Structure du monde corporel. Le mécanisme
i° Les substances corporelles se réduisent à des figurations de corps simples. D'accord avec la science antique, Platon admet l'existence de quatre corps élémentaires, l'eau, l'air, le feu, la
') Les mathématiques tiennent le milieu entre la connaissance vulgaire et la connaissance philosophique (20). — *) A cette conception, Platon rattache son système astronomique.
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terre, qu'il réduit à des figures géométriques régulières : le tétraèdre régulier est la forme fondamentale du feu, l'octaèdre régulier celle de l'air, l'icosaèdre régulier celle de l'eau, le cube régulier celle de la terre. Les surfaces planes, formant les côtés de ces quatre solides réguliers, ont pour formes génératrices des triangles, et ces triangles réalisent les proportions les plus parfaites : le triangle rectangle scalène pour le feu, l'air, l'eau ; le triangle rectangle isocèle pour la terre '). Ainsi Platon recherche dans les plus profondes entrailles du monde la raison de sa beauté.
Il importe de remarquer que ces surfaces ne sont que des sections de l'espace et ne délimitent pas un quantum de masse matérielle. Supprimez ces formes géométriques, vous obtenez comme résidu, non point un substrat informe, mais le pii 8v, le vide : les éléments de la nature ne sont pas des corps irréductibles, mais des sur/aces irréductibles, — conception qui s'harmonise avec la notion platonicienne de la matière.
Les corps naturels sont des assemblages de corps simples. Les phénomènes de transformation substantielle, de croissance et de décroissance résultent d'un simple changement dans la disposition des formes primaires. Puisque l'eau, l'air, le feu ont pour générateur le même triangle scalène, il suffira d'une figuration nouvelle des surfaces polyédriques pour que l'eau, l'air, le feu se transforment entre eux 2). La terre, au contraire, ayant pour base le triangle isocèle, qui est irréductible au triangle scalène, pourra sans doute se mêler aux autres éléments, mais non se changer en eux, et réciproquement. De même, la croissance et la décroissance résultent d'une aggrégation ou d'une désagrégation des surfaces 3).
Qu'est-ce qui détermine ces phénomènes de transformation, de croissance et de décroissance ? Le mouvement.
') Le triangle équilatéral est la base des tétraèdre, octaèdre, et icOsaèdre réguliers. Il se décompose en six triangles rectangles scalènes (c'est-à-dire des triangles dont l'hypoténuse a le double du plus petit côté). Au contraire le carré, base du cube, se décompose en triangles rectangles isocèles. — ') Par exemple, l'unité d'eau (icosaèdre, ayant vingt côtés) peut se transformer en deux unités d'air (octaèdres) plus une unité de feu (tétraèdre), 8 + 8 + 4 =■ 20. — 3) Zeller, op. cit., II, 1 pp. 789 et suiv.
2° Le mouvement est externe aux corps élémentaires, il dérive de l'âme du monde. En effet, l'âme du monde encercle le monde sensible (25), et exerce une pression mécanique sur les corps contenus dans son sein. Comme les corps sont d'inégale grandeur, à raison de la figuration des corps simples et de leur agglutination plus ou moins grande ; comme, d'autre part, la forme polyédrique des corps leur donne des angles saillants, par suite du mouvement qui agite l'univers les angles d'un, corps pénètrent dans la surface de l'autre : les polyèdres se clivent et se réajustent suivant des figurations toujours renouvelées.
On trouve donc chez Platon les deux théories fondamentales du mécanisme (7) x). La théorie géométrique du corps simple constitue l'originalité — mais aussi la faiblesse de ce mécanisme. Car le ôorps réel est autre chose qu'une colonie de figures vides, et la transition d'une pure conscription de l'espace à un contenu circonscrit n'est pas justifiée dans le platonisme a).
27. Anthropologie. — Dans aucune partie de l'œuvre de Platon, la fusion des mythes et de la philosophie n'est aussi intime, et aussi trompeuse, que dans l'anthropologie.
