contradicteurs s attachent davantage à Avicebron. Puisque cest la forme qui donne Vêtre à la matière et an composé, S. Th., d'accord avec le Stagirite, ne voit pas de contradiction à souso'ii^e à V existence de formes séparées [formée subsistentes) , excluayit toute union avec la
1) Ou même, suivant certains scolastiques des périodes suivantes, des êtres corporels simples, à savoir les corps célestes (274).
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matière. Et il sauvegarde sans contredit la contingence de ces intelligences séparées, en limitant leur essence par leur existence M. (271)
3° Fonctions de la forme. La scolastique accorde à la forme substantielle les mêmes fonctions qui lui appartiennent dans la métaphysique aristotélicienne (80, 3"). Elle est cause constitutive de l'être, norme de sa perfection, principe de son intelligibilité, source de ses activités ^), enfin, siège des inclinations naturelles de l'être vers sa fin. La théorie de la cause formelle se rattache ainsi à la féconde doctrine de la téléologie, une des clefs de voûte de l'édifice scolastique.
D'après ces fonctions de la forme, on comprend aisément qu'elle est dans l'être le principe de I'unité. Et notamment dans l'être corporel, c'est elle qui fait converger vers une subsistance unique les éléments diffus de la matière étendue.
Quelle est la portée de cette fonction unitive de la forme ? En d'autres termes, un être corporel est-il susceptible de recevoir la détermination intrinsèque de plus d'une forme substantielle ?
La réponse de S. Th. est négative et rigoureusement péripatéticienne; son argument fondamental est contenu dans ce texte : Nihil est simpjliciter unum, nisi per formam unam per quam habet res esse ^). Mais cette réponse est novatrice, car elle est contraire aux enseignements d' Alexandre de Raies et de S. Bonaventure . Quant à Albert le Grand, il défend Vanité de rame humaine, mais il nose pas suppo^mer ahsolumeiit la forme substantielle des éléments sùnples, dans les corps mixtes auxquels leur combinaison donne naissance : la forme des corps simples (esse elementi) demeure dans un état amoindri, mais son action (actio elementi) est supplantée par celle d'une
') Quia forma creata sic subsistens habet esse et non est sutim esse, necesse est qiiod ipsum esse sit receptum et contractuni ad terminatam naturam. Unde nonpotest esse infinitum simpliciter. S. Theol. 1^, q. 7, a. 2.— -) La substance ou l'essence, considérée comme principe interne et foncier des activités de l'être, s'appelle natura; c'est par la forme (id quo) que l'essence totale remplit ce rôle. — 3) g, Theol., 1=', q. 76, art. 3 in C.
forme supérieure , celle du coj^ps mixte ^). Ici encore, S. Th., plus entier que son maître, donne au principe de T unité de la forme sa pleine valeur métaphysique, et il sait le défendre brillamment contre la formidable opposition soidevée dans les écoles franciscaines (v. § 8). En effets la plupart des docteurs du XI ir s. avant S. Th. admettent qiià divers degrés de perfection réunis dans un même être correspjondent des formes différentes^ sans que cette mtdtiplicité nuise à V unité définitive de Vètre.
4'' Fonctions de la matière (80, 4""). La matière première est pour tous un élément constitutif des substances corporelles (cause matérielle, id ex quo aliquid fit), fonds passif et homogène, substance incomplète, placée sur la ligne médiane de l'être et du non-être. Comme nous Vavons dit, p)Our d'aucuns — et S. Th. n est pas du nombre — la matière est en oidre un facteur réel des substances spirituelles autres que Dieu.
5° Le mouvement ou l'actualisation des formes dans la matière (80,5°). La scolastique souscrit à la profonde définition que donne Aristote du mouvement ou de l'actualisation des puissances. « Le mouvement est l'acte d'un être en puissance, en tant qu'il est en puissance ^. La cause efficiente est le principe actif du mouvement. Nous avons déjà remarqué que l'efficience ne porte pas seulement sur le changement d'éléments présupposés (efficience des causes secondes), mais sur la production de ces éléments mêmes (efficience de la cause première).
Quand on compare les fausses conceptions qui s'étaient accréditées j)endant la première partie du moyen âge sur la matière et la forme (v. p. 153), aux spéculations des grands
1) Qdte, théorie est clairement développée dans le de cœlo et mundo. Lib. III. tr. 2. c. 1, auquel nous renvoyons. Il y dit notamment : " Elementorumformae duplicer sunt, scilicet prima' et secundœ. Primœ qnidem siint a qiribus est ESSE elementi suhstantiale sine contrarietate et secundœ sunt a quibus est esse elementi et actjo. Et quoad primas formas, salrantur meo judicio in composito... et quoad secundas formas sive quoad secundum esse non rémanent in actu sed in potentia. „ Cf. de generatione et corrupt. L. I, tr. 6. Cap. 8.
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scolastiques, on a la claire vue immédiate des progrès réalisés par la métaphysique du xiii'' s.
271. Deuxième composition : L'essence commune et l'essence individualisée. — P L'individuel et l'universel. La lutte des universaux s'est apaisée dans la scolastique du xiii^ s. ; et les théories sur l'universel débordent de toutes parts les cadres trop étroits où on los enserrait jadis. Le xiii*" s. reprend les conclusions acquises au xii"" s. « L'individuel est la vraie substance, l'universel tire sa forme pleinement indépendante du travail subjectif de notre esprit r. Les plus subtiles dialecticiens,Duns Scot lui-même, malgré des dissidences audacieuses, ne contredisent pas à ces apophthegmes scolastiques. Mais personne nest plus précis ni plus logique en ces matières délicates que le docteur angélique. Pour rendre hommage à ce mérite, et non pour lui donner les honneurs d'une découverte, la postérité appela le réalisme modéré du nom de réalisme thomiste (p. 169). Au demeurant, cest de toides les solutions du problème des universauoc , celle qui shar^Jionise le mieux, ce nous semble, avec la jMlosophie scolastique.
