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Les catégories et les attributs transcendantaux

— La notion de la métaphysique est reprise d'Aristote (39). Bien qu'elle envisage l'être comme tel, et qu'à ce titre elle soit le produit de l'ultime abstraction, la métaphysique n'en a pas moins pour objet fondamental la substance des choses sensibles, et de la sorte elle est ancrée au roc vif de la réalité. A l'étude générale de l'être se rattache un chapitre nouveau, qui constitue un élargissement du péripatétisme et traite des notions transcendantales. Il faut entendre par là quelques aspects très généraux, telles l'unité, la bonté, la vérité (unum, verum, bonum) qui révèlent mieux ce qu'il faut entendre par ce concept à la fois simple et compréhensif de l'être.

284. L'acte et la puissance. — Comme dans le péripatétisme (41), la théorie de l'actuel et du potentiel occupe une position centrale. Plus grande même est son importance, la scolastique ayant poursuivi l'idée d'Aristote dans des applications et des conséquences insoupçonnées du Stagirite. L'acte et la puissance, et la notion congénère de mouvement (motus) sont avant tout une explication du devenir. Mais la doctrine s'élargit. Acte et puissance deviennent synonymes d' « être déterminé et être déterminable ». Affranchie de l'idée originaire de devenir ou de processus organique, la théorie est d'une applicabilité illimitée dans l'ordre réel, où elle pénètre toutes les compositions de l'être contingent, limité dans sa réalité x)

') On la trouve même dans d'autres domaines, comme la logique et la morale; et partout elle vise le même rapport primordial du déterminable et du déterminé : le genre est à l'espèce, l'action libre est à la fin subjective comme la puissance est à l'acte.

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Le couple puissance et acte se trouve dans les compositions fondamentales de : substance et accident, matière et forme, essence commune et essence individualisée. S'y rattache aussi la théorie des causes.

285. Substance et accidents (40). — La réalité substantielle de l'être, fonds constitutif et auto-suffisant à « subsister » (puissance) reçoit des déterminations ontologiques adventices (actes), qu'on appelle accidents (ac-cidere). La scolastique reprend, avec des développements considérables, l'étude des neuf prédicaments accidentels, principalement de la qualité, de la quantité, de la relation, du temps et de l'espace.

L'étude de la qualité (accidens modificativum substantiae in seipsa) soulève d'importantes controverses négligées par Aristote, notamment celle de la distinction de la substance et de ses pouvoirs ou facultés d'opération. L'action peut-elle être substantielle chez l'être contingent ; ou celui-ci agit-il par l'intermédiaire de facultés ? Problème passionnant au XIIIe siècle, et dont la solution commande d'importantes matières de psychologie. Sur ce point les avis sont partagés. S. Thomas enseigne la distinction réelle entre les facultés et la substance dont elles sont des qualités ; il invoque le caractère accidentel de toute activité dans l'être contingent, et la corrélatiofi de nature qui doit exister entre cette activité et son principe prochain. Sa théorie est étroitement solidaire de son système Métaphysique. Nous avons vu que d'autres scolastiques établissent des liens plus étroits entre la substance et ses facultés.

286. Matière et forme. — i° Origine et portée métaphysique. Purement cosmologiques dans leur sens originaire, les notions de matière et de forme ont été élargies chez les scolastiques comme chez Aristote (42, i°) : dans l'ordre logique, formalis et actualis, materialis et potentialis sont synonymes.

20 Corrélation de forme et de matière dans l'ordre réel x). Les

') Dans l'ordre logique, la corrélation des deux notions est absolue. Les notions de matière et de forme signifient alors le déterminable et le déterminant. Par ex., les concepts de genre et d'espèce représentent des aspects objectifs, d'une même réalité, perfectibles l'un par l'autre.

scolastiques s'accordent sur la composition hylémorphique des substances corporelles, qui toutes sont constituées de matière (principe d'indétermination, puissance) et de forme (principe de détermination, acte). Mais on discutait vivement deux questions, dont la seconde surtout — et c'est la plus controversée — n'a pas arrêté l'attention d'Aristote (42, 30).

a) La matière peut-elle exister sans une forme substantielle ? L'ancienne scolastique avait une tendance à accorder à la matière première une réalité existentielle indépendante de la forme, Albert le Grand et surtout S. Thomas s'élèvent contre cette conception, qu'ils prétendent être destructive du péripatétisme . Thomas établit une si étroite dépendance intrinsèque entre les deux facteurs du composé corporel^ que Dieu lui-?néme, impuissant à réaliser des contradictions, ne pourrait appeler à V existence la matière première, l'indéterminé, sans une forme substantielle, principe de détermination : le potentiel, comme tel, ne peut être en acte. Au contraire, les émules de S. Thomas à Oxford et à Paris ne le suivaient point dans cette interprétation rigoureuse dît péripatétisme.

b) La composition substantielle s'étend-elle aux substances immatérielles, à l'âme humaine et surtout à l'être angélique, échelon intermédiaire dans la hiérarchie des essences entre l'homme et Dieu ? La scolastique a beaucoup étudié la vie angélique; elle a bâti, sur les principes les plus purs de l'activité intellective et appétitive, une psychologie ou mieux une « eidologie » angélique qui n'a rien de commun avec les vagues indications d'Aristote sur les intelligences motrices des sphères du monde.