On peut dire que toute l'anthropologie platonicienne pivote autour d'une théorie de la connaissance intellectuelle ; la conscience et le vouloir y occupent une place effacée. De plus, l'idéologie de Platon est commandée par sa dialectique des Idées.
i°) Théorie de la connaissance. Puisque les Idées ne sont pas immanentes au monde sensible, la considération des choses phénoménales ne peut engendrer en nous la connaissance de la
') Cependant il faut faire une réserve : les corps élémentaires de même espèce, en vertu d'une tendance interne (la pesanteur), se transportent vers un lieu propre et diffèrent. — ') L'univers est sphérique (contradiction avec la forme angulaire du polyèdre) et géocentrique ; il comprend autour de notre terre sept sphères concentriques. Les astres sont des êtres vivants, intelligents, d'autant plus parfaits qu'ils sont plus rapprochés de l'âme du monde; pour chacun d'eux le phénomène de rotation autour d'un axe est mis en corrélation avec le phénomène de la réflexion psychique. Platon descend ainsi jusqu'à l'homme et aux animaux. Dès lors, l'univers devient une collection d'êtres vivants, ayant chacun leur âme propre — ce qui n'empêche pas que la collection, comme telle, soit un Çwov parfait.
réalité immuable. Cette connaissance nous la possédons néanmoins. D'où vient-elle ? Platon répond : après avoir contemplé les Idées face à face dans une existence antérieure, où elle n'était pas unie au corps, l'âme en a perdu le souvenir lors de sa migration terrestre ; — jusqu'au moment où les perceptions sensibles viennent réveiller ce souvenir, et rendre actuelle la vie sommeillante de l'esprit. Notre savoir n'est donc qu'une réminiscence ; la perception sensible est Y occasion de la pensée, mais n'exerce aucune causalité réelle dans sa genèse : c'est le germe de Y occasionnalisme .
2°) Nature de fâme. Si la connaissance de l'âme est assoupie, et qu'il faille une sensation pour la secouer de sa torpeur, c'est que le corps est une entrave à la libre contemplation de l'Idée. L'âme ici-bas est dans un état violent, contre nature. Elle est semblable au dieu marin Glaucos, rendu méconnaissable par le revêtement de mollusques et de serpents qui s'est collé à sa chair (RépubL X, 6 n). Voilà pourquoi l'âme aspire à se libérer du corps qui lui pèse.
Bien que l'union de l'âme et du corps soit artificielle et extrinsèque, Platon est forcé de reconnaître leur commerce réciproque, et notamment les répercussions de la vie organique sur la vie intellectuelle et morale. Pour expliquer cette antinomie, il divise l'âme en deux, ou même en trois parties : la partie intelligente et immortelle de l'âme, ou la pensée (voûç) — et la partie inintelligente et périssable. Celle-ci comprend à son tour une partie noble, le vouloir (Sufxo:) ou les mouvements qui accusent le sentiment de la valeur personnelle, — et une partie vile, ou l'ensemble des mouvements sensibles. L'âme intelligente réside dans le cerveau, la partie noble de l'âme mortelle a son siège dans la poitrine, la partie vile dans le ventre. C'est surtout de l'âme intelligente que nous entretiennent les dialogues de Platon. Ils démontrent son immortalité par des arguments empruntés presque tous à la métaphysique.
En résumé, il y a trois âmes en nous, et bien que l'une d'elles puisse être dominatrice, leur coexistence dans un même être
brise l'unité de la conscience et la personnalité. L'anthropologie de Platon, comme la dialectique et la physique générale, vient se heurter au dualisme et à la contradiction.
m. — l'éthique et l'esthétique.
28. Morale générale. — Platon ne parle pas à! Éthique, mais de Politique. En réalité, il ne s'occupe pas seulement de morale sociale, mais encore de morale individuelle et familiale et aussi des principes de l'Éthique générale. Prise dans son ensemble, la morale de Platon est une dépendance de la dialectique, au même titre que l'anthropologie.
La.Jin de l'homme consisté dans la contemplation des Idées pures par l'âme, en un état de séparation d'avec le corps. Le sage soupire après la délivrance et, dès cette vie, se dégage des entraves du corps par la culture de la science (Théêtète et Phédon). Par endroits (Philèbe), la vie sensible, si dépréciée d'ordinaire, acquiert une valeur morale : la connaissance du monde contingent, où se reflète l'Idée, bien plus le plaisir pondéré, deviennent des éléments de la félicité.
Ces deux notions du bien suprême, qu'il est difficile de concilier, ont pour pendant une double notion de la vertu. La vertu est une disposition de l'âme agissant conformément à sa fin. Rigoureusement, est seule vertueuse l'âme qui se nourrit de la contemplation de l'Idée (ire notion de la fin). En ce sens, la vertu est le prolongement nécessaire de la science (Socrate) et porte sa récompense en elle-même. Plus tard, élargissant sa théorie, Platon admit une pluralité de vertus, correspondant aux diverses activités dont l'ensemble harmonieux constitue le bonheur (2e notion de la fin) ; mais la science représenta toujours le degré le plus élevé dans la hiérarchie des vertus.
