Rapports de la philosophie et de la théologie
— Outre des relations d'origine et de discipline (113), il existe entre la philosophie et la théologie des relations doctrinales, qu'on trouve codifiées et justifiées dans les introductions des Sommes théologiques du xme s., mais qui étaient observées bien avant (150) :
i° Distinction des deux sciences (106), et- par conséquent indépendance et autonomie complète dans les éléments qui les spécifient. Les scolastiques s'accordent à dire que lé critère de la diversité des sciences n'est pas la diversité ou l'identité des matériaux mis en œuvre (objet matériel des sciences), mais la mise en œuvre même de ces matériaux (objet formel). Or I'objet
') Baur, op. cit., p. 202, insiste sur cette unanimité des grands scolastiques. — *") V. p. 316, n. 2, la division adoptée par S. Thoihas.
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formel de la théologie n'est pas celui de la philosophie : l'une étudie Tordre surnaturel en tant que révélé par la parole de Dieu, l'autre soumet l'ordre naturel à l'investigation de la raison. La diversité de l'objet formel entraîne la diversité des principes et de la méthode constructive . L'étude du dogme repose sur l'autorité, l'étude rationnelle de l'univers sur la démonstration scientifique.
2° Subordination matérielle, non formelle, de la philosophie vis-à-vis de la théologie. Cela veut dire que, les deux sciences gardant leur indépendance formelle, il y a certaines matières où la philosophie ne peut contredire la théologie, à savoir celles dont s'occupent à la fois les deux sciences. Les scolastiques justifiaient cette subordination, parce qu'ils croyaient, d'une conviction profonde, trouver dans le dogme catholique la parole de Dieu, infaillible expression de la vérité. La vérité ou la fausseté de cette thèse — existence d'une révélation divine — n'est pas de la compétence du philosophe. Mais, posé la thèse, la conséquence n'est pas douteuse : la vérité ne pouvant renverser la vérité, la raison doit s'interdire d'aller A l'encontre du dogme. Le raisonnement qui impose cette attitude prohibitive n'est que l'application d'une loi universelle de solidarité qui régit les rapports de toutes les sciences envisageant sous un angle propre (objet formel) une réalité commune à plusieurs (objet matériel).
3° Coordination des deux sciences. La raison démontre, pour le moins, les motifs de crédibilité de la foi.
Ces théories ont chez S. Thomas une portée plus compréhensive que chez Albert le Grand ou chez tout autre de ses contemporains. Personne n'a poussé plus avant la compènét ration de la philosophie et de la théologie : compènètration partielle de leur domaine ou de leur objet matériel ; car d'une part la raison démontre, par un effort inte?tse de nos puissances naturelles, plusieurs vérités qui ont fait V objet de la Révélation , et sont, par conséquent, du ressort de la théologie (par ex,, V existence et les attributs de Dieu) ; d* autre part, devant les mystères elle s'incline, mais au lieu de se détourner, respectueuse ou dédaigneuse, elle
montre que le suprarationnel ?i' est pas a?itirationnel. — Quant à la coordination des deux sciences, nous savons par quel large emploi de la méthode dialectique le théologien peut établir le mal fondé des objections faites contre la doctrine révélée et entreprendre V apologie positive du dogme (274). Philosophe, Thomas d* Aquin ne s'est pas cru positivement obligé de démontrer toutes les conclusions du théologien. Ses idées sur la création éternelle en fournissent un frappant exemple.
279. Rapports de la philosophie et des sciences particulières. — Pour saisir ces rapports, il faut se pénétrer au préalable de la systématisation hiérarchique du savoir humain et de son couronnement par la philosophie. Les sciences particulières sont consacrées à l'étude détaillée de la nature, chacune d'elles s'occupant d'une catégorie d'objets, sous ce biais spécial qui fixe l'objet formel de la science. Conformément à l'idéologie scolastique (300), les sciences d'observation occupent le premier degré dans l'échelle du savoir. Et il suffit d'inspecter les règlements édictés par la faculté des arts de Paris en 1255 (p. 272), pour s'assurer que l'enseignement intégral comportait les matières scientifiques : astronomie, botanique, physiologie, zoologie, chimie et physique (au sens moderne). Mais ces connaissances encyclopédiques, fragmentaires, analytiques, ne satisfont pas l'esprit. Suivant la conception aristotélicienne et scolastique, la science par excellence (sapientia), ou la philosophie, est une connaissance synthétique de la nature. Elle est une manière de tout savoir, en ce sens que la raison qu'elle abstrait domine l'immensité du réel, et se trouve être l'objet intelligible commun de toutes les choses de la nature. Cet objet intelligible commun est le mouvement, la quantité, l'être, qu'étudient respectivement la physique, la mathématique, la métaphysique — la trilogie des sciences spéculatives. Dans cette conception, les sciences expérimentales servent de préliminaires à la physique ou à l'étude philosophique de la nature x). A la morale se rat-
') L'étude philosophique de la nature se distingue ainsi des encyclopédies scientifiques telles que le Spéculum de Vincent de Beauvais, le Grand Trésor
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tachent les études historiques, principalement l'histoire biblique, la science de l'éducation et une partie de ce grand département qu'on appelle les sciences sociales. Quant à la logique, elle a pour préliminaires la grammaire et l'étude logique des formes grammaticales. — De là résulte :
i° Que les sciences particulières avaient moins leur raison d'être en elles-mêmes que comme préparation au travail philosophique. /
2° Que la philosophie est scientifique de par sa notion même. L'interprétation synthétique du monde matériel doit reposer à chaque stade sur l'analyse. Sans ce contact permanent avec le détail, elle serait dépourvue de réalité.
