‹ Histoire de la philosophie mediévaleChapitre 107 sur 241 · GUILLAUME D' AUVERGNE. 2ÇI · texte numérisé non relu

GUILLAUME D' AUVERGNE. 2ÇI

de connaissance : le monde extérieur ; l'âme elle-même ; les premiers principes de démonstration *).

a) Le monde extérieur. Deux sources de connaissances essentiellement distinctes, le sens et l'intelligence, nous renseignent sur le monde extérieur. Le sens revêt une forme sensible (Aristote), que Guillaume, à l'exemple des Arabes, réduit à une impression physique. Quant à la forme intelligible, l'intelligence possible la puise en elle-même à l'occasion des représentations sensibles (S. Augustin). C'est de l'aristotélisme tronqué, car Guillaume biffe de sa psychologie l'intellect agent, devenu inutile, dès qu'il ne sert plus à produire l'espèce intelligible. Les arguments qu'il fait valoir sont basés, les uns sur la simplicité de l'âme (S. Augustin), incompatible avec cette bifurcation de la faculté intellectuelle, les autres sur l'insuffisance des théories émises par ses contemporains sur l'intellect agent. Guillaume refuse, en effet, de souscrire à la théorie de l'intellect séparé — qu'il croit être l'expression de la pensée d'Aristote. Il se refuse aussi à admettre avec quelques contemporains la théorie du « phantasma spiritualisé » ou de l'espèce sensible transformée en espèce intelligible, sous l'influence dépurative de l'intellect agent. Il serait intéressant de connaître ces contemporains, qui doivent avoir compulsé le texte intégral du de anima, et qui d'emblée, en s'attachant à une fausse notion des species intentionales (p. 52), se sont fourvoyés comme les commentateurs grecs d'Aristote. Leur erreur sera commune au XIIIe- s. (300). En refusant d'y souscrire, Guillaume a fait preuve d'une grande pénétration du problème idéologique. — Par les formes intelligibles l'intelligence connaît d'abord les substances individuelles (contrairement à Aristote) ; ultérieurement la réalité abstraite et universelle. Enfin, suivant un troisième mode (modits per connexionem sive per colligationem), dans lequel Guillaume fait appel soit à un habitus acquis par l'exercice personnel, soit à un habitus com-

') Nous exposons, d'après Baumgartner, Die Erkenntnisslehre des Wilhtlm von Auvergne.

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mimique par infusion divine (cf. c), nous jugeons, raisonnons, et rappelons volontairement, dans le champ de la conscience, les connaissances évanouies.

b) La connaissance de rame par elle-même. Rares sont les scolastiques qui aient accentué, autant que Guillaume, la valeur de l'évidence immédiate du fait de conscience (S. Augustin). Car ce n'est pas seulement l'existence de l'âme que la conscience perçoit directement, mais ses propriétés essentielles, son immatérialité, sa simplicité, son indivisibilité. Bien plus, la conscience découvre une catégorie de connaissances rationnelles à laquelle Guillaume réserve une place spéciale : les premiers principes de démonstration.

c) Les premiers principes de démonstration, comme le principe de contradiction, ont une valeur réelle et idéale, indépendante de l'existence du monde contingent. Guillaume en conclut à tort — contre le véritable Aristote — que la considération du monde ne peut les engendrer. D'où naissent-ils ? l'intelligence les voit directement en Dieu, grâce à une illumination spéciale. L'influence du m}rsticisme arabe est ici manifeste ; l'évêque de Paris interprète dans un sens chrétien la théorie arabe de l'illumination de l'intelligence par un intellect agent séparé — et en même temps il croit rester d'accord avec 1' « exemplarisme » de S. Augustin. L'illumination divine dans l'extase, la vision prophétique, l'hallucination pathologique rappellent directement des thèmes néo-platoniciens du de immortalitate animae, tout comme la place de l'âme à l'horizon des deux mondes évoque la théorie alexandrine de l'émanation déchéante des êtres.

245. Alfred de Sereshel (Alfredus Anglicus), contemporain et peut-être disciple d'Alexandre Neckam (f vers 12 17, Hauréau *) l'appelle un réaliste d'une rare franchise), écrivit entre 1220 et 1227 plusieurs opuscules psychologiques, notamment un petit traité de motu cordis, dans lequel on retrouve les tendances de la physiologie et de la psychologie arabes, qu'Al-

') Hist. phil. scol.t II', p. 64.