L'ancienne scolastique et surtout les écoles franciscaines établissent une convertibilité absolue dans l'ordre réel, entre l'acte et la puissance, la forme et la matière, et dès lors considèrent la composition hylémorphique comme l'apanage obligé de la substance contingente. S. Thomas fut le premier à s'élever contre cette doctrine, dont son maître lui-même avait subi l'ascendant (269, 1). // est intéressant de remarquer que, tandis que S. Bonaventure et ses disciples se réclament de S. Augustin comme d'un

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parrain autorisé de leur théorie, S. Thomas, dans le de substantiis separatis, ramène celle-ci à ses origines véritables x) ; elle est, dit-il 9 d'i?nportation juive, et la philosophie du Fo?is vitae, au lieu d'être une source de vie, véhicule une eau viciée qui corrompt le pur courant du fleuve aristotélicien a).

A la doctrine d'Avicebron, Thomas oppose la théorie plus conforme au péripatétisme de la simplicité de l'être immatériel : dans les substances corporelles seules, la matière première entre comme élément constitutif ; elle est le fondement de la diffusion spatiale, de la multitude, et en général de l'imperfection des corps.

Lange est donc une forme séparée. Voici comment Thomas s'explique : Puisque la forme actualise la matière et confère au composé sa perfection, et non inversement, on ne découvre aucune contradiction dans le concept de formae subsistentes, excluant toute union avec la matière. Ces intelligences séparées, intrinsèquement possibles, n'en sont pas moins contingentes et finies, car elles sont mélangées d'acte et de puissance ; leur essence est limitée par leur existence. « Quia forma creata sic subsistens habet esse et non est suum esse, necesse est quod ipsum esse sit receptum et contractum ad terminatam naturam. Unde non potest esse infinitum simpliciter 3) » .

3° Fonctions de la forme et de la matière. La scolastique ne fait ici que reprendre et développer le péripatétisme (42, 20). La matière est fonds passif et homogène, substance incomplète, placée sur la ligne médiane de l'être et du non-être, mais elle n'est pas éternelle, pas plus que le mouvement (293, 20). La forme est cause constitutive de l'être, norme de sa perfection, principe de son intelligibilité, source de ses activités 4), siège des inclinations naturelles de l'être vers la fin. Elle est aussi principe

') Witmann, Die Stellung d.hl. Thom. z. Avencebrol,\>.\o. — ') Cf. De Wulf, Le traité de un itate formae etc. Introduction, pp. 20-21. — 3) Summa theolog., 1», q. 7, a. 2. Certains scolastiques, surtout aux périodes suivantes, admettent même la possibilité d'êtres corporels simples, à savoir les corps célestes (295). — *) La substance ou l'essence considérée comme principe interne et foncier des activités de l'être s'appelle natura ; c'est par la forme (id quo) que l'essence totale (id quod) remplit ce rôle.

d'unité, et on comprend que dans l'être corporel, elle fait converger vers une substance unique les éléments diffus de la matière étendue.

Ici se pose une controverse par laquelle la scolastique renchérit sur Aristote, et qui occupe dans la seconde moitié du XIIIe s. une place considérable : Quelle est la portée de cette fonction unitive de la forme? Un être est-il susceptible de recevoir la détermination intrinsèque de plus d'une forme substantielle ?

On a vu plus haut que la théorie de la pluralité des formes était profondément ancrée dans les écoles de l'ancienne scolastique, au moment où parut S. Thomas x). Lui-même, semble- t-il, en aurait subi l'influence, dans ses premières années d'étude. Les commentaires sur les Sentences, où Von relève d'ailleurs plus d'une particularité de facture qui disparaît dans les ouvrages ultérieurs y contiennent quelques textes écrits d'une main hésitante, et qui semblent considérer la corporeitas comme la prima forma substantialis des corps 9). Mais dans la suite, tout le long de ses nombreux ouvrages, S. Thomas affirme l'unité de la forme substantielle, avec un luxe et une force de raisons qui ne laissent aucun doute sur sa pensée et que les circonstances justifient. Entr' autres arguments fnétaphysiques, l'unité de forme est mise en rapport avec l'unité transcendantale de l'être (nihil est simpliciter unum9 nisi per formant unam per quam habet res esse 3), et avec la notion même d'être substantiel ; en physique, elle explique la génération et la corruption intégrale des substances ; en psychologie, la solidarité des fonctions vitales, V identité de t homme vivant et de V homme ressuscité, etc. 4).

La théorie de F unité des formes a de profondes répercussions dans le thomisme, et elle cimente entre elles une foule de doctrines. S. Thomas ne la doit ni à son maître qui l'entendait autrement,

*) J. Peckham dira encore à son sujet : tenuit hactenus totus mundus. Ehrle, J. Peckham etc., p. 178 (n° 240). — ') In II. Sent., d. VIII, q. 5, a. 2 et In II /., d. III, q. 1, a. 1. V. De Wulf, Le traité de r unité des formes de G. de Lessines, Chap. III : L'innovation principielle du thomisme. — 5) S. Theoi., q. 76, a. 3, c.

-4)DeWulf,iM

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ni aux averroïstes x), mais à une pénétration personnelle du génie péripatéticien de la sco las tique.

C'est encore aux Arabes et à Avicenne, et non à S. Augustin, que Thomas reproche la mise en circulation de la doctrine pluraliste.

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