GUILLAUME D' AUVERGNE
et d'atteindre ainsi le plus complet affranchissement du corps. D'où le philosophe conclut (avec Platon, et contre Aristote) : que la mort, en brisant les liens corporels de l'âme, lui assure la plénitude de la perfection. Cette preuve de l'immortalité de l'âme fera fortune au XIIIe s. *). — L'homme est un « microcosmos » ; mais encore une fois cette doctrine que Gundissalinus reproduit d'après les alexandrins, n'a pas de signification émanative : elle est transposée dans le sens du péripatétisme. — Enfin le contact de la philosophie arabe explique chez Gundissalinus une prédilection pour les théories psycho- physiologiques.
On reconnaît l'ascendant exercé par Gundissalinus en psychologie chez Helinandus de Frigidimonte, J. de la Rochelle, moins chez Albert le Grand et S. Bonaventure. On le reconnaît surtout chez Guillaume d'Auvergne, qui plagie le de immortalitate animae.
244. Guillaume d'Auvergne. — Né à Aurillac, en Auvergne, Guillaume devint l'un des philosophes et des théologiens les plus distingués de l'Université de Paris. Il fut nommé à la chaire épiscopale de Paris en 1228 (on l'appelle aussi G. de Paris), et mourut en 1249.
Le de trinitate est un ouvrage théologique ; le de universo (œuvre principale écrite entre 1231 et 1236), une étude métaphysique ; le de immortalitate animae une reproduction presque littérale de l'ouvrage homonyme de Gundissalinus ; le de anima confirme et complète les conclusions du précédent traité.
Que l'on considère la métaphysique de l'évêque de Paris ou sa psychologie, il représente excellemment la période de transition et d'élaboration à laquelle il appartient. Guillaume connaît toutes les œuvres d' Aristote mais n'en tire pas grand parti, car il ne pénètre pas le génie du péripatétisme, et les éléments péripatéticiens apparaissent chez lui à l'état sporadique. Il recueille aussi des éléments arabes et juifs, et principalement des théories d'Avicebron qu'il prend pour un chrétien et tient en
*) Bulow, pp. 115 et suiv. (n° 246). Des Dominicus Gundissalinus Sckrift v. d. Unsterblickkeit, etc.
2 ÇO LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIIe SIÈCLE.
haute estime (unicus omnium philosophantium nobilissimus). De plus cet aristotélisme imparfait, teinté d'idées néo-platoniciennes, est étrangement allié aux doctrines de l'ancienne scolastique : Guillaume essaie de concilier les innovations avec les legs du passé, et là où la conciliation lui paraît impossible, c'est la tradition qui l'emporte. Il en résulte un manque caractéristique de cohésion doctrinale x).
i° Métaphysique. Bien qu'il établisse la distinction de l'acte et de la puissance, Guillaume ne comprend pas les ressources de cette classification (v. p. 1.). Le premier, il aurait enseigné dans la scolastique, et ce à la suite d'Avicenne, la distinction réelle de l'essence et de l'existence ). Etablissant un rapport entre la quantité et la matière première, il n'admet pas la composition hylemorphique des êtres spirituels, tels les anges. Ses preuves de l'existence de Dieu sont principalement empruntées à l'ancienne scolastique et notamment à S. Augustin, mais aussi à des documents arabes. L'argument péripatéticien du premier moteur fait défaut, par contre on trouve des arguments a priori qui rappellent le raisonnement de S. Anselme 3). Bien que Guillaume combatte chez les Arabes, comme inconciliable avec la causalité créatrice de l'être premier, la doctrine de l'émanation, c'est sous l'influence de sources panthéistes qu'il appelle Dieu Y esse formate rerum, une de ses formules favorites, dont il s'efforce sincèrement de donner une interprétation individualiste.
2° Psychologie. En disciple de S.Augustin, l'évêque de Paris admet l'identité de l'âme et de ses facultés, et le dualisme substantiel de l'homme, ce qui ne l'empêche pas de faire sienne la définition de l'âme donnée par Aristote, Tout l'intérêt du de anima se concentre autour du problème de la genèse de nos connaissances, qui, pour la première fois, est franchement posé dans la scolastique. Distinguons avec Guillaume un triple objet
') Ce jugement sur Guillaume est confirmé par Baumgartner, Bulôw et Schindele dans les monographies citées n° 346. — *) Schindele, Beitr. z. Metaph. d. Wilhelm v. Auvergne, p. 23. — ') Ibid., pp. 45-56.