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fred de Sereshel avait appris à connaître en Espagne même. Parfois ses thèses rappellent le matérialisme des anciens médecins grecs. La vie est Yactus primus formae, mais elle présuppose un corps matériel déjà constitué x).

246. Sources et Bibliographie. — Cdrrens, Die dem Boethius fàlschlich zugeschriebene Abhandlung d. D. Gundisalvi de unitaU (Beitr. z. Gesch. Phil. Mitt., 189 1, 1, 1). Texte et courte étude ; Dr G. Bûlow, Des Dominicus Gundissalinus Schrift v. d. Unsterblichkeit d. Seele, etc. (Ibid.,\fyi, II, 3) contient le de immortalitate animae de G. d'Auvergne ; Endres, Die Nachwirkung von Gundissalinus de immort, animae (Philos. Jahrb. XII, 4, 1899); Lôwbnthal, Pseudo-Aristotelisches ùber d. Seele, Berlin, 1891, a publié le de anima ; Menendez Pblayo, Historia d. I. Heterod. es/>anoles, I, 691-7 11, publie le de processione mundi ; Baur, Dominicus Gundissalinus, de divisione philosophiae (Beitr. etc., 1903, IV, 2 et 3), édition et longue étude des sources doctrinales ; Baeumker, Les écrits philos, de D. Gundissalinus (R. Thomiste, 1898, p. 727). Courte étude d'ensemble. — Édit. des œuvres de G. d'Auvergne en 1591 (Venetiis) et mieux en 1674 (Aureliae). Fausses attributions : H au ré au, Not. et extr. qles ms. lat. Voir les tables. Werner, W.'s v. Auvergne Verhàltniss z. d. Platonikern d. XIII Jahrk. Vienne, 1873. Difficile à comprendre. Schixdele, Beitr. z. Metaphysik d. Wilhelm v. Auvergne (Mùnchen, 1900). L'auteur annonce un ouvrage complet sur cette matière. Ici il n'étudie que la notion d'être ; Guttmann, G. d'A. et la littérature juive, dans Revue des et. juives, XVIII, pp. 243 et suiv. ; Baumgartner M., Die Erkenntnislehre d. Wilhelm v. Auvergne (Beitr. z. Gesch. d. Philos, d. Mitt., II, 1, Munster, 1893). Bien fait ; Bulow, ouvrage cité. — Le de motu cordis d'A. Anglicus est édité par Barach, Bibl.phil. med. aetatis, t. II, 1878. Ce traité n'est pas une traduction. Hauréau, Not. et extr. qles ms. lat., etc., V, 201.

§ 2. — Premières écoles franciscaines. Alexandre de Halès.

247. Vie et œuvres. — La date et le lieu de la naissance d'A. de Halès sont inconnus. Il étudia à Paris avant son entrée dans Tordre franciscain. Bacon nous apprend qu'à l'époque où il était maître es arts, la physique et la métaphysique n'étaient pas encore traduites 2) ; ce qui oblige de reporter avant 12 10 cette période de la vie d'Alexandre. La même année où il devint Frère' mineur, la chaire de théologie du couvent de Paris fut incorporée à l'université, et Alexandre en fut le premier magister

') Windelband, Zur Wissenscha/tsgesch. d. roman. Vôlker, p. 569, appelle Alexandre Neckam et Alfred de Sereshel des précurseurs de la tendance empirique de Roger Bacon. — ') Opus minus, éd. Brewer, 326.

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regens. Il est probable qu'il en demeura le titulaire jusqu'à sa mort en 1245.

Beaucoup d'ouvrages lui ont été faussement attribués. Son œuvre capitale, unique peut-être, est la Summa Theologica ; elle n'est pas antérieure à 1231 '), et la mort empêcha le maître franciscain de la terminer. Un document d'Alexandre IV du 28 juillet 1256 le reconnaît comme l'auteur de cet ouvrage et recommande à Guillaume de Meliton de le compléter a). Celui-ci fit des ajoutes à la Somme et d'autres en firent après lui. C'est ainsi que la Sum?na de Virtutibus, qui comble une grande lacune de la 3™ partie (q. 27-69), est postérieure à S. Bonaventure dont elle est manifestement inspirée 3).

248. Sa place dans la scolastique. — La Somme contient à la fois une synthèse théologique et une synthèse philosophique. Il en sera ainsi de toutes les œuvres similaires produites par le xme s.