Faisant sienne une formule qui circulait dans le répertoire des écoles, S. Th. résiune ainsi les relations de Vindividuel et de Vuniversel : On peut étudier la réalité des essences dans un triple état : ante rem, in re, post rem. ^) Les universaux ante REM sont définis dans la théorie de Vexemplarisme, avec une largeur de vues tout augustinienne , qui tranche sur le système erroné d'Avicenne. Les universaux in re traduisent la face physique du problème ou la théorie de la seule subsistance
') Ou, pour parler avec Avicenne, ante multitudinem, in multiplicitate, post multiplicitatem. {Logique, édit. de Venise, 1508, foL 12. V. A.). Cf. Proclas in Enclidis élément. proL II, p. 51, éd. Friedlein (Lipsiae 1873 : xarà yàfj tolv'zclç oiiicf.i ràç rptTrAàç ÙTTOcrraasiç sî^p/'o-opsy rà ukv t.^jO tcùv tïoIImv, rà ôï kv roLç tïoIIoÏç, rà de xarà ryjv ttgoç aii-ià <syi<svj -^^cli xaTYiyopiav ùcpiGzâiJ.eva. Et plus haut : £V toîç xa^' sxao-ra,... npo rwv
des individus et du 'principe de leur individuation ^); les unirersaux post rem visent V élaboration subjective que fait subir aux essences le travail de Vesprit, quand il les considère indépendamment de leurs conditions individuelles . Formellement (formaliter) , Vuniversel n existe que dans T esprit, mais il a son fondement (fundamentaliter) dans les choses ^).
b) Le principe d'individuation (81, 2°). A part les nominalistes du XI V^ s., qui nient la valeur réelle de nos repjrésentations universelles et chez qui apparaissent les premiers symptômes de la décadence, les scolastiqiies distinguent dans toute substance créée, entre les déterminations essentielles qui se retrouvent, semblables, chez tous les représentants d'une espèce, et les déterminations individualisantes, différenciant les êtres entre eux.
Quelle est la distinction qui les sépare? Aux yeux de S. Th., les concepts de Vessence spécifique et de Tesseiice individuelle atteignent les mê^nes réalités constitutives de la chose, sous des angles objectifs différents (rlistinctio virtualis). 1/ autres n'y voient que des distinctions de p)ure raison ; Duns Scot introduit en cette matière une nouvelle application de sa distinctio formalis a parte rei. Personne nose renouveler l'audacieux langage de G. de la Porrée (p. 200).
Alais uii autre problème se pose et nul n'est plus discuté au XII i"" s. : quel est le principe d'individuation ? En d'autres termes, d'où vient qu'une même réalité essentielle reçoit de multiples individuations ; d'où vient qu'il y a de nombreux individus dans une même espèce \ Voilà une controverse scolastique par excellence, puisqu'elle présuppose, au moins dans certaines limites, la solution péripatéticienne du problème des universaux. Les philosophes médiévaux admettaient tous que
J) S. Th. expose en ces termes l'erreur fondamentale du réalisme exagéré, définitivement ruiné dans sa forme oulrancière. " Credidit (Plato) quod forma c.ogniti ex necessitate sit in cognoscente eo modo quo est in cognito. et ideo existimavit quod oporleret res intellectas hoc modo in se ipsis subsistere, seilicet immaterialiter et immobiliter „. S. TheoL, i\ q. 84, art. 1. — -) /;/ Jih. Sent.l.D.\9,q.b,'à.\.
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le fondement de l'individuation doit être essentiel et intrinsèque ; mais la discussion était vive sur le point de savoii^ si c'est la matière ou la forme, ou l'union des deux principes qui exige l'individuation des êtres.
Nous retr-ouvons chez S. Th. le système aristotélicien, mais il a pris de si vastes proportions, il a revêtu une si g^xtnde perfection que la partie d'emprunt s efface devant les idées innovées. Aristote a montré pourquoi la forme , pjrincipe indivisible, ne se multifjlie pas par elle-même ; il a laissé dans T ombre les fonctions de la matière dans V individualisation. Le principe de ï individualisation, suivant S. Th., nest pas la matière dans un état d'indétermination absolue, ainsi que Vont répété trop souvent d'inhabiles interprètes du thomisme, pour le surprendre en -flagrant délit de contradiction. Cest la materia signata, c est-à-dire la matière première, considérée dans un stade quelconque du processus cosmique (273, 3^), affectée comme telle, sous r action de la forme, d'une étendue déterminée dont elle est le princip)e ^). Conmie le processus naturel repose sur une p)roportion adéquate entre Informe et les dispositions de la matière, il suit qitun changement dans ces dispositions, sous r action du milieu, exige une information nouvelle. Et dans ce sens, la matière première d'un sujet naturel, emporté dans ^ le tourbillon des transformations , est le principe dindividuation du type immédiatement consécutif.
On comprend dès lors que pour S. T/i., il nest question dindividuation que dans le monde corporel. Plus logique que le Stagirite ^), il tient que dans la hiérarchie angélique, chaque individualité constitue toute son espèce. Quant aux corps célestes, composés de matière et de forme et cependant uniques en leur espèce, il faut se reporter aux idées générales de la physique scolastique , pour comprendre la pensée de S. Th. (274).
1) S. Th., " Op. IX de principio individuationis „. Même fMorie chez Albert le Grand, mms nuancée par la doctrine des " rationes séminales,,. — 2) Cf. Zeller, Bie Philos, d. Griechen, II, 2, p. 339, n. 3.
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