29. Politique. — Platon laisse dans l'ombre la morale individuelle et familiale ; par contre, il rédige un code complet de politique. (République.)
Bien que cette doctrine aille à l'encontre de la politique pra-
tiquée par les États grecs, Platon donne à l'individu le pas sur la collectivité ; et dans l'individu, c'est la formation morale qui le préoccupe principalement. L'impuissance où se trouve l'individu isolé de pourvoir à sa vie matérielle (2e livre de la République), et surtout d'atteindre sa fin morale, est le fait primordial qui explique à la fois Yorigine de l'Etat, sa mission et son organisation. Les hommes ne se sont mis en société que pour faciliter et garantir le commerce silencieux et tranquille de l'âme avec les réalités éternelles. L'Etat doit être une école d'éducation et d'instruction, où l'on enseigne la vraie vertu, c'est-à-dire la science des Idées. L'organisation politique et sociale doit s'inspirer de cette mission. Pour l'assurer, Platon confie le gouvernement aux philosophes, c'est-à-dire à une oligarchie, formée de la plus raffinée des aristocraties, celle de l'intelligence. Ce qui doit guider les philosophes, ce n'est pas la volonté du peuple, mais son intérêt. Libre à eux de faire la révolution, de gouverner en despotes, sans souci de la loi, de la tradition, de la liberté et .même de la vie des citoyons : il est impossible que le vrai philosophe qui seul est investi de ce pouvoir absolu, agisse contrairement à la sagesse. Mais comme l'État social doit pourvoir secondairement à la subsistance matérielle et à la défense nationale, force est de créer, à côté de la classe des philosophes, une classe d'agriculteurs et une classe de soldats.
Les préoccupations esthétiques ne cessent pas de poursuivre Platon à travers ses théories politico-sociales ; elles se traduisent dans la corrélation qu'il établit entre cette classification et la division tripartite de l'âme et du cosmos. L'État est une image agrandie de l'homme et une image amoindrie de l'univers. En vertu de leur droit souverain, et pour supprimer les causes de discorde dans l'État, les philosophes peuvent décréter l'éducation sociale, la propriété nationale des enfants, la suppression de toute relation de famille, l'égalité des sexes, la communauté des femmes et des biens, etc. L'État de Platon est un état fictif, construit d'après les principes exclusifs de sa dialectique ').
') Plus tard, dans les Lois, œuvre de vieillesse où l'on reconnaît d'ailleurs la retouche d'une main de disciple, Platon a développé une autre théorie de l'État,
30. Le beau et l'art. — Platon est le premier théoricien du beau. Son esthétique, d'ailleurs, est fragmentaire comme l'esthétique grecque prise dans son ensemble. En effet, laissant dans l'ombre les problèmes subjectifs qu'évoque l'aspect impressif et psychologique du beau, elle s'attache de préférence aux questions métaphysiques, relatives aux éléments objectifs de la beauté. Ces éléments objectifs se résument dans l'ordre et dans ses éléments générateurs, la proportion, la symétrie, l'harmonie1). Pour Platon, les rapports numériques et géométriques sont l'essence même de la beauté (25, 26). De plus, le beau et le bien sont identiques (xaXcxayaSt'a), car le beau n'est qu'un aspect du bien, dans l'ordre physique et surtout dans l'ordre moral.
L'art, réduit à une simple imitation de la nature sensible, est déprécié au nom de la dialectique. Il est l'ombre d'une ombre, la nature sensible n'étant elle-même qu'un reflet de la réalité supra-matérielle. L'art ne mérite pas d'ailleurs d'être cultivé pour lui-même I Étranges discours dans la bouche d'un poète I
L'art n'a de valeur qu'à raison de son pouvoir pédagogique et moralisateur ; comme tel, il est soumis au contrôle de l'Etat, qui proscrit toute innovation artistique et veille à ce que l'art ne devienne pas un instrument de corruption morale.