La synthèse de théologie scolastique est en élaboration chez Alexandre de Halès, qui contribue à son développement par le perfectionnement d'une méthode didactique (249, i°), par l'usage de la méthode dialectique (181), par la position de questions nouvelles, mais non par des solutions définitives données à ces questions. Même dans son ordre, la théologie de S. Bonaventure et plus tard celle deDuns Scot supplanteront celle d'Alexandre4). Alexandre prend pour guide, dans la division des matières, les Sentences du Lombard, et le plan d'études qu'il dresse a été repris dans ses grandes lignes par la plupart des Sommes du XIIIe s. 5).

') La Summa cite le commentaire de Thomas Gallo, abbé de Vercelli, «super Hierarchiam » (du pseudo-Denys). Or, cette œuvre n'est pas antérieure à 1224- 1226. Felder, op. cit.. p. 195. — ') Chartul., I, 328. — ') S. Bonaventure, Opéra, édit. Quaracchi, t. X. Disscrtatio, p. 3. On sait que Roger Bacon conteste à Alexandre de Halès la paternité de la Somme : « Fratres adscripserunt ei magnam summam illam, quae est plus quam pondus unius equi, quam ipse non fecit sed alii. Et tamen propter reverentiam ascripta fuit, et vocatur Summa fratris Alexandri », Opus minus, p. 326. — 4) « Exemplar apud fratres putrescit et jacet intactum », dit Roger Bacon; ibid., p. 326. — 5) Elle est divisée en quatre parties, dont la première traite de Dieu, la seconde des créatures, la troisième du Christ, la quatrième des sacrements et des fins dernières.

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C'est dans ces cadres théologiques qu'il faut chercher la philosophie d'A. de Halès. Le premier, il utilise presque toute l'œuvre philosophique d'Aristote, dont le crédit, vers 1231, commençait à remonter. Il fait usage aussi des commentateurs arabes, surtout d'Avicenne. Sa philosophie est à base péripatéticienne. Cependant il lui manque l'harmonie et l'unité rigoureuses qui caractérisent les synthèses puissantes. Il emprunte ses arguments et ses solutions à des autorités dont les tendances sont opposées ; notamment, il conserve nombre de théories de l'ancienne scolastique qu'on ne saurait concilier avec les éléments péripatéticiens de sa doctrine. Souvent aussi il manque d'assurance, il est confus et prolixe et se borne à enregistrer les diverses réponses dont un problème est susceptible, sans s'arrêter à aucune d'elles.

Bonaventure et Thomas d'Aquin rendent à Alexandre les plus beaux hommages. Bacon lui-même, qui le malmène si fort, atteste sa célébrité, puisqu'il joint son nom à Albert le Grand pour les appeler duo moderni gloriosi1). Les progrès qu'Alexandre a imprimés à la théologie et à la philosophie scolastiques ont été longtemps méconnus, parce que l'éclat de ses successeurs a trop éclipsé ses mérites 2).

249. Philosophie. — i° A. de Halès perfectionne une importante méthode didactique de la philosophie en même temps que de la théologie scolastique. Après avoir, à l'exemple d'Abélard (174, 20), produit le pour et le contre d'une question, en puisant des arguments non seulement dans les sources utilisées par ses prédécesseurs, mais aussi dans les œuvres grecques, arabes et juives, — il développe dans des Resolutiones , la solution systématique de la question proposée et y discute la valeur des arguments produits. Cette division trichotomique des questions mises à l'étude apparaît dans tous les ouvrages scolaires du XIIIe s.

') Communia naturalium, liber 1, c. 3, cité par Charles, R. Bacon, p. 375. Cf. Felder, op. cit., p. 187. — ') Le reproche de plagiat fait à Thomas d'Aquin en matière théologique est dénué de fondement. Vacant, Dict. thèol. cath., 1900, au mot Alexandre.

