Multiplicité et hiérarchie. L'idée du Bien
Fidèle à son réalisme rigoureux, Platon fait correspondre une Idée-entité à chacune de nos représentations abstraites. Non seulement les espèces naturelles, mais les œuvres artificielles, non seulement les substances, mais les propriétés, les rapports, les formes grammaticales — et, pour comble, les négations et le néant lui-même ont leurs idées correspondantes dans le monde suprasensible *).
Le monde réel étant modelé d'après le monde logique, les
') Au rapport d' Aristote, Platon aurait supprimé plus tard les Idées des négations, des rapports et des œuvres artificielles.
Idées sont hiérarchiquement ordonnées, à l'instar- de nos représentations. Au faîte de l'échelle ascendante des essences, trône l'Idée du Bien. Platon s'arrête avec une indéniable complaisance à fixer l'Idée du Bien, l'essence archétype, « soleil du monde idéal » x). Son rôle est prépondérant, car elle est : \
i°) cause finale de l'univers. Vers le Bien tendent à la fois les phénomènes du monde sensible et les autres Idées ;
2°) surtout cause formelle. Toutes les Idées, même l'Idée du vrai, du juste, du beau, empruntent à l'Idée du Bien leur intelligibilité et leur réalité, celles-ci n'ayant d'être que par le Bien. Logiquement poursuivi, le réalisme de Platon semble devoir aboutir au monisme.
24. Dieu et l'Idée du Bien. — A la métaphysique de Platon se rattache intimement sa théodicée. En effet, puisqu'il n'est rien au-dessus de l'Idée du Bien, l'essence suzeraine, il importe de préciser ses rapports avec Dieu, — ce Dieu personnel, démiurge intelligent, providence des dieux inférieurs et des hommes, ordonnateur du monde f tel que Platon le décrit dans le Titnée, en revêtant sa pensée des magnificences de son inspiration poétique. Nous touchons ici à l'un des plus obscurs problèmes du platonisme.
Il faut renoncer à faire de l'Idée du Bien la subordonnée de Dieu (Trendelenburg), ou de Dieu le subordonné de l'Idée du Bien (Orges), sous peine de renverser la suprématie de l'un et de l'autre. Identifier l'Idée du Bien avec Dieu (Zeller), serait admettre l'identité de la plus impersonnelle des abstractions et de la plus haute incarnation de la personnalité, et doter un même être d'attributs contradictoires. Il semble préférable de maintenir la coexistence de l'Idée du Bien et de Dieu (Hermann), la dyarchie de deux souverains indépendants, soustraits l'un et l'autre aux lois du devenir 2). Ce dualisme serait plus acceptable peut-être, si on précisait le rôle respectif de l'Idée du
') Voir surtout le 6mo livre de la République. — ') Voir les éléments de la controverse chez Zeller, op. cit., II, 1, pp. 707 et suiv.
Bien et de Dieu. Tandis que l'Idée du Bien est la cause finale et formelle des êtres, Dieu apparaît avant tout comme l'ordonnateur du monde sensible ; il est la cause $ application (c'està-dire cause efficiente subordonnée) de l'Idée au phénomène. Souverains l'un et l'autre dans des domaines différents, on peut les appeler, à des titres divers, principes des choses. Ce n'est pas le seul exemple de dualisme que le platonisme nous offre.