3° Qu'entre les sciences philosophiques et les sciences particulières, il n'y a pas de distinction de nature, les unes et les autres étant innervées par un même processus intellectuel, l'abstraction, mais une différence de degré, résultant du degré même d'abstraction.
4° Que telle est la science, telle sera la philosophie. Le moyen âge ne connaissait pas le départ entre ce qu'on appelle aujourd'hui connaissance vulgaire et connaissance scientifique. Des observations vulgaires, mais justes, ont pu conduire à des vues synthétiques légitimes ; des faits erronés ont naturellement engendré des généralisations factices.
280. Philosophie scolastique et civilisation. — La civilisation du moyen âge occidental est basée sur la domination de la foi catholique. De même qu'on établit sur le sentiment religieux les institutions politiques, les formes d'art, la vie privée et publique des citoyens, de même tout le savoir humain est ordonné d'après le principe fondamental de la convergence des sciences profanes vers la théologie. Ce principe ne supprime pas l'autonomie des sciences, mais règle leur hiérarchie. Il inspire l'organisation des écoles populaires, l'éducation chevaleresque, les règlements
de Brunetto Latini, le de proprictatibus rcrum de Bartholemaeus Anglicus au xiv° s.
des universités, leur caractère ecclésiastique, les rapports existant entre maîtres et élèves, la hiérarchie des facultés. On a vu quelle place revient à la philosophie dans cette systématisation.
La scolastique a-t-elle influencé les autres éléments de la civilisation médiévale ? Des œuvres comme celle de Dante montrent quel fut son empire sur la culture générale des esprits ; on a recherché ses répercussions dans les peintures et les sculptures, dans les dictons populaires x). Mais ces études, qui relèvent de la sociologie, sont à peine ébauchées.
281. Méthodes didactiques. — Fruit d'une lente évolution, les méthodes didactiques acquièrent au xme s. leur perfection suprême.
Nous connaissons les formes de I'enseignement : la lectio, commentaire ou étude d'un livre dans laquelle on soumet le texte à une analyse synoptique pour l'expliquer sous forme d'exégèse (Thomas), ou de paraphrase (Albert). La quaestio, plus libre d'allures, et qui apparaît dans les discussions ou disputes (p. 272). Au xnie s. on peut y ajouter les Sermons, qui plus d'une fois contiennent des dissertations philosophiques 2).
Les LIVRES qui nous sont parvenus reflètent cette triple forme didactique. Il existe en outre des traités qui n'ont pas été rédigés pour l'enseignement : on possède des monographies, des pamphlets de toute sorte 3).
Le développement des matières traitées est soumis uniformément à un processus triadique (exposé du pour et du contre, solution et réponse aux objections), qui se rattache logiquement à la doctrine aristotélicienne de Yinoy'a (cf. 38, 174, 249). L'histoire de la philosophie occupe une large place dans l'exposé du pour et du contre; elle n'a d'autre raison d'être que de fournir
') V. p. ex. Willmaxx, Gcsch. d. Idealismus, II, 330. Il relève dans Zingerle, Deutsche Sprichw'ôrter d. Mittelalters (Wien, 1864), des dictons reflétant l'idéologie scolastique. P. ex. « Erfahren macht Klug; Erfahrung ist der Narren Vernunft. * — ') V. p. ex. le Sermon de S. Bonaventure, De humanae cognit. ratione etc., p. xm (v. n° 257). — ') Les formes plus libres de la didactique philosophique apparaissent plus tard : exposés poétiques, sermons et écrits en langue vulgaire. Au xin° s., Dante et Eckehart sont des exceptions.
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un apport au service d'une doctrine qu'on croit être la vraie, et cette subordination de l'histoire, à qui on n'accorde pas de valeur propre, explique jusqu'à un certain point l'absence de critique dans la fixation du fait historique, le souci de plier les textes en faveur d'une thèse, au risque de dénaturer le témoignage qu'on invoque. Plus que jamais la forme syllogistique est en honneur. — Enfin le mélange des matières philosophiques et théologiques perdure; il tient à des causes profondes : à l'organisation pédagogique des universités et au génie propre de la civilisation du moyen âge. Ce mélange se manifeste principalement dans les leçons de théologie ; il fut défendu à maintes reprises aux artistes de faire des incursions sur le terrain théologique (notamment en 1272).
H. — I.OGIQUE.
282. Logique. — Au xuie s. , comme aux siècles précédents, Aristote est le maître incontesté de la dialectique, et les grands scolastiques ne font que commenter sa pensée (35-38).
La logique n'est qu'un instrument du savoir, mais elle a des attaches étroites avec la métaphysique et la psychologie. Albert le Grand et ses successeurs affirment nettement ces rapports entre la science des concepts et la science de la réalité. La logique est une scientia specialis, le vestibulum de la philosophie à laquelle elle est sert de préliminaire, comme le dessin est préliminaire de la peinture. Conformément à cette théorie, on voit se perpétuerons les écoles du XIIIe s. des exercices dialectiques de tout genre, mais ces exercices servent de préparation à des controverses plus fécondes. La syllogistique conserve la place d'honneur. On y peut rattacher une méthodologie et une théorie sur la science, que la scolastique développe l'une et l'autre dans le sens de l'aristotélisme. La méthode analytico-scientifique est le nerf des recherches philosophiques. Il n'y a de science que de l'universel et du nécessaire, scientia non est particularium, singidarium, corruptibilium x) (cf. 300).
') S. Thomas, In II l. de anima, 12.
La grande époque traite la dialectique à sa juste valeur. On voit reparaître plus tard les excès des logiciens à outrance, mais alors la scolastique a dégénéré, et ces défaillances laissent intacte la synthèse doctrinale.