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20 Métaphysique. Dieu est acte pur. Tout autre être, spirituel ou corporel, est composé non seulement d'essence et d'existence x), mais aussi de matière et de forme, c'est-à-dire de puissance et d'acte. Cette théorie rappelle celle d'Avicebron (221), bien que le nom du philosophe juif ne soit pas cité. Mais il existe des différences essentielles entre le philosophe scolastique et le philosophe juif. D'abord Alexandre invoque, pour justifier sa théorie, la doctrine péripatéticienne de l'acte et de la puissance. Ensuite, la materia universalis est dépouillée de tout caractère moniste, le panthéisme étant inconciliable avec la scolastique. Voilà pourquoi Alexandre refuse d'admettre avec les Arabes que l'âme humaine est l'émanation d'une intelligence, ou, avec David de Dinant (p. 2 3 5), que Dieu est la matière première de tous les êtres, notamment de l'âme humaine *). Au surplus, la matière spirituelle n'est pas soumise au mouvement local et elle ne sert pas de base à des transformations substantielles (me est subjecta motui nec contrarietati), — contrairement à la matière corporelle terrestre, affectée de cette double propriété, et à la matière corporelle céleste qui n'obéit qu'aux lois du mouvement 3). Toute l'école franciscaine, à l'exception de Jean de la Rochelle, souscrivit à la thèse fondamentale de la composition hylemorphique des substances contingentes. Elle fait pendant à une autre doctrine caractéristique, fort en vogue chez les scolastiques du xuie s. antérieurs à S. Thomas : la pluralité des formes substantielles. Cette pluralité existe, suivant Alexandre, dans les corps composés (mixta), vivants ou inorganiques.

30 En psychologie 4), Alexandre tente un vigoureux mais inu-

') Contrairement à ce qu'on dit ordinairement, Alexandre admet la distinction réelle de l'essence et de l'existence. Des commentaires sur la métaphysique qui lui ont été faussement attribués et sont l'œuvre d'Alexandre d'Alexandrie, combattent la distinction réelle. De là l'erreur. Nous corrigeons sur ce point notre première édition (p. 296). Cf. Schindele, op. cit., pp. 26 et 27 (n° 046). — ') La doctrine d'Alexandre n'est tributaire en rien de celle de Rhaban Maur sur la corporéité de toute créature, bien que les deux théories présentent certaines analogies (v.p. 136). — ') Guttmann, op. cit., p. 39, conteste qu'Alexandre s'inspire d'Avicebron, parce que celui-ci enseigne Y homogénéité de la matière première, théorie rejetée par Alexandre. — 4) D'après Endres (25a).

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tile effort pour fusionner les doctrines d'Aristote et de S. Augustin. Il rappelle sept définitions de l'âme consignées dans le de spiritu et anima, et essaie de les concilier avec celle d'Aristote x). Pour découvrir la nature de l'âme, on doit rechercher ses causes dernières (Aristote) : Dieu est la cause efficiente de l'âme, le bonheur est sa fin. Elle est composée de matière et de forme — tout comme le corps possède sa forma corporalis. L'union (unio nativa) des deux s'opère ad modum formae cum mater ia. Cette multiplicité d'éléments réels s'accorde avec la métaphysique d'Alexandre, accentue l'indépendance de l'âme et du corps (S. Augustin), mais compromet l'unité du composé humain.

Traitant des activités de l'âme, Alexandre combat timidement la théorie de l'identité de l'âme et de ses facultés (antiaugustinisme) ; il fait de la vis naturalis le principe de la vie, avec le cœur pour organe, suivant les doctrines physiologiques du de motu cordis d'Alfred de Sereshel. D'autre part, dans l'étude de la connaissance intellectuelle, Alexandre tient avant tout à la division augustinienne de la ratio, de Y intellectus et de Yintelligentia, ayant pour objet respectif la connaissance du monde corporel et des jugements qui s'y rapportent ; la connaissance des esprits créés ; la connaissance des rationes aeternae et des premiers principes. Or, par un étrange alliage de pensées, à cette doctrine augustinienne Alexandre applique partiellement la théorie péripatéticienne de l'abstraction : les formes intelligibles de la ratio sont abstraites, et il explique leur genèse par l'action combinée de l'intellect agent et de l'intellect possible — deux facultés spirituelles existant en nous — avec celle d'un troisième intellect, Yintellectus materialis, d'ordre matériel et périssable, qui se confond avec la phantasia ou cogitative 2). Au monde corporel se limite donc le domaine propre de l'abstrac-

') c Substantia, non tantum ut forma substantialis, sed ut quod ens in se, praeter hoc quod est actus corporis... est substantia praeter substantiam corporis*. S. TheoL, q. 59, m. 2, § 1, res. — ') Cf. Averroès qui donne à l'intellect matériel une autre signification.

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tion ; les rationes aeternae ou la connaissance déductive des créatures dans l'essence divine (exemplarisme), ainsi que les premiers principes, sont innés, grâce à une illumination spéciale de Dieu.

En ce qui concerne la volonté, un des premiers, Alexandre a étudié sous son aspect psychologique la distinction de la synteresis et de la conscientia.

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