31. Conclusion. — Platon est exclusif et exagéré dans le principe fondamental de la dialectique ; et comme tout est logiquement solidaire de la dialectique, cet exclusivisme se répercute dans les différentes parties de sa philosophie, et l'oblige à juxtaposer des extrêmes irréductibles dont le dualisme demeure inexpliqué : dualisme de l'Idée du Bien et de Dieu, de l'Idée et de la matière, du monde Idéal et phénoménal, de l'âme et du corps, de la vertu vulgaire et de la vertu philosophique, de l'individu et de l'Etat. Les intermédiaires auxquels
qu'il est impossible de concilier avec la première. Il a reconnu que l'Etat philosophique ne répondait pas à la réelle nature humaine, mais était fait pour des dieux et des fils de dieux. Sa société nouvelle repose non sur la vertu philosophique et la science des Idées, mais sur la vertu vulgaire et la connaissance des choses sensibles. — ') V. nos études historiques sur P Esthétique Je S. Thomas d'Aquin, Louvain, 1896, pp. 96 et suiv.
AR1STOTE. 31
Platon a recours (l'âme du monde, la composition de l'âme humaine, le despotisme philosophique) sont impuissants à dissimuler les contradictions de son système.
L'œuvre de Platon trouva des continuateurs à l'ancienne Académie ; mais tous sont des nains à côté de la figure géante d'Aristote.
§ 3. — Aristote.
33. Vie et œuvres. — Aristote naquit à Stagire (d'où l'appellation de Stagirite) en 384 av. J.-C, et se rendit à Athènes où, pendant vingt ans, il étudia la philosophie à l'école de Platon. Dès cette époque, tout en professant pour son maître un respect reconnaissant, il conçut le plan de son système. Après la mort de Platon, il se rendit à Atarnée et à Mitylène ; mais le second fait important de sa vie est son séjour à la cour de Macédonie, où en 342 il fut appelé à faire l'éducation d'Alexandre. Ce n'est qu'en 334 ou 335 qu' Aristote ouvrit à Athènes l'École péripatéticienne. Il fut forcé de prendre la fuite après la mort d'Alexandre, et alla mourir à Chalcis en 322.
L'activité littéraire d'Aristote tient du prodige. Laissant de côté les œuvres apocryphes et secondaires, on peut grouper sous divers chefs les écrits scientifiques qui nous intéressent principalement : I. Travaux de Logique, réunis plus tard sous le nom d'Organon. Ce sont : i° Les Catégories (xocTYjyoploti) ou les catégories des concepts ; 20 le traité de l'interprétation (tt. epfxr^vciaç) ou le traité des propositions, un écrit dont l'authenticité est parfois contestée; 30 les deux Analytiques (ivaXvTixà TTporepa et uorepa) traitant l'une du raisonnement, l'autre de la démonstration ; 40 les Topiques (roTTtxa) qui étudient l'argumentation probable, ou € dialectique » ; aux Topiques se rattache la Rhétorique ; 50 les Raisonnements sophistiques (tt. co- (ptOTixôv ïkiyytùv) formant le 90 livre du traité précédent, et consacré aux
raisonnements sophistiques.
IL Travaux sur la philosophie de la nature et sur les sciences naturelles : i° "LdiPhysique ((Lvaixr) àx.coa<Jiç) comprenant huit livres (le 70 livre ne semble pas être d'Aristote), le livre du ciel hz. ovpavoù), le livre de la génération et de la corruption (tt. yevéaew; xat (pôopà;), la météorologie (pterewpoioytxa), étudient les fondements généraux du monde corporel.
20 \J Histoire des animaux (tt. tcl Ç(âa î Trop t'ai) comprenant dix livres, dont trois lui sont faussement attribués ; les descriptions anatomiques (àvaTOfJ.xi) ; le traité de Pâme (tt. tJ^X1^) et divers petits traités qui s'y rapportent appelés
parva naturalia ; les parties des animaux (tt. Çeàwv fxopi'wv), la génération des animaux (tt. Çqww yevéaew;), le mouvetnent des animaux (tt. (qMdv iropetaç) se rapportent à l'étude des êtres vivants. De toutes les œuvres d'Aristote, le traité de l'âme est le plus accompli, le mieux ordonné.
III. Travaux sur la métaphysique : la Métaphysique (ri f/crà rà çuaixa). Le mot métaphysique doit son origine probable à Andronicus de Rhodes, qui classe ce livre après les écrits physiques, rà (|3iêXia) \UTOL ta cpuatxà.
IV. Travaux sur la morale : i° L' Éthique à Sicomuque (yjôixà Ntxofxà^eia) ; 2° La Politique (noliTixi) et la constitution des Athéniens (noliTlia 'A0y,vatcov). La Grande morale et la morale à Eudème sont probablement des œuvres d